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Cécile Guilbert, Feux sacrés

Parution le 03/09/2025

D 9 septembre 2025     A par Albert Gauvin - C 4 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



SOMMAIRE
Prologue
Littérature et pensée orientale
Première mise en ligne le 29 juillet 2025

N’ayant d’autres maîtres à vingt ans que Rimbaud et Nietzsche, comment une intellectuelle rationaliste et sceptique s’ouvre-t-elle à la spiritualité hindoue ?
Dans ce récit intime, à la fois tendre et profond, Cécile Guilbert raconte les chagrins et les joies qui ont rendu possible cette métamorphose. Le scandale de la mort qui s’acharne – celle de son cousin adoré, suicidé ; de sa grand-mère veillée dans son agonie ; de son oncle qui s’éteint au Kerala ; de son petit frère dont le cadavre est découvert dans des circonstances dramatiques. Mais aussi les événements et les expériences qui lui ont permis d’accéder à une dimension supérieure de l’être – la rencontre de l’amour, la lumière dans le regard des sages et des yogis, les livres incandescents, les voyages en Inde jusqu’aux bûchers de Bénarès, les signes et les coïncidences magiques…

Bienvenue dans l’aventure initiatique d’une Vita Nova où l’Inde, l’amour et les mots allument les feux sacrés d’un enseignement qui pourrait se résumer ainsi : Savoir mourir, s’éveiller, apprendre à renaître pour mieux vivre.


« Tout écrit qui n’est pas une façon
de s’éclairer soi-même pourrira comme un corps. »
Jack Kerouac, Dharma

PROLOGUE
I.

Novembre, encore. La grisaille, le froid, les paquets de pluie battant les verrières dans la nuit tombée à cinq heures du soir. Et toujours cet appel des ombres qui me font signe le jour et disparaissent la nuit.

Ceux qui m’aiment organisent des réjouissances pour la Sainte-Cécile le 22 et mon anniversaire le 29 ? Ils ignorent que ces dates n’ont jamais empêché mon âme de geler à partir de novembre où je ne fais que tomber malade en attendant que tout ce que j’aime reprenne vie et couleurs.

Ce soir-là, installée près d’un feu de cheminée dont j’espérais que ses joyeux crépitements dévoreraient les atomes de mélancolie vaporisés dans l’atmosphère, je n’avais pas encore reçu le coup de fil de ce vieux copain qui m’apprendrait que sa femme s’était suicidée la veille. Je ne savais pas qu’après s’être levée, nourrie, douchée, vêtue comme toujours avec élégance et maquillée avec soin, cette ravissante quinquagénaire avait enjambé la fenêtre de son dressing pour se jeter dans le vide et s’écraser, quatre étages plus bas, dans la cour intérieure de son immeuble. J’ignorais aussi qu’après avoir vu les pavés de granit où s’étaient fracassés l’ossature de Tanagra et le visage de porcelaine de S., je serais hantée par des images manquantes qui me plongeraient des semaines durant dans une noirceur plus intense encore que celle qui, chaque année, déteint sur l’hiver.

Pour l’heure, je me réchauffais aux flammes et tuais le temps en feuilletant les pages glacées d’un magazine quand un article retint mon attention. D’après son chapeau, le cadavre d’un prince indien avait été retrouvé dans les ruines d’une bâtisse noyée dans l’épaisse végétation d’une forêt de Delhi. Illustrant le papier, une petite photo montrait une pièce aux murs sales, au sol de ciment brut, meublée seulement d’un châlit recouvert d’une cotonnade usée et d’une petite table de rotin surmontée du portrait peint d’un vieillard enturbanné.

La combinaison de ces deux informations – le texte et l’image – rameuta en moi des souvenirs suffocants. Et soit que j’eusse voulu dans l’instant les chasser de mon esprit ou les épingler pour m’en repaître, le fait est que je plongeai avec avidité dans la lecture de l’article.

D’après les faits rapportés une semaine plus tôt par le Hindustan Times, l’homme retrouvé – un certain Ali Raza – se faisait appeler « prince Cyrus » et prétendait être issu d’une famille royale ayant régné depuis plus de 2 500 ans sur l’Oudh, un fief du nord de l’Inde annexé au milieu du XIXe siècle par les Britanniques. Il était aussi question de sa mère, Wilayat Mahal, qui suite à l’incendie du palais que Nehru leur avait concédé, à Srinagar en 1948, après la partition du pays, avait décidé d’occuper la salle VIP de la gare de New Delhi, au début des années 70, afin d’obtenir que le gouvernement la reloge avec son fils et sa fille.

Une sacrée bonne femme, cette bégum. Très attachée à ses privilèges. Une tête de fer qui, accompagnée de ses deux enfants, avait opiniâtrement campé pendant presque dix ans au milieu du fracas des locomotives et des foules bigarrées. Installée avec ses domestiques népalais et ses chiens, ses porcelaines de Chine et ses tapis persans, elle avait tenu audiences et remué ciel et terre avant d’obtenir d’Indira Gandhi ce pavillon paumé dans une forêt où elle se suiciderait vingt ans plus tard, en avalant ses diamants réduits en poudre.

Quant au prince Cyrus, seul survivant de sa famille après le décès de sa jeune sœur dans des circonstances demeurées mystérieuses, il avait continué d’y vivre reclus pendant vingt ans, hantant tel un spectre ce fantôme de palais ouvert à tous vents, sans eau courante ni électricité, où un feu de bois cuisait sa pitance sous les portraits vermoulus de ses ancêtres. Et voilà qu’à 58 ans il était mort à son tour dans ce même galetas où surnageaient, ainsi que l’énumérait l’article dans un inventaire digne de Jacques Prévert ou Boris Vian, « une bicyclette, une glacière à pique-nique, une radiocassette, une machine à écrire cassée, un sabre rouillé, des cartes de visite de journalistes étrangers et de diplomates, des tapis usés et des sonnets en ourdou du poète Mir Babbar Ali Anis ».

Cette histoire, ce destin, ces détails si romanesques et jusqu’à cette collection d’objets hétéroclites me firent tomber dans une rêverie profonde comme au fond d’un puits. Et tant d’années plus tard, alors que je n’en suis toujours pas sortie, je sais que cet événement appartient à tous ceux qui composent ce récit.

Ce soir-là, la curiosité m’avait assaillie. Frustrée par la brièveté de l’article, je voulais mieux connaître les circonstances de la mort du prince. Je m’étais d’abord demandé si son corps était encore frais, lisse, ferme comme celui d’un homme trompant Thanatos avec Hypnos. Les chances étaient grandes que ses chairs aient été déjà entamées par la chaleur et la touffeur qui devaient saturer la capitale indienne à cette époque de l’année.

Trois ans plus tôt, une même curiosité morbide m’avait poussée à fouiller ma bibliothèque pour y retrouver Morgue, enquête sur le cadavre et ses usages, un livre de l’éclectique Jean-Luc Hennig, reçu et rangé sans jamais l’avoir lu. Incapable de dépasser ses premières pages horrifiques, je l’avais tout de même assez parcouru pour trouver ce que je cherchais tout en redoutant de l’apprendre : que les fourriers nommaient « pourris » les cadavres puants qu’ils ramassaient plusieurs jours après la date fatale – lesquels, tout « gonflés » et « noirs comme du charbon », « se vidaient » et « lâchaient » quand on les manipulait.

L’article concernant Cyrus ne permettait pas de savoir si son corps était déjà pourri quand il fut trouvé. Seulement qu’il l’avait été par des scientifiques de l’ISRO, l’agence spatiale indienne dont une antenne était située à proximité de son logis. Étonnés de ne pas le voir pendant deux ou trois jours alors qu’ils avaient l’habitude de le croiser presque quotidiennement, des employés étaient partis à sa recherche et l’avaient découvert sans vie, à côté de son lit.

De fait, quand j’avais lancé Google Earth quelques heures plus tard pour mieux situer le théâtre de cet étrange fait divers, la vue aérienne de l’épaisse forêt de Ridge montrait qu’éloignées seulement de quelques centaines de mètres et complètement envahies par la végétation, les ruines du Malcha Mahal (XIVe siècle) jouxtaient bien le bâtiment scientifique ultramoderne chargé de détecter les ondes satellites : un oxymore visuel qui résumait l’Inde à la perfection.

*

Que cette histoire se soit produite là-bas avait spontanément excité ma curiosité. Objet de fascination trouble et de fantasmagories depuis l’enfance, sujet d’études dans ma jeunesse et d’expérimentations diverses à l’âge adulte, l’Inde occupe depuis toujours une part importante de ma psyché. Après avoir longtemps résisté aux ensorcellements de cet « ancien Orient de notre âme » cher à Malraux, j’avais fini par m’y aventurer dans les années 90 et au début du siècle suivant : à l’est, au sud, à l’ouest, notamment aux confins du pays du prince Cyrus, dans l’ancien Oudh également appelé « Awadh » (ou « Avadhi ») enserré désormais dans les frontières de l’Uttar Pradesh et de l’Uttarakhand, cet Hindoustan des vieilles cités mogholes où se déploient les fameux vestiges pâtissiers de grès framboise à liserés neigeux – dômes, minarets, belvédères ventilés par des murailles ajourées en dentelles et autres terrasses de marbre blanc ruisselantes d’eaux claires rafraîchies par la brise : autant de splendeurs auxquelles l’ancien prestige de la famille de Cyrus s’était naturellement abreuvé. Car si leurs aïeux avaient appartenu à la cour d’un nabab ou d’un rajah, cela signifiait qu’ils avaient évolué dans l’une des cultures les plus raffinées qui ait jamais existé, creuset de libéralités princières, de mécénats fabuleux, de richesses déversées des cieux dont on disait qu’elles coulaient à flots à Lucknow.

Lucknow ! La ville où la quête du plaisir était loi et l’opulence reine ! Célèbre durant plus d’un siècle pour son architecture théâtralisée, ses jardins enchanteurs, sa poésie élégiaque, sa subtile gastronomie, ce nec plus ultra de la civilisation indo-persane avait connu une éblouissante période de décadence avant d’être annexé par les Britanniques qui avaient déposé son dernier nabab, le prince Wajid Ali Shah, auteur de ces vers sensibles :

Ne blessez pas mon corps qui saigne,
Lancez avec douceur des fleurs sur ma tombe,
Ne vous mélangez pas à la terre,
Élevez-vous vers les cieux,
Les hommes prendront mes cendres pour un nuage.

D’après mon enquête, Wilayat Mahal, la mère de Cyrus, était l’arrière-petite-fille de ce prince-poète qui avait tellement encouragé les arts et l’élégante culture littéraire de sa ville. Et d’après de vagues souvenirs, c’était bien le même homme fastueusement délicat, entouré d’une cour veule et corrompue, que le cinéaste bengali Satyajit Ray avait mis en scène dans Les Joueurs d’échecs, poignant tableau d’un royaume au bord de l’écroulement.

Quant à l’autre versificateur dont un volume de sonnets traînait dans le logis du prince, ce Mir Babbar Ali Anis inconnu à mon bataillon, j’avais fini par découvrir son visage juvénile et ses moustaches en bâtons de réglisse sur un médiocre portrait dessiné. Héritier d’une dynastie de poètes vieille de trois siècles, il était l’auteur de plus de dix mille élégies mêlant persan, ourdou, arabe, sanskrit, et le grand maître d’un genre d’épopée en vers pathétiques – le marsiya – qui narrait les drames de l’histoire chiite. Un vrai storyteller dont le talent était comparé à celui de Shakespeare tant il savait rendre piquants les personnages les plus ennuyeux et vibrantes les chroniques les plus rabâchées.

Était-ce par ennui, par nostalgie de l’Inde que j’avais passé cette soirée de novembre à écumer le Net et rouvrir de vieux bouquins ? Ou bien à cause de l’appréhension du retour fatal des dates anniversaires qui empoisonnaient depuis longtemps mes hivers ? Novembre, décembre, janvier : trois mois détestés que j’avais souvent fuis là-bas, remplaçant le froid par la chaleur, la noirceur par la couleur et, sinon la mort par la vie, du moins les formes mornes et vides que la Camarde revêt désormais sous nos latitudes.

« À Delhi, la triste fin d’un prince indien », titrait l’article que j’avais lu et relu ce soir-là, incapable de détacher mes yeux de la photo qui, obstinément, me ramenait trois ans en arrière, vers la douleur et le chagrin. Pourtant, passé soudainement de vie à trépas à l’heure que nul mortel ne peut choisir, le destin de ce pauvre Cyrus n’avait rien d’extraordinaire. N’était-ce pas le lot banal de tout un chacun ? Certes, mais surimposée à son extrême dénuement matériel, me frappait que sa condition princière ajoutât, dans un trémolo à la Bossuet nourri de Tertullien, l’inflexion moralisatrice classique de la vanité de tout rang.

Naguère vivant, aujourd’hui mort et passé comme une ombre… Prince hier, cadavre désormais, et bientôt ce fameux je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue…

J’ignorais tout de cet homme dont le nom et l’histoire appartenaient à un pays lointain, une culture disparue, des mœurs étrangères. Je ne savais rien de lui, sinon qu’il était entré comme nous tous dans la vie avec la loi d’en sortir et n’était plus à ce jour qu’un néant dans l’immense abîme du Temps, gouffre infini où l’on ne trouve plus ni rois ni princes, ni tous ces augustes noms qui nous séparent les uns des autres, mais la corruption, les vers, la cendre et la pourriture qui nous égalent.

Et pourtant, je me sentais proche de Cyrus comme d’un frère.

Un frère mort comme un clochard ou un squatteur.

Seul.

Dans la pauvreté et l’indifférence de tous.

Car il avait fallu plusieurs jours à ses voisins pour s’apercevoir de son effacement avant de retrouver son corps.

II.

Dire que l’Inde a été pour moi l’occasion rêvée d’échappées hivernales, de voyages trépidants et captivants, est aussi vrai qu’incomplet. Irrémédiablement lié à ma famille maternelle ainsi qu’à une série d’expériences singulières et de deuils, ce point physique et métaphysique du globe a fini par occuper une place grandissante dans mon existence. D’abord en termes d’ignorance – puis de connaissance et de renaissance impossibles à isoler les unes des autres tant j’y vois liées toutes sortes de circonstances diffractées, de correspondances, de coïncidences, d’arcanes de riante ou d’inquiétante étrangeté que j’ai mis une vie à saisir et des années à vouloir démêler.

À propos d’« inquiétante étrangeté », on sait que dans son célèbre article éponyme – Das Unheimliche –, Freud affirme qu’elle appartient à un domaine particulier de l’esthétique où prédominent l’angoisse et l’épouvante quand elles surviennent au sein de ce qui était depuis longtemps familier. Il la relie aussi aux choses, aux situations, aux événements dans lesquels nous repérons quelque chose qui se répète. Lorsqu’il est non intentionnel, explique-t-il, « le facteur de répétition imprime le sceau de l’inquiétante étrangeté à quelque chose qui serait sans cela anodin, et nous impose l’idée d’une fatalité inéluctable là où nous n’aurions parlé sans cela que de “hasard” ».

De là à tirer de ces phénomènes une signification probante, il n’y a qu’un pas, volontiers franchi, nous dit Freud, par les névrosés obsessionnels. Et dans un domaine bien particulier : celui de nos relations à la mort, aux cadavres, aux esprits, aux fantômes. Il est clair que pour l’inventeur de la psychanalyse, s’il est un signe d’infantilité qui domine la vie des névrosés en proie à la toute-puissance des pensées, c’est bien d’accentuer à ce point la réalité psychique par rapport à la réalité matérielle.

Et pourquoi pas ? ai-je souvent eu envie de lui répondre. La vie n’est-elle pas remplie de coïncidences et pas seulement dans les rêves ? De dates, de lieux, de rencontres. D’événements auxquels nous n’accordons aucun sens et que nous négligeons de relier entre eux. Des synchronicités, pour parler comme Jung, qui définissait ainsi la survenue de deux événements concomitants sans relation de causalité, possédant une signification pour l’observateur.

Alors qu’y prêter attention et les interpréter vous rend vite coupable de céder aux sirènes de l’irrationnel, du surnaturel, des puissances occultes – voire de la superstition et de la bêtise –, les ignorer ou les négliger est à mon avis un grand tort. Car si, comme le prétend le penseur italien Roberto Calasso, « la coïncidence c’est l’apparition d’une constellation dans la vie de chaque individu », rien n’est plus enchanteur que ces phénomènes parallèles qui nourrissent l’intuition que notre existence n’est pas complètement le produit d’un chaos aléatoire, d’une contingence arbitraire – voire l’idée un peu folle qu’elle possède un sens qu’il nous serait loisible de déchiffrer à travers les coups du sort ou de ce qu’on appelle pompeusement « le destin ».

Il suffit de se rendre consciemment attentif à certains surgissements d’êtres et de choses. À ce qui se répète, insiste, revient, ne veut pas nous lâcher, insiste mieux, revient encore. Il peut s’agir de chiffres et de saisons. D’apparitions d’êtres de chair et d’os. Ou encore de livres importants qui agissent au bon moment comme des révélations.

Est-ce infantile, comme le pensait Freud ? Je ne crois pas. Enfantin ? Peut-être – et donc aussi créatif que gratuit.

En dépit de ses dehors confus, parfois illogiques, de son désordre apparent, n’est-il pas tentant et même excitant de donner sens à la trame existentielle qui est la nôtre et qui, si nous l’étudions bien, l’interprétons correctement, la méditons à fond, nous apparaîtra alors justifiée ?

Semblable à un air bien connu, à une mélodie dont nous avons appris à repérer les thèmes principaux et les leitmotivs, il ne sera alors pas dit que notre vie s’est déroulée n’importe comment. Sans rien y comprendre. À l’aveugle. Pour rien. Il ne sera donc pas dit non plus qu’elle n’a pas été merveilleuse – et donc belle – au sens surréaliste du terme1.

Si nombreux sont les êtres qui, n’y prêtant aucune attention, se contentent, faute d’exister, de cet abrutissement qui s’appelle vivre, il me semble avoir atteint l’âge où il devient possible de retourner la trame embrouillée du tapis pour découvrir enfin ses motifs.

S’élucider soi-même à travers les méandres de sa propre trajectoire implique nécessairement de remonter le cours du Temps comme on le ferait d’un fleuve. Sachant que l’existence est à certains égards labyrinthique, remplie d’épreuves et d’épiphanies en attente de déchiffrement, le « connais-toi toi-même » socratique est indissociable du « deviens qui tu es » nietzschéen.

Qui suis-je ? Que suis-je devenue ?

Je compte sur ce livre pour me l’apprendre. Et retrouver au détour des voltes du dédale, le trésor des feux sacrés qui ont activé l’énergie de la transformation à travers les peines et les joies dont chacun sait qu’elles brûlent et consument autant qu’elles éclairent et réchauffent. Car si, comme je le pense, ma constellation s’étoile autour de l’amour et des morts, de l’Inde et des livres, c’est parce que ce sont ces flammes et ces cendres qui, je le crois, m’ont initiée et sauvée.


Littérature et pensée orientale

Au milieu des années 90, bien que la vache sacrée du roman soit la meilleure porte d’entrée du marché à tout aspirant écrivain (le mot « auteur » serait plus juste), il est encore possible de se lancer en littérature comme essayiste. À partir du moment où de son ton transpire une voix et de ses phrases un style s’écartant des standards universitaires et journalistiques, l’essai littéraire, surtout s’il invente une forme, est à la fois respecté, promu, distingué, et même lu. Être publié n’implique pas de devoir flatter le lectorat dans le sens du poil sur le fond et la forme. D’écrire en phrases courtes au présent des bouquins picchables en deux. De se soucier des thèmes « sociétaux » à la mode. Encore moins des médias qui sont alors abondants et d’obédiences variées.
C’est pourquoi ma vraie chance est de faire mes débuts avec Philippe Sollers. Mieux qu’un éditeur, pas un ami, un mentor et un « maître » de liberté — un guru, pas un « gourou » !
Ayant découvert son existence l’année de mon bac, je me souviens avoir découpé la pleine page du Monde consacrée à la parution de son Paradis révolutionnaire qui explosait poésie et prose avec ses scansions déponctuées. Je me revois aussi, deux ans plus tard, embarquer sur un ferry Barcelone­-Palma avec ses Femmes dans mon sac. Cet homme excite tellement mon intelligence de jeune étudiante que je me procure tous ses livres et lis tout ce qui le concerne. Je découvre alors toutes sortes de correspondances entre nous, un ample clavier d’affinités et de goûts communs réjouissants. Né en 1936 (comme Tito), le 28 novembre (un jour avant moi), il arrive pour la première fois à Venise l’année de ma naissance (1963) et fera désormais de ce séjour, comme moi plus tard, un rituel annuel. J’apprends qu’il a été lui aussi élevé par une « fée stricte » (sa mère) dans un gynécée, a eu à 14 ans le coup de foudre « permanent » pour Baudelaire, s’est fait dépuceler au même âge par une ainée. Qu’il aime de l’Espagne la tauromachie, le flamenco et Gracian. De l’Italie l’art de la Contre-Réforme et la papauté. De New York l’espace et le jazz. Qu’il joue du piano, fume du shit, adore Nietzsche, aime l’altérité des femmes étrangères comme j’ai eu un amant noir, chinois, arabe, italien, des Juifs et des Américains. Aussi, quand mon ami Éric Vigne, devenu éditeur chez Gallimard, lui passe mon premier manuscrit et que quinze jours plus tard, me parviennent au téléphone les fusées de son rire et l’annonce de ma publication dans sa collection « L’Infini », je touche au Graal.
« L’Infini » ! Autant dire Lautréamont, Bataille et Artaud : tous pionniers de l’illimité habités de visions, conquérants de galaxies situées à des années-lumière des « Grandes Têtes molles » qui sont de tous les temps. Car de « L’Infini », rappelons la phrase-manifeste imprimée sur la couverture de sa revue éponyme : « Les calculs de côté, l’inévitable descente du ciel, et la visite des souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l’esprit. » Pas signé Furax mais Rimbaud !
Seule divergence entre nous : l’Inde, où il n’a jamais mis les pieds, dont il ne s’« arrange pas très bien » et qu’il qualifie d’« énorme affaire anale, à chier ». Pas faux sur les mœurs mais très réducteur. D’un autre côté, son Inde à lui s’appelle la Chine et quand il en parle, je n’ai qu’un mot à changer pour m’entendre.
Dans Femmes, il n’a pas de mots assez drôles pour tour­ner en dérision le gourou d’Helga, un « Indien illuminé prêcheur » doté d’une « tête de vieille mère fiévreuse roulée dans l’opium ». Par ailleurs, il a beau critiquer la représentation basique de l’Inde shivaïte (« lingam-phallus dans yoni-vulve »), un lingam de bronze sans yoni (n’est-ce pas pire ?) trône en majesté sur son bureau chez Gallimard. Que penser de son allusion à la « technique de reversion du sperme dans le Hathayoga », au « tantrisme de la main gauche » et de sa citation bien choisie du Vajrayâna (« le véhicule du diamant ») dans Le Cœur absolu ? Joyaux-Sollers s’amuse-t-il juste d’une allusion savante au patronyme de son narrateur, Diamant, qui était déjà celui du Portrait du joueur ? Frime-t-il avec sa science supposée du Kama-Sutra  ? Est-il hindouphile ou hindouphobe ?
Plus les années passent et plus je le sens attiré dans ces parages. Malgré routes ses rodomontades théologiques, ses fixettes chinoise et catho, il semble beaucoup plus renseigné sur la spiritualité indienne qu’il veut bien le paraître. Jardin secret ou signe d’une autre vie doublant en douce son matérialisme épicurien ?
Je me fais peut-être un film mais je sais lire. « Les vieux traités indiens invitent sans arrêt au détachement et à la contemplation de ce qu’ils nomment le Soi Suprême », écrit-il dans Passion fixe. « Ces trucs millénaires sont toujours frais, à disposition, il suffit d’ouvrir un livre, ils vous parlent direct au cœur », ajoute-t-il. Deux ans plus tard, dans L’Etoile des amants, il revient sur la « syllabe sacrée » — Om — « qu’on doit méditer sans arrêt pour trouver le lieu et la formule ». Quant à Discours parfait, difficile de n’y pas voir une référence directe au sens étymologique du mot « sanskrit » : une langue divine comme l’hébreu biblique.
Au demeurant, s’il ne devait surnager dans la vie et l’œuvre de Soliers qu’un indice, un seul indice prouvant son adhésion clandestine à cette sagesse philosophique indienne, c’est sans doute du côté de sa haine de l’identité qu’on la trouve. De son farouche refus des assignations etr des étiquettes. Comme de confondre « moi » avec « je » (toujours « un autre »). D’où son fameux système d’« identités rapprochées multiples » (IRM) où il est tour à tour agent secret, girondin, vénitien, maoïste, papiste, bordelais, parisien, chinois — c’est-à-dire personne mais girouette pour les autres.
Je me revois comme si c’était hier le croiser près de La Closerie des Lilas au moment de la parution de Beauté, roman dans lequel il évoque l’un des plus grands traités de Çankara, un dialogue maître-disciple structuré en 580 versets considéré comme le chef-d’œuvre de l’advaita vedanta. Je le salue, le remercie de son livre, le félicite d’avoir cité Le plus beau fleuron de la discrimination. « Bravo, réplique-t-il, vous êtes la seule qui m en parle, rappelez-vous que "le monde mental ment monumentalement " ! » Et hop, il tourne les talons et s’éloigne.

*

À compter des années 2000, l’Inde et l’influence du vedanta déstabilisent ma trajectoire sociale en discréditant l’ambition réclamée par la carrière littéraire qui, comme tant d’autres, nécessite endurance, reptations, esprit de compétition, science de l’intrigue, réseaux et autres ressorts pour se pousser du col. Elles relativisent aussi la somme de sacrifices inhérents à ce métier le plus mal rémunéré de l’industrie du livre, miroir aux alouettes attirant les Narcisses pour sa gloriole comme le sucre les fourmis, mais que ses vocations « à la romantique » d’antan transforment en songe-creux dans le monde en cours de virtualisation accélérée des winners. Encore un peu et l’amour de la littérature apparaîtra aux jeunes le comble de la ringardise.
« Sans aucun attachement au fruit de ses travaux, éternellement satisfait, absolument libre, bien qu’engagé dans un travail, il ne travaille pas », est-il écrit de I’« aspirant à la libération » dans la Bhagavad-Gîtâ. Or se réclamer de ce précepte en plongeant dans le bassin de piranhas de la société n’a pas de sens. Viser la destruction de son propre ego afin d’obtenir un surcroît de liberté n’entre pas dans son logiciel. Autant essayer de convaincre un peintre des bénéfices de la cécité, une danseuse des avantages d’être un cul-de-jatte.
Devenue toutefois critique littéraire dans la presse écrite et audiovisuelle pour ne pas mourir de faim, j’entends, comme Sollers, « rallumer les Lumières ». Si celles de l’Inde éclairent de plus en plus ma vie secrète, je suis vent debout contre l’obscurantisme croissant du politiquement correct, rebelle aux vieilles lunes bourgeoises et à la pensée unique. Comment ne pas défendre l’exception contre la règle ? la beauté contre la laideur ? les écrivains conne les auteurs ? la langue contre le langage ? les vrais livres contre les non-livres ?
Comme le grand Nabokov, je prône moi aussi la singularité, l’excentricité, l’écart et le « pas de côté » salutaire : seule manière d’être éternellement satisfaite, absolument libre, bien qu’engagée dans un travail désintéressé. Car c’est agir sans rien attendre ni rien espérer, rien ambitionner, rien gagner.
Sans doute Sollers est-il déçu par ma faible productivité littéraire qu’il prend pour de la paresse et trouve que je n’ai pas tenu mes promesses. Il est vrai qu’indubitable et bien connu par les publications de mes articles en volumes, mon « feu sacré » littéraire s’intéresse plus aux autres qu’à moi-même. De même que lire et vivre (autant dire aimer) surpasseront toujours tout projet d’écriture moyennement excitant. Opiniâtre mais sinueuse, flirtant avec le dilettantisme et parfois l’aquoibonisme, ma voie consiste moins à vouloir qu’à épouser les circonstances comme l’oiseau l’air. Car ne suis-je pas devenue, je l’avoue, un peu taoïste moi aussi ?
La preuve ? Quand un éditeur me propose de rédiger le « tombeau » d’une célébrité, je choisis Warhol pour son étrange impersonnalité, son fécond « sens du vide » trop souvent confondu avec sa « vacuité », comme d’investiguer les multiples procédures de « délégations de soi » qui, paradoxalement , l’ont mené à sa renommée planétaire.
Je brosse donc le portrait d’un catholique orthodoxe en « grand sage chinois » tour à tour noir et blanc, visible et caché, homme et femme, chèvre et chou, Yin et Yang, oui et non, vrai et faux, être et néant : une infinité d’oppositions abolies, à l’instar d’Âtman et Brâhman, dans l’unité profonde de ce que j’appelle l’« esprit Warhol ».
Mars 2008, je suis en pleine promo du livre quand Nicolas est hospitalisé en urgence, opéré et plongé dans le coma. Un « trip » éminemment warholien qui rejoue dans la vie tout ce que m’a enseigné l’écriture de mon livre à travers le tao. Croisant chair et machines, veille et sommeil, présence et absence, le spectacle du service de réanimation ne fait d’ailleurs pas qu’intervertir jour et nuit, ombre et lumière, vie et mon à travers le corps passif-actif de mon mari. Il me dicte de n’écrire plus que des livres nécessaires, fruits d’expériences existentielles que seule l’écriture permet de connaître et penser à fond dans leur nervure intime. D’où Réanimation, récit bourré de références à l’Inde et à la sagesse védique. D’où Écrits stupéfiants, voyage au long cours entrepris grâce aux mânes de Michaux qui a célébré l’Inde et les substances psychotropes comme instruments de connaissance de soi avant de les unifier dans une phrase programmatique recopiée sur un post-it que je colle en bas de l’écran de mon ordinateur : « Les livres, spécialement les livres de et sur l’Inde que j’avais étalés à ma portée, sont devenus substance, substance et révélation ; et sans y songer, ma main sans moi rendant hommage à la drogue qui nous a transformés, s’adressant à elle comme à un être spirituel écrit : "Ô Toi ! Toi qui rafraîchis les Védas" ... » (p. 242-248)

Grasset

Note : Cécile Guilbert donne des exemples de la pensée indienne dans les écrits de Sollers. Elle écrit notamment : « dans L’Etoile des amants, il revient sur la "syllabe sacrée" — Om — "qu’on doit méditer sans arrêt pour trouver le lieu et la formule" ». Elle aurait pu également citer Graal (2022). Dans le chapitre « Parole », Sollers écrit :

On peut très bien imaginer que l’Atlantide ait eu pour Graal la sibylle sacrée OM, qui traverse jusqu’en Inde les Millénaires. OM est une vibration de la « Parole Suprême » qui n’a rien à voir avec le langage conventionnel. Elle est émerveillement indifférencié, comparable à un signe de tête intérieur. Étant pure conscience, sans autre essence qu’elle-même, reposant sur elle-même, elle est toujours éveillée, indestructible, éternelle, et n’est rien d’autre que le « Je absolu ».

« Je absolu », en sanscrit, se dit AHAM. Un mantra fondamental a pour signification « Le vainqueur de la mort » :

OM JUM SAH

Je renvoie à mon article sur Les coulisses du Paradis. A.G.

CÉCILE GUILBERT SUR PILEFACE

4 Messages

  • Albert Gauvin | 30 septembre 2025 - 13:52 1

    Le bloc-notes de Jérôme Garcin : Cécile Guilbert et la métamorphose par la spiritualité hindoue

    Avec « Feux sacrés », l’écrivaine et essayiste signe une lumineuse autobiographie spirituelle.
    L’avant

    Avec le temps – trente ans, exactement –, je m’étais fait une certaine idée de Cécile Guilbert, dont la prose est aussi cuivrée que la voix. Farouche, féline et fière, elle avait fait ses débuts sous l’égide de Philippe Sollers avec « Saint-Simon ou l’encre de la subversion » et un éloquent « Pour Guy Debord », qui tenait du manifeste. A Andy Warhol, le maître américain du pop art érigé par elle en modèle voire en prophète, elle avait ensuite consacré un livre, qui ressemblait à une Factory en papier et lui valut le prix Médicis de l’essai. Critique littéraire « sans entraves et sans temps morts  » (sic) préférant la compagnie des scandaleux à la fréquentation des conformistes, elle vibrait pour Sade, Laclos, Barbey d’Aurevilly, Laurence Sterne, Bret Easton Ellis et le mal aimé Jack-Alain Léger, dont elle réhabilita l’œuvre dans la collection Bouquins, où elle signa également une stupéfiante anthologie des écrivains toxicomanes, d’Homère à Will Self. J’oubliais : de son passage à Sciences-Po et dans quelques cabinets ministériels, où elle prit l’exacte mesure de «  la bassesse des courtisans », elle tira un roman balzacien et prémonitoire, « les Républicains », dans lequel figurait, trois mois avant son élection, Emmanuel Macron, un mix de Lucien de Rubempré et de Julien Sorel se rêvant « autant président de la République qu’écrivain ». Mais il fallut qu’elle publie, en 2012, « Réanimation », un récit clinique où elle consignait ses veilles, à l’hôpital, auprès de son mari photographe atteint d’une maladie rare, la cellulite cervicale, et plongé, tel un gisant vivant, dans un long coma chirurgical, pour qu’on découvre une autre Cécile Guilbert, plus intime, moins entière, et dont, mystérieusement, la sagesse védique semblait alléger les angoisses.

    L’après

    Le secret de cette métamorphose, qui voit l’autrice de « Warhol Spirit » accéder à l’Indian Spirit, l’habituée des boîtes de Manhattan se brûler aux bûchers de Bénarès et la familière des libertins du XVIIIe partir pour l’ashram de Sri Adwayananda, nous est donné dans une très belle autobiographie spirituelle, où les morts lui ouvrent les portes de sa nouvelle vie. Car sans son cousin adoré, qui mit fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête, sans sa chère grand-mère maternelle, qui fut sa protectrice et mourut dans ses bras après une interminable agonie, sans son oncle, emporté par un cancer du cerveau au Kerala, où il était convaincu de « rejoindre l’Absolu », et sans son jeune frère rebelle, dont le cadavre fut découvert plusieurs jours après son décès, Cécile Guilbert, transformant son chagrin en ataraxie, n’aurait pas été éblouie et consumée par les « Feux sacrés » de l’hindouisme.

    On connaît les admirables « Leçons de ténèbres », composées par Couperin et portées à leur sommet d’émotion par les voix cristallines de hautes-contre. Voici, au contraire, des leçons de lumière, écrites par une intellectuelle radieuse, à qui la pratique du yoga épargne les sarcasmes des sceptiques et autres ricaneurs germanopratins : « Comment, se demande-t-elle, pourrais-je leur expliquer que croiser le regard d’un vrai “jiva-muka” est “darshan” et qu’être en sa présence suffit à être “Soi” (Âtman) dans la mesure où le cœur s’ouvre à son contact et s’unifie dans Brâhman ? » Si elle a échoué autrefois au concours de l’ENA, Cécile Guilbert n’a pas raté son entrée dans l’Inde éternelle de la « Bhagavad-Gita ». A la fois traité de conversion, éloge de la fuite, récit de voyages (du Rajasthan au Bengale) et Mémoires d’une jeune fille dérangée, qui eut son heure « d’outrances festives et de libertinage effréné », « Feux sacrés » contient des pages superbes sur le gynécée matriarcal dans lequel elle a grandi, sur la rencontre fondatrice avec le grand sage Sri Adwayananda, sur la jouissance de l’ascèse et sur l’art de se désencombrer de son ego pour atteindre son moi véritable. «  J’ai écrit ce livre, conclut-elle, pour savoir pourquoi je désirais tant l’écrire. » On le lit pour savoir pourquoi on désirait tant le lire.

    Le Nouvel Observateur, 29 septembre 2025.


  • Albert Gauvin | 25 septembre 2025 - 14:44 2

    “Feux sacrés” de Cécile Guilbert : un texte mystique où la mort et la vie ne font qu’un

    par Nelly Kaprièlian

    Publié le 25 septembre 2025 à 6h00
    Mis à jour le 24 septembre 2025 à 17h34

    Avec son nouvel ouvrage, l’autrice Cécile Guilbert nous plonge avec elle dans une réflexion profonde où la vie et la mort s’entrelacent constamment.

    C’est un des rares livres qu’on ait lus depuis longtemps qui se confronte à la mort, à nos morts, et pose bien sûr sans cesse la question de la vie. Et c’est un livre aussi sombre que lumineux. On connaît Cécile Guilbert pour ses essais (le merveilleux Warhol spirit), ses écrits autobiographiques (Réanimation), ses brillantes critiques et ses coups de gueule contre l’époque (Roue libre). On la découvre aujourd’hui mystique. Son nouveau texte, Feux sacrés, raconte moins une quête spirituelle à tout prix qu’un éveil à la spiritualité. Ou comment une intellectuelle, lectrice de Nietzche, du côté donc de la philosophie et de la raison, va s’ouvrir à l’invisible.

    Si ses voyages en Inde jouent un grand rôle, bien sûr, dans ce que l’on pourrait presque appeler ce “roman d’initiation” à la spiritualité, ce sont les morts qui, à chaque tournant de sa vie, vont précipiter son ouverture à la transcendance. Mort d’un jeune cousin, qui est comme un frère jumeau symbolique ; mort de sa grand-mère ; mort de son frère, dont le corps sera retrouvé dans son appartement deux semaines après son décès, difficile à identifier ; morts d’amis ; mort de son père… Cécile Guilbert rassemble ici tous ses morts dans le grand feu sacré de la littérature – un feu qui est, à toute littérature qui compte, le combustible, le moteur, l’âme même. Il y a des voyages en Inde – dont la découverte, fascinée, de Bénarès et de ces cadavres consumés –, des maîtres hindous, la pratique du yoga, mais pas seulement.

    Une vie de signes

    On aurait tort de réduire ces mémoires philosophiques et poétiques à l’Inde. Il s’agit ici de moyens de transport qu’emprunte une âme face à l’impermanence et au chaos, pour mieux refuser ce déni de la mort, ce refus de l’accepter comme partie prenante de la vie et de la pensée. Lequel nous fige dans une passivité infantile, un refus d’être responsable de sa vie, risque de nous condamner au statut de choses consommateurs d’objets, flottant à la surface de la sociabilité.

    Cécile Guilbert montre que nos vies tangibles s’accompagnent en parallèle d’une autre vie, invisible, mystérieuse. La vie des signes. Ce sont ces deux vies qu’embrasse dans un même mouvement littéraire Guilbert, ce sont ces signes qu’elle décrypte et lie dans son somptueux Feux sacrés. Ces signes qu’il lui faut toute une existence pour décrypter, bref lire comme un texte – et, enfin, écrire.

    Les Inrocks


  • Albert Gauvin | 9 septembre 2025 - 15:02 3

    Cécile Guilbert :"J’ai compris que l’ascèse pouvait se transformer en jouissance"

    La 20e heure. Lundi 8 septembre 2025.

    On lui doit déjà une multitude d’essais, dont l’un d’entre eux consacré aux liaisons dangereuses entre psychotropes et littérature. L’écrivaine publie un nouveau roman " Feux sacrés" dont le projet autofictionnel permettra d’en apprendre un peu plus sur cette mystérieuse femme de lettres. VOIR ICI.


  • Albert Gauvin | 8 septembre 2025 - 14:14 4

    Feux sacrés de Cécile Guilbert : je est une autre

    par Robin Josserand, 2 septembre 2025

    Cécile Guilbert signe un récit incantatoire, où le deuil mène à un ailleurs salvateur. Feux sacrés (Grasset) ou le chant d’une métamorphose. LIRE ICI.