Marion Grébert - Pensionnaire de la Villa Médicis (2022-2023)
Le projet de Marion Grébert à la Villa Médicis est d’écrire un essai sur l’histoire de la modernité italienne au travers du motif de la fleur – des fresques des villas de la République et de l’Empire romains jusqu’aux fleurs jalonnant l’œuvre cinématographique et poétique de Pier Paolo Pasolini, en passant par la période charnière de la Pré-Renaissance, de François d’Assise, Giotto et Fra Angelico.



Pourquoi les fleurs
Les fleurs nous sont si familières que nous ne croyons pas nécessaire de nous interroger sur leur histoire. Saurions-nous cependant dire pourquoi elles ont une telle présence dans nos vies quotidiennes et dans les arts, et pourquoi nous leur accordons une telle importance ? Avons-nous idée de l’adaptation biologique que cette persévérance leur a demandée, connaissons-nous les épreuves qu’elles ont traversées dans nos ordres politiques, économiques et religieux pour persister si durablement ? Dans l’aventure de ces questions, la Rome antique et l’Italie se révèlent être le grand territoire des transmissions florales. De ce fait, cette histoire s’entremêle au devenir de l’Europe. Dans les jardins, les rituels, les croyances, les régimes de pouvoirs, dans la peinture, la poésie, et bien plus tard dans le cinéma, les fleurs tiennent une place faussement insignifiante. Elles sont pourtant puissantes en leur qualité même de détails. Dès lors qu’on porte sur elles toute son attention, on se met peu à peu à retracer une longue métamorphose sensible des formes et du regard. Au cours d’un voyage en Italie, de l’Antiquité à la période la plus contemporaine, nous les voyons composer nos paysages réels et imaginaires comme autant d’énigmes sur les temps et les espaces que nous occupons, transformons et inventons. Les fleurs apparaissent soudain en ce qu’elles sont pour nous : les miniatures de nos intentions les plus fragiles et les plus ambitieuses, d’une offrande funéraire pour la femme aimée il y a deux mille ans à l’établissement impérieux de nos idéologies.
Date de publication : 4 avril 2025
Format : 16 x 20 cm
Poids : 750 gr.
Nombre de pages : 352
ISBN : 978-2-85035-177-8
Prix : 25 €
Cet ouvrage est co-produit avec l’Académie de France à Rome - Villa Médicis et publié avec le concours du Centre national du livre.

Vingt-quatre chapitres organisent « un autre voyage en Italie », jouant avec la vaste littérature, notamment romantique, du Grand Tour italien. Près d’une quarantaine de villes et de lieux picturaux et littéraires sont visités en quête de fleurs, du passage entre la République et l’Empire romain antique jusqu’à l’Italie post-fasciste de Pasolini. L’ancrage spatial et géographique de l’énonciation, dans cet essai, est mis au service de l’élaboration d’une sorte de manuel d’esthétique, où la réflexion est sans cesse rappelée à son origine (sa précarité) sensible – devant un retable, la fresque d’une basilique, la mosaïque d’une église, sur une colline d’Ombrie, à une certaine heure du jour ou de la nuit, orientée par une lumière précise.
De fait, le livre tient à sa situation d’énonciation : il est écrit depuis Rome. Le mouvement de cette écriture s’est déployé à l’endroit et au contact de ses objets principaux – la flore italienne, les jardins romains antiques, les fleurs d’artefacts étrusques et byzantins, l’invention picturale du jardin marial avec l’hortus conclusus chrétien, l’art de la nature dans la fresque héritant de saint François d’Assise, les paysages vus par Giotto et Fra Angelico, l’oscillation de Léonard de Vinci entre ses paysages géométriques mentaux et ses paysages fleuris italiens, la banlieue de Pasolini, l’Ostie où il trouve la mort… Une oscillation perpétuelle et volontaire entre l’expérience des livres, l’expérience des œuvres figuratives et l’expérience des paysages construit peu à peu le propos, donnant forme à l’idée que toute relation esthétique aux choses est le résultat d’une lente fréquentation perceptive qui implique pleinement le corps et le regard de celui ou de celle qui écrit.
Les fleurs sont toujours des détails, mais en leurs détails se concentre une puissance synthétique de moments historiques charnières. Dans les trois premiers chapitres, on comprend ainsi qu’à travers elles peut se reconstituer l’histoire du passage du paganisme au christianisme, courant de la fin de l’Empire romain à l’âge d’or médiéval de la religion chrétienne pendant le franciscanisme. De même, l’on comprend dans le chapitre 16, « Ostie » , dans le chapitre 18, « Turin, Garbatella, Casarsa » ou dans le chapitre 19 « Varsovie, Auschwitz, Birkenau, Athènes », qu’elles disent maints terribles raffinements des régimes politiques totalitaires du XXe siècle. Les fleurs détiennent un savoir sans savoir, un savoir antérieur au savoir. Elles nous font connaître le plus secret de nos phénomènes culturels, grands et petits, non pas à leur origine, mais dans l’antériorité d’eux-mêmes. Ce livre en explore des motifs majeurs, où vie et art ne sont plus séparables, réunis en chaque surgissement trivial et merveilleux des fleurs, dans le quotidien comme dans les œuvres.
Extraits
« Sans doute puis-je affirmer que la majorité des moments marquants que j’ai vécus dans Rome (moments, j’entends, où la ville a eu part) sont inséparables d’un souvenir de fleurs. De ces fleurs, j’ai souvent gardé un spécimen, tombé, ou cueilli quand elles n’étaient pas rares, puis serré entre deux pages du petit carnet de notes que je porte sur moi. L’une d’elles se distingue des autres, maintenant séchée, couleur violet électrique : une fleur de vipérine. Je l’ai cueillie un mercredi de mai, accompagnée d’une amie. C’était dans le jardin circonscrit à la mémoire de Pasolini sur le lieu de son assassinat à Ostie, commis au cœur de l’automne 1975, dans la nuit.
Quand nous nous trouvions encore sur le Lido, parcourant la digue le long de la mer, le « Monument à Pier Paolo Pasolini » était étonnamment indiqué, puis il cessa de l’être aux carrefours fatidiques, quand nous commencions à nous enfoncer dans une zone d’activité à demi-désaffectée. Afin de trouver notre chemin, nous nous sommes remémorées la promenade à Vespa que fait Nanni Moretti dans son Journal intime de 1993. Dans la première partie du film, une caméra embarquée le suit à travers la ville qu’il parcourt sur son scooter, allant de quartier favori en quartier favori. Il achève la traversée par un voyage en mélancolie, là où on avait tendu un piège à Pasolini, et où celui-ci a vécu ses dernières heures : cinéaste romain sur les traces d’un cinéaste romain. »


Penser avec les fleurs
Le Book Club. Jeudi 22 mai 2025

- "Flore, allégorie du printemps", Sandro Botticelli (1445-1510),
Uffizi Gallery, Florence ©Getty - DeAgostini
De la Rome antique à l’Italie contemporaine, dans les musées, les poésies ou sur les écrans, les fleurs sont partout, alors pourquoi sont-elles si importantes ? Dans son dernier essai, notre invitée Marion Grébert interroge leur présence discrète mais essentielle dans nos vies et nos imaginaires.
Avec Marion Grébert, essayiste

Aujourd’hui dans le Book Club, on ouvre "le dossier des fleurs" formule superbe et pleine d’une si sensible intuition, empruntée par Marion Grébert à Roland Barthes. Pendant son séjour de travail à la Villa Médicis à Rome, la chercheuse et historienne de l’art s’est demandé : pourquoi les fleurs ? Comment expliquer que nous leur avons tant confié à travers le temps et les images, et que nous continuons de le faire ? Dans un livre qui ressemble à une promenade, elle cherche les fleurs, les remarque, ici dans un poème, un tableau, un jardin ouvrier, là dans un film de Pasolini ou un poème de Paul Celan. Quel type de savoir peut-on prêter à une fleur et que faire d’une tulipe remarquée dans le jardin d’un SS ? Marion Grébert met à l’œuvre une manière de penser, dans un ouvrage où l’iconographie et les textes rivalisent de beauté. Le livre de Marion Grébert s’intitule Pourquoi les Fleurs : un autre voyage en Italie et a paru aux éditions L’Atelier contemporain.
Les fleurs, un réel sujet de philosophie politique
"Ce que j’ai voulu faire dans le livre, c’est montrer que la fleur, qui parfois est méprisée, féminisée dans le mauvais sens du terme, peut-être un sujet d’étude. Je pense qu’il était important, en tant que femme, d’écrire un livre sur les fleurs, de pouvoir dire, qu’effectivement, il est possible d’écrire un livre de philosophie politique de manière sous-jacente en écrivant sur les fleurs, que c’est important de savoir tenir à elles, de savoir les regarder et les remarquer, parce que déjà, on change quelque chose de sa position au monde en le faisant," Marion Grébert.
Lecture
Pier Paolo Pasolini, Pétrole (Gallimard)
Archives
Roland Barthes dans un cours au Collège de France le 16 mars 1977
Pier Paolo Pasolini, émission Cinéastes de notre temps, RTF, 1966
Georges Didi-Huberman, émission Hors champs, Laure Adler, France Culture, 10/06/2013
Références musicales
BOF Mamma Roma de Pier Paolo Pasolini
Tommy Guerrero, Directions of possibility
Joaquin Cornejo, Wei
Akio/Okihide, Phoenix at Desert
Nois, Eternal present
#Artistasconelfit, Pan y Rosas
ÉCOUTER AUSSI : Dites-le avec des fleurs : "Le Printemps" d’Arcimboldo



La vie est un roman # 13 mai 2025 – Interview de Marion Grébert, sur Pourquoi les fleurs & Traverser l’invisible

Marion Grébert, Traverser l’invisible Énigmes figuratives de Francesca Woodman et Vivian Maier, L’Atelier contemporain
Cet ouvrage qui parcourt une longue histoire des figurations féminines s’organise autour d’un événement sans précédent, lorsque la naissance de la photographie permet à un certain nombre de femmes de s’emparer d’un médium grâce auquel elles peuvent enfin se représenter entre elles et elles-mêmes à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle. Le pouvoir acquis d’auto-figuration pour ces femmes contraste de manière extraordinaire avec leur position de modèles prévalant depuis des millénaires. Convoquant des petites filles, des mères, des veilleuses, des amantes, des jeunes mariées, des inconnues énigmatiques, des revenantes, le livre écrit un récit critique à la fois historique et personnel de cet événement majeur. Il explore ainsi en quoi ces autoportraits photographiques, au premier rang desquels ceux des artistes américaines Francesca Woodman et Vivian Maier, nous aident à traverser des épreuves de séparation, de mort, de temps, dans un esprit de joie créatrice immortelle.


Les Fines Fleurs de Pasolini (Marion Grébert)
VOIR SUR PILEFACE
Essai filmique réalisé dans le cadre de la Nuit blanche à l’Académie de France à Rome - Villa Médicis, le 17 novembre 2022.
Réalisation : Marion Grébert
Assistant montage : Jean Decré



En venir aux fleurs
Yannick Haenel
Charlie hebdo 1718 du 25 juin 2025
Chacun porte en soi une histoire de fleurs, chacun veille en secret sur son « mystère floral », comme l’appelle Marion Grébert dans un livre que j’emporte partout avec moi depuis plusieurs semaines, que je lis, souligne et annote : Pourquoi les fleurs, sous-titré Un autre voyage en Italie et que publient les merveilleuses éditions strasbourgeoises L’Atelier contemporain.
Dans ce livre aux allures de promenade buissonnière, de dérive philosophique et de manuel d’éthique poétique (comme il en existait dans l’Antiquité gréco-romaine), Marion Grébert, tout au long d’une année passée à Rome, cueille des fleurs mais surtout se laisse cueillir par elles : sa vie devient correspondances, constellations, étoilements. Pourquoi les fleurs est un livre idéal qui recueille, effleure et glane les pensées : vivre, aimer, écrire ne sont-ils pas une même chose ? Cela implique une attention à la fragilité. Celle des fleurs est aussi tenace qu’éphémère et relève de la mémoire : comme le temps, les fleurs ne font, saison après saison, que revenir.
Fleurs des champs, fleurs sauvages, fleurs minoritaires, ai-je envie de dire en les envisageant de manière politique, en les choisissant contre les fleurs coupées du commerce industriel. Renoncules, coquelicots, pois de senteur, campanules, chicorées, violettes, acanthes, fleurs de banlieue à la « misère noble », fleurs de ruines, à Rome, qui « croissent dans les brèches des édifices ou au milieu des herbes qui cerclent les monuments ».
Fleurs de peinture, aussi, que Marion Grébert débusque au fil de sa déambulation italienne, chez Giotto, Fra Angelico ou Fra Filippo Lippi, ces « maîtres de la fleur discrète », dont le détail ouvre la peinture à la tendresse du chromatisme et à la joie de l’annonce : « Les fleurs poussent au ciel plus vivement que les astres […] Au-delà, c’est Dieu. Les lys poussent pour s’y rendre. »
Le livre est ainsi parsemé, comme un jardin, de noms à travers lesquels germe sa profondeur pensive : saint François d’Assise, Ingeborg Bachmann, le cinéaste Andreï Tarkovski qui raconte l’histoire d’un lys de Sibérie tacheté de violet qui avait « poussé dans un glaçon rejeté sur la rive » : et l’inoubliable se conserve ainsi à travers cette fleur dans la glace de la mémoire. Ou Pasolini, véritable héros de ce livre, lui dont le combat pour le poème se trouva toujours lié à « l’acharnement de la nuance ».
Avez-vous déjà vu les fresques de la villa de Livia, à Rome ? L’amour est là, dans ce jardin peint sur les murs, rempli d’oiseaux qui en chantent l’éternel secret. Ce que nous confions aux fleurs, c’est notre confiance dans la mémoire et dans son étincellement poétique. La vie des fleurs ne relève pas de l’agrément mais d’une persistance de la vie elle-même, de son éclat irréductible, de sa liberté sauvage. Entre le langage et l’amour, il y a donc les fleurs, qui sont la lumière du temps.
LIRE AUSSI :
André Hirt opus132
Fabien Ribery Abondance de la fleur rare, une histoire de l’art en Italie, par Marion Grébert, essayiste
Christian Ruby L’Italie par ses fleurs


Marion Grébert - Dante, Paradis, Chant XIX, "Le bec de l’aigle"

| « Paraissait devant moi, les ailes ouvertes, la belle image que dans leur doux jouir heureuses formaient les conjointes âmes ; paraissait chacune comme un rubis où les rayons solaires brûlaient si fort que dans mes yeux il en renvoyait le feu. Et ce qu’il me faut tout à l’heure décrire, aucune voix ne l’a dit, écrit nulle encre, ni imagination jamais conçu : je vis et entendis parler le bec, et résonner dans la voix et "moi" et "mien" alors que la pensée était "nous" et "nôtre". » (trad. Jean-Charles Vegliante) | P« area dinanzi a me con l’ali aperte la bella image che nel dolce frui liete facevan l’anime conserte ; parea ciascuna rubinetto in cui raggio di sole ardesse si acceso, che ne’ miei occhi rifrangesse lui. E quel che mi convien ritrar testeso, non porto voce mai, né scrisse incostro, né fu per fantasia già mai compreso ; ch’io vidi e anche udi’ parlar lo rostro, e sonar ne la voce e "io" e "mio", quand’era nel concetto e "noi" e "nostro". » |


Marion Grébert nous a ouvert les portes du Paradis de La Divine Comédie. Rappelons-nous à la fin de ce voyage en Italie, ce que Sollers écrivait sur Dante — dans Fleurs précisément.
Dante
Disons les choses : depuis la fin de l’Antiquité jusqu’à cette aurore, c’est l’enfer. La Divine Comédie nous le fait voir, sentir, entendre. Il faut passer par là pour sortir du latin et inventer la langue des étoiles. Purgatoire donc, et, enfin, après avoir été couronné « roi et pape de soi-même », Paradis terrestre (chant 28), autrement dit premier voyage d’un vivant en un lieu que son espèce n’aurait jamais dû quitter, forêt épaisse et vive, le 13 avril 1300, mercredi de Pâques, entre 6 heures et 7 heures du matin.
Les grands bois, plus tard, après une nouvelle chute, nous effraieront comme des cathédrales en deuil. Mais ici, maintenant, au lever d’un jour de printemps, dans ce jardin hors temps ou plutôt trans-temps, au sommet d’une montagne en pleine mer, le sol embaume, l’air est une haleine légère, un souffle inaltérable, une douce brise où résonnent des chants d’oiseaux. C’est l’âge d’or, l’île des Bienheureux : « Ici règnent les fleurs et les fruits éternels. »
Deux ruisseaux traversent ce printemps fleurissant et pur. Et voici une femme énigmatique, Matelda. Elle chante en cueillant des fleurs dont son chemin est émaillé. Ce sont des fleurs d’or, des fleurs vermeilles : elle les tresse en précisant qu’elles poussent sans semence du sol. Au chant 32, un arbre dépouillé (celui, paradisiaque du Bien et du Mal) se rafraîchit soudain (nous passons donc par-delà le Bien et le Mal). Il se couvre de fleurs « d’une teinte moyenne » entre le rouge et le violet, autrement dit pourpres (le pourpre est la couleur des Vertus cardinales). Nous allons, comme les apôtres Jean, Pierre et Jacques, « sous les fleurs du pommier » (ce pommier !), vers la scène de la Transfiguration. Un bain dans le fleuve Léthé (oubli), un autre dans l’Eunoé (régénération), et notre cosmonaute, « comme une jeune plante que rafraîchit un feuillage nouveau »,est prêt à monter dans les étoiles, c’est-à-dire au Paradis céleste.
L’audace de Dante, dans sa grande œuvre initiatique est énorme. Il est comme ce marin, Glaucus, qui ayant observé les poissons qu’il avait pris mangeant une herbe et retournant à la mer, goûte cette herbe et devient, par cette drogue, l’égal des autres dieux. Dante dit qu’il est maintenant sur un grand navire musical fendant une eau qui n’a jamais été parcourue. De qui s’autorise-t-il ? De lui-même. Suivons-le, dans son tourbillon de feu, au sujet des fleurs.
Il y a une fleur « maudite », c’est le lys, monnaie de Florence, florin d’or (armes de Florence : lys d’argent sur champ de gueules). C’est aussi la fleur du royaume de France, donc à l’époque de Philippe le Bel, destructeur de l’ordre du Temple. La France (d’azur à trois fleurs de lys d’or) paiera cher ce crime. Mais le lys présenté par l’archange Gabriel à la Vierge ? Celui-là est le bon, que les autres corrompent, falsifient, assèchent.
Dans le « séjour où la joie s’éternise », les élus apparais sent parfois comme des guirlandes de roses « se répondant du dehors au dedans ». Alors que l’hérésie est une ronce, le « jardin catholique » est une danse de fleurs. L’hiver ne doit pas nous tromper, puisque « j’ai pu voir, pendant tout un hiver, l’épine se montrer piquante et presque morte, et pousser au printemps la rose à son sommet ». Comprenons bien : c’est la clarté qui fleurit la substance par le rafraîchissement de la pluie éternelle de l’intellect d’amour. L’éclosion n’est plus soumise aux saisons, la renaissance, ou la résurrection, est constante. Les « contemplatifs », par exemple, comme Benoît, sont embrasés d’une ardeur qui « fait éclore les fleurs et les fruits saints. »
« Ô fleur s perpétuelles
De la liesse éternelle, qui faites
Qu’en un parfum je sens tous vos parfums ! »
De mémoire de rose terrestre, on n’a vu ressusciter qu’un seul jardinier, celui que Marie-Madeleine a vu près du tombeau vide sans le reconnaître. Le paradis, lui, est un immense jardin qui fleurit sous le rayon du Christ. Mais comme nous sommes dans une nouvelle Genèse (et une toute autre génétique),l’annonce qui nous est faite est celle de « la Rose où le verbe divin a pris sa chair », et cette Rose est entourée des lys du bon chemin (les apôtres). Tout est donc intensément floral dans le feu, la lumière, la joie, la danse, le chant et l’unité des métamorphoses. Un pré de fleurs est une foule lumineuse, les nombres angéliques sont incalculables, mais Marie est le nom de cette Fleur, « si belle, que j’invoque toujours, matin et soir, afin de concentrer mon esprit pour observer la splendeur la plus grande ». C’est la claire Étoile couronnée de flammes, le saphir le plus beau (bleu).
Un Dieu « éternel jardinier », voilà quand même une nouvelle sensationnelle qui n’a pas encore été vraiment comprise par les humains. Que les roses d’anges « étincellent », que ces derniers « fleurissent dans un printemps sans fin », nous sommes transfusés dans une géométrie spéciale où un point « semble contenu dans ce qu’il enveloppe ». Une nouvelle vue s’allume qui perçoit la clarté sous la forme d’un fleuve « éclatant de splendeur, filant entre deux rives tout émaillées d’un printemps merveilleux » :
« De ce torrent sortaient de vives étincelles
Qui de tous les côtés se posaient sur les fleurs
Ainsi que des rubis enchâssés dans l’or pu r ;
Après un temps, comme ivres de parfum,
Elles se replongeaient dans le gouffre admirable
Et, dès que rentrait l’une, en ressortait une autre. »
Dante, maintenant, « boit avec les yeux ». Le fleuve devient rond et , comme si des masques tombaient,
« Les fleurs, les étincelles prirent
L’aspect d’êtres plus beaux d’allégresse, et je vis
Du Paradis les deux cours apparaître. »
(Les deux cours : les Anges, les Élus).
Voici donc la Rose céleste, d’abord lac rond, puis amphithéâtre gigantesque, énorme Colisée ouvert sur l’Empyrée où « être près ou loin ne retire ni n’ajoute ». Nous ne sommes plus dans les lois spatio-temporelles de la Nature, mais dans le gouvernement immédiat de Dieu (Dieu : « Subsisto »).
« Dans le cœur d’or de la Rose éternelle
Qui s’exalte et dilate, et exhale un parfum
De louange au Soleil de l’éternel Printemps ... »
Un homme, de son vivant, pour l’instruction des siècles (de toute l’Histoire passée et à venir), est donc entré, par delà les cieux,dans une Rose « toute blanche » épousée par le sang du Christ qui en est sorti (« Vierge mère fille de ton fils »). Rose d’Amour butinée par les Anges :
« Comme un essaim d’abeilles, qui, tantôt
Se plonge dans les fleurs, et tantôt s’en retourne
Au miel où son butin doit prendre son arôme,
Descendait dans la fleur, immense, diaprée
De pétales sans nombre, et de là remontait
Au point où règne à jamais son Amour. »
Suivons un moment les gradins de l’amphithéâtre. Béatrice, grâce à laquelle Dante, tiré de l’Enfer,se trouve là, se situe au troisième degré des femmes juives de l’Ancien Testament. Dans l’ordre, donc : Ève, Rachel, Béatrice, Rébecca, Judith, Ruth. Audace inouïe de Dante, et anachronisme délibéré passé inaperçu : Béatrice est une Juive parmi les Juives. Aucune contradiction entre l’Ancien et le Nouveau, au contraire : interpénétration rythmique, colonnes d’harmonie réciproques. Vérité tellement refoulée de part et d’autre qu’on s’étonne de la voir ici (et ici seulement, c’est-à-dire dans une aventure singulière) en pleine lumière, venant comme une fleur, sous nos yeux. Inutile d’épiloguer sur le chant suivant, le 33, où connaissance et jouissance sont portées à leur comble, où la Trinité se révèle, et où, stupeur, une mère devient la fille de son fils :
« Dans ton ventre, l’amour s’est rallumé
Par la chaleur de qui, dans la paix éternelle,
Cette fleur ainsi a germé. »
L’amour, à partir d’une fleur, meut le soleil et les autres étoiles. Il fallait y penser. Dante est hautement l’amant de la Rose. C’est un Fidèle d’Amour.
Claudel, plus terrestre, dans son livre sublime et fou, Le Poète et la Bible, écrit en 1944 :
« Chaque matin, il s’élève du fond de l’abîme un épanouissement de fleurs et de voix et d’œils, une ascension de langues présentes, une poussée sans cesse renaissante d’êtres et d’âmes, et de tous les autels de la Chrétienté, entre les mains des prêtres, une exultation de calices. »
Pas mal vu.
Le grand amour de Claudel, en Chine, et son échec passionnel, se nommait Rosalie. Il l’appelait Rose.
Fleurs, Hermann, 2006, p. 31-36.
Parution : 4 avril 2025
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