4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » Troisième volume Philip Roth en Pléiade : la biographie est un (...)
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
Troisième volume Philip Roth en Pléiade : la biographie est un roman

D 3 octobre 2025     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


La biographie est un roman


Philip Roth en 2002. (Nancy Crampton/Opale)

Le cahier Livres de Libé

Par Mathieu Lindon
26/09/2025

Philip Roth est né en 1933 et mort en 2018. Le troisième volume de ses Romans en Pléiade couvre les dernières années de sa vie d’écrivain, jusqu’en 2007, avant qu’il publie Indignation (2008), le Rabaissement (2009) et Némésis (2010), considérés comme des œuvres de moindre importance. Ce tome comprend, dans des traductions révisées, Opération Shylock (1993), le Théâtre de Sabbath (1995), le Complot contre l’Amérique (2004) et Exit le fantôme (2007). Pas trace de sa « trilogie américaine »—Pastorale américaine (1997), J’ai épousé un communiste (1998) et la Tache (2000). Et pas de raison de s’en indigner, car c’est « afin de ne pas rompre la cohérence » de cette trilogie. Un quatrième tome suivra qui la contiendra tout entière. Le dernier volume n’est que l’avant-dernier. C’est comme si Philip Roth, qui s’est tant attaqué au biographique, parvenait à ce que la chronologie même de son travail soit contaminée.

S’est-il attaqué au biographique ? Roth le nie. Philippe Jaworski cite une déclaration de l’auteur de la Plainte de Portnoy (anciennement Portnoy et son complexe) et Exit le fantôme de 2007 dans The New Yorker : « Voir dans ma présentation de Kliman une attaque contre le genre biographique serait aussi erroné que de lire dans mon portrait de Portnoy une critique de la masturbation. » L’écrivain de Tromperie, dans le tome précédent, dit de son côté : « J’écris de la fiction, on me dit que c’est de l’autobiographie, j’écris de l’autobiographie, on me dit que c’est de la fiction. Aussi, puisque je suis tellement stupide et qu’ils sont tellement intelligents, qu’ils décident donc, eux, ce que c’est ou n’est pas. » Et « eux » ont décidé d’une façon qui n’a pas plu à Roth qui avait voulu corriger sa propre notice sur Wikipédia et s’était fait renvoyer dans les cordes – mais à quel titre se mêlait-il donc ? On se serait cru dans un de ses romans. Si Nathan Zuckerman est comme un double de l’écrivain et revient jusque dans Exit le fantôme, Opération Shylock joue avec les codes du roman d’espionnage (le Mossad est au centre de l’affaire) et met en scène un faux Philip Roth se faisant passer pour le vrai dans le cadre du vrai procès à Jérusalem du vrai John Demjanjuk, « Ivan le terrible » au camp d’extermination nazi de Treblinka. L’identité juive plane sur Roth et ses doubles.

Prolifération de Philip Roth

Philippe Jaworski, toujours dans sa notice d’Exit le fantôme : « En ce sens, la fiction romanesque est présentée comme une fiction honnête, alors que la biographie est dénoncée comme une fiction qui refuse de dire son nom. Cependant, ce n’est pas le principal reproche que Roth adresse au genre biographique. […] Implicitement, le roman est désigné comme étant seul à même de saisir cette double instabilité : le mouvement de l’existence par lequel le sujet de la vie s’invente et se réinvente sans cesse, auquel vient s’ajouter le mouvement perpétuel de l’erreur et de la rectification chez le témoin extérieur. Le roman, biographie allusive et sous rature, serait alors le seul moyen de rendre compte d’une vie humaine. » Si des plus ou moins doubles de Philip Roth apparaissent sous divers noms dans bon nombre de ses romans, Opération Shylock est comme la mise en exergue de cette prolifération de Philip Roth, comme s’il en naissait à chaque livre, comme dans une biographie in progress, ce qu’est toute vie.

« Le contenu tout entier de mon être crie dans la contradiction où il se trouve lui-même. L’existence est un débat, n’est-ce pas… » est une épigraphe de Kierkegaard à Opération Shylock, qui est sous-titré Une confession, ce qui permet à Roth d’écrire en note à la toute fin du roman : « Cette confession est un faux. » Et « le Complot contre l’Amérique est une œuvre de fiction », comme il croit utile de le préciser, alors que le roman s’attache à décrire ce qu’aurait été la vie des Roth si Charles Lindbergh le nazi (ce qui est vrai) avait été élu président à la place de Franklin D. Roosevelt (ce qui est faux). Pour finir le récit de cette vie d’enfant qu’aurait eue Philip Roth avec « ce lit jumeau du mien, réservé aux éclopés de l’Amérique de Lindbergh », il écrit que la vie reprend normalement son cours. « Cette fois, je n’avais plus de moignon à soigner. Le moignon, c’était l’enfant lui-même ; et jusqu’au jour où il partit vivre chez une tante maternelle et son mari, à Brooklyn, dix mois plus tard, c’est moi qui fus la prothèse. » Philip Roth écrivain a-t-il eu des doubles ou des prothèses ?

Philip Roth, Romans, 1993-2007. Edition publiée sous la direction de Philippe Jaworski, avec la collaboration de Nicolas Cavaillès, Aurélie Guillain et Paule Lévy. Gallimard, « la Pléiade », 1660 pp., 70 € jusqu’au 31 décembre, 76 € ensuite.

Lire Philip Roth en 2025

"On a régulièrement confondu la parole des personnages avec l’auteur"

France Culture, 26 septembre 2025


L’écrivain américain Philip Roth en 1968. ©Getty - Bob Peterson

Décédé en 2018, Philip Roth est considéré comme l’un des plus grands auteurs américains du XXe siècle. Pourtant, son œuvre a toujours suscité la polémique. Alors qu’un nouveau tome de sa Pléiade sort, on peut se demander si un appareil critique est désormais nécessaire pour lire ses romans ?

Avec

- Maxime Decout, professeur de littérature à Sorbonne-Université.
La Pléiade sort le troisième tome des romans de Philip Roth sous la direction de Philippe Jaworski, dans lequel on retrouve quatre livres écrits entre 1993 et 2007 par l’auteur américain : Opération Shylock - Une confession, Le Théâtre de Sabbath, Le Complot contre l’Amérique, Exit le fantôme. L’occasion de se demander s’il faut désormais un appareil critique pour lire les romans de Philip Roth ? La question peut paraitre saugrenue tant l’auteur américain est reconnu par tous comme un écrivain majeur du 20è siècle, mais son ironie et son art trouble de la narration peut conduire à des lectures ambiguës, comme l’explique Maxime Decout, professeur de littérature à Sorbonne-Université :

"C’est un risque que Philip Roth a toujours pris. Il a été accusé d’antisémitisme, de misogynie. On a régulièrement confondu la parole des personnages avec l’auteur, ce qui est un travers assez régulier dans la littérature. Mais cela n’empêche pas que Philip Roth prend ce risque de la fiction qui permet d’explorer toutes les facettes de l’identité, toutes les possibilités humaines et de les assumer au risque, effectivement, de créer des malentendus."

France Culture

L’Amérique de Philip Roth (1933-2018)


Philip Roth (en 1968) ©Getty - © Bob Peterson

L’écrivain, peintre des États-Unis dans chacun de ses romans, a observé au fil des ans la sauvagerie gagner l’Amérique, sauvagerie psychique à l’œuvre particulièrement aujourd’hui.

Né à Newark, dans le New Jersey, dans une famille juive originaire d’Europe centrale, Philip Roth, à 26 ans seulement, est reconnu et admiré par ses pairs et par les lecteurs à la publication de Goodbye, Columbus (1959). Le recueil de nouvelles récompensé du National Book Award fait l’effet d’une bombe.

Roth y décrit la tension, chez les Juifs américains de la petite bourgeoisie, entre la volonté de s’assimiler et le souci de ne pas rompre avec le judaïsme. Le texte est comique et hautement ironique, comme le seront tous ceux de cet auteur qui ridiculise ses personnages, utilise des mots crus et imagine des scènes grossières. Il est accusé par certains Juifs d’être antisémite.

Dix ans plus tard, le scandale est encore plus fort à la parution de Portnoy et son complexe (1969), qui se déroule dans les années 1960. Le livre est un best-seller. Il dresse le portrait d’Alexander Portnoy avocat juif d’une trentaine d’années, atteint d’une envie frénétique de se masturber chaque jour et à tout moment. Portnoy confie cette obsession à un psychanalyste, qui demeure silencieux. La mère de Portnoy se montre persécutrice et intrusive. Qu’est-ce qui travaille ainsi le héros ? Peut-être l’holocauste, suggère Alexander Portnoy lui-même.

Des rabbins accusent alors Philip Roth de ridiculiser la Shoah. Du jour au lendemain très célèbre, l’auteur est adoré, mais aussi détesté. Le roman inaugure ce que, dans le documentaire, Marc Weitzmann, qui fut ami avec Roth, nomme le "folklore juif", c’est-à-dire le jeune homme envahi par sa mère, par des angoisses et par le passé tragique des siens. Woody Allen reprendra ces mêmes motifs dans ses films sous un mode plus léger. Plus les années vont passer, plus le rapport du héros à l’Histoire sera présent sous la plume de Roth.

L’auteur est également très lié à l’Europe et surtout à l’Europe de l’Est, berceau des persécutions des Juifs. Il se sent européen et il aime les écrivains européens du XIXe siècle. Il se rend en Europe de l’Est dans les années 1970, y rencontre Milan Kundera et d’autres dissidents, qu’il publie aux États-Unis. Les textes traversent les frontières et l’Atlantique grâce aux contacts de Philip Roth. Nathalie Azoulai évoque les entretiens que Roth a menés avec des écrivains européens, avec Primo Levi notamment, très peu de temps avant son suicide, en 1987. La tension, chez Roth, entre l’assimilation et la mémoire du passé se reflète dans son obsession pour l’Europe et son histoire sombre.

Philip Roth fait de plus en plus entrer le chaos du monde dans ses livres ; il montre notamment la violence psychique des Américains, qu’il sent grandir dans son pays dans le sillage des années 1960, celles des attentes déçues.

C’est très sensible dans Pastorale américaine, le roman de Roth qui a le plus marqué Nathalie Azoulai. La fille du héros a milité contre la guerre du Vietnam puis elle est devenue une terroriste. Une bombe qu’elle a posée dans un bureau de poste a tué un homme. Les espérances des années 1960 se sont effondrées, l’enthousiasme est brisé, et la marginalité, portée aux nues un temps, est condamnée. Il faut se noyer dans la masse, rentrer dans le rang pour survivre.

Les États-Unis ne sont plus ce pays dans lequel on peut indéfiniment renaître. En réaction aux années de liberté, une vague réactionnaire et fascisante gagne le pays dès les années 1990, tandis que la culture perd sa place et son importance. Philip Roth devine cet air du temps explosif et croissant, et le dessine dans Le Complot contre l’Amérique (2004), une uchronie. Roth imagine ce qui n’est jamais arrivé : la victoire à l’élection présidentielle américaine, en 1940, de Charles Lindbergh, partisan de Hitler.

La violence et l’impuissance contre le cours des choses figurent aussi dans Némésis (2010), le dernier roman de Philip Roth, une uchronie de nouveau. Le héros, Bucky Cantor, est persuadé d’être coupable d’avoir favorisé la circulation de l’épidémie de poliomyélite dans une colonie de vacances. Un autre personnage, plutôt que de battre sa coulpe, invoque la contingence des choses, l’implacable puissance de l’Histoire.

Pour en parler

- Nathalie Azoulai, romancière
- Marc Weitzmann, essayiste
- Alain Finkielkraut, écrivain
- Paule Lévy, universitaire, professeure de littérature américaine et collaboratrice de l’appareil critique des trois volumes de La Pléiade rassemblant les œuvres de Philip Roth
- Joshua Cohen, écrivain américain
- Stuart Nadler, écrivain américain
Un documentaire de Virginie Bloch-Lainé, réalisé par Félix Levacher.

France Culture

Roth : Le tome 3 de la Pleiade

JPEG - 5.6 ko
le livre sur amazon.fr

Ce volume propose, dans des traductions révisées, les romans publiés par Roth entre 1993 et 2007, à l’exception des trois composantes de la "Trilogie américaine", qui seront réunies dans le quatrième volume de la série. Dans Opération Shylock (1993), Roth cesse de se costumer en écrivain de fiction (Kepesh ou Zuckerman) : il se déguise en Philip Roth. Le roman est sous-titré "Une confession", mais qui, chez Roth, est en mesure de juger de la véracité d’un récit ? Deux ans plus tard, Le Théâtre de Sabbath dresse le portrait d’un Caliban superlatif, Mickey Sabbath, qui tient trois rôles : Artiste, Juif, Américain. Roth fait jouer les allégories classiques d’Éros et de Thanatos avec une liberté qui ne se satisfait que de l’excès. Il complète le tableau de la condition juive américaine après 1945 dans Le Complot contre l’Amérique (2004), une uchronie (à l’élection présidentielle de 1940, Charles Lindbergh bat le président Roosevelt) dans laquelle la famille Roth est confrontée à une menace de persécution qui rappelle au lecteur celle qu’ont subie les Juifs allemands des années 1930. Retour à Nathan Zuckerman, enfin, dans Exit le fantôme (2007). Roth prend congé de celui qui fut à la fois son double et le héros ou le narrateur de neuf de ses romans. Qu’advient-il d’un écrivain célèbre après sa mort ? que connaît-on, en vérité, d’un écrivain ?

Philip Roth sur pileface

oOo