
L’écrivain Philippe Sollers reçoit le prix Médicis à Paris le 27 novembre 1961 (Photo by Keystone-France/Gamma-Rapho via Getty Images)
Le 27 novembre 1961, Philippe Sollers reçoit le Prix Médicis pour son roman « Le Parc ».
Prix MédicisUn prix fondé trois ans plus tôt, le 1er avril 1958 afin de couronner un roman, un récit, un recueil de nouvelles dont l’auteur débute ou n’a pas encore une notoriété correspondant à son talent. Historiquement attribué en même temps que le prix Femina à l’hôtel de Crillon, il est désormais décerné deux jours plus tard. En plus du prix Médicis, le prix Médicis étranger est attribué depuis 1970, et le prix Médicis essai depuis 1985
Philippe Sollers a alors 25 ans, il vient de fonder la revue Tel Quel, et c’est son deuxième roman après « Une curieuse solitude » salué par Mauriac et Aragon, « par le Vatican et le Kremlin » diront les critiques. De facture classique et proustienne, Sollers renie alors ce premier roman, il veut expérimenter des formes plus novatrices hors du roman classique balsacien avec une histoire, une intrigue… Ce n’est pas l’ambition de Sollers qui veut casser les codes. Déjà le « Nouveau Roman » apparu quelques années plus tôt est dans cette tendance et il veut encore aller plus loin : explorer l’acte d’écrire et en faire le cœur de son livre.
Ce qui a fait dire à un lecteur [1] : « En fermant ce livre, le lecteur est partagé "ai-je lu une histoire" ou "ai-je lu l’histoire de l’écriture d’une histoire" » Et aussi, « la force de Sollers est de nous emmener par la main dans le dédale de nos propres interrogations »,Si ce livre emprunte à la tendance du Nouveau Roman, notamment au Labyrinthe de Robbe-Grillet, Sollers n’entend pas se limiter à être un
, il ne peut y avoir deux dominants dans le même marigot, il lui faut ouvrir sa voie propre et singulière et il continuera inlassablement d’explorer cette forme d’écriture ; un mix entre roman, essai et réflexions qui fait sa marque en passant par l’expérimentation des textes sans ponctuation de Paradis, où seule la musique de la phrase doit en ponctuer les respirations. A côté de son activité d’écrivain, il développera une activité de critique littéraire, avec ses chroniques rassemblées dans des livres comme La Guerre du Goût (1994), Éloge de l’infini (2001), Discours Parfait (2010) et Fugues (2012). Certains, comme Jacques Henric, considèrent que le meilleur de son œuvre est dans cette activité de critique littéraire plus que dans ses romans. A l’époque du Parc, Sollers se cherche en tant qu’écrivain et ce nouveau roman qui rompt avec le classissisme, et la tradition romanesque, marque un premier tournant. Et c’est en ce sens que l’on peut considérer que c’est son premier roman sollersien.
Voici deux archives d’époque pour en témoigner :
Un document vidéo INA du JT 20 H du 27 novembre 1961
Une critique du livre par une sommité de l’époque Pierre-Henri Simon dans les colonnes du Monde du 4 octobre 1961. On ne pourrait plus écrire comme ça aujourd’hui, mais c’est aussi ce qui fait l’intérêt de ce document.
JT 20H – 27 novembre 1961

" LE PARC ", de Philippe Sollers par PIERRE-HENRI SIMON
Le Monde,
Publié le 04 octobre 1961

Pierre-Henri Simon (1903-1972)
Pur produit de l’élite intellectuelle française passé au moule du formatage académique classique : Louis-le Grand, Normale Sup, agrégé de lettres, il sera historien de la littérature, essayiste, romancier, poète et critique littéraire français Élu à l’Académie française le 10 novembre 1966,
À partir de 1961, Pierre-Henri Simon devient critique littéraire au Monde. Et c’est dans sa toute nouvelle activité de critique littéraire au Monde que nous le retrouvons, ici, pour sa critique du Parc et nous avons droit à une critique fouillée dans les règles de l’art de sa formation. On attendrait aujourd’hui, plus de spontanéité, de légèreté -Sollers y est nommé avec déférence M. Sollers et l’intellectuel Pierre-Henri Simon qui n’est pas encore académicien, mais pleinement académique, entend, sans doute, présenter un papier à la hauteur de son statut d’intellectuel établi. Et il le fait avec une grande minutie n’épargnant pas ses flèches mais c’est fait avec beaucoup de tact, à fleurets-mouchetés. Les critiques d’aujourd’hui ont beaucoup moins de manières.
M. PHILIPPE SOLLERS avait de peu dépassé vingt ans quand une brillante nouvelle, le Défi, et la subtile et mélancolique " Éducation sentimentale" qui avait pour titre Une curieuse solitude lui assurèrent d’emblée une notoriété littéraire. Comme jadis un article de Barrés avait lancé Mauriac, un " Bloc-Notes " de Mauriac promit la gloire à ce jeune Bordelais à propos de qui le nom de Radiguet venait naturellement sous la plume : même précocité de psychologue et d’écrivain, même sens classique de la phrase qui cerne l’idée et touche au fond - avec, semblait-il, un don poétique plus rare, une aptitude au rêve qui enchantait Aragon. On guettait M. Sollers à son prochain roman, mais il eut la sagesse de le faire attendre : ce furent, pendant trois ans, des textes de critique, parus pour la plupart dans la revue Tel quel, dont il était un des principaux animateurs, qui portèrent son nom et assurèrent son crédit. Une attitude exemplaire élargit sa réputation : ce garçon bien doué, qui avait tout pour jouer la vedette, n’aimait en vérité que la poésie, le travail difficile, la méditation austère ; il était entré en littérature comme d’autres en religion, et il y montrait de l’indépendance dans ses goûts, du sérieux dans sa culture, de la patience dans ses recherches. Il ne laissait pas tomber n’importe où sa photographie ni sa prose, il s’imposa en ne posant point, et il faut l’en louer.
Donc, avant même que le premier lecteur l’eût ouvert ou que le premier critique en eût écrit, le Parc , édité au Seuil, signé Philippe Sollers, faisait événement.
D’autant plus que l’auteur avait annoncé, cette fois en livrant sa confidence au haut-parleur d’un grand hebdomadaire, qu’en vérité c’était là son premier roman : Une curieuse solitude n’était plus à ses yeux qu’un devoir d’écolier, construit sur des techniques trop élémentaires pour rendre les voix profondes ; avec le Parc, il avait conscience de délivrer sa vérité et son style. De fait, il y a peu de rapports entre le premier et le second ouvrage, sinon la qualité de l’écriture : à un récit linéaire, analytique et sobrement pathétique, qui avait toutes les raisons de plaire aux amateurs barrésiens d’un romantisme asséché, succède une symphonie de prose qui, par la rencontre savamment organisée de l’observation, du souvenir, de l’imagination, du rêve, et par la domination arbitraire du style, renvoie à Proust, à Breton, à Mallarmé, peut-être à Rilke. " Poème romanesque ", dit l’auteur de son œuvre ; mais plus poème que roman, si du moins, avec le commun usage, il faut réserver ce terme à une composition où des personnages identifiés mènent une aventure racontable. Les personnages du Parc finissent par se dégager plus ou moins de la brume impressionniste où, temps et lieux brouillés, ils errent entre veille et songe ; mais leur aventure est métaphysique ; et la forme du récit, construisant les paragraphes en strophes, les accrochant à la faveur de glissantes analogies d’images, rappelant, mêlant, abandonnant musicalement les motifs, ressortit au lyrisme. C’est à l’amateur de poèmes plutôt que de roman que le Parc offre une délectation haute et difficile.
Voici donc un narrateur, assez semblable à celui de Proust, qui s’affirme en même temps comme l’auteur et le sujet de son livre De la fenêtre ou du balcon de sa chambre, alors que tombe un crépuscule d’automne, il observe l’avenue, les maisons voisines, le jardin public, ou bien il revient dans sa propre chambre, marche dans l’appartement, descend un moment dans la rue, ou encore il imagine ce qu’il verrait s’il suivait les couloirs ou sortait de la maison. Sommes-nous ramenés " l’école du regard " ? Non, car il a très loin du balcon de M. Sollers au belvédère de M. Ricardou : celui-ci n’entendait récolter que des images brutes, et l’auteur /i>imagination vers ce qu’il ne voit plus ou pourrait voir, de sorte que la description offre une clef des souvenirs et des songes et débouche sur une subjectivité frémissante, sur une vie intérieure où se recompose un réel fantomatique, détaché des lois de l’espace et du temps, fondu dans un instant qui se veut éternel.
Il y a aussi ce qui paraît être sinon le personnage principal, au moins l’objet-charnière du récit : un certain cahier orange, posé sur une table, et sur lequel, avec un vieux stylo trempé dans l’encre bleu-noir, le narrateur écrit, est censé décrire ou raconter, au fur et à mesure des minutes qui Posent, ce qu’il observe ou rêve.
, car c’est le cahier orange que nous sommes censés lire (et sans doute que nous lisons) ; cela donne lieu à du parenthèses telles que celle-ci : (" La fin de la page approche, elle doit s’achever bientôt par une phrase courte, évidente "). J’entends bien qu’il n’est pas de grand art sans convention ; pourtant, celle-ci comporte une invraisemblance qui, sans rien ôter à la délectation poétique, gêne quand même le lecteur à qui l’on a annoncé un roman. Je lis (pp. 175-176) : " Me voici dehors et, par la petite rue sombre, de l’autre côté de l’avenue, arrêté non loin d’un lampadaire. " De là, le narrateur regarde sa chambre, seule éclairée au cinquième étage, et la décrit (ou l’imagine) : " Le cahier à couverture orange est posé sur la table (on comprend qu’il ne l’ait plus à la main, qu’il n’écrive pas en marchant), toutes les pages sont blanches. " Ah ! il ne s’agit donc plus du même cahier orange que nous savons déjà à moitié rempli ; la perspective de temps, d’espace, a dû changer. " Il est là, penché écrivant presque sans relâche, voulant terminer cette lettre avant d’aller dormir. " Il avec le thème de la lettre inachevée, nous renvoie à l’autre, à l’ami qui fait la guerre ; cette lettre, " il préfère la déchirer lui-même après l’avoir rapidement relue ". Changement de paragraphe : " Mais voici, à nouveau, la chambre où cette lettre est malgré tout rangée avec les autres dans le tiroir de la table. " Donc la lettre inachevée et déchirée a tout de même existé, est tout de même arrivée à destination. " Quant au promeneur solitaire, arrêté en bas sous le lampadaire, il vient de tourner le visage vers ma fenêtre... " Cet Observateur d’en bas, c’était je tout a l’heure ; c’est maintenant un autre, ou un double, on ne sait trop, quelqu’un, en tout cas, dont l’errance dans la ville va être évoquée en douze lignes admirables de précision suggestive et de plénitude.
Car, il faut le dire, si ces exercices de haute virtuosité intellectuelle, discutables dans leur principe et inégaux dans leurs résultats, provoquent chez le lecteur des colères cartésiennes auxquelles j’avoue n’avoir pas toujours échappe, le Parc ne s’en impose pas moins par une profondeur d’accent et une maîtrise de style où se reconnaît un écrivain capital. La perfection de l’écriture est à peu près constante, sauf quand un excès de subtilité entraîne à des surcharges qu’une ponctuation abondante, abusive en parenthèses, ne parvient pas toujours à éclairer ; sauf aussi quand la pensée devient trop abstraite, trop philosophique. Un livre d’une disparate aussi subtilement recherchée ne serait probablement pas supportable s’il n’y avait, pour l’envelopper et le rassembler, l’arabesque sûrement dessinée de la phrase, la qualité des images, l’unité même du ton. Par ce goût du bien-écrire, M. Sollers est un flaubertien, et davantage un mallarméen par l’attrait esthétique qu’exercent sur lui la page blanche et la matérialité même du livre. Par là, il corrige, il enrichit l’autre tradition, l’autre inspiration que l’on sent aussi chez lui : le démon surréaliste, cette façon vertigineuse de plonger dans le rêve pour atteindre l’être dans son incohérence authentique et informulable. De même qu’il détourne l’objectivité chère à M. Robbe-Grillet vers le lyrisme du chant intérieur, de même il dépasse, par le souci de la mise en page concertée, le subjectivisme amorphe et dépersonnalisé de Mme Nathalie Sarraute. Désintégré dans sa substance comme un monde éclaté, son livre est, dans sa forme, rond et plein comme un œuf : les deux moitiés du cahier orange lui imposent sa limite et son rythme ; une première partie, correspondant à la nuit, groupe les images de l’ombre, et une seconde partie, commençant avec le jour, appelle des analogies de lumière. Ainsi se justifie le titre que commente en épigraphe une définition du Littré prise à Jean-Jacques Rousseau : " PARC : c’est un composé de lieux très beaux et très pittoresques dont les aspects ont été choisis dans différents pays, et dont tout paraît naturel excepté l’assemblage. "
M. Philippe Sollers, admirateur éclairé de Poussin, se veut, se croit un classique. Il se trompe en ceci que ce qui fait le classique ce n’est pas seulement l’intention de dominer et d’ordonner l’incohérence naturelle de la conscience ou des choses, c’est de recourir, pour ce faire, à un principe de rationalité que l’esprit découvre dans sa propre nature. Chercher le secret de " l’assemblage " dans l’arbitraire pur, dans l’analogie des images systématiquement substituée à la logique des idées, c’est plutôt la manière des précieux, et encore mieux des baroques. Le Parc est, d’ailleurs, un thème proprement baroque, de même que le miroir, le regard qui se regarde, le double, la confusion des personnes, etc. : M. Jean Rousset n’en finirait pas de relever des exemples dans ces cent cinquante pages ambiguës. Or le goût baroque est tantôt le signe d’une culture fatiguée et qui s’exténue en se compliquant, tantôt la phase préalable et créatrice d’un nouvel ordre : le sentiment de cette alternative angoissante n’a cessé de me tourmenter tandis que je lisais et relisais ce livre irritant et exquis. Nul doute qu’il ne vaille à son auteur les louanges des raffinés, l’application recueillie des curieux ; par ce qu’il a de brillant dans l’obscur et de solide dans le fuyant il confirmera une situation déjà glorieuse. J’ose souhaiter, quant à moi, qu’il soit une étape plutôt qu’une fin ; que le drame intérieur et le sens poétique de M. Philippe Sollers s’expriment désormais en recourant moins à l’adresse - en latin sollertia, - et plus à la royale simplicité dont on le sent aussi capable ; J’attends un autre parc qui ressemble moins à un labyrinthe, où décors et personnages soient plus naturels, où surtout l’assemblage soit un montage moins sophistiqué et plus convaincant.
PIERRE-HENRI SIMON
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