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“L’histoire de Scénario”, de Jean-Luc Godard

Son ultime film testamentaire, inachevé

D 4 juin 2025     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Dernier rendez-vous avec Jean-Luc Godard

Ce documentaire montre le cinéaste dans la préparation de "Scénario", son film testamentaire inachevé, avant de se clore sur une scène bouleversante : l’ultime apparition d’un génie animé jusqu’au bout par l’amour du cinéma.

Jean-Luc Godard, capture écran documentaire "L’histoire de Scénario"
ZOOM : cliquer l’image

Au cours de l’été 2018, quelques mois après la sortie du Livre d’image, Jean-Luc Godard propose à ARTE un nouveau long métrage, titré Scénario. Le cinéaste envoie à la chaîne des notes, puis des cahiers illustrés qu’il nomme "brochures", précisant l’évolution des thèmes qu’il veut aborder à partir du poème de Lucrèce De la nature des choses. En octobre 2021, une nouvelle brochure est prête. Collages, coupures de presse, peintures, photos, dessins, motifs visuels et mots en apesanteur sur le papier : le cinéaste de 91ans mixe les techniques et donne forme à une pensée dont la fulgurance s’agrège à toute une cosmogonie de références et de citations. Parmi elles, Jean Cocteau, Maurice Merleau-Ponty, Naguib Mahfouz, Francis Bacon ou Alain Badiou. Devant la caméra de ses collaborateurs-complices Fabrice Aragno et Jean-Paul Battaggia, Jean-Luc Godard égrène les pages de ses mains amaigries et donne ses instructions d’une voix plus vibrante que jamais : comment articuler et filmer les six parties prévues pour Scénario, dont"Fake news", "Niepce-Hamlet"ou "Le réel disparu". À la fois work in progress, bande-annonce au ralenti et instantané d’un processus créatif, cette première partie de L’histoire de "Scénario" témoigne de son goût toujours vivace, au soir d’une carrière prestigieuse, pour un artisanat "fait main" dont l’image en serait l’objet inlassablement façonné et questionné.

Le souffle coupé

En intitulant son film testamentaire Scénario, Jean-Luc Godard laissait ouverte, non sans ironie et malice, la voie à toutes les exégèses. Mais il marquait sans doute aussi sa volonté de maîtriser sa dernière narration : celle de son ultime geste de cinéma comme celle de son existence. S’il n’eut pas le temps de terminer son projet, la matière de ce qu’il avait pu entreprendre fut assemblée en un court diptyque hanté par la genèse ("ADN", premier volet), le déclin et la mort ("IRM" pour le second).


La Bande annonce du film "Scénarios"

Projeté à Cannes en 2024, Scénarios (cette fois au pluriel) clôt le documentaire, déroulant son chapelet d’images et d’extraits de films pendant seize minutes. Il s’achève sur une séquence bouleversante. La veille de son suicide assisté en Suisse, le 13 septembre 2022, le cinéaste invite Fabrice Aragno et Jean-Paul Battaggia à tourner un plan final, pour honorer jusqu’au bout son accord avec ARTE. Assis sur son lit, la chemise ouverte, Jean-Luc Godard rédige et commente ses dernières notes. Puis le réalisateur d’Àbout de souffle se redresse, fixe la caméra et prononce un "OK" qui résonne comme un "Coupez" sur un plateau de tournage. Le clap de fin qui, après six décennies d’une puissance créatrice unique, laisse le spectateur muet de stupéfaction.

La critique de Robin Vaz, Les Inrockuptibles

le 2 juin 2025

Mis en ligne sur Arte, “L’histoire de Scénario” se compose à la fois d’un documentaire sur Godard au travail lors de la préparation de son ultime projet “Scénario” et du film lui-même. Ce diptyque de seize minutes a été monté à partir des indications qu’il a laissées à ses proches collaborateurs la veille de son suicide assisté.

Projetée au Festival de Cannes de 2024 sous le titre Exposé du film annonce du film “Scénario”, la première partie de L’histoire de “Scénario” est à mi-chemin entre une bande-annonce et une lecture-performance, où Fabrice Aragno filme Godard commentant en 2021 un carnet illustré conçu pour son projet Scénario initié en 2018. JLG poursuit ici un art de l’esquisse, où convergent deux tendances fondamentales de son œuvre.

Penser avec les mains

L’idée géniale de Fabrice Aragno consiste à cadrer principalement les mains de JLG manipulant le petit carnet. Elles effectuent à la fois des gestes didactiques, qui soutiennent la parole en pointant du doigt les éléments commentés ; deviennent des agents du montage à l’intérieur du collage, en tournant les pages ou en guidant le regard d’une image à l’autre ; et plus encore, servent de relais à la pensée elle-même, lorsque ses doigts se mettent à pianoter dans le vide ou à esquisser des mouvements abstraits, comme si ses idées devaient se traduire visuellement par le geste ou le mime.

Renvoyant une nouvelle fois à Penser avec les mains de Denis de Rougemont, cet artisanat minimaliste, fabriqué avec une imprimante, quelques bouts de Scotch et une paire de ciseaux, touche à la quintessence de l’expression poétique, avec ceci de bouleversant que la vivacité intacte, quasi enfantine, de la pensée godardienne se déploie ici à travers des mains vieillies, dans des gestes parfois maladroits relayés à l’occasion par ses collaborateurs, Jean-Paul Battaggia et Fabrice Aragno.

L’enfance de l’art

Scénario donnera finalement lieu à un diptyque de seize minutes, réalisé à partir des indications données par Godard à Battaggia, Aragno et Nicole Brenez, la veille de son suicide assisté, le 12 septembre 2022. Intitulées “ADN” et “IRM”, les deux parties font dialoguer l’enfance de l’art et la mort, où les (sur)impressions et le scan renvoient aussi bien à la reproductibilité technique du cinéma, véritable moteur du jeu citationnel godardien, qu’à une machine macabre (la bande son d’“IRM” mêle la consigne d’un médecin aux bruits d’un scanner).

Les deux autoportraits en ouverture et fermeture du film synthétisent la dialectique à l’œuvre : le premier est un selfie gribouillé par Godard, témoignant de sa joie technophile inaltérable à s’approprier tous les nouveaux médiums ; le dernier, tourné à Rolle la veille de sa disparition, le montre sur son lit ressassant une citation de Sartre, avant un ultime regard caméra malicieux. Le plan semble alors se fondre dans le montage précédent, qui mêlait des images de mort issues de La Dame de Shanghai,Week-End,Bande à part, Rome ville ouverte, etc. Le geste est aussi vertigineux que désarmant : en plus d’avoir choisi sa manière de disparaître, Jean-Luc Godard orchestre également son propre embaumement par l’image.

L’histoire de “Scénario”, de Jean-Luc Godard, disponible sur le site d’Arte et diffusé à la télévision le jeudi 5 juin à 23h55.

Lesinrocks.com

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez aller plus loin, ne manquez pas [Cannes 2023] : “Film annonce du film qui n’existera jamais : Drôles de guerres”, Godard part en beauté. Vous trouverez un point de vue différent dans Le Centre Pompidou rend hommage à Jean-Luc Godard.
Un sujet similaire est exploré dans Cannes 2025 “Nouvelle Vague”, comment réinjecter du présent et de la vie à une mythologie. Dans la même dynamique, explorez La Cinémathèque française et la Cinémathèque suisse rendent hommage à Jean-Luc Godard.

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Un bref échange de Jean-Luc Godard avec Philippe Labro

POST-SCRIPTUM : L’actualité vient de nous apprendre le décès de Philippe Labro et l’évocation de son parcours nous le montre en 1982 alors qu’il officiait comme présentateur du Journal télévisé d’Antenne 2. Ce qui donne lieu à un bref échange avec Godard à propos de la guerre du moment : la guerre des Malouines. A l’image du Godard qui reste dans nos mémoires : quelqu’un qui ne pratique pas la langue de bois. C’est très court, mais nous n’avons pas résisté à joindre l’évocation de la mémoire de Philippe Labro où se trouve cet échange, tant pour Godard que pour Labro qui dans ses vies multiples a aussi cotoyé le cinéma :


Journal de 13H, TF1, 4 juin 2025

oOo

1 Messages

  • Albert Gauvin | 5 juin 2025 - 22:56 1

    Une étude remarquable par Des Nouvelles du Front cinématographique.

    "Le scénario, s’il arrive, ne vient qu’à la fin, dans l’imminence du montage récapitulatif des existences que la mort organise. Tout le cinéma de Jean-Luc Godard, qui s’est levé de bonne heure contre la loi du scénario, ces pages noircies qui ont pour généalogie les faux en écriture des comptabilités macabres, en adopte à la fin des fins le mot, qui ne sera jamais le fin mot de l’histoire. C’est le temps compté des dernières scènes, monter encore pour faire mentir la mort, la prendre de vitesse depuis les ralentissements de la vieillesse. Scénario est le mot de la fin pour autant qu’il promet les images d’après la fin ; à nous, spectatrices et spectateurs, de nous en faire à l’aurore le projecteur." LIRE ICI.