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Le monde de Philip Roth

Répliques, 18 octobre 2025

D 19 octobre 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Philip Roth dans le quartier de Newark où il a grandi.
©Getty - Bob Peterson. ZOOM : cliquer sur l’image.
Sept ans après sa disparition, Philip Roth continue d’interroger notre rapport à la vérité, à la filiation et à l’Amérique. Alain Finkielkraut en débat avec Astrid von Busekist et Marc Weitzmann.

Avec

Marc Weitzmann, écrivain et producteur de l’émission "Signes des temps" sur France Culture
Astrid Von Busekist, professeure à Sciences Po Paris et Rédactrice en chef de la revue Raisons Politiques

Philip Roth est un immense romancier, dont l’intensité ne s’est jamais démentie et dont l’œuvre prend le monde à bras-le-corps. Cet épisode de Répliques est consacré à l’écrivain disparu en 2018, à travers deux essais récents : L’ère des impostures (Albin Michel, 2025) d’Astrid von Busekist et La part sauvage. Le monde de Philip Roth et le chaos américain (Grasset, 2025) de Marc Weitzmann. Ensemble, ils reviennent sur La Tache (Gallimard, 2002), Portnoy et son complexe (Gallimard, 1970), Le Complot contre l’Amérique (Gallimard, 2006), ou encore Le Théâtre de Sabbath (Gallimard, 1997), pour sonder ce que Roth dit de la condition humaine, du mensonge et de la liberté.

La Tache : l’imposture émancipatrice

Pour Astrid von Busekist, La Tache illustre la "double intrigue" d’un homme pris dans ses propres contradictions. Coleman Silk, professeur de lettres classiques, est accusé de racisme pour avoir employé le mot spooks à propos de deux étudiants absents, "mais ce que ne savent pas ces justiciers du politiquement correct, comme on disait alors, c’est que Coleman est noir lui-même".

Roth en fait, selon Marc Weitzmann, "un héros anti-généalogique, un pionnier du je". Mais, pour lui, Coleman Silk est "un traître plutôt qu’un imposteur. [...] Il choisit la voie solitaire de l’émancipation individuelle qui passe par le mensonge et par une identité réinventée." Il ajoute que l’imposture implique presque le mensonge, tandis que Coleman Silk cherche au contraire à rester sincère envers ses désirs — une manière, pour lui, de se battre pour sa liberté. Astrid von Busekist y voit plutôt "une trahison éducatrice", révélatrice de la "tache humaine", cette part d’impureté constitutive de chacun.

S’inventer une liberté à travers ses déterminismes

L’identité juive traverse toute l’œuvre de Philip Roth. Marc Weitzmann souligne que La contrevie est "probablement le livre sur les paradoxes de l’identité le plus profond, à la fois formellement et sur le fond", où appartenance et non-appartenance coexistent sans solution unique. "La définition qu’il donnait de lui, sur ce point, quand on discutait avec lui, c’est que religieusement, il n’était pas juif du tout. Historiquement, bien sûr qu’il était juif. [...] L’un des grands axes de toute l’œuvre de Roth, c’est d’essayer de s’inventer une liberté, non pas en dehors de ce qu’il est, mais à travers tout ce qu’il est, à la fois Juif, Américain, homme, c’est-à-dire à travers ses déterminismes."

Tous deux rappellent l’importance du rapport aux parents. Marc Weitzmann observe que tous ses personnages sont "des fils préférés, des fils choyés, et justement, pour cette raison, des fils rebelles", tandis qu’Astrid Von Busekist note que "tous les pères ont des métiers décrits de manière extraordinairement précise" et que "les mères tiennent la famille". Dans Les Faits (Gallimard, 2022), Roth écrit : "La sagesse de mon père passe par le récit et son répertoire n’a jamais été vaste. Famille, famille, famille, Newark, Newark, Newark, juif, juif, juif, un peu comme le mien."

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Sexe, mort et contingence

"Ce qui donne sens à la vie, c’est sa fin", rappelait Kafka. Pour Marc Weitzmann, Le Théâtre de Sabbath incarne cette tension : "C’est l’aspect vraiment dionysiaque de Roth, au sens strict du terme. Dionysos, c’est la divinité de la vitalité, mais c’est aussi la divinité de l’anarchie, du chaos, de la destruction, et finalement de la fin." Astrid von Busekist ajoute que le tour de force des romans de Philip Roth est de rendre le sexe "à la fois nécessaire, tragique et comique".

Avec Némésis (Gallimard, 2012), son ultime œuvre, Roth retrouve "la profondeur psychologico-métaphysique" d’un homme confronté à la fatalité. "La Némésis, explique Weitzmann, c’est ce que j’appelle dans le livre "la part sauvage", c’est quelque chose qui vous tombe dessus, [...] ça peut être l’histoire, votre nature profonde, une discussion ou un détail." Philip Roth est le romancier de la contingence, il cherche des explications, mais aucune n’est vraiment satisfaisante. Astrid von Busekist ajoute : "Le pourquoi est en nous, il n’y a que nous qui pouvons le dire, il n’y a pas de cause extérieure. Roth n’est pas un écrivain à thèse."

Sources bibliographiques

L’ère des impostures, Astrid von Busekist, Albin Michel, 2025.
La part sauvage. Le monde de Philip Roth et le chaos américain, Marc Weitzmann, Grasset, 2025.
Portnoy et son complexe, Philip Roth, Gallimard, 1970.
La contrevie, Philip Roth, Gallimard, 1989.
Le Théâtre de Sabbath, Philip Roth, Gallimard, 1997.
Pastorale américaine, Philip Roth, Gallimard, 1999.
La Tache, Philip Roth, Gallimard, 2002.
Le Complot contre l’Amérique, Philip Roth, Gallimard, 2006.
Un homme, Philip Roth, Gallimard, 2007.
Exit le fantôme, Philip Roth, Gallimard, 2009.
Némésis, Philip Roth, Gallimard, 2012.
Les faits. Autobiographie d’un romancier, Philip Roth, Gallimard, 2022.
Philip Roth at 80, The Library Of America, 2014.