

« Orwell a été, et est resté de gauche, et c’est ce qui le rend irrécupérable. »
« On n’est de gauche que si on critique sans cesse le langage de la gauche. »

Qui a écrit ça ? Philippe Sollers. Pas en 1968 ni en 1984, mais en 2008. Relisant Orwell, il analysait déjà des dérives plus actuelles que jamais.


- Le Nouvel Obs, 11 septembre 2008.
Archives A.G.

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Tout revient peut-être à une question très simple, mais essentielle : acceptez-vous les assassinats ? C’est la position de George Orwell, après sa guerre d’Espagne, devant la démission presque générale des intellectuels face au totalitarisme. Il a vu, il a compris, il est revenu, il va passer son temps à essayer de réveiller des somnambules serviles. Il y a ceux qui acceptent très bien les assassinats, et même qui en redemandent, ceux qui regardent ailleurs lorsqu’on leur en parle, ceux, enfin, « qui s’arrangent toujours pour ne pas être là quand on appuie sur la détente ». « J’ai vu des hommes assassinés. Pour moi, l’assassinat doit être évité. C’est aussi l’opinion des gens ordinaires. Les Hitler et les Staline trouvent l’assassinat nécessaire, mais ils ne se glorifient pas de leur cruauté et ne disent pas « assassiner », mais « liquider », « éliminer », ou tout autre euphémisme. » Ce qui se passe est très nouveau et peut durer beaucoup plus longtemps que prévu. Orwell est le premier à comprendre que le fascisme n’est pas, comme toute la gauche le répète à l’époque, un cancer du capitalisme avancé, mais une sinistre perversion du socialisme. Le pacte stalino-nazi lui donne, sur ce point, tellement raison que nous pouvons aujourd’hui nous étonner encore de sa solitude. Simon Leys a bien décrit comment l’auteur de « la Ferme des animaux » et de « 1984 » en est venu à éprouver une véritable horreur de la politique : « Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai connu depuis du fonctionnement des partis de gauche, m’a fait prendre la politique en horreur. » L’opinion courante est de croire qu’Orwell était finalement un pur et simple anticommuniste. Mais pas du tout : son expérience auprès du prolétariat anglais, c’est-à-dire au contact de ce qu’il appelle « la décence », devrait nous ouvrir les yeux. L’année 1984 est derrière nous, le règne total de Big Brother ne s’est pas réalisé, mais qui sait ? Il est peut-être à l’oeuvre sous une autre forme. Orwell a été, et est resté de gauche, et c’est ce qui le rend irrécupérable. Il agaçait ses amis, par exemple Cyril Connolly : « Il ne pouvait pas se moucher sans moraliser sur les conditions de travail dans l’industrie des mouchoirs. » On ne pense pas assez à l’industrie des mouchoirs.
On n’est de gauche que si on critique sans cesse le langage de la gauche [1]. Le langage, tout est là, et c’est la grande obsession d’Orwell, qui ne se réduit pas à la novlangue de « 1984 ». La littérature se trouve en première ligne, elle sent juste, elle perçoit le but incessant du pouvoir : mécaniser l’expression, remodeler le passé, détruire la pensée, qui en elle-même est un « crime ». « Vous croyez que notre travail est d’inventer des mots nouveaux ? Pas du tout ! Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. » L’écrivain est la bête noire du totalitarisme ouvert ou larvé. Il a trop de mots à sa disposition, trop de points de vue différents, trop de nuances, il va commettre le « crime de pensée », c’est sûr. Orwell donne l’exemple suivant : un écrivain talentueux peut être un ennemi politique, on peut être autorisé, et encore, à le traiter comme tel. En revanche, « le péché mortel est de dire que, comme il est un ennemi politique, c’est un mauvais écrivain ». Et d’ajouter : « Si quelqu’un me dit que la chose n’arrive jamais, je lui réponds simplement : Consultez les pages littéraires de la presse de gauche. » Cela vaut évidemment pour la presse « de droite », mais on voit qu’Orwell pense que cela ne devrait pas être le cas du côté de ses sympathies. Autre exemple : il écrit un jour une chronique sur les fleurs et, dans la chronique suivante, explique qu’il ne reviendra pas sur ce sujet, parce qu’une dame indignée a écrit au directeur de la publication pour lui dire que les fleurs étaient « bourgeoises ». On croit rêver.
Staline, assassin de la gauche ? Mais oui, et ce meurtre médité et prémédité, plus ou moins accepté, puis refoulé, dans le monde entier, n’a pas fini de hanter l’histoire. Le premier titre envisagé par Orwell pour « 1984 » était « le Dernier Homme en Europe ». Inutile de dire que, mort en 1950, il détestait Sartre, qui en était encore, en 1954, à affirmer que la liberté de critique était totale en URSS. Pourquoi cette ruée des intellectuels ou des artistes vers le totalitarisme ? Orwell l’explique très bien par un désir de revanche sur la société qui ne les reconnaît pas au même titre que les « managers », classe qui rejoint naturellement, et sans états d’âme, les dictatures. Comme l’écrit Jean-Claude Michéa dans son excellent essai, « le désir d’être libre ne procède pas de l’insatisfaction ou du ressentiment, mais d’abord de la capacité d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre » [2]. Orwell, cet anarchiste conservateur, souligne à quel point la haine du passé, dont on souhaite la destruction ou la table rase, accompagne toutes les passions négatives et, au fond, puritaines de la volonté de pouvoir : contrôle, domination, humiliation, désir de faire souffrir, etc. Le règne implacable de Big Brother, dit-il, peut triompher n’importe où, et pas nécessairement de façon brutale. Ce qu’il appelle l’« egovie » (ownlife) est considéré par la novlangue comme individualisme, excentricité. L’assujettissement du langage n’est pas seulement la langue de bois idéologique ou politique, mais une sorte de mort généralisée : « Les bruits appropriés sortent du larynx, mais le cerveau n’est pas impliqué comme il le serait s’il devait lui-même choisir les mots. » Ça parle, ça ne s’entend pas parler, et d’ailleurs presque plus personne n’écoute. On en arrive, comme ces jours-ci, à une indécence extraordinaire, qui s’étale à chaque instant partout dans le meilleur des mondes financiers. Au pays de l’indécence extraordinaire, les qualités mal notées sont donc l’amour, l’amitié, la joie de vivre, le rire, la curiosité, le courage, l’intégrité. « L’homme d’aujourd’hui ressemble assez à une guêpe coupée en deux qui continuerait à se gaver de confiture en faisant comme si la perte de son abdomen n’avait aucune espèce d’importance. »

L’impressionnante biographie de Bernard Crick [3] montre à quel point Orwell était attentif à la moindre proximité, aux choses les plus simples, celles qui, précisément, sont le plus menacées. Rien de religieux chez lui (bien qu’il ait tenu à un enterrement anglican). Il sait que vient un temps antinaturel où tout ce qui est ancien et, en somme, tout ce qui est beau va devenir extraordinairement suspect. Il ne prophétise pas, il avertit. Il n’est pas désespéré, il a confiance. Les hommes sont capables du pire, mais aussi du meilleur. Son grand livre est une satire, dit-il, une sorte d’exorcisme. Il reproche à Swift sa négativité radicale, mais comment vivre dans une société où « la nouvelle aristocratie est composée pour la plus grande part de bureaucrates, de savants, de techniciens, de leaders syndicaux, d’experts en publicités, de sociologues, d’enseignants et de politiciens professionnels » ? Il faut écouter Orwell dans ses bouleversants carnets d’hôpital. Après tout, il est mort à 47 ans, comme Camus, et il aurait eu beaucoup d’autres choses à nous dire.
George Orwell.
Né au Bengale en 1903, mort à Londres en 1950, Eric Arthur Blair, alias George Orwell, a publié notamment « la Ferme des animaux » (1945) et « 1984 » (1949), dans lequel il invente le concept de Big Brother.
Paru le 29 septembre : « A ma guise. Chroniques 1943-1947 », par George Orwell, Agone, 288 p., 26 euros.
Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 11 septembre 2008.

Picasso, Guerre et paix, 1951.
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Cet article a été republié sur le site de Philippe Sollers sous le titre « Juste Orwell » (Orwell, seul, voit juste), précédé de cette reproduction de Picasso, légendée « Guerre, 1951 ». Il n’aura échappé à aucun lecteur de Pileface que c’est sous ce titre que je l’avais repris en 2008 dans un dossier consacré à Orwell. On peut le lire aussi dans Discours Parfait (Gallimard, p. 488-491. Folio, p. 534-538).
George Orwell ? Tenue décente exigée

George Orwell.
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Le mot paraît désuet, follement pharisien. La « décence », voilà qui sent son moralisme des années 1950 et sa vieille fille de province, à l’heure où, preuve par Catherine M., il est finalement jugé plus obscène d’éplucher anxieusement les mails de son homme que de lever le voile sur vingt ans de partouzes.
La décence, ou plus exactement la « décence ordinaire », common decency, en anglais, telle est pourtant le pilier de toute la pensée politique de George Orwell. L’auteur de « Zéropolis », Bruce Bégout, lui consacre aujourd’hui un lumineux essai.
C’est en 1935 que l’expression surgit chez l’écrivain-journaliste, dans « The Road to Wigan Pier ». Orwell vient de rompre avec son passé de policier dans l’armée coloniale en Birmanie. En pleine stratégie expiatoire, l’ancien élève d’Eton partage le quotidien des vagabonds et des working poors. Cherchant l’humiliation, c’est l’humilité qu’il découvrira. Un sens immédiat de la solidarité et de l’égalité. Un socialisme réellement vécu, loin des grandes phrases ronflantes de la propagande bolchevique.
Ainsi les gens ordinaires seraient-ils à ses yeux détenteurs d’une sorte de code moral que ne sauraient abolir ni la déshumanisation totalitaire ni celle entamée par la technicisation croissante du monde. Rien à voir avec une version mollement démocrate de la sublimation du prolétariat, assure Bégout, dans le sillage du philosophe Jean-Claude Michéa. Rien à voir non plus avec un populisme naïvement sentimental. Cet espoir qu’Orwell place dans les capacités de résistance populaires, c’est plutôt comme contrepoint à son originale et ô combien sévère sociologie des intellectuels qu’il convient de la lire.
Qu’ils soient journalistes, plumitifs d’avant-garde ou simples ingénieurs, ceux-ci sont à ses yeux les meilleurs alliés potentiels de tout pouvoir liberticide. Coupés des réalités quotidiennes, dépourvus de capital économique et avides de s’emparer un jour du fouet, ils se montrent aisément enclins, explique-t-il, à adopter des vues procurant à leur existence aseptisée un frisson de violence.
Nul hasard donc si, le moment venu, l’immense majorité d’entre eux s’emballèrent pour le fascisme ou le stalinisme, les mêmes s’adonnant désormais à des formes moins tapageuses d’adoration du pouvoir. Face à cela, c’est le charme discret du sens commun que prône Orwell. L’idée qu’il y a décidément des choses qui « ne se font pas ». Un idéal politique et humain moyen que d’aucuns jugeront peu exaltant.
L’auteur de « 1984 » en acceptait par avance l’augure.
« Être humain consiste essentiellement à ne pas rechercher la perfection, à être parfois prêt à commettre des péchés par loyauté, écrivait-il en effet, et à accepter finalement d’être vaincu et brisé par la vie, ce qui est le prix inévitable de l’amour porté à d’autres individus. »
Aude Lancelin, Le Nouvel Observateur du 11 septembre 2008.
De la décence ordinaire, par Bruce Bégout,
Allia, 128 p., 6,10 euros.

Bio express
Né en 1967, Bruce Bégout, philosophe et écrivain, est notamment l’auteur de "Zéropolis. L’expérience de Las Vegas" et de "la Découverte du quotidien" aux Editions Allia.
Difficile d’enfermer Sollers dans une seule case. Le même mois de septembre 2008, il écrivait dans le JDD ancienne formule (bien différent du JDD actuel dans lequel s’épanchent quelques-uns de ses anciens amis)...

Le Journal du mois, 21 septembre 2008.
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Un historien de l’avenir établira peut-être un jour la correspondance secrète qui se sera produite entre la révélation de plus en plus intime du big bang et la prolifération des grossesses humaines hors normes. Qu’une femme de 59 ans attende des triplés fait mon admiration, et ce n’est qu’un début, il faudra s’habituer à ces éclosions nouvelles. La garde des Sceaux (merveilleuse expression) donne l’exemple, et ce n’est que justice. Qu’importent les pères, les mères sont là. La meilleure, la plus inattendue, est quand même Sarah Palin, la colistière du vieux McCain, qui, peut-être, va lui permettre d’occuper la fonction suprême à Washington. Quelle femme ! Quelle énergie ! Quel coup de fusil ! Quelle saine morale ! Sa fille de 17 ans la défie en étant enceinte contre tous ses principes ? Qu’importe, on va la marier, bienvenue à tous les bébés blancs du monde. Supposition : Obama est battu, MCain est élu, mais il casse sa pipe, Sarah Palin devient président des Etats-Unis. ça, ce serait le grand jeu ! En pleine crise financière, ce pays a besoin d’un grand coup de fouet, d’une Jeanne d’Arc à l’échelle de la planète, d’une chasseuse passionnée et d’une engendreuse rigide. Ce que la France n’a pas réussi avec Ségolène Royal, l’Amérique peut le réaliser avec Sarah. J’ai beaucoup aimé le discours de Ségolène et son emprunt à Juliette Gréco, « aimez-vous les uns les autres, ou bien disparaissez ». Hélas, cet appel tombe dans le vide, et la vraie formule aurait dû être :« Haïssez-vous les uns les autres, et restez sur place ! » Vite, d’autres grossesses insolites, y compris au plus haut niveau du pouvoir !

L’Immaculée Conception n’est plus un dogme catholique obscurantiste, mais une possibilité de la technique. Les papes en ont eu la vision, et le phénomène Lourdes attend son interprétation essentielle. En tout cas, Benoît XVI a réussi, au-delà de toute espérance, son voyage en France. Les laïcards ont été submergés et révulsés, les caricaturistes débordés, Charlie Hebdo et Siné Hebdo fraternisent sur ce sujet, et vont encore plus loin que Le Canard enchaîné. Le plus amusant est cette frénésie, très hexagonale, à propos de la sexualité des papes. C’est tenace, insistant, fasciné, touchant, enfantin, assommant de répétition, mais justement. Plus l’obsession persiste, mieux les papes se portent. Je ne sais pas ce qu’est la laïcité « positive » (la laïcité tout court me convient très bien), mais la laïcité négative m’intéresse, et ses racines inconscientes aussi. Si j’étais scientologue, ce qu’à Dieu ne plaise, j’encouragerais à la fois le positif et le négatif, seule l’indifférence me paraîtrait insupportable. L’anticléricalisme tocard a donc de beaux jours devant lui, et le pape aussi, comme l’a prouvé son triomphe sur l’esplanade des Invalides, déferlement de jeunesse et de drapeaux jaune et blanc, mystères de la foi. Paris vaut bien une messe.

Le collège des Bernardins, superbement rénové, est une merveille architecturale, au même titre que Notre-Dame, ce joyau de l’increvable croyance. Là, le pape a fait un tabac devant un parterre culturel de sourds. J’ai tendu l’oreille de loin, et je l’ai entendu dire des choses qui m’ont réellement ému. Exemple : « Le désir de Dieu comprend l’amour des lettres, l’amour de la parole, son exploration dans toutes ses dimensions. » Parfait, c’est ce dont je m’occupe jour et nuit avec persévérance. Et puis ceci, message codé : « Il en est réellement ainsi, en réalité, à présent, le Logos est là, le Logos est présent au milieu de nous. » Ça, croyez-moi, c’est très fort, mais comme l’a dit le personnage principal de toute la pièce, « il n’est pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre ». Je sais de source sûre, moi, ce que le pape pensait durant son travail épuisant : retrouver ses appartements, son piano, ses partitions de Mozart. Faire constamment de la géopolitique et guérir les malades, c’est bien, mais Mozart, c’est-à-dire Dieu lui-même, c’est mieux.

Je suis consterné par le choix de Marseille comme capitale de l’Europe de la culture en 2013. Bordeaux est la cité humiliée, persécutée, boycottée, déniée, c’est un fait. Ces Jacobins sont implacables. C’est donc la Méditerranée contre l’Atlantique, Bernard Tapie contre Montaigne, La Boétie, Montesquieu, Mauriac et moi. Chers camarades bordelais, courage ! L’Histoire est longue, et comme l’a dit un jour un philosophe, l’avenir dure longtemps.
Pour en revenir à la grotesque Sarah Palin, voici les livres qu’elle a fait interdire dans sa région. C’est un effroyable et délirant pêle-mêle : Anthony Burgess, Faulkner, Aldous Huxley, Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, Arthur Miller, Boccace, Steinbeck, L’Amant de lady Chatterley, Aristophane, Soljenitsyne, Salinger, Le Marchand de Venise de Shakespeare, et d’autres pointures mineures qui ont dû alerter son instinct pudibond maternel.

Je persiste et signe : Le Marché des amants [4], de Christine Angot, est un excellent roman (rapidité, portraits), et l’auteur est attaqué d’une façon extravagante et souvent bestiale ; Prolongations d’Alain Fleischer [5] est d’une invention géniale ; je ne comprends pas pourquoi Lacrimosa, de Régis Jauffret [6], n’est pas sur la liste du Goncourt ; Jour de souffrance [7], de Catherine Millet, mérite son succès par sa grande lucidité physique ; le livre de Jean-Claude Michéa sur George Orwell [8] doit vous être indispensable, et vous irez vous procurer sans tarder Le Cure-Dent [9] de Jean-Yves Lacroix, et, bientôt, le très étonnant Point de côté [10] de Josyane Savigneau. En somme, une des meilleures rentrées françaises.
Philippe Sollers, le JDD, 21 septembre 2008.
On retrouve Orwell dans le roman Les Voyageurs du Temps écrit au même moment et publié au début de l’année 2009 :
Dans 1984, Orwell fait dire au « Ministère de la Vérité » :
« Vous croyez que notre travail principal est d’inventer des mots nouveaux ? Pas du tout ! Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots... »
Le « Novlangue » (remplaçant l’« Ancilangue ») devait conduire à ne plus avoir de mots pour évoquer le crime suprême : le « crime-de-pensée ». Orwell, dans sa satire un peu lourde, donne des exemples de cette langue artificielle qui règne dans l’« angsoc », le socialisme anglo saxon. Il précise d’ailleurs, dans un appendice, que l’application complète du Novlangue prendra du temps (surtout pour les traductions nettoyées des classiques), et ne remplacera l’Ancilangue qu’en 2050. Cela dit, « on ne traduira plus l’Ancilangue d’aucun livre écrit avant 1960 » (Orwell est mort en 1950). Nous avons traversé 1984, nous pensons que le cauchemar totalitaire est derrière nous, mais le « crime-de-pensée » peut être éliminé par d’autres moyens. L’Ancilangue persiste à côté du basic de communication, l’ancienne langue est là, intacte, dans les bibliothèques, mais, comme c’est curieux, elle n’est plus pensée. Bombe à neutrons antineurones laissant le décor comme il est. Crime parfait.
Pour échapper au Ministère parasitaire, il faut donc préparer, dès maintenant, une démarche simple et inapparente de la pensée, miser sur une semence inaperçue, la laisser germer (les mots doivent germer), activité qui, on s’en doute, ne recevra aucun crédit public, d’autant plus qu’elle n’est d’aucune utilité. L’horizon du temps, là, pourra rayonner à partir de lui-même (« mer mêlée au soleil »), et le corps, à la chinoise, se vivre comme uni, actif, léger (le contraire de désuni, passif, lourd).
Ce qui permettra le phénomène suivant :
« L’énergie est comparable à l’eau, les mots sont semblables aux objets qui flottent sur elle. Une grande eau porte tous les objets petits et grands, une grande énergie porte pareillement les mots quand elle est à son comble. »
Un brin d’herbe, dix éléphants, cent baleines, mille bateaux.
Orwell, surtout grâce à son expérience espagnole en sympathie avec les anarchistes (je comprends ça très bien, c’est ma première histoire d’amour), n’a jamais avalé le mensonge totalitaire et a démasqué le stalinisme et ses collaborateurs intellectuels comme personne. J’ai pris, dans ma jeunesse, une gorgée chinoise de ce poison, je l’ai vomie assez vite, mais je persiste à penser qu’il y a une « décence » populaire chinoise qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Dans les propos anti-chinois (comme dans ceux anti-israéliens), j’entends immédiatement la petite musique de l’ignorance ou du racisme. Soit dit sans rire, ce sont les millénaires qui m’intéressent, pas la dévastation économico-politique et mafieuse, désormais en pleine lumière. J’ai vu des amis très chers s’épuiser dans la dénonciation et l’indignation, alors qu’ils auraient perdu moins de temps et de force dans l’affirmation de ce qu’ils aiment. Le ressentiment est un très mauvais conseiller, encore un truc du parasitage.
Orwell, dans une de ses critiques « de gauche » de l’époque, parle de fleurs. La fois suivante, il dit qu’il ne reviendra pas sur ce sujet, une dame de gauche indignée ayant écrit au directeur de la publication pour lui dire que les fleurs étaient « bourgeoises ». Petite anecdote, qui, au fond, dit tout.
Voici donc mon « crime-de-pensée », qui consiste à ne pas séparer Nature et Culture.
J’aime
les lits, la toile, le coton, le lait, l’eau, le savon, le café, le vin, le whisky, les matins en feu , la nuit étoilée, les allées de l’Observatoire à Paris, le 5 rue Sébastien-Bottin, la Seine au coin du quai Voltaire, le bar du Montalembert, mon bureau avec son rouleau chinois poème Tang, son petit éléphant blanc et son lingam indiens, son pi de jade, un dé noir et blanc posé sur le chiffre 3, quelques femmes intenses, la poésie de pensée, les dictionnaires, les acacias, les roses, le lierre, les lilas, les orchidées, les marées, le petit bateau au bout du ponton, le Dorsoduro à Venise, le gravier, l’odeur du varech, le sel, la pluie dans les vitres, les œufs, le soleil sur ma tempe gauche vers le 15 février, la Rambla de las Flores à Barcelone, les allées de Tourny à Bordeaux, mes adorables parents morts, mon fils m’appelant « charmant papa » dans son enfance, mon ancêtre navigateur au long cours, la brise nord-est, l’amitié, les conversations animées, mes erreurs, l’herbe, le rire, la musique, et encore la musique, et encore une fois la musique, les voyelles, les couleurs jamais égales à elles-mêmes, le noir, le blanc, le rouge, le vert, le bleu, le jaune, le violet, les mots qui les désignent, les réveils, l’odeur de la circ, de la peinture fraîche, du gazon récemment tondu, l’encre, le papier, les buvards, les syllabes, le néant, le vide, le plein, les intervalles, les neutrinos, les quarks, les volcans, Palladio, Watteau, Bernin, le Temple du Ciel à Pékin, la rivière Luo, la neige, le poisson grillé, les abricots, les huîtres, les palourdes, les pêches, l’imprévu, les taxis, le sommeil, les regards, les signes d’attention, la politesse, le vieux Bach, et puis le vieux Bach, et puis encore le vieux Bach, les lauriers, la lavande, l’eau de Cologne, la lenteur, la vitesse, le calme plat, les orages, la foudre, les aéroports, les bords de l’Hudson, l’aspirine, la sieste, les rideaux, le moment entre chien et loup, le silence de 3 heures du matin, les rais de lumière à travers les volets, les barques, les rames, les biographies et ce qu’on peut lire entre les lignes des biographies, l’incroyable liberté de l’eau, les verres, les tasses, les bouteilles, les embrasures, les angles, la cryptographie, la clandestinité, les complicités, les perles, les lagunes, le sable, l’argile, les haies, les criques, les anses, les baies, les greniers, les caves, mes stylos à pompe, les terrasses, les balustres, les passerelles, les ponts, les écluses, les voiles, les enfants dans les parcs, l’absurde, l’abandon, les chevaux, les tortues, les faucons, les mouettes, les papillons blancs, les cendres, les crevettes, les chaises, les fauteuils, les tables, les aventures menées jusqu’au bout, les illusions, les rêves, le chiffre 8, la vérité, le secret.
Les Voyageurs du Temps, Gallimard, 2009, p. 186-190.
« le livre de Jean-Claude Michéa sur George Orwell doit vous être indispensable »Philippe Sollers, Journal du mois, le JDD, septembre 2008.
Nouvelle édition.
Orwell, anarchiste Tory
Suivi de À propos de 1984
Postface inédite : Orwell, la gauche et la double pensée
Climats - Essais
Paru le 28/10/2020
Anarchiste tory, c’est-à-dire anarchiste conservateur, c’est ainsi que George Orwell se présentait parfois, lorsqu’il était invité à se définir politiquement. Mais suffit-il qu’une position politique soit inclassable pour être incohérente ? Cet essai s’efforce précisément d’établir qu’il est possible d’être l’un des analystes les plus lucides de l’oppression totalitaire sans renoncer en rien à la critique radicale de l’ordre capitaliste ; que l’on peut être à la fois un défenseur intransigeant de l’égalité sans souscrire aux illusions « progressistes » et « modernistes » au nom desquelles s’accomplit désormais la destruction du monde.
En établissant la cohérence réelle de cette pensée supposée inclassable, cet essai met en évidence quelques-unes des conditions de cette indispensable critique moderne de la modernité, dont George Orwell est le plus négligé des précurseurs.

George Orwell, Aldous Huxley : "1984" ou "Le meilleur des mondes" ?
Réalisation : Philippe Calderon et Caroline Benarrosh
France, 2017

Le film raconte l’histoire croisée de George Orwell et d’Aldous Huxley, les auteurs des deux grands romans d’anticipation : 1984 et Le meilleur des mondes. Ecrits il y a plus de 70 ans, ces deux romans trouvent un écho extraordinaire dans nos sociétés d’aujourd’hui : faits alternatifs, fake news, ultra-surveillance... Orwell et Huxley semblent avoir imaginé toutes les dérives de nos sociétés.
Avant l’ère de la surveillance généralisée, des fake news ou des bébés sur mesure, deux romans d’anticipation du XXe siècle ont alerté sur les dérives des sociétés démocratiques : Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 1984 de George Orwell, parus respectivement en 1932 et 1949. Écrits par deux Anglais, qui se croisent en 1917 au chic collège d’Eton − le premier, professeur dandy, y enseignait le français au second, Eric Blair de son vrai nom, boursier égaré dans l’institution −, ces livres mettent en scène des dystopies également cauchemardesques mais foncièrement divergentes. Quand Le meilleur des mondes annonce une aliénation consentie au travers d’une civilisation hédoniste, consumériste et eugéniste dans une Londres futuriste, 1984 dénonce la surveillance systématisée d’un régime totalitaire, sous l’œil terrifiant − et faussement rassurant − de "Big Brother". Si George Orwell a lu avec passion le roman de son aîné, l’ancien combattant du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste) en Catalogne pendant la guerre d’Espagne a été marqué par la violence et la propagande des fascismes en Europe comme du stalinisme en URSS. Issu d’une famille nantie de scientifiques et frère d’un biologiste eugéniste, Huxley, à son tour, jugera le livre d’Orwell "profondément important", mais ne partagera pas sa vision de l’avenir, qui ne peut, selon lui, se réduire à "une botte dans un visage". L’un redoute une dictature scientiste qui, en s’appuyant sur les biotechnologies, asservirait des individus programmés, quand l’autre imagine un État bureaucratique et répressif qui confisquerait la liberté de penser et la mémoire.
Monstre hybride
En confrontant les versions du "monde d’après" d’Aldous Huxley et de George Orwell, comme les itinéraires respectifs des deux écrivains, ce documentaire montre combien leurs œuvres visionnaires, qui ont en commun la manipulation du langage et la falsification de l’histoire, rencontrent les enjeux glaçants du monde contemporain, sorte de monstre hybride à la croisée de leurs romans. Éclairée par les analyses de critiques, d’écrivains (Boualem Sansal) et de philosophes (Cynthia Fleury), comme de l’émouvant témoignage du fils adoptif de George Orwell, Richard Blair, une relecture opportune, au temps de la surconsommation, des caméras à reconnaissance faciale, des réseaux sociaux ou encore des éructations de Donald Trump qui martèle : "Ce que vous voyez et lisez n’est pas la vérité."
[1] Je souligne. A.G.
[2] « Orwell, anarchiste tory », par Jean-Claude Michéa, Climats, 180 p., 16 euros.
[3] « George Orwell, une vie », par Bernard Crick, Climats, 720 p., 26 euros.
[4] Fiction et Cie, Seuil.
[5] L’Infini, Gallimard.
[6] Gallimard.
[7] Flammarion.
[8] Climats.
[9] Allia.
[10] Stock.
Le Nouvel Obs du 11 septembre 2008
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1 Messages
Excellent texte de Sollers. Le texte est intitulé "Juste Orwell" et a été publié dans L’Infini, n° 105, hiver 2008. C’est indubitablement donc le titre de Sollers. Alors que ce titre idiot "Orwell, A gauche toute !" est sans doute choisi par Le Nouvel Observateur, un magazine ancré à gauche toute. Par ailleurs, Sollers n’est nullement "orwellien".