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Au bonheur des livres avec Philippe Labro : Mon Amérique à moi

Hommage

D 9 juin 2025     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Au bonheur des livres » - Entretien avec Claire Chazal

En octobre 2024, six mois avant son décès le 4 juin 2025, à 88 ans, Philippe Labro était l’invité de Claire Chazal à l’occasion d’une émission spéciale d’"Au bonheur des livres".
Il y apparaissait, en rien diminué par la maladie que nous ne soupçonnions pas, tant physiquement qu’intellectuellement, la vie jaillissait de son corps.
Cette vie, apparemment encore si présente, suivie de l’annonce de son décès quelques mois après m’a fortement interpellé. Oui, la vie c’est aussi la mort. Rappel brutal de notre sort tragique et je ne m’y habitue pas. Décès des suites d’un cancer a précisé son entourage.

Invité de l’émission « Au bonheur des livres », en tant qu’éminent spécialiste des Etats-Unis, pour livrer son analyse sur le scrutin américain, à quelques jours de l’opposition entre Donald Trump et Kamala Harris dans les urnes... . Jamais l’élection présidentielle aux États-Unis n’avaient alors semblé aussi incertaine : bien malin celui qui pouvait annoncer sans risque qui de Kamala Harris ou Donald Trump succéderait alors à Joe Biden. Journaliste, cinéaste émérite et plus que jamais écrivain, il publiait l’automne dernier « Deux gimlets sur la 5e avenue » (Ed. Gallimard), un court roman, léger et nostalgique, qui est aussi une sorte de bilan stylisé de ses relations avec les États-Unis. Lui qui a écrit pour Johnny Hallyday la chanson « Mon Amérique à moi » nous faisait alors profiter de sa formidable expérience et de son regard toujours affûté sur le monde contemporain et les mythes américains qu’il a tant aimé mettre en mots. Un rendez-vous exceptionnel à revoir.

J’ai découvert Philippe Labro écrivain, avec deux romans de jeunesse dans le cadre américain : et vous les recommande :
L’étudiant étranger (Poche, 1988)
Un été dans l’Ouest (Poche, 1990)

Son Amérique, je l’ai aussi aimée, quand le « rêve américain » fascinait encore. Ce n’est plus du tout le cas.

VOIR AUSSI
Un bref échange de Jean-Luc Godard avec Philippe Labro

Sur la dépression et l’expérience de mort approchée

Deux expériences vécues par Philippe Labro, objet de deux livres personnels
- La Traversée
- Tomber sept fois, se relever huit_
et abordées dans cet entretien sur KTO :


«  Il faut savoir accueillir la douleur,
tu apprendras d’elle.
 »


«  Les amis, cest comme les fiacres,
on en trouve pas beaucoup quand il pleut.
 »


«  Au plus profond de la maladie, on ne pense pas,
on subit.
 »

La Traversée
Broché - 1996
Poche – février 1998
de Philippe Labro (Auteur)
le livre Folio sur amazon.fr

" La maladie qui m’a conduit à la réanimation m’a emmené plus loin que la réa, bien au-delà du Cap Horn, dans ce qu’il convient d’appeler une expérience de mort approchée. Au cours de cette traversée, j’ai vu et entendu toutes sortes de choses. Des monstres, des anges, des paysages et des visages, du vide et du trop-plein, de la compassion, de l’horreur et de l’amour. Aux prises avec un bouleversement constant du temps et de la durée ; quand les jours et les nuits n’avaient plus aucun sens, aucune construction ; lorsque je perdais tout repère : lorsque deux Moi-même s’affrontaient en un dialogue permanent, quand l’un de ces deux Moi disait : - Tu vas mourir, laisse aller, c’est foutu, tandis que l’autre Moi répliquait : -Non, bats-toi, il faut vivre. "

*

Tomber sept fois, se relever huit Broché – septembre 2003
de Philippe Labro (Auteur)
le livre Folio sur amazon.fr

« C’est arrivé en douce, subrepticement, sournoisement, sans prévenir, une vraie saloperie, une lente et insidieuse pénétration. Je suis l’esclave d’une chose indéfinissable qui est en train de me détruire et je lui obéis sans aucune résistance... »

Dos à dos de Philippe Labro avec Catherine Ceylac (2009)

Catherine Ceylac interroge Philippe Labro lors de la fameuse séquence du "Dos à dos" : son père, sa famille, la mort, la légalité, la dépression, la vanité, le cinéma, ses opinions, l’Ouest américain
Première question : « quelle est la première personne que vous aimeriez rencontrer dans l’au-delà ?

Dans le sanctuaire américain de Philippe Labro

Ces derniers mois, il avait accepté de tourner un documentaire sur sa vie. Le réalisateur nous raconte.

Par Laurent Galinon
Le Point, Publié le 06/06/2025

Ça a commencé comme ça. Par un geste emprunté à des générations d’acteurs : la paume de la main glissant sur ses cheveux de soie blanche. Devant le miroir sur pied, Philippe Labro soigne sa coiffure avant notre interview. Ma rétine capte l’image pour l’éternité. « Labro, la classe », dit-on dans le milieu. Je suis sous le charme. À elle seule, son attitude convoque une époque que je n’ai connue qu’à travers les films de Sautet.

Nous avons un demi-siècle d’écart. À 86 ans, il reçoit dans son bureau, au 14 avenue Paul-Doumer, comme aux grandes heures où il dirigeait RTL. Son agenda est celui d’un ministre. Déjeuners, émissions télé, conférences, concerts, le jour ; écriture, la nuit.
Anne, sa collaboratrice dévouée depuis trente ans, est parvenue à trouver un créneau pour le tournage de mon dernier documentaire : « mercredi 28 juin – 9 h 30 : interview Delon/Melville ». Melville, le mentor de Labro. Le cinéaste au Stetson est mort dans ses bras, au restaurant, un soir de l’été 1973. Une scène de film noir, comme il en consomme treize à la douzaine. Hollywoodiens, de préférence.

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L’Amérique tapisse son bureau. On y entre comme en religion. En silence, à pas feutrés, de peur de bousculer l’ordre établi : livres, vinyles et carnets Moleskine empilés, rangés, classés. Il sourit lorsqu’on l’interroge sur sa collection de crayons à papier. Des centaines. « Tous rapportés des quatre coins du monde. »

Une ambiance « melvillenne »

Le chef opérateur installe sa caméra, le nez en l’air. Comment lui en vouloir ? Sur les murs s’affiche en photos le meilleur de l’Amérique, fifties, sixties, seventies, couleur et noir et blanc. Hemingway, Sinatra, Kennedy… Ils retiennent le temps qui file. Le 14 avenue Paul-Doumer a tout du lieu de culte. Un sanctuaire du mythe américain. Philippe Labro va m’en transmettre le goût sans même s’en apercevoir. Par capillarité, en distillant souvenirs, références et citations. Dans sa bouche, Chandler est encore un écrivain de génie et pas un personnage de Friends. Je savoure.
On baisse les stores métalliques pour créer une ambiance plus « melvillienne ». Cela l’amuse. Ne manque que le jazz. La caméra tourne. Silence, Labro raconte ! Avec faconde. L’œil est vif ; la main, précise. La voix ? Un velours. Les phrases sont déliées par les silences, ceux du temps qui l’éloigne de ses souvenirs. Toute une époque qui revit dans l’opale de ses yeux. Au casting : Belmondo, Johnny, Gainsbourg, Birkin, Lazareff, Montand, Trintignant, pour lesquels il a écrit chansons, films et articles.

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Ses portraits tutoient ceux de Jean Cau. Certaines scènes de Sans mobile apparent sont américaines. À la fin de l’entretien, il cite Apollinaire et fredonne Kris Kristofferson. Classe… et éclectique, Labro ! Alors que je m’apprête à le remercier, il s’approche de la fenêtre et me désigne un immeuble sur le trottoir d’en face : « C’est ici que, dans Le Cercle rouge, Delon et Volonté ont rendez-vous. » Mazette ! L’une de mes scènes préférées de cinéma a été tournée en face de son bureau. Voilà pourquoi la plus belle mélodie de la bande originale du film, signée Éric Demarsan, a pour titre « Avenue Paul Doumer » !

Qui pour raconter Philippe Labro ?

Dans les jours qui suivent, une amie très chère m’offre son dernier livre, J’irais nager dans plus de rivières, mémoires dissimulées dans la pudeur des réminiscences et des citations. Ce sera mon sésame pour entrer dans la « mythologie Labro ». Sa curiosité, sa nostalgie, sa dépression, Churchill, Chopin et Dylan… J’annote les 331 pages dans la touffeur de l’été. Labro réussit l’exploit de me détourner du Tour de France. Je ne le sais pas encore, mais les prochains mois vont lui être consacrés. La jeune femme qui partage ma vie prend peur : « Ça va être ta nouvelle obsession ? »
Je rentre à Paris. À la terrasse du Rouquet, Éric Neuhoff me conseille le premier roman de Labro sur la guerre d’Algérie, Des feux mal éteints, 1966. Son regard s’allume : « C’est son chef-d’œuvre. » Je l’achète et ne ferme pas l’œil de la nuit. Le style Labro 66 me bouleverse. Je prends la route dans ses romans américains et découvre un Labro vulnérable. L’écriture est sensorielle. Son paysage intérieur s’étend des poteaux d’un stade de rugby de Montauban aux ponderosas du Colorado.
Je fonce avenue Paul-Doumer avec une idée fixe. Philippe Labro lit en moi et devance ma proposition avec un sourire : « Vous savez, je serais tout à fait d’accord pour faire un documentaire avec vous. Raconter “mes rivières”… » Je sursaute. Comment diable a-t-il deviné l’envie qui me brûle les veines ? Instantanément me revient en mémoire sa citation préférée de Braque : « Dans l’art, la seule vérité qui vaille, c’est l’absence d’explication. » Il aime aussi citer Éluard : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. »

Une photo sur le tournage d’un de ses films le montre aux côtés de Belmondo, blouson de cuir et deux montres au poignet gauche. La génération de mes parents l’écoutait chez Pivot le vendredi soir, veste en tweed et sourire bright. Celle de mes grands-parents le lisait dans France-Soir. La mienne ne le connaît pas. Comment empiler mille et une vies en 90 minutes ? Et qui pour raconter Labro ? Luchini, Busnel, Beigbeder, Nagui, Neuhoff, Capuçon, Gallimard et pourquoi pas son vieil ami Ralph Lauren, pour lequel il a prêté sa taille mannequin un temps.

Avenue Paul-Doumer, on voit grand : j’insiste pour qu’une voix off lise des passages de ses romans. « D’accord, Laurent, mais une belle voix d’acteur alors ! » Il est question de retourner à Montauban, revoir le stade de rugby de son enfance occupée. Je lui souffle la chanson du générique de fin. « La voix désabusée mais si belle de Marylin dans River of No Return, ce serait pas mal ? » Il apprécie le clin d’œil aux rivières de son dernier ouvrage mais préfère « Les Bons et les Méchants », chanson écrite pour Dutronc. « Pour qui n’avez-vous pas écrit, Monsieur Labro ? » On se vouvoie. Comme Melville et Delon.

Quand Macron reçoit Labro à l’Élysée

Février 2025. Le tournage du documentaire est lancé sous les ors du palais de l’Élysée. Le président Macron l’élève au rang de grand officier de la Légion d’honneur. Je l’ignore, mais la caméra enregistre les premières images du film et les dernières de sa vie. Dans la salle, les proches et les amis de toujours. Je reconnais Alain Minc, l’ami fidèle qui l’a soutenu dans la tempête de la dépression. Hors champ, Philippe Labro, « l’écrivain qui a raté le Goncourt », me glisse : « Songez que le dernier journaliste à avoir reçu cette distinction, c’est Kessel ! » Est-il enfin satisfait ?

Une semaine plus tard a lieu la dernière de son émission hebdomadaire sur C8 : L’Essentiel chez Labro. Sur le plateau, la décision de l’Arcom grise les mines. Devant la caméra, Philippe Labro fait bonne figure, le front plissé par l’amertume. Celle de l’artiste qui n’a pas choisi sa sortie.

Le feu s’est éteint. Je ne retournerai jamais dans le bureau américain du 14 avenue Paul-Doumer. Demeurent sept films, vingt-cinq ouvrages, cinquante chansons, vingt mille articles de presse et la mélodie du Cercle rouge qui tourne sur un pick-up dans un Paris pluvieux de juin.

* Laurent Galinon est journaliste et réalisateur, et auteur de l’ouvrage « Delon en clair-obscur » (éditions Mareuil)

Lepoint.fr

L’hommage du « Monde » par Emilie Grangeray

Après une dizaine d’années à « France Soir », il a rejoint RTL dont il a dirigé les programmes. Touche-à-tout, il a tourné plusieurs longs-métrages et travaillé comme parolier pour Johnny Hallyday et pour Serge Gainsbourg.

Celui qui écrivait que, pour connaître quelqu’un, il fallait « forer en eau profonde » est né le 27 août 1936, à Montauban. Il est le troisième de quatre enfants et reconnaissait volontiers que cette « position dans la fratrie » créa chez lui un farouche besoin d’amour et de reconnaissance. Petit, se rappelait-il, il aimait être celui qui, dans le cercle familial, racontait « une blague, une connerie, une fable ». Au rugby, devant ses frères aînés, il apprendra à retenir ses larmes. « C’est peut-être là, sur cette herbe boueuse, que l’importance du regard des autres s’est inscrite en moi, pour longtemps, trop longtemps », avouait-il dans Je connais gens de toutes sortes (Gallimard, 2002).

Sans doute est-ce pour se démarquer et affirmer son indépendance que, à 18 ans, il part étudier, grâce à une bourse, à l’université Washington et Lee, située à Lexington, en Virginie, dans un endroit qui servira de décor à son roman L’Etudiant étranger (Gallimard, prix Interallié, 1986). Deux années fondatrices, essentielles même, lesquelles, confiera-t-il plus tard, lui auront inculqué les notions de « défi et de combat, la satisfaction de faire et d’aboutir ».
[…]


Le réalisateur Claude Lelouch, l’écrivain et journaliste Philippe Labro, André Halimi et Lionel Chouchan (tous deux créateurs du festival du cinéma américain de Deauville), à l’occasion du 25ème anniversaire du festival, à Deauville, le 8 septembre 1999. MYCHELE DANIAU/AFP

Infatigable chroniqueur de la vie, de l’air du temps, Philippe Labro appliquait la méthode « Hemingway-Hugo », qui lui était chère : « Choses vues et choses vécues. » Il y avait en effet, chez Labro, un côté artisan, un goût pour le « bien fait ». Entouré des crayons et des canifs qu’il collectionnait, il noircissait de notes ses Moleskine que son assistante, l’irremplaçable Anne Boy, était chargée ensuite de retranscrire. Son credo ? « Etre capable. » Son obsession ? « Tenir. » Est-ce pour cela qu’il avait toujours placé la barre très haut ? « Il faut se donner des modèles : ça stimule, ça permet de se battre. » Ou est-ce, plus profondément, pour être ce « type bien » dont parlait son père ? Ce dernier, citant Charles Péguy, lui recommandait déjà que « le bâton de chaise fût bien fait ».
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