
Une émission produite depuis Bordeaux par Jean-Hugues Larché avec Olivier Lolmède et Monique Moulia en soutien cinéphilique inaltérable.
J-H. L.
Des fans de cinéma vous font partager leur passion !
Nota : Découpage en séquences, transcription, sous-titrages, illustrations et encarts de pileface
1. Introduction
TRANSCRIPTION
Jingel : Cinéma, cinéma, cinématographe, cinématographe
Jean-Hugues Larché : Cinématographe 6, consacré ce jour à Louis Malle et plus particulièrement à Zazie dans le métro . Une première citation, un peu à l’envers de ce film, que je tiens à citer.
“Sois sûr d’avoir épuisé tout ce qui se communique
par l’immobilité et le silence.”
Robert Bresson, note sur le cinématographe.
Donc Zazie est adaptée d’un roman homonyme de Raymond Queneau, Zazie dans le métro, qui est paru en 1959, donc peu de temps avant. Ce livre a un grand succès.
Zazie est le quatrième film de Louis Malle, après Le monde du silence, qu’il réalise avec Jacques Cousteau et qui a la Palme d’or en 1956. Les amants, Ascenseur pour l’échafaud, qui sera plus célèbre peut-être par la musique de Miles Davis que par le film lui-même. Après Le beau Serge de Chabrol, Les quatre cents coups de Truffaut ou A bout de souffle de Godard,
Catherine Demongeot incarne dans ce film unique, la plus impertinente des enfants de dix ans, qui vient tenser la bonne conscience de son époque. C’est vraisemblablement, à mon avis, la meilleure comédie de son temps, grâce au génie créatif de Louis Malle.


Bande annonce

Synopsis

PARIS. Zazie, 10 ans, descend du train avec sa mère qui la confie pour le week-end à son oncle Gabriel. La petite fille espiègle n’a qu’une obsession : prendre le métro ! Mais une grève vient de débuter et les grilles sont fermées. Alors que Gabriel pensait la faire rêver devant les plus beaux monuments de la capitale, il comprend vite que son week-end ne sera pas de tout repos. Sa nièce au sourire enjôleur va rapidement faire tourner en bourrique tout le quartier ! Les aventures zébouriffantes s’enchaînent tout comme les rencontres endiablées dans un Paris sans dessus-dessous !

Distribution
- Catherine Demongeot : Zazie Lalochère, une gamine impertinente en visite à Paris
- Philippe Noiret : Gabriel, un danseur travesti de cabaret, l’oncle de Zazie
- Antoine Roblot : Charles, un chauffeur de taxi ami de Gabriel
- Annie Fratellini : Mado petits pieds, une serveuse de café amoureuse de Charles
- Carla Marlier : Albertine, la femme de Gabriel et tante de Zazie, une ménagère modèle
- Vittorio Caprioli : Pedro Surplus/l’agent de police Trouscaillon


Malgré mon introduction sur Zazie, c’est l’émission d’Olivier sur Louis Malle. Il est spécialiste de Louis Malle, à peu près, et il va nous faire une présentation filmo-biographique.
2. Présentation filmo-biographique
Olivier Lolmède : Bonjour à tous, bonjour Boris, bonjour Jean-Luc, bonjour Monique.
Oui, je vous propose une biographie un petit peu personnelle de Louis Malle, parce que j’ai un rapport un petit peu originel avec Louis Malle. Je suis originaire du Lot, et Louis Malle avait acheté une maison dans le Lot, près de Saint-Cyr-la-Paupie. A Luganiac, exactement, un petit village de 150 habitants.
Et mon père était alors maire du village, il a choisi - il y avait un petit cinéma qui vivotait -, il a choisi de rebaptiser le cinéma Louis Malle. Et Louis Malle est venu l’inaugurer, en toute simplicité. Il est venu avec sa voiture, sans chauffeur, en toute simplicité.
Il est tombé en panne et ils sont venus le chercher sur la route. Et là, il a blagué, il a dit, un cinéma Louis Malle, quelle drôle d’idée, quand même. Je ne suis pas encore mort déjà, c’est quand même un petit peu bizarre de donner mon nom à un cinema..
Voilà, alors, l’anecdote fait un peu froid dans le dos, parce que Louis Malle était alors en pleine forme, au sommet de son art, un cinéaste réputé, éclectique. Et malheureusement, six mois plus tard, il est décédé d’un cancer foudroyant. En tout cas, les gens qui étaient là, ce jour-là - malheureusement, je n’étais pas là -, ont pu découvrir un homme charmant, discret, élégant, plein d’humour.
Et surtout, un homme très simple. Alors que Louis Malle a eu des Palmes d’or, Lyon d’or, qui a été consacré, vraiment, c’est un cinéaste qui a été consacré. On en reparlera aussi, mystérieusement mis de côté, quand même, par la Nouvelle vague.
Mais en tout cas, consacré un peu partout dans le monde. Voilà.
Autre anecdote aussi, dont j’ai envie de vous parler : j’avais fait, à l’époque, un petit mémoire sur Jean Eustache, et vous le savez peut-être.
J-H.L :Un petit mémoire ?
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Un mémoire sur Jean Eustache. Et donc, c’est le frère de Louis Malle qui avait produit La Maman et la Putain.
Et mon père, ce jour-là, a donné le mémoire à Louis Malle. Et, surprise générale, quinze jours ou trois semaines après, à peine, je reçois une petite lettre très sympathique de Louis Malle. Et ça, ça m’a vraiment beaucoup touché.
Ça, c’était Louis Malle. C’est-à-dire quelqu’un de simple, d’élégant, et surtout un cinéaste extrêmement éclectique. Alors, j’ai envie de commencer par là.
Louis Malle a été mystérieusement rejeté par la nouvelle vague. C’est un cinéaste qui est mort dans une sorte de relative indifférence. Et puis, il a été quand même complètement réhabilité.
Il ne faut pas exagérer. Il y a eu ensuite, notamment, La Revue Positive, avec Michel Ciment. Enfin, des gens qui ont largement défendu son oeuvre.
Mais, on est passé très longtemps à côté de son oeuvre, parce qu’on lui reprochait, justement, de passer d’un genre à un autre. Alors, voilà, l’une de ses phrases favorites. Il disait toujours,
je fais un film contre le précédent.
C’est-à-dire, je fais un film, et puis, le suivant va être le contraire, ou l’opposé. Donc, comment se fait-il que ce qu’on a, par exemple, admiré chez Nicolas Ray, chez Robert Wise, chez Wardox, à savoir passer d’un genre à l’autre, comment se fait-il qu’on ne l’ait pas apprécié à sa juste mesure chez Louis Malle ? C’est ce que nous allons essayer aujourd’hui d’expliquer. Est-ce qu’on va arriver à expliquer ?
J-H-L. : Monique ?
3. Louis Malle rebelle et solitaire ?
Monique Moulia : Moi, je vais poser des questions aujourd’hui. Il y a une biographie de Louis Malle, dont Pierre Billard est l’auteur, qui est intitulée Louis Malle, rebelle, solitaire. Est-ce que vous pourriez essayer d’éclairer ces deux termes, Louis Malle, rebelle ? Alors, Louis Malle, solitaire, tu as un petit peu commencé à l’évoquer. Mais Louis Malle, rebelle, solitaire, qu’est-ce que vous en diriez ?
Jean-Hugues Larché : Alors tu réponds, et après on passera le premier extrait.
Olivier Lolmède : Louis Malle, rebelle, incontestablement, c’est vrai. C’est quand même un cinéaste qui a fait, c’est quand même pas rien, cinq films qui ont fait scandale. C’est énorme dans une carrière, pour quelqu’un qui était en même temps très discret.
Il y a eu cinq scandales. Je vais les énumérer.
Premier film, déjà, Le Monde du Silence, incroyable. C’est un film, je pense qu’il faudra vraiment reparler de ce film. Il a quand même 22 ans. Louis Malle a 22 ans, oui !
Il est appelé par le commandant Cousteau. Le commandant Cousteau cherche un jeune cinéaste pour l’aider à faire son film. Alors le patron, le directeur de la Fémis [1], dit, moi j’ai quelqu’un, je vais vous proposer quelqu’un de très brillant, c’est Louis Malle.
Ah ok, Cousteau dit ok. Évidemment, personne ne connaît Louis Malle, mais Cousteau dit, il me faut quelqu’un qui soit courageux, qui ait un diplôme de plongée, et qui soit un très bon technicien. Donc Louis Malle répond à toutes ces conditions.
Il passe très rapidement un diplôme de plongée. Et là, c’est quand même une belle histoire, parce qu’il devait être juste assistant réalisateur. Et sur ce film, il va faire une partie des scènes en plongée, une partie des scènes sur le bateau.
Il va faire pratiquement tout le montage du film. Donc Louis, de l’assistant réalisateur, Cousteau l’intronise en quelque sorte, co-réalisateur. Donc ça c’est quand même une belle histoire, puisque le film obtient la palme d’or.
1956, oui. Pour son premier film.
Film qui va faire un petit scandale auprès des écologistes, parce qu’il y a une scène assez cruelle, je crois que c’est un thon qui est... que les pêcheurs vont massacrer, vont tuer, vont achever parce qu’il est blessé.
Voilà. Donc Cousteau, il décide qu’on garde la scène. Scandale relatif.
Deuxième scandale par contre, alors là vraiment scandale, Les Amants.
Les Amants, qui va être un film, je vous rappelle, un film qui va être interdit en Angleterre, qui va être accusé de pornographie, alors qu’on voit 2-3 scènes dénudées, mais aujourd’hui ça fait évidemment sourire.
Troisième film qui va obtenir un scandale, c’est Le Souffle au coeur.
Le Souffle au coeur, là aussi c’est très curieux, alors rebelle oui, parce que c’est un film sur l’inceste, et en même temps c’est une comédie sur l’inceste. C’est un film un petit peu étrange. Louis Malle aimait bien comme ça le mélange des genres, c’est un cinéaste justement de la transgression un petit peu, donc c’est un film avec Léa Massary, qui va être un véritable scandale.
Quatrième scandale, c’est Le Feu Follet, adaptation superbe de Drieu La Rochelle, qui est un scandale aussi, bien sûr. Oui, quand même. Voilà, et c’est un film qui parle du suicide.
Et enfin un dernièr scandale, j’évoque juste le titre, c’est La Petite . Donc il y en a 5 ! C’est un cinéaste quand même assez rebelle, parce que, mine de rien, il va, dans sa carrière, avoir pas mal de mailles à partir, comme ça, avec la presse, et être obligé chaque fois de se justifier, de dire, voilà, et puis chaque fois il s’en sort, un petit peu en rigolant, en disant, ben oui, moi par exemple dans Les Amants, quand je tourne des scènes dénudées, voilà, je fais attention, les acteurs ne regardaient pas la caméra, oui, bon, ben, il s’en sort toujours un petit peu par l’humour, par une pirouette.
Dans Le Feu Follet, vous savez que ça parle du suicide, donc c’est un moment, Louis Malle était perturbé, très perturbé, par, je pense, des histoires sentimentales, et il avait donné, par exemple, des costumes, ses propres costumes, à Maurice Ronet, il y avait vraiment une identification entre lui et Maurice Ronet. Donc, voilà. Donc, Louis Malle, rebelle et solitaire, parce qu’il était aussi en marge, c’est sûr, du système, donc je pense qu’il faudra absolument aussi revenir là-dessus.
C’est quand même quelqu’un qui a construit ses films totalement en marge, c’est quelqu’un aussi qui aurait pu très facilement reprendre l’usine de son père, qui était un riche industriel, dans le sucre, les usines Béghin Say , mais il a choisi de faire, donc, complètement autre chose.
Monique Moulia : Oui, juste, je me souviens que lorsque La Convulsion est sortie, il y a eu aussi scandale, alors, sur le plan politique, il y a eu un problème politique aussi, le sixième. Oui, voilà, vas-y.
Olivier Lolmède : Alors, comment j’ai pu oublier La Convulsion, effectivement. Heureusement que tu es là, Monique. Alors, La Convulsion, là, c’est la confusion, c’est la confusion entre un cinéaste et un personnage.
Et son sujet, oui. Et son sujet. C’est-à-dire, dans La Convulsion, voilà la phrase aussi de Louis Malle, et cette phrase pourrait être appliquée pratiquement à tous ses films.
« Je veux filmer la ligne de partage entre le bien et le mal. »
Cette ligne de partage, on le sait, est parfois très étroite, puisque, vous savez, dans la même journée, La Convulsion se présente auprès des résistants, et puis, finalement, il choisit d’aller du côté des collabos. Et qu’est-ce qu’il fait qu’en une heure, alors qu’il aurait pu aller du côté des résistants, il va du côté des collabos ? C’est la confusion.
Donc, ce film va être aussi un scandale, émaillé, vous savez, d’une histoire très triste, puisque ce jeune acteur va mourir dans un accident de la route à l’âge de 20 ans. Donc, voilà. Alors là, c’est ça aussi.
C’est inexplicable. C’est un film, aujourd’hui, qui est complètement réhabilité, bien sûr, parce qu’on a bien compris que le cinéaste, ça n’est pas le personnage, bien sûr. Donc, oui, c’est une œuvre, en tout cas, qui remonte à la surface, aujourd’hui, je trouve, avec une force extraordinaire, parce que c’est un cinéaste qui a fait de tout : documentaire, science-fiction, comédie, film fantastique, Black Moon, oui.
Qu’est-ce qu’on pourrait dire ? Western, aussi. Enfin, western parodique. Je pensais, évidemment, au film avec Bardot, dans Viva Maria.
Ah oui, Viva Maria. Voilà, il est parti dans toutes les directions, et surtout, quelle œuvre ! Et puis, quand on voit aussi les acteurs qu’il a dirigés, on en reparlera, c’est aussi assez extraordinaire.
4. Les adaptations littéraires dans le cinéma de Louis Malle
Monique Moulia : Peut-être pouvez-vous éclairer un autre aspect, toujours sur le plan de la présentation générale, biographique et filmographique ? Il me semble qu’il y a une constante, c’est l’importance de la littérature, pour lui, aussi bien dans les adaptations littéraires que dans les collaborations de grands écrivains à ses films. Est-ce que vous pourriez évoquer cela, les adaptations littéraires dans son œuvre ?
Olivier Lolmède : Les adaptations littéraires, il y a, tout d’abord, vous savez, Les Amants, adapté de Point de lendemain, c’est un livre de Vivant Denon.
Voilà, il y a aussi, alors c’est chaque fois des très libres adaptations, c’est-à-dire que vraiment, il prend un livre, et ce livre, il le tire vers lui. Il y a évidemment Le Feu Follet, c’est de Drieu La Rochelle. Il y a, alors, Raymond Queneau, bien sûr, Jean-Hugues en a parlé dans l’introduction de
Zazie dans le métro, dont on a souvent dit que c’était un livre inadaptable. C’est un des grands, vous savez, des grands clichés, pourquoi un livre serait inadaptable, on a dit ça avec Proust. En tout cas, il a fait quelque chose, à mon avis, d’extraordinaire. Là, je rejoins complètement ce que dit Jean-Hugues.
C’est-à-dire, c’est un film qui dépasse le livre. Il a fait aussi, une adaptation de Tchekhov, Vanya 42ème rue. Et, enfin, donc, je crois, la cinquième, c’est Le voleur, adapté de Georges Darien.
Donc, il a fait au total cinq adaptations littéraires, et chaque fois, c’est très très brillant. Il prend le livre, et il en fait vraiment complètement autre chose.
C’est pas du tout, justement, ce qu’on a pu dire, c’est-à-dire que Louis Malle a été, - c’est un truc que je trouve absolument scandaleux -, il a été quand même, pour les cinéastes de la Nouvelle Vague, qui étaient, je rappelle, des critiques de cinéma, et Louis Malle n’était pas du tout un critique de cinéma, on a parlé, à propos de lui, de qualité française. C’est ce que disait, par exemple, Truffaut, ce qui était une insulte. Donc, on l’a comparé, pratiquement, à des cinéastes comme Autant-Lara, alors que ça n’a absolument rien à voir.
C’est quand même un cinéaste, voilà, qu’on a rattaché à la qualité française,.. Alors, un premier extrait, de Zazie dans le Métro, pour voir, justement, comment, par rapport au livre, on peut se libérer complètement du littéraire.
EXTRAIT
- Ecoute-moi ça Albertine. Tu vois comment ça résonne les mouflets à cet âge. On se demande pourquoi on les envoie à l’école.
‘ Moi, j’irai à l’école jusqu à 65 ans.
- Jusqu’à 65 ans ?
- Oui, insitutrice.
- C’est pas un mauvais métier. Il y a la retraite.
- …Moi, c’est pas pour la retraite.
- Mais alors ? Mais alors, pourquoi que tu veux l’être institutrice ?
- Pour faire chier les mômes.
C’est car, à mon âge, dans 10 ans, dans 20 ans, dans 100 ans, dans 1000 ans, il y aura toujours des gosses à emmerder. …j’leur ferai lécher le parquet, j’leur ferai manger les éponges du tableau noir, j’enfoncerai les compas dans le derrière, j’leur botterai les fesses, parce que j’aurai des bottes en hiver, avec des grands éperons pour leur larder la peau du derche.
- Tu sais, d’après ce que disent les journaux, c’est pas du tout ça, l’éducation moderne.
On va plutôt vers la douceur, la gentillesse, la compréhension. N’est-ce pas, Albertine, qu’on dit ça dans le journal ?
- Oui, toi, ça, si on t’a brutalisé à l’école.
- Il aurait pas fallu voir.
- D’ailleurs, dans 20 ans, il n’y aura plus d’institutrices. Elles seront remplacées par le cinéma, la TV, l’électronique, des trucs comme ça. C’était aussi écrit dans le journal, l’autre jour.
- N’est-ce pas, Albertine ?
- Oui, c’est vrai. Alors, je s’rai astronaute
- Voilà, faut être de son temps.
- Je s’rai astronaute pour aller faire chier, les martiens.
- Elle en a de l’idée, cette petite.

Jean-Hugues Larché : Alors oui, comme on l’entend là, Zazie est un grand film anarchiste, anarchiste comique, à la parole, volontairement grossière.
C’est le photographe William Klein qui est conseiller artistique sur le film. Il conçoit le décor, le graphisme, le lettrage. L’assistant sur ce film, Philippe Collin, dit que Louis Malle voulait faire des gags à la Tex Avery et à la Tom Jerry.
On y viendra après. Louis Malle, avec Zazie dans le métro, voulait faire un antifilm avec assez de champagne et du sentiment. Rythme, musique, montage.
À un moment donné, il y a un ralenti : une poursuite entre Vittorio Caprioli et Catherine Desmongeot qui est utilisé parfaitement gratuitement alors que d’habitude, le ralenti est toujours un petit peu volontaire. Ce film est aussi, et on le voit, une grande nostalgie de Paris. Un Paris du début des années 60, permissif, en grande déconnade, avec un effet bouffon, ludique et exagéré.
Il est aussi, par sa critique du tourisme, une référence à Tati aux Vacances de M. Hulot et par sa dimension et par la parodie, en tout cas par le rapport à sa dimension architecturale, il fait aussi, notamment, par rapport à la tour Eiffel, penser, à mon avis, à Playtime.
Monique, juste, tu disais pendant l’extrait de Zazie dans le métro, est-ce que c’est fidèle ? Moi, je n’ai pas vérifié ça. Est-ce que c’est fidèle à ce qu’il dit ?
Monique Moulia : Oui, tu as choisi un passage dans le film qui était traductible en images parce que c’est un dialogue entre Gabriel et Zazie et puis en arrière-plan il y a Albertine. Donc, il filme le texte. Alors, a contrario, je vais donner un exemple d’un passage qui n’est pas passé du texte à l’image. C’est un passage vers la fin où les deux femmes, Albertine et puis la fille qui travaille au café.
Jean-Hugues Larché : Oui, Annie Fratellini.
Monique Moulia : Voila ! Annie Fratellini et Albertine sont ensemble et voici ce qu’écrit Queneau à propos d’Annie Fratellini :
Elle s’envole. À l’étage second parvenu, sonne à la porte la fiancée. Une porte sonnée d’aussi gracieuse façon ne peut faire autre chose que s’ouvrir. Aussi la porte en question s’ouvre-t-elle.
Alors, ce sur quoi Queneau travaille, c’est sur le pastiche, la parodie du style homérique avec toutes ses inversions du sujet. Donc, c’est un travail sur le langage et sur l’écriture. La gageure de Louis Malle, comment faire pour transposer, traduire, transformer ce qui est un jeu sur le langage et une sorte de travail critique sur les grands genres littéraires, la tragédie, les différentes formes de poésie ou le texte homérique. Comment faire donc pour trouver sinon des équivalents en images, du moins d’autres formes qui soient aussi parodiques, critiques ? Avez-vous des exemples de ces moyens proprement cinématographiques mis en oeuvre par Louis Malle pour, comme le fait Queneau pour la littérature, pour le faire dans le cinéma ?
Jean-Hugues Larché : Il n’y a pas forcément de parallèles, si tu veux, mais en tout cas, il y a cette liberté qu’insuffle Queneau avec ce texte, qui lui donne, et on le voit quand même à la facture du film, cette liberté absolue, avec un nombre de plans d’ailleurs, je crois, 480 plans, il va faire ce qui à l’époque est absolument énorme, et un budget qui va dépasser des deux tiers, le budget alloué.
Olivier Lolmède : Alors, bon, Sa Cité dans le métro, c’est vraiment un film assez unique dans son oeuvre, et malheureusement ça va être un insuccès. Donc c’est son quatrième film, il a 26 ans,
il a fait quand même le Monde du silence, il a fait entre temps, la même année, Les Amants, qui est un film un petit peu bressonien, comme ça, très élégant sur la mise en scène, il fait un film noir, j’avais oublié de dire qu’il y a encore une adaptation littéraire de Noël Calef, un film très brillant aussi, avec la partition de Miles Davis, et donc c’est son quatrième film. Alors, Sa Cité dans le métro, c’est le film jubilatoire, je trouve, c’est le film burlesque, léger, c’est le film un peu à la Méliès, où il tente plein de choses, plein de trucages, oui.
Il y a un effet burlesque, même cartoonesque, avec pratiquement comme des bulles, vous voyez, comme dans la BD, des bulles, et puis c’est un film quand même prodigieux sur le plan, je trouve aussi des acteurs, ce qu’il arrive à faire avec les acteurs, cette jeune actrice, qu’on a d’ailleurs jamais revue, et même Noiret, dont on pourrait regretter, parce que Noiret, dans ce film, se risque à la comédie, puis on voit bien que Noiret ensuite va être un peu prisonnier d’un même personnage, voilà. Je remarquais hier qu’il avait un physique un peu à la Queneau, d’ailleurs, côté un peu joufflu comme ça, avec ses lunettes rondes, et je crois que c’est un peu voulu par Louis Malle. Voilà, et puis il y a sa dernière réplique du film aussi, qui est quand même assez extraordinaire, et mémorable, donc.
La dernière réplique de la jeune fille dans le film. C’est un film qui est vraiment une merveille, chaque scène est une invention, chaque scène est rafraîchie, comme ça, le regard, enfin, il y a des inventions à chaque plan. Moi, c’est un film aussi que je trouve assez extraordinaire, et pourtant, bizarrement, dans l’histoire du cinéma, on trouve très très peu de commentaires élogieux sur ce film. Il y a des procédés d’accélération à un moment donné, des procédés visuels complètement surprenants, tu l’as dit, la façon de filmer Paris, 8 ans avant mai 68. On a déjà des scènes de barricades, des scènes... La scène de la fin dans le restaurant. Incroyable, la scène de restaurant aussi est incroyable, la tour Eiffel...
Jean-Hugues Larché : On détruit le décor, on détruit tout ce qui compte issu du film, on détruit le bar... Le caméraman est bousculé, donc on rentre dans une anarchie presque absolue, c’est-à-dire qu’à partir de cette petite fille à la gouaille grossière, on démarre de ça pour finir par un chaos absolu.
Et ça, je pense que c’est assez unique dans l’histoire du cinéma.
Olivier Lolmède : Alors il paraît que Chaplin, c’est quand même pas n’importe qui Chaplin, il aurait vu le film une vingtaine de fois, il adorait ce film, il trouvait que c’était un film absolument incroyable,.
Jean-Hugues Larché : Chaplin, dont nous reparlerons peut-être bientôt.
Olivier Lolmède : Donc ça veut dire quelque chose C’est un film qui est admiré par Chaplin.
Jean-Hugues Larché : Truffaut aussi, Truffaut, Ionesco.
Olivier Lolmède : Ionesco qui était aussi une des grandes références de Louis Malle, c’est-à-dire que Louis Malle avait adapté [?] l’absurde.
Monique Mounia : Oui, alors dans ce que tu as dit, Jean-Hugues, il y avait une réponse à la question sur la critique du langage cinématographique, puisqu’il y a une destruction de l’illusion cinématographique en effet, lorsque dans la grande mêlée générale homérique, tous les décors sont détruits, qu’on trouve derrière le décor un autre décor, et finalement, lorsque celui-ci aussi tombe, les murs du studio de Joinville où est tournée la scène. Mais bon, alors, vous n’avez pas vraiment répondu à ma question quand même.
Jean-Hugues Larché : On t’avait prévenu.
Monique Mounia : Mais oui, mais moi je vous avais prévenu que comme c’est moi qui pose les questions…
Olivier Lolmède : J’ai oublié la question.
Monique Mounia : Alors, je vais lire ce que Louis Malle lui-même a déclaré sur les raisons de faire le film, et ça revient sur ma question.
Il dit d’abord qu’une bonne raison de le faire, c’était que tout le monde lui avait dit que c’était infaisable, que c’était une gageure.
Mais, la vraie raison, c’était que le livre de Queneau, c’est une critique très poussée du langage, de l’écriture, de la littérature. Alors, la transposition au cinéma, en l’adaptant, pardon, la transposant au cinéma, l’adaptant, j’ai voulu faire une critique du langage cinématographique. Alors, je me suis servi de beaucoup de trucages.
C’est un film techniquement très élaboré, avec beaucoup de choses assez subtiles, assez compliquées, qui est en fait une critique avec beaucoup de parodies, de pastiches, une utilisation systématiquement irréaliste de la couleur, beaucoup d’accélérés, beaucoup de choses pour trouver des équivalences de ce qui a intéressé Queneau. Queneau est intéressé par la critique du roman classique. Lui, ce qu’il fait, il dit qu’il a une fidélité au second degré à Queneau, à travers une autre forme, fidélité sur le fond.
C’est-à-dire, la satire de Queneau demeure, et ce film est dans la filiation, ça vous l’avez dit, du cinéma comique qui cherche à dénoncer les aberrations et absurdités du monde moderne et sa violence. Voilà. Alors, est-ce que ça vous inspire des prolongements ou des réflexions ? Cette idée qu’il cherche à faire une critique du langage cinématographique pour trouver des équivalences de la critique des formes littéraires traditionnelles opérées par Queneau.
Louis Malle interviewé sur son film Zazie dans le métro
Jean-Hugues Larché : Je ne suis pas sûr qu’à l’époque, si tu veux, il y ait beaucoup de films où le mot « con » ou le mot « cul » soient répétés à l’envie par une actrice, en tout cas par une jeune actrice.
Monique Mounia : Ça, ce n’est pas un moyen proprement cinématographique.
Jean-Hugues Larché : Non, mais c’est vrai.
Dans un livre, ça se voit plus ou moins, mais dans un film, devant des spectateurs, c’est un peu remarquable, quand même, si tu veux. Aujourd’hui, on est habitué, avec le cinéma américain, d’entendre « fuck » à longueur de scènes. Mais là, moi, ce qui m’intéresse dans Zazie, c’est cette insolence particulière de la déconstruction d’une voix.
C’est une voix féminine qui vient... Il faut se rappeler de ce qu’étaient les années 60, à mon avis. Il faut resituer. Et cette voix qui scande des provocations sur provocations, je ne suis pas sûr qu’on... Moi, je voudrais qu’on me cite des exemples, dans le cinéma américain, dans le cinéma japonais, de ça.
Je crois que ça, c’est assez unique, et c’est en France.
Jean-Hugues Larché : Alors, et j’ai oublié de le dire, encore un scandale. Donc, le film, à l’époque, la presse va vraiment s’émouvoir, parce qu’un enfant dit des grossièretés, dit « Napoléon, mon cul » par exemple.
Et la presse est complètement déstabilisée par le film. Donc, encore un mini scandale, mais un scandale quand même. Et Louis Malle balaya d’un trait d’humour, il dit « Je ne comprends pas, avant j’ai fait un film noir un peu austère, et ça a très bien marché, c’était donc Ascenseur pour l’échafaud.
Là, je fais une comédie, un film comique et léger. Alors, léger, je ne pense pas. Parce que justement, le film n’est pas que léger.
Il y a vraiment une gravité... Tu me disais ça, harmonique et acoustique, il y a aussi quelque chose d’assez grave... Quand on gratte un peu la surface du film, il y a quelque chose d’assez troublant dans le film.
On déconstruit tout, on casse tout. C’est un film, justement, un peu libertaire. Et en tout cas, il dit « J’ai fait un comique léger, ça n’a pas marché, ça m’a vacciné.
C’est là où Louis Malle va attendre longtemps avant de refaire une comédie. Et ça va être, selon moi, un petit peu vers la fin de sa vie. Donc, Milou en mai.
Avec Milou en mai, mais qui est complètement différent, qui est aussi une comédie. Il ne va plus jamais faire de comédie, mais il avait manifestement un don pour la comédie.
Monique Mounia : Oui, alors vous venez de dire qu’il y a une gravité qui affleure ou qui explose à travers le burlesque. Et à travers le personnage de Zazie, dont vous venez de parler, je cite encore Louis Malle, en espérant qu’on pourra prolonger le rôle de ce personnage. C’est Louis Malle qui parle.
Il s’agit d’un entretien avec Pierre Dumayet que j’ai trouvé en regardant sur Youtube un document INA. Alors, il dit :
« Le personnage de Zazie agit comme un révélateur dans le film. Moins dans le livre que dans le film.
Le personnage se retrouve intact à la fin de la réalisation. On pourrait dire que c’est une martienne à Paris. Une sorte de réédition des Lettres persanes de Montesquieu.
Chaplin a été très frappé par le personnage de Zazie. Une petite fille de 10 ans qui est, au-delà de la critique du langage, l’élément fort du roman de Queneau, parce que ce personnage, c’est non seulement une martienne, mais surtout une enfant qui porte un jugement sur le monde des adultes, qui est un jugement terrible, mais mérité. Dans le film, elle a raison. Ce sont les autres qui ont toujours tort.
C’est le seul personnage qui soit rigoureux, pur, intact, et elle traverse le film. Sa violence à elle n’est jamais gratuite. C’est une violence qui dénonce l’absurdité de notre monde.
Ce sont les adultes qui sont des fantoches. Et ce sont les enfants, tant qu’ils demeurent purs, qui ont raison. Alors, est-ce que ça vous inspire sur le personnage de Zazie et son rôle dévastateur ?
5. Sur le personnage de Zazie et son rôle dévastateur


Olivier Lolmède : complètement, il y a un célèbre livre qui s’appelle Le Burlesque, ou La Logique de la Tarte à la Crème. C’est-à-dire, c’est un livre de Pet Kral. Et justement, Le Burlesque, c’est ça, on se tient mal à table, on en met partout, on parle fort. Il y a sa fameuse scène avec les moules, moi que j’adore, où elle jette les moules.
Jean-Hugues Larché : Et chaque fois, ça éclabousse Le costume et la chemise de Pedro Trouscaillon.
Il faut que vous disiez qui il est dans la scène de la poursuite du marché aux puces..
C’est un peu difficile à dire, parce qu’il change de rôle.
Enfin, il ne cesse de changer de rôle. Il a au moins trois ou quatre rôles dans ce film. Alors, dans cette partie-là du film.
Alors que Zazie est triste parce que le métro est fermé, elle se retrouve sur le long de grille. Elle s’assoit et de l’autre côté des grilles, cette espèce d’énergumène en costume, elle a l’air un peu satyre quand même, vient lui proposer un petit jeu comme ça, de doigt avec un bouchoir pour la consoler.
Monique Moulia : C’est un lapin.
Jean-Hugues Larché : C’est un lapin, voilà. On ne sait pas trop ce que c’est. On ne sait pas trop avec son mouchoir.
Et donc après, il se retrouve en fait à faire ami-ami. Après que Zazie, quand il lui a dit qu’en fait il aimait les enfants, il l’est traité de vieux cochon. De salaud.
De vieux cochon, de vieux salaud. Et là, il y a même, moi je perçois là-dedans, une dérision là-dessus. C’est-à-dire qu’il se permet, Louis Malle, de dérisionner sur le fait qu’en fait, même si on aborde un enfant, ce qui ne serait plus possible du tout aujourd’hui, eh bien il y a cette mise à distance.
Et ensuite, il va y avoir effectivement une visite des marchés aux puces, avec le jean, avec le bébé d’occasion, avec toute une espèce de grande réussite comme ça qui dure, qui dure, qui dure comme ça. Et on va écouter justement, après ce qui vient d’être dit, on va imaginer ce qui, sur cette musique, se passe.
[séquence musicale]
Voilà, donc, l’auditeur peut imaginer, s’il n’a pas vu le film, ce qui se passe dans cette bande de son un peu d’une liberté, d’un comique. On sent le comique derrière ça.
On peut imaginer n’importe quelle image si on ne connaît pas le film, mais si on connaît le film, on s’aperçoit que ça continue. Dis-nous quelles images ? Alors, non, non, je ne peux pas dire quelles images, parce que si tu veux, c’est un medley de plein de choses, donc on ne peut pas vraiment dire les images. Alors, je pense que ça correspond quand même à la course-poursuite dont on a déjà parlé.
Alors, on en est où ?

Le burlesque dans le film A propos de l’inversion des rôles

Monique Moulia : À cette inversion des rôles, je vais ajouter, à propos de la scène que tu disais, Olivier, où, mangeant avec voracité des moules, dont la sauce est éclaboussée sur la chemise de Trouscaillon, qui va devoir se cacher sous la table et hisser, non pas le drapeau blanc, mais sa serviette à carreaux rouges et blancs. Oui, il y a une inversion des rôles, parce que lui qui est le satyre, qui est l’ogre, qui a poursuivi l’innocente et pure fillette, devient la proie de l’ogresse, puisqu’elle dévore avec une voracité vraiment homérique le plat qu’elle a sous les yeux, là, dans son assiette. Et donc, Louis Malle joue aussi de cette inversion des rôles, peut-être aussi pour désamorcer ce qu’aurait de trop sulfureux ce thème de la pédophilie, parce que c’est quand même un pédophile, un Pédro-surplus, qui ne cache pas sa concupiscence, mais...
Jean-Hugues Larché : Elle n’est pas très claire, quand même, sa concupiscence, je pense.
Qu’il s’approche d’une enfant, comme ça, ça me paraît... Alors, en fait, il l’embarque. C’est-à-dire qu’en fait, il l’embarque, mais en fait, ils passent leur temps à jouer ensemble. Et ensuite, quand même, à la fin, il la ramène à ses parents.
Donc, si tu veux, ce rôle me paraît être, justement, un peu une parodie aussi. C’est une parodie de... Donc, c’est encore plus osé, d’oser parodier ça. Moi, il me semble qu’il y a quelque chose comme ça, de par le jeu de cet acteur extraordinaire qu’est Vittorio Caprioli.
Parce que, quand même, comme tu disais, c’est ton acteur préféré du film, il tient des choses incroyables. Ces deux personnages... Noiret est un peu plus en recul, si tu veux, mais ces deux personnages, ils vont... Alors, il va réapparaître jusqu’à la fin du film, Caprioli, en changeant de rôle. Par exemple, par le rôle du flic, par le rôle du... Voilà.
Monique Moulia : Oui, il y a un transformisme dans le personnage. On dirait un hommage aussi à la comédie italienne, avec son burlesque outrancier.
Alors, à propos de Zazie, j’ai une question aussi encore pour vous deux.
C’est un personnage qui est manifestement mu par le désir. Et pourriez-vous me dire quel rôle joue là-dedans son désir d’aller dans le métro ? Désir qui va être frustré puisqu’il y a la grève. Et qu’est-ce que c’est la grève dans cette parabole poétique qu’est le film ? Alors, le métro et la grève.
Jean-Hugues Larché : Je ne sais pas si on va faire une interprétation psychanalytique. C’est-à-dire qu’elle arrive en train, c’est-à-dire que le film commence comme ça. Elle arrive en train, elle repart en train, elle veut rentrer dans le métro.
Et à un moment donné, il y a évidemment quelque chose qui peut faire penser à son accession à l’accession d’être femme avec le tapis percé du billard. Evidemment, qui arrive au moment où elle dort. C’est-à-dire qu’en fait, c’est un espèce de cauchemar comme ça.
Donc ça, c’est une interprétation psychanalytique que j’ai un petit peu fait hier en regardant le film. Mais ça me paraît un peu aller loin. Moi, je pense qu’il faut rester sur le côté léger.
Évidemment, ça peut coexister à la fois ce côté psychanalytique et voilà. C’est une jeune fille de 10 ans qui est quand même extrêmement émancipée au niveau du langage et de sa liberté d’action et de sa liberté de mouvement. Et il ne faut pas oublier que Zazie, elle fugue au moins deux ou trois fois dans le film.
C’est une fugueuse. Donc ça, c’est très, très mal vu du spectateur bourgeois de l’époque, à mon avis. Voilà.
Et Olivier ?
Olivier Lolmède : Je n’ai pas grand-chose à dire par rapport à ça. Ce qui est surprenant, c’est qu’il l’a rajeuni, lui, mal par rapport au livre. Il l’a rajeuni de 4 ans, alors que dans le livre, sa mère était un petit peu inquiète de sa virginité, par exemple.
Donc là, il en fait une fille justement plus jeune. Alors, c’est peut-être encore plus surprenant parce qu’elle n’a que 10 ans dans le film.
Jean-Hugues Larché : Elle fait plus mature, elle fait au moins 12-13 ans.
Olivier Lolmède : Elle fait 12-13 ans, mais elle n’a que 10. Donc, elle s’exprime dans une langue effectivement très familière. Elle a un sens de la répartie extraordinaire.
C’est vraiment un enfant de cinéma comme on en a rarement vu.
Jean-Hugues Larché : Mais même en dehors du film, c’est-à-dire qu’après, il y a une espèce... Sur YouTube, ses parents sont interviewés et elle est interviewée. Elle est couchée sur une table, elle répond à Pierre Dumayet.
Et en fait, elle est complètement Zazie. Mais après, elle sait parfaitement ce qu’elle a joué. Zazie, ce n’est pas elle.
Mais elle a cette insolence déjà de départ. C’est très étonnant d’aller voir ça sur YouTube, d’aller voir cette interview-là.
Olivier Lolmède : Voilà, alors là, je lis un petit peu ce qu’a dit Raymond Queneau, évidemment, sur l’idée du métro.
Donc, c’est évidemment un prétexte puisque le livre, comme le film, vont être un enchaînement d’actions extravagantes, en grande partie hasardeuses, qui caractérisent la vie. On prévoit de prendre le métro, mais il y a grève. Et alors, se passe évidemment plein d’autres choses qui n’ont absolument rien à voir.
Mais le film a vraiment une cohérence puisqu’on casse tout. On casse même des décors, aussi. Donc, exactement comme dans le cinéma burlesque, on a un décor et puis on le massacre.
Et ça aussi, c’est très...
Jean-Hugues Larché : Même chez Buster Keaton, ce n’est pas aussi violent. Oui, il casse son décor. Une violence énorme.
C’est une espèce d’anarchie jubilatoire et aussi anti-police….
Monique Moulia : Oui, pardon, je t’en prie. Toujours sur le métro, c’est quand même un monde souterrain, l’interdit majeur… Elle n’y sera qu’endormie.
Et ça fait quand même penser à bien des thèmes mythiques, poétiques, fantastiques.
Olivier Lolmède : Perséphone.
Monique Moulia : Oui, mais peut-être qu’Albertine, l’épouse de Gabriel, est perséphone.
Oui, je voulais justement souligner, c’est à propos du métro, la supériorité du film sur le livre.
La scène dans laquelle Zazie découvre le métro fermé. La voici dans le livre. Zazie met quelque temps à s’apercevoir que non loin d’elle, une œuvre de ferronnerie baroque plantée sur le trottoir se complétait de l’inscription métro.
Oubliant aussitôt le spectacle de la rue, Zazie s’approcha de la bouche, la sienne sèche d’émotion. Contournant à petits pas une balustrade protectrice, elle découvrit enfin l’entrée. Mais la grille était tirée.
Une ardoise pendante portait à la craie une inscription que Zazie déchiffra sans peine. La grève continuait. Une odeur de poussière férugineuse et déshydratée montait lentement de l’abîme interdit.
Navrée, Zazie se mit à pleurer. Est-ce que vous vous souvenez de la façon dont Louis Malle filme cette même scène ?
Jean-Hugues Larché : Pas vraiment. Non, non, pas vraiment.
Mais c’est vrai qu’en fait, là, quand tu lis cet extrait, moi j’ai l’impression quand même qu’en fait, Louis Malle, en fait, il sort complètement, même s’il reprend des scènes, il sort complètement de l’aspect littéraire. On n’est plus du tout dans l’aspect littéraire dans ce film. On rentre dans autre chose.
Et justement, alors, les romans de Sagan, en fait, ils ont été très scandaleux à l’époque. Bardot, elle est aussi très scandaleuse à l’époque avec ses jupes et ses danses. Et là, il me semble que Zazie, qui vient après ces deux célébrités, qui n’est qu’une personnage de fiction, en fait, dans le cas de Louis Malle, est beaucoup plus scandaleuse dans ses dires et ses invectives, elle attaque plus frontalement la constante bourgeoise qui est taraudée par les insolences d’une enfant de 10 ans qui ne cesse de traiter de con tous ceux qui l’entourent. Et pendant tout le film.
Monique Moulia : Je peux faire une incidence ?
- Bien sûr.
- Justement pour illustrer ce que j’ai dit, parce que j’ ai regardé hier soir, la séquence... Oui, je voulais regarder la séquence de la découverte du métro fermé par la grève. Chez Louis Malle, la scène, elle est filmée de l’intérieur de la station de métro. J’ai vu que c’était le pavillon à la Bastille qui aujourd’hui a été détruit. Alors, c’est filmé de l’intérieur de la station du métro, des escaliers probablement du métro. Donc, la caméra filme en contre-plongée. D’assez loin d’ailleurs.
Et Zazie est debout derrière les grilles, qu’elle secoue frénétiquement. Et on a l’impression que la caméra est tapie dans l’ombre. Et comme une sorte de regard inquiétant d’une transcendance, d’une divinité ou de quelque chose d’inquiétant.
Jean-Hugues Larché : Peut-être un peu beaucoup.
Monique Moulia : Vous regarderez à nouveau. Et ensuite, la caméra fait un panoramique de la droite vers la gauche.
Et la caméra reprend Zazie qui est allée secouer une porte latérale du métro. Et il y a toujours cet effet de contre-jour. La caméra dans l’obscurité opaque.
Et Zazie, elle est dans la lumière, mais on ne voit pas ses traits. Elle n’est qu’une silhouette. Et il y a quelque chose de très troublant dans cette manière de filmer, depuis l’ombre, l’accès interdit de cette fillette à un monde dans lequel elle veut pénétrer par effraction.
Jean-Hugues Larché : Quelque chose de l’anonymat de Paris aussi. C’est-à-dire de cette ville qui est complètement immense et dont elle ne fera jamais tour. Quelque chose comme ça.
Monique Moulia : Le secret d’une ville, son secret à elle, qui n’est pas encore advenu, et le secret du monde adulte. Moi, c’était simplement pour dire qu’elle a, pour une fois, supériorité de la manière de filmer sur le texte. Avec l’idée du métro.
Jean-Hugues Larché : Moi, je pense qu’elle est à peu près partout. C’est-à-dire que là, elle est un peu plus emblématique, parce qu’effectivement plus mystérieuse. Mais même dans les déambulations, ça marche complètement.
Le rythme est parfaitement tenu pendant une heure et demie. Il n’y a pas un moment où tu te dis, qu’est-ce que je fais dans ce film ?
Olivier Lolmède : Le film est sorti un an après le roman.
Jean-Hugues Larché : C’est très tôt.
Olivier Lolmède : Oui, c’est très rapide. Raymond Conneau était très satisfait de l’adaptation. Il fait partie des rares qui ont défendu le film en disant qu’ils trouvaient que c’était un équivalent formidable à son livre.
C’est ça aussi le paradoxe. C’est l’un des rares à avoir trouvé son compte. Et c’est vrai que le film aurait pu se nicher complètement dans la Nouvelle Vague, puisque le filmage de Paris, les faux raccords, les improvisations... Mais non, le mariage ne s’est pas bien fait.
Et le film a été, encore une fois, un insuccès critique et public. Un désaveu complet pour Louis Malle, qui a rebondi très vite après ce film, qui est parti dans d’autres aventures.
Jean-Hugues Larché : Il y avait 449 plans pour monter. Le montage a été fait par Knut Pelletier, qui a été obligé d’assimiler ce faux raccord, en tant qu’exercice de style. La script, dit Louis Malle, au début du tournage, était affolée. À la fin, elle m’encourageait à faire des faux raccords.
Quand je pense que j’ai appris le cinéma avec la représentation rationnelle de la réalité, dit-il.
Ce film a libéré, je pense, certainement, au niveau de la forme, comme il fait du bien quand on le voit, comme à la fois une distraction peut-être, mais c’est tellement créatif qu’on est au-delà de ça. On passe par où maintenant ?
6. Sur la poésie du film
Monique Moulia : J’avais des questions aussi sur la poésie du film.
Est-ce que vous auriez des choses à dire sur cette espèce d’hommage au surréalisme ? Les lieux ?
Jean-Hugues Larché : Je ne suis pas sûr que ce soit qu’un hommage au surréalisme. Je pense que c’est un kaléidoscope qui emprunte autant au cinéma américain qu’à d’autres….
Olivier Lolmède : J’ai trouvé que ça empruntait aussi au burlesque, à la bande dessinée, au cartoon. C’est un équivalent formidable au surréalisme, avec ces jeux de cadavres exquis, de coqs- à- l’âne. Je trouve que c’est un des rares films surréalistes pour le coup réussi.
Quand on pense au surréalisme au cinéma, on se demande à quoi on pense. Je pense à Un chien andalou de Buñuel, à Vigo à la limite, avec Zéro de Conduite par exemple. Surréalisme au cinéma, on a vite fait le tour.
Et là pour le coup, c’est un équivalent fantastique.
Jean-Hugues Larché : Il n’y a pas d’aspect comique dans le surréalisme.
Olivier Lolmède : Ou à l’Oulipo bien sûr.
On a vraiment ça. Et c’est sûr qu’avec ce côté casse, on casse tout, on massacre la nourriture, on massacre les décors, on massacre la bourgeoisie aussi. Il ne faut pas oublier que Louis Malle a été un des grands pourfendeurs des valeurs bourgeoises.
Lui-même qui venait de la bourgeoisie. C’est ce que je trouve très intéressant.
Jean-Hugues Larché : Ce n’est pas parce que ce n’est pas un discours sérieux que ça ne pourfende pas.
C’est ça que je veux bien dire. Il faudrait que ce soit sérieux, que ce soit surréaliste, que ce soit politique. Il y a d’autres films politiques.
Mais ce film-là, il est peut-être encore plus politique que les autres films. Parce qu’il y a une forme qui est parfaitement réussie. Et on passe un petit extrait de plus, si tu veux bien, Boris.


7. Tu vois, il est question de sexualité dans ce dialogue tout le temps
Monique Moulia : Tu vois, il est question de sexualité dans ce dialogue tout le temps. Et le personnage du taximan est en train de dévaler les escaliers de la Tour Eiffel, poursuivi par Zazie qui le harcèle, le bombarde de questions.
Et lui, épouvanté par la mise à nu des questions sexuelles, les récuse, accuse la fillette de manquer de décence. C’est un film féministe. Il fuit en faisant des embardés dans sa voiture, je me rappelle. Il est très gêné par le sujet.

Et la Tour Eiffel, quelle fonction dans ce film ?

Alors, est-ce que vous pourriez me dire ce que c’est que la Tour Eiffel dans ce film ? Quelle est sa fonction ? Parce que la séquence de la tour Eiffel, à mon souvenir, elle est vraiment en plein centre du film. Il y a des jeux acrobatiques de Noiret qui est toujours sur le point de tomber parce que ses lunettes ont été... Qu’est-ce que c’est ça, la tour Eiffel ?
Olivier Lolmède : Moi, j’ai une hypothèse.
Quand je pense à la tour Eiffel, je pense forcément à Zone d’Apollinaire…, j’ai trouvé que c’était un hommage à la modernité aussi, à Paris.
Là-dessus, le film, je trouve, c’est un film d’une générosité. C’est un film dans lequel il y a un côté insatiable, c’est un côté tourbillonnant. J’ai pensé à Fellini aussi.
J’ai pensé à Fellini parce que c’est très généreux. Ça part dans tous les sens, dans plein de directions. Et alors, justement, j’étais un peu étonné par le bonus que m’a incité à voir, d’ailleurs, Jean-Hugues.
Je la remercie. Et les techniciens du film, les collaborateurs, étaient eux-mêmes assez critiques par rapport au film. Eux-mêmes.
C’est-à-dire qu’ils disaient qu’il y avait tellement d’inventions dans le film, tellement d’inventions, que ça finissait par s’annuler. C’est-à-dire que les inventions finissaient, en quelque sorte, par épuiser un petit peu le film. Et moi, je ne suis pas tellement d’accord avec ça.
Parce que, justement, je trouve qu’il y a énormément d’inventions, mais à aucun moment, ces inventions s’annulent….
Alors, pour revenir à la Tour Eiffel, la Tour Eiffel, c’est l’emblème de Paris et de la modernité, une sorte de modernité.
Donc, c’est un film iconoclaste. On est dans les années 60. Donc, d’un côté, on a Hollywood avec tout son classicisme. On a la Nouvelle Vague qui arrive sans faire de bruit, qui est en train de faire certaines ruptures, justement, par rapport aux règles du cinéma classique. Alors là, ce film, par rapport à tout ça, c’est carrément... c’est carrément... C’est le film de la destruction, c’est le film...
Jean-Hugues Larché : C’est à la fois une bulle d’air et à la fois...
Olivier Lolmède : Ça va beaucoup plus loin que La Nouvelle Vague, justement. Ça dépasse...
Jean-Hugues Larché : Moi, je pense que c’est le meilleur film de cette époque, mais... A priori, il n’y a pas beaucoup de trucs... C’est très rare de le dire, mais personne ne le dit. Mais pourquoi ? C’est intéressant. Alors, juste ça.
C’est un film anarchiste. Ça, ça me paraît tout à fait évident. Mais c’est un film anarchiste sans revendications.
Et pour mieux dire, c’est peut-être un film aussi proto-punk. C’est-à-dire que tout y est gratuitement parodié. Il n’y a pas d’intention derrière.
Tourisme, Tour Eiffel, Panthéon, amour, sexualité, travail, foule imbécile. Et on pense aussi à quelqu’un qui va venir après, c’est-à-dire Jean-Pierre Mocky. Il y a quelque chose que Jean-Pierre Mocky, après, dans ses films, avec, je pense, beaucoup moins de réussite pour la plupart du temps, va venir dans cette espèce de... de bordel... de bordel des acteurs dans ses films.
Quelque chose de Mocky, moi, je trouve. Voilà. Un autre extrait :
Jean-Hugues Larché : Donc voilà, c’est Catherine Demongeot et ses parents qui parlent avec distance. J’aurais dû présenter avant, en fait, mais je l’explique maintenant. Ils présentent un peu comment ils ont ressenti ce tournage et on entend la grande lucidité de cette jeune fille qui vient juste d’avoir 10 ans et qui est très distante, comme je l’ai dit avant, à la fois de son rôle, à la fois de tout ça.
Donc il y a une espèce de magie d’avoir trouvé cette actrice. Louis Malle a eu cette chance de trouver cette actrice incroyable avec ses parents aussi compréhensifs de bien savoir ce qu’est le cinéma, à quelle distance on peut prendre.
Alors on va revenir aussi sur Louis Malle et La Nouvelle Vague.
Olivier, s’il te plaît.
8. Louis Malle et la Nouvelle Vague
Olivier Lolmède : Oui, alors je pense que c’est important de situer un petit peu Louis Malle dans son époque. Donc La Nouvelle Vague, vous le savez bien, c’est cet ensemble de cinéastes issus de la critique de cinéma qui vont évidemment avoir une oeuvre immense.
Romer, Rivette, Chabrol, Truffaut, entre autres. Mais qui vont être un petit peu, entre guillemets, des dictateurs qui vont fixer des règles. Et Louis Malle ne va pas rentrer dans ces... Il n’a pas le costume, si vous voulez, pour rentrer un peu dans ces règles.
Donc La Nouvelle Vague va fixer deux règles importantes que vous connaissez sans doute. C’est la qualité France, qui rejette la qualité France. La qualité France, c’est quoi ? C’est les oeuvres adaptées de grands romans et adaptées un petit peu ligne à ligne, de manière un petit peu académique.
Donc ça, ils rejettent. Alors pourtant, quand on voit Zazie dans le métro, s’il y a bien un film qui n’est pas académique, c’est bien Zazie dans le métro. Et deuxième idée, ils défendent ce qu’on appelle la politique des auteurs.
C’est-à-dire, ils défendent des gens comme Bresson, Max Ophuls, Renoir. C’est un des auteurs qu’on reconnaît, qui ont un style aisément reconnaissable. Donc Louis Malle, selon eux, ne rentre pas dans ce critère.
C’est-à-dire que Louis Malle, c’est justement un éclectique. C’est un caméléon. C’est quelqu’un qui change de style.
Donc il va être, évidemment, un petit peu rejeté par la Nouvelle Vague parce qu’il fait, ce que j’ai dit tout à l’heure, il fait un film contre le précédent. Alors, Louis Malle aussi, il y a un débat là-dessus. Louis Malle apolitique.
Alors là-dessus, la Nouvelle Vague, c’est très particulier. Donc, qui fait de la politique dans la Nouvelle Vague qui n’en fait pas ? Vous savez bien que Romer était plutôt réputé pour être de droite. Truffaut, c’est plutôt le cinéaste apolitique.
Rivette était de gauche, mais ça n’apparaît pas dans ses films. Il n’y a pas vraiment de préoccupation politique dans les films de Rivette. Quant à Godard, vous savez bien, il était quand même, évidemment, plutôt de gauche.
Plutôt de gauche, surtout dans les années 70. Plutôt de gauche, voilà. Mais en même temps, évidemment, c’est plein de paradoxes.
Olivier Lolmède : Puisqu’on ne va pas remuer des dossiers, mais on sait que Chabrol, par exemple, et Truffaut avaient des amitiés un petit peu louches avec Rebatet… . Donc, on peut quand même... Mais Louis Malle a été en tout cas rejeté, notamment Lacombe-Lucien. Il va y avoir un grand débat, notamment dans les Cahiers du cinéma, en disant que Lacombe-Lucien est un film carrément nauséabond parce que c’est un film qui met en scène un personnage...
Jean-Hugues Larché : C’est le manque de distance.
Olivier Lolmède : Le collabo… mais il y a un manque de distance entre le sujet et le cinéaste. Donc, la rencontre avec la Nouvelle Vague ne va pas se faire, alors que, par exemple, L’Ascenseur pour l’échafaud est un film vraiment, je trouve, très marqué en tout cas par l’esprit de la Nouvelle Vague. Il y a le filmage de Paris, il y a l’improvisation de M ? mais ça ne fonctionne pas.
Alors, c’est sûr, est-ce que Louis Malle va en avoir un ressentiment ou une amertume ? C’est probable, c’est probable. Je pense que c’est toujours mieux d’appartenir à une bande, c’est sûr. Donc, il va être obligé de fonctionner un petit peu en marginal, en rebelle, comme tu l’as dit, Monique, et peut-être aussi que ça va faire la force de son oeuvre.
C’est-à-dire que, justement, cette espèce de rejet qu’on lui inflige... En plus, il n’a jamais été critique de cinéma, c’est quelqu’un de très doux, de très calme. Quand on lui montre son avis sur un film, c’est toujours extrêmement positif, toujours très poli. Il ne dit jamais de mal, il dit toujours... Ou alors, quand il n’aime pas un film, il dit « je ne l’ai pas vu ». Voilà, mais c’est quelqu’un de très poli, de très aimable.
Jean-Hugues Larché : Il n’est pas dans la passion des autres, quoi. Ils sont beaucoup plus passionnés.
Olivier Lolmède : Ça agace beaucoup, ça agace beaucoup.
Donc, il passe pour quelqu’un d’un peu lisse, d’un petit peu trop gentil. Et pourtant, ses films ne sont pas gentils. Il y a quand même des films de lui qui sont l’inverse de films lisses.
En tout cas, c’est comme ça, ce n’est pas très grave. Et c’est peut-être mieux pour lui, finalement. Ça va lui permettre de faire des films de plus en plus forts, de plus en plus étranges, de plus en plus personnels en vieillissant.
C’est quelqu’un qui va vraiment se bonifier avec l’âge. J’ai revu aussi, par exemple, un film récemment comme « Atlantic City », qui est un film vraiment magnifique, avec Lancaster, Susan Sarandon. Donc, cette rencontre ne va pas se faire.
Et c’est peut-être tant mieux pour lui aussi.
Louis Malle documentariste
Monique Moulia : Oui, j’avais une question sur Louis Malle documentariste, parce qu’on n’a pas encore évoqué cette dimension de son cinéma. Mais il me semble, tu le diras mieux que moi, que dans le cinéma de fiction de Louis Malle, il y a quelque chose de profondément documentaire aussi, y compris dans « Zazie ». Bon, dis-nous d’abord pour le cinéma documentaire.
Olivier Lolmède : Alors, ce que je trouve extraordinaire chez Louis Malle, c’est qu’il a... C’est un grand documentariste, c’est très méconnu. Alors, c’est un petit peu dommage. Il faudrait carrément faire, je pense, une rétrospective sur Louis Malle documentariste.
Jean-Hugues Larché : A Saint Cyr Lapopie.
Olivier Lolmède : Pourquoi pas, ou à Cahors. Dans le lot, en tout cas, il a fait un film sur l’Inde, qui s’appelle « Calculta ». Il a fait « Humain, trop humain », dans lequel il filme les usines Peugeot.
Il a fait « Place de la République », dans lequel il filme plutôt les classes moyennes françaises. Il a fait « À la poursuite du bonheur », dans lequel il filme les immigrés aux Etats-Unis. Puis, il a fait aussi « God’s Country », qui est un film sur la campagne de Ronald Reagan.
Donc, effectivement, ça c’est pour les films purement documentaires. J’en oublie. Et puis, même dans ses films de fiction, c’est vrai qu’il filme de manière très documentaire.
Enfin, il filme à la manière de documentariste.
Jean-Hugues Larché : Dans la vie privée, c’est troublant, quand même.
Olivier Lolmède : Dans la vie privée, c’est extraordinaire, parce que c’est un mois avant la mort de Marilyn Monroe, et le film n’est ni vraiment un documentaire, voilà comment il le dit, « c’est ni vraiment un documentaire, ni vraiment un biopic, ni vraiment une fiction. »
Ce serait un peu un mélange des trois. Et dans ses films, il a filmé vraiment un tableau de la société française, à savoir les ouvriers, les prostituées, les classes populaires, la bourgeoisie, les militaires, les marins, les truands, les religieux, bien sûr, parce que je vous rappelais qu’il a aussi, c’est très important, une dédication religieuse. Il a été élevé par les jésuites, d’où le film, d’ailleurs, Au revoir les enfants, les résistants, les collabos, les nazis, donc il a filmé vraiment un tableau très très complet de la société française, et ça aussi, c’est quelque chose d’assez prodigieux.
Et tout ça, c’est fait avec une très grande facilité. L’air de rien, un peu. L’air de rien, voilà.
Il jongle, il passe d’un genre à un autre, et même dans ses films, il mélange différents genres, et entre autres, évidemment, comme tu le suggérais, Monique, le documentaire. Alors le documentaire, oui, je voulais vous dire, pourquoi il fait du documentaire, parce qu’il a envie aussi - il a fait des films avec beaucoup de moyens - il a envie de revenir aussi à un cinéma très simple. Le documentaire, c’est quoi ? C’est, on prend une caméra, on va dans la rue, on a un assistant, et puis voilà, c’est tout.
Donc il a envie de revenir aussi à la simplicité. Le documentaire, c’est la simplicité du cinéma, c’est le cinéma dans toute sa simplicité. D’ailleurs, on voit un cinéaste comme Alain Cavalier, qui aujourd’hui, a tourné avec les plus grands, qui a tourné avec Dolan, et qui maintenant fait des films avec une petite caméra.
Et c’est ce que voulait aussi Louis Malle, c’est-à-dire parfois revenir au cinéma dans tout son dénuement, dans toute sa simplicité. Et il l’a fait très très bien, et c’est très méconnu, et c’est dommage.
Jean-Hugues Larché : Il ne faut pas oublier de dire, juste dans Zazie, à un moment donné, dans le taxi, au début du film, à propos de la nouvelle vague, elle dit, et c’est un peu - la fin de la phrase est un peu coupée – « ouais, la Nouvelle Vague, on l’emm... »
Olivier Lolmède : …C’est dit comme çà…
Jean-Hugues Larché : Non non, c’est pas ça, c’est la Nouvelle Vague, non j’ai réécouté hier, « la Nouvelle Vague, elle t’emm... »
Olivier Lolmède : J’ai oublié de dire qu’il avait une admiration aussi pour le groupe Medvekine, c’est les ouvriers de la région de Besançon et de Sochaux qui ont fait du cinéma. Donc, il a mis aussi, alors qu’on dit qu’il fait pas de politique, il a mis en valeur aussi ce groupe d’ouvriers.
Vous voyez, c’est quand même quelqu’un qui venait de la bourgeoisie aussi, qui a filmé les ouvriers, qui a mis en valeur, donc, ce groupe d’ouvriers qui réalisaient des films.
Monique Moulia : C’était Chris Marker qui leur avait donné les moyens matériels pour filmer.
Olivier Lolmède : Exactement, le groupe de Medvekine. Donc, il était aussi là-dedans. Alors, quand on dit, par exemple, que Louis Malle n’est pas politique, je trouve qu’il était très largement politique, mais l’air de ne pas y toucher. Il ne fait pas des films politiques, mais il fait politiquement du cinéma pour reprendre toujours un truc de Godard.
Donc, voilà. En tout cas, c’est une œuvre qui doit être complètement revisitée, c’est sûr.
Monique Moulia : J’ai trouvé quelque chose qui peut peut-être venir se greffer sur ce que tu dis.
Il s’agit du documentaire « Place de la République » de 1974. Je n’ai pas vu. Il dit qu’ils ont planté leur caméra Place de la République, donc à Paris.
Et puis, ils ont attendu que les passants leur demandent ce qu’ils faisaient là et engagent la conversation. Alors, voilà ce qu’il dit. C’est du cinéma direct poussé à l’extrême.
Et en même temps, il s’en dégage une impression de romanesque. Comme si nous avions inventé ces passants rencontrés par hasard. Comme s’ils sortaient d’un livre de Céline ou de Queneau.
Donc, c’est là qu’on voit que se rejoignent et se superposent cinémas de fiction et de non-fiction. Puisque là, il fait référence à des personnages de Queneau qui lui semblent surgir sur la Place de la République devant sa caméra.
Monique Moulia : Alors, une autre remarque appelée par ce que tu as dit.
Tout ce que tu as évoqué sur toutes les classes sociales que Louis Malle, documentariste, a dépeinte à mise en scène. Elles y sont finalement dans Zazie. Tout ce que tu as dit.
Les militaires, les ecclésiastiques, les étrangers, la police bourgeoisie, l’armée du salut. Il y a vraiment, mais sous une forme en effet burlesque, échevelée, parodique, sous la forme d’un collage, une sorte en effet de grand kaleidoscope de la société française. Et puis, une dernière chose.
Il me semble aussi que, alors là, je me trompe sans doute, mais bon, tant pis, je le dis. Peut-être vient du documentariste qu’il a été, une figure de style cinématographique que j’ai vue trois fois dans ses films, mais je n’ai pas tout vu. C’est le travelling latéral qui lui permet de suivre un personnage qui déambule la nuit dans les rues de Paris.
C’est ce que fait Zazie. Enfin, à un moment donné, quand elle est seule et perdue vers la fin du film, avant le moment où elle s’effondre endormie sur le capot d’une voiture, il la suit depuis une voiture qui est dans la rue et elle marche et on voit défiler les cafés au néon.
Jean-Hugues Larché : Mais là, c’est presque documentaire.
Monique Moulia : Là, c’est documentaire.
Jean-Hugues Larché : Carrément.
Monique Moulia : Même chose dans L’Ascenseur pour l’échafaud. Lorsque le personnage joué par Jeanne Moreau part en quête de son amant qui ne répond plus, elle déambule sur les trottoirs de Paris et passe devant les cafés dans lesquels elle entre pour demander si on l’a vue. Et il y a aussi une figure de style semblable de l’errance et du mouvement erratique à la fois désespéré et étrange dans Le feu follet où le personnage joué par Maurice Ronet déambule dans la nuit avant le geste du suicide final. Et il le filme de la même manière.
Alors, je ne sais pas. Qu’est-ce que ça vaut comme impression ? Cette idée que le documentaire saisit comme ça de manière aléatoire la vie nocturne qui est capturée d’une manière totalement imprévue au fil de la déambulation de ses personnages. Zazie, Jeanne Moreau et puis Maurice Ronet.
Olivier Lolmède : Mais ça, c’est vraiment l’esprit Nouvelle Vague. Intégrer une parcelle de documentaires dans le cinéma de fiction. C’était la fameuse phrase de Godard.
« Tout grand film est un documentaire aussi sur un acteur. «
Et tout grand film est imprégné d’une part de documentaire et d’une part d’autobiographie aussi sûrement. Parce que je crois que chez Louis Malle il y a cette dimension très forte aussi autobiographique.
En tout cas, c’est un cinéaste qui était capable à la fois c’est ça qui est assez extraordinaire de diriger des milliers de figurants dans Viva Maria et puis de tourner avec des acteurs totalement inconnus. Je vous rappelle aussi qu’il a tourné avec des stars et des acteurs inconnus. Cette façon justement de mélanger un peu tout, de pratiquer un cinéma qui arrive à faire un petit peu de tout avec une très grande facilité.
L’air de ne pas y toucher, comme tu l’as dit, est très impressionnante.


Pour revenir sur le Feu Follet, peut-être qu’on ne va pas trop parler du Feu Follet.
Le Feu Follet, pour moi, est son chef-d’oeuvre.
C’est vraiment un film très très impressionnant.
Jean-Hugues Larché : Moi je trouve que c’est un film très noir.
Olivier Lolmède : Très noir, mais on sent qu’il a été travaillé à ce moment-là par des obsessions, par quelque chose de très... Encore un scandale, c’est Drieu La Rochelle, un auteur quand même sulfureux.
C’est un film qui parle du suicide. Il y a cette phrase terrible à un moment donné dite par Ronet, sur un ton un petit peu bressonien, comme ça il dit « Si tu es mon ami, aide-moi à mourir. » C’est terrible.
Un film qui est glaçant, qui est très dans l’œuvre de Louis Malle, un peu comme ça se dit dans Zazie dans Le Métro, une sorte de...
Jean-Hugues Larché : Un film très à part pour son temps.
Olivier Lolmède : Une sorte de joyau un peu noir, mais peut-être un des sommets de son œuvre.
Jean-Hugues Larché : Il y a Le Voleur aussi, qui est assez intéressant, sur ce kleptomane, au-delà de ça, de voleur, gentleman cambrioleur, joué par Belmondo, qui est assez exceptionnel, parce que c’est l’air de rien, comme ça il dévalise tous les bourgeois, tous les gens qu’il connaît, en sachant que, en fait, c’est sa jouissance.
Alors là aussi, est-ce qu’on pourrait voir une métaphore, si tu veux, du cinéaste avec les producteurs ? On peut toujours extrapoler. Et Jean-Claude Carrière dit que c’est sûrement le meilleur rôle de Belmondo. Dans ce film, en tout cas, on est en 1967, Belmondo, même s’il a déjà tourné avec De Broca, il ne fait pas trop son numéro, qu’il va faire cinq ans après, ça va être insupportable, quasiment, jusqu’à la L’Iitinéraire d’un enfant gâté.
Mais là, c’est un rôle vraiment complet, où tout est sur lui, avec pas beaucoup d’acteurs autour, d’ailleurs.
Monique Moulia : Oui, mais peut-être, oui, le cinéma comme un art du cambriolage. Oui, il s’agit de voler et de partir.
Et c’est un peu ce que tu dis pour Louis Malle, c’est-à-dire qu’il n’affecte pas d’une manière ostentatoire des pauses politiques ou autobiographiques. Il dit des choses, il les suggère et puis il se retire dans une sorte de distance élégante et on ne peut pas saisir les confessions. Pour juste compléter ce que tu as dit sur la dimension autobiographique du Feu Follet, don j’ai pris plusieurs phrases.
Il dit :
« Dans un sens, je cherchais à me cacher derrière Drieu La Rochelle, derrière Rigaud, - donc le suicidé qui sert de modèle au personnage du Feu Follet -. Derrière cette histoire qui n’était pas la mienne, mais en fait, elle l’était. Je me sentais très concerné.
Je venais aussi d’avoir 30 ans et c’est toujours un moment difficile. Je pensais comme Alain Leroy, que ma jeunesse était finie. J’étais Alain Leroy. »
Alain Leroy, donc le Feu Follet.
Jean-Hugues Larché : Et Rigaud, a quel âge il est plus jeune ?
Monique Moulia : Il a 29 ans. Ah oui, là c’est vraiment troublant.
Drieu, 30 ans, l’autre, 29, et lui, il a 30 ans, donc il fait le film au moment où les autres ont choisi de s’absenter. Donc, il y a aussi ça qui est émouvant chez Louis Malle, cette dimension de confidence, mais avec une pudeur et une réserve et une manière de transformer.
Olivier Lolmède : Et il se confie dans Voir les enfants.
C’est sa voix qu’on entend à la fin, vous vous rappelez le dernier plan du film ?
Monique Moulia : Non, moi je ne m’en rappelle pas.
Olivier Lolmède : Le dernier plan du film qui est quand même extraordinaire, donc il se confie et il dit :
« Des années ont passé, et je n’oublierai jamais, ce matin de novembre, où les enfants sont appelés un à un dans la cour, et où son copain qui s’appelle Bonnet, son vrai nom c’est Kippelstein, s’en va avec le prêtre qui choisit de partir aussi avec eux, et on apprend qu’ils sont morts dans le camp d’ Auschwitz. »
Alors, c’est la voix de Louis Malle qu’on entend à la fin, vous savez peut-être, donc anecdote, le dernier plan du film, lui a été soufflé par Renato Berta : c’est un plan, donc on voit juste une porte ouverte, et puis cette porte, évidemment, on l’a suggérée, après le départ des enfants vers les trains de la mort.
Alors à revoir aussi, dans ce film, il y a à mon avis, une scène extraordinaire, c’est une scène dans un restaurant, où un vieux monsieur, juif, qui a envie de manger, dans un restaurant, se fait en fait sauver par des Allemands. Les Allemands ont envie de faire la fête, de s’amuser, ils disent mais foutez-moi le camp, et la Gestapo est là, et donc veut dénoncer...
Jean-Hugues Larché : Oui, enfin, pas la Gestapo, les Français.
Olivier Lolmède : Oui, les Français, la Gestapo qui mange dans son coin, les Français, la milice française est prête à dénoncer ce monsieur qui mange tranquillement, et là, les nazis, à la surprise générale, disent, « mais allez, foutez-moi le camp, on a envie de manger tranquilles. »
Jean-Hugues Larché : Les zélés de la police qui font un peu un scandale...
Olivier Lolmède : Pendant ce temps, il y a la maman du héros, le héros c’est Louis Malle, qui mange avec Bonnet, son meilleur ami juif, qui va être, quelques jours plus tard, capturé et déporté. Et donc, il montre toute la complexité de l’époque, toute l’ambiguïté de l’époque, à travers une scène anecdotique dans un restaurant, mais qui est magnifiquement filmée, très forte, très émouvante, Louis Malle, c’est ça aussi.
Jean-Hugues Larché : Très accusatrice de la collaboration française.
Olivier Lolmède : Et puis montrer toute l’ambiguïté, toute l’étrangeté d’une époque complètement bizarre, et terrible. Un film à revoir, en tout cas, avec notamment François Négret.
Jean-Hugues Larché : Ah oui, François Négret, qui joue dans Le bruit et la fureur.
Olivier Lolmède : Qui joue le rôle de cuisinier, qui va dénoncer.
Jean-Hugues Larché : Et après, il y a cet autre film, qui vient juste après, c’est Milou en mai, avec cette mise à distance de 68, c’est-à-dire que les événements de 68 se font dans une demeure un peu extraordinaire bourgeoise, avec Piccoli, avec Dominique Blanc, - célèbre pour une certaine scène - avec d’autres acteurs. Et c’est une mise à distance très originale de 68, c’est-à-dire que 68 n’est vécu que par l’intermédiaire de la radio.
Et donc, là aussi, ça pose un peu question. C’est toujours cette mise à distance que fait Louis Malle. N’importe qui aurait mis sûrement des images d’archives pour ajouter.
Et là, pas du tout. Il y a une espèce de bulle qui se passe pendant 68. C’est assez troublant.
Olivier Lolmède : J’aime beaucoup ce film. C’est un film à revoir aussi. C’est un film un peu renoirien.
C’est-à-dire que c’est un film choral, avec plein de personnages.
c On pense à la Règle du jeu,
Olivier Lolmède : …avec des acteurs : Bruno Carrette, malheureusement, qui n’a fait pratiquement qu’un seul film, celui-là, Dominique Blanc, formidable aussi. Piccoli, en liberté, qui fait un grand numéro. Donc c’est un film vraiment formidable.
Une comédie un peu loufoque, qui montre aussi l’esprit un petit peu loufoque, comique de Louis Malle, malheureusement un peu sous-exploité.
Olivier Lolmède : Et puis il y a cette actrice, Paulette Dubost, qui joue la morte. La mort est omniprésente dans le film, parce que le temps que les enfants reviennent de Bordeaux, d’ailleurs, en l’occurrence, ils disent, cette femme est exposée à toutes ces... Ça dure au moins une bonne heure - elle est exposée avant d’être enterrée -. je ne me rappelle plus comment, d’ailleurs. Mais c’est un drôle de film, c’est-à-dire qu’il y a aussi cette impression que quelque chose est mort du passé, alors que 68 arrive, cette Paulette Dubost qui joue aussi dans la Règle du jeu, évidemment.
Dans les cuisines de la Règle du jeu, si je ne me trompe pas, mais je crois que je ne me trompe pas. Voilà, donc c’est un drôle de film que j’ai vu récemment, que je voulais pas voir, parce que je trouvais l’affiche... Piccoli, rigolard dans l’eau, - je comprenais pas qu’en fait il était en train de pêcher des écrevisses.
Et donc ça m’a beaucoup fait rigoler. Et il pêchait des écrevisses pendant que les événements de mai 68 se passaient. Et donc il y a beaucoup aussi de mise à distance, d’ironie... Voilà, c’est un film assez complexe.
Olivier Lolmède : C’est qu’on est vraiment sur des a priori, les films de Louis Malle ont souvent été écornés par la critique, alors du coup, nous aussi, des fois, on est peut-être un peu influencés, mais il faut absolument maintenant qu’il est mort depuis quasiment 30 ans, il faut absolument maintenant revoir tout ça, pour se faire vraiment un avis, parce qu’on s’aperçoit que... On s’aperçoit que pratiquement tout est très très bien.
Monique Moulia : Oui, parce que dans tous les films, en vous entendant, et puis les trois ou quatre que j’ai revus, il y a une complexité contradictoire au sein de chaque film, qui fait que, sans cesse, il change de pied, et on est pris à revers par rapport à l’idée qu’on se faisait du personnage, de l’intrigue, de la manière de filmer, des positions esthétiques ou politiques de Louis Malle.
Olivier Lolmède : Moi, je conseille un film qui est très méconnu, qui s’appelle My Dinner with André, qui est un film magnifique.
Jean-Hugues Larché : C’est presque un documentaire.
Olivier Lolmède : C’est une conversation entre deux amis qui ne se sont pas vus depuis 30 ans, et tout y passe, l’amour, la mort, la sexualité, l’art, donc c’est une conversation. Ça dure 1h30, c’est un film magnifique, très autobiographique, dans lequel Louis Malle parle un peu de tout.
Écoutez, c’est un film très audacieux, un film de sa période américaine, puisqu’il a quand même eu aussi une période américaine. Donc My Dinner with André, c’est un film des années 90, que pratiquement personne n’a vu, mais qu’on peut trouver. Oui, que tu as vu, que tu aimes bien aussi ?
Monique Moulia : Oui, beaucoup.
Olivier Lolmède : Un film très étonnant, quand même, très surprenant. 1h30 de conversation, à table.
Monique Moulia : Et c’est du cinéma.
Olivier Lolmède : Et c’est beau, c’est drôle, c’est émouvant. Ça fait un peu penser à Eustache avec sa maman [cf. La maman et la putain (note pileface)], en fait. Mais c’est un film incroyable.
Il a aussi ce côté un petit peu expérimentateur de forme, cinéaste qui part un peu dans tous les sens.
Monique Moulia : C’est vrai que c’est un mot qu’on n’a pas encore employé, mais c’est vrai que c’est un expérimentateur. Lui-même, il dit que finalement, ce qui fait l’unité peut-être de son cinéma, c’est le voyage.
Alors, en prenant bien sûr le mot voyage à tous les sens possibles du terme, mais ce que vous dites m’y fait penser.
Vous voulez bien revenir à Zazie en faisant une ultime boucle.
Jean-Hugues Larché : Juste ça. J’ai un de mes amis qui dit, en fait, qui a dit ça. « Louis Malle est un cinéaste de film, mais n’a pas d’oeuvre. »
Alors là, on vient de prouver, je crois, enfin, en tout cas, on vient d’approcher ça, qu’en fait, il y avait une oeuvre. Alors, est-ce qu’il faut qu’une oeuvre soit cohérente ? C’est pas sûr du tout. Mais en tout cas, cet éclectisme-là, on voit bien les points d’acmé de plein de films qui viennent nous surprendre.
10. Quel est votre film préféré de Louis Malle ?
J’ai une question qui m’est posée par quelqu’un là, qui me dit, quel est le film préféré de Louis Malle ? Quel est votre film préféré de Louis Malle ? Alors, Monique ?
Monique Moulia : …Le Feu Follet, absolument.
Olivier Lolmède : Ah oui. Alors, Le Feu Follet. Je suis souvent d’accord avec Monique, mais je vais quand même en citer d’autres.
Le Feu follet

avec Maurice Ronet

Bande annonce

Synopsis
Les dernières 48 heures d’un homme perdu. Alain quitte la maison de santé où il a suivi une cure de désintoxication. Lydia, sa maîtresse, une amie de sa femme Dorothy qui l’a quitté, veut l’aider. Alain se rend à Paris et commence à travers les bars et chez d’anciens amis une sorte de recherche de lui-même en remontant le passé. Au terme de ce pèlerinage, Alain va se préparer au grand départ. Sur la glace de sa cheminée il a inscrit une date et sur la table de chevet, le revolver est prêt.

Le Feu Follet, bien sûr, c’est un film sublime, je trouve vraiment un chef-d’œuvre. ...J’ai aussi beaucoup de tendresse pour Atlantic City. J’aime bien ce côté un petit peu cabossé des personnages, ce côté très mélancolique.
J’aime beaucoup Atlantic City. J’ai parlé aussi de My Dinner with André. Zazie, bien sûr.
Je suis obligé d’en citer 4 ou 5 ?.
Jean-Hugues Larché : T’es obligé. Vraiment obligé.
Olivier Lolmède : C’est pas si évident. Ça en fait 4 ou 5, déjà. Voilà. Et toi ?
Jean-Hugues Larché : Atlantic City, oui, parce que c’est aussi l’histoire d’un mythomane.
C’est un vieux monsieur de plus de 70 ans, qui fait croire que dans une autre ville, il a été avec la mafia. Tout ça, c’est complètement du bidon. Qui est amoureux de cette jeune femme incarnée par Suzanne Charandon, magnifique Suzanne Charandon.
Et puis, écoutez, de toute façon, moi je reste, et c’est un peu la dynamique de cette émission, moi je reste complètement subjugué par Zazie dans le métro.
Olivier LoImède : Il y a aussi Vania 42e Rue, il faut quand même voir, qui est une adaptation. Encore un défi, parce qu’on a toujours dit que Tchekhov était un auteur inadaptable.
C’est pas tellement vrai, puisque il y en a beaucoup qui ont quand même cherché à l’adapter. Avec un des premiers rôles... Mikhalkov, Woody Allen, et tant d’autres Julianne Moore...
Jean-Hugues Larché : Avec un des premiers rôles de Julianne Moore, c’est ça.
Olivier LoImède : C’est tellement extraordinaire.
Donc, c’est un très très beau film. Et c’est son dernier film. Ça fait un film testamentaire aussi.
Jean-Hugues Larché : Et puis Le Voleur, en fait, pour ce côté comme ça, très cadré, très carré. Il y a de quoi faire. On va peut-être passer le dernier extrait de cette émission :
« Elle est pourtant bonne fille, Zazie, mais ce sont les autres. Vous comprenez l’oncle Gabriel, par exemple. Enfin, vous verrez.
C’est notre prochain spectacle avec Annie Fratellini, Carla Marié, Vittorio Caprioli, Philippe Noiret, Antoine Roblot, Yvonne Clèche, Hubert Deschamps, Jacques Dufilo, et Catherine Demongeot.
[Zazie] : ...À leur âge, je leur ferai lécher le parquet. Je leur ferai manger l’éponge du tableau noir. Je leur enfonceai des compas dans le derrière. Je leur botterai les fesses.

Oui, donc, Cinématographe 6, Louis Malle - Zazie dans le métro avec Monique Moulien, Olivier Lolmède, Jean-Hugues Larcher, se termine, merci pour votre écoute.
Et la prochaine séance sera si tout va bien, si nous nous mettons d’accord, sera consacrée aux Lumières de la ville de Charlie Chaplin. Donc là, il va falloir travailler un peu plus encore.
Merci, merci Boris. Quel défi !
La version audio originale intégrale
[1] une des plus célèbres écoles parisiennes de cinéma. La Fémis (anciennement l’Idhec) – note pileface
Cinématographe 6 ! Louis Malle, Zazie dans le métro
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