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Cécile Guilbert et la métamorphose par la spiritualité hindoue

Le bloc-notes de Jérôme Garcin

D 30 septembre 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le bloc-notes de Jérôme Garcin : Cécile Guilbert et la métamorphose par la spiritualité hindoue

Avec « Feux sacrés », l’écrivaine et essayiste signe une lumineuse autobiographie spirituelle.
L’avant

Avec le temps – trente ans, exactement –, je m’étais fait une certaine idée de Cécile Guilbert, dont la prose est aussi cuivrée que la voix. Farouche, féline et fière, elle avait fait ses débuts sous l’égide de Philippe Sollers avec « Saint-Simon ou l’encre de la subversion » et un éloquent « Pour Guy Debord », qui tenait du manifeste. A Andy Warhol, le maître américain du pop art érigé par elle en modèle voire en prophète, elle avait ensuite consacré un livre, qui ressemblait à une Factory en papier et lui valut le prix Médicis de l’essai. Critique littéraire « sans entraves et sans temps morts  » (sic) préférant la compagnie des scandaleux à la fréquentation des conformistes, elle vibrait pour Sade, Laclos, Barbey d’Aurevilly, Laurence Sterne, Bret Easton Ellis et le mal aimé Jack-Alain Léger, dont elle réhabilita l’œuvre dans la collection Bouquins, où elle signa également une stupéfiante anthologie des écrivains toxicomanes, d’Homère à Will Self. J’oubliais : de son passage à Sciences-Po et dans quelques cabinets ministériels, où elle prit l’exacte mesure de «  la bassesse des courtisans », elle tira un roman balzacien et prémonitoire, « les Républicains », dans lequel figurait, trois mois avant son élection, Emmanuel Macron, un mix de Lucien de Rubempré et de Julien Sorel se rêvant « autant président de la République qu’écrivain ». Mais il fallut qu’elle publie, en 2012, « Réanimation », un récit clinique où elle consignait ses veilles, à l’hôpital, auprès de son mari photographe atteint d’une maladie rare, la cellulite cervicale, et plongé, tel un gisant vivant, dans un long coma chirurgical, pour qu’on découvre une autre Cécile Guilbert, plus intime, moins entière, et dont, mystérieusement, la sagesse védique semblait alléger les angoisses.

L’après

Le secret de cette métamorphose, qui voit l’autrice de « Warhol Spirit » accéder à l’Indian Spirit, l’habituée des boîtes de Manhattan se brûler aux bûchers de Bénarès et la familière des libertins du XVIIIe partir pour l’ashram de Sri Adwayananda, nous est donné dans une très belle autobiographie spirituelle, où les morts lui ouvrent les portes de sa nouvelle vie. Car sans son cousin adoré, qui mit fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête, sans sa chère grand-mère maternelle, qui fut sa protectrice et mourut dans ses bras après une interminable agonie, sans son oncle, emporté par un cancer du cerveau au Kerala, où il était convaincu de « rejoindre l’Absolu », et sans son jeune frère rebelle, dont le cadavre fut découvert plusieurs jours après son décès, Cécile Guilbert, transformant son chagrin en ataraxie, n’aurait pas été éblouie et consumée par les « Feux sacrés » de l’hindouisme.

On connaît les admirables « Leçons de ténèbres », composées par Couperin et portées à leur sommet d’émotion par les voix cristallines de hautes-contre. Voici, au contraire, des leçons de lumière, écrites par une intellectuelle radieuse, à qui la pratique du yoga épargne les sarcasmes des sceptiques et autres ricaneurs germanopratins : « Comment, se demande-t-elle, pourrais-je leur expliquer que croiser le regard d’un vrai “jiva-muka” est “darshan” et qu’être en sa présence suffit à être “Soi” (Âtman) dans la mesure où le cœur s’ouvre à son contact et s’unifie dans Brâhman ? » Si elle a échoué autrefois au concours de l’ENA, Cécile Guilbert n’a pas raté son entrée dans l’Inde éternelle de la « Bhagavad-Gita ». A la fois traité de conversion, éloge de la fuite, récit de voyages (du Rajasthan au Bengale) et Mémoires d’une jeune fille dérangée, qui eut son heure « d’outrances festives et de libertinage effréné », « Feux sacrés » contient des pages superbes sur le gynécée matriarcal dans lequel elle a grandi, sur la rencontre fondatrice avec le grand sage Sri Adwayananda, sur la jouissance de l’ascèse et sur l’art de se désencombrer de son ego pour atteindre son moi véritable. «  J’ai écrit ce livre, conclut-elle, pour savoir pourquoi je désirais tant l’écrire. » On le lit pour savoir pourquoi on désirait tant le lire.

Le Nouvel Observateur, 29 septembre 2025.

Feux sacrés fait partie de la première sélection du prix Philippe Sollers. Après l’hommage rendu à son « guru » dans un beau chapitre du livre — Littérature et pensée orientale —, Cécile Guilbert aura-t-elle le prix ? Ce ne serait pas immérité.

CÉCILE GUILBERT SUR PILEFACE