
Chaque semestre, la Maison des Arts de la Création et la Bibliothèque de Sciences Po accueillent la ou le titulaire de la Chaire d’Écriture.
Dans ce 1er épisode, enregistré au printemps 2024, Yannick Haenel, onzième titulaire de la Chaire d’Écriture, se prête à l’exercice. Entouré d’une trentaine de personnes, il y présente sa Petite bibliothèque : une dizaine d’ouvrages particulièrement saillante pour donner à comprendre et à partager sa trajectoire de vie, son regard et son processus d’écriture.
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SA SELECTION DE LIVRES
SES PROPRES LIVRES (sélection)
DECOUVRIR LA CHAIRE D’ECRITURE
LA PETITE BIBLIOTHEQUE DE YANNICK HAENEL


Transcription

22.05.2025
(sous-titrages de Pileface)
Ces livres qui ont changé notre vie, nous en avons toutes et tous déjà fait l’expérience. Peut-être qu’à cet instant même, un titre vous revient en mémoire, accompagné d’un souvenir précieux. Mais qu’en est-il pour une écrivaine ou un écrivain ? En quel sens l’écriture commence-t-elle par un acte de lecture ? Et comment nos lectures contribuent-elles à forger notre écriture, nos convictions ? Chaque semestre, la Maison des Arts et de la Création et la Bibliothèque de Sciences Po accueillent dans l’antichambre de la Bibliothèque Saint-Thomas la ou le titulaire de la chaire d’écriture.
Elle ou il y présente sa petite bibliothèque d’une dizaine d’ouvrages particulièrement saillantes pour donner à comprendre et à partager sa trajectoire de vie, son regard et son processus d’écriture. Au printemps 2024, l’écrivain Yannick Henel était l’onzième titulaire de la chaire d’écriture. Dans ce cadre, il a dispensé deux ateliers d’écriture de création auprès des étudiants et a participé à différents échanges et rencontres.
Yannick Henel est l’auteur de nombreux romans et essais, dont Le Trésorier Payeur, publié en 2022, ou Bleu Bacon, en 2024. Son œuvre, nourrie par le désir de déchiffrer passionnément le monde, tisse petite et grande histoire, écriture et peinture pour donner corps et voix à un regard singulier qui ne cesse de s’émerveiller devant l’énigme du langage. Je ne sais pas quels sont vos rapports avec les écrivaines et les écrivains, mais moi j’ai des rapports d’amour.
Beaucoup de gens qui écrivent ne se rendent pas compte que ce qu’ils écrivent n’est pas la vie, c’est du langage. Le langage a une forme d’autonomie en fait, c’est ça la poésie. Quand j’ai découvert Bataille, il ose penser que le cœur de l’économie c’est peut-être pas l’épargne, mais le cœur de l’économie c’est peut-être la dépense.
La dépense somptuaire. La Petite Bibliothèque accueille Yannick Henel. Merci, ça y est j’ai le trac.
Grand merci, je ne vais pas parler de l’expérience qui m’a été offerte ici, qui m’a été donnée de faire, mais quand même je peux vous dire que ça s’est super bien passé et que je suis comblé, parce que précisément les notions dont Esther parle, celles d’intimité et de partage, pour moi sont constitutives de toute parole et de toute écriture. Je pense qu’il n’y a pas d’écriture ni de parole évidemment adressée. Ça va de soi pour la parole, mais pour l’écriture, je pense que c’est quelque chose qui relève presque d’une ontologie de la littérature, de l’être de la littérature.
Quelque chose doit se donner. Quelque chose relève d’une générosité de la parole. Et donc se retrouver ici avec des étudiants dans un contexte, je dirais, de gratuité, parce que c’est aussi on parle, on écrit, je ne dis pas pour rien, mais pour aller à la recherche de ce qu’il en est d’écrire.
Et pour moi, l’idée que ça n’ait pas de fonction autre que l’accomplissement personnel, c’est très très précieux. Ça échappe à toute demande.


Il m’est arrivé quelque chose quand j’avais 14 ans et demi, 15 ans, qui peut paraître banal, mais qui a changé ma vie, comme vous le disiez.
C’est que j’ai lu ceci. J’étais enfermé dans un pensionnat militaire pendant trois années. Je n’en sortais que l’été puisque mes parents habitaient en Afrique.
Et ce pensionnat militaire, c’est à La Flèche dans la Sarthe. Et un jour, je tombe sur ces phrases.
J’ai embrassé l’aube d’été. Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombre ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes. Et les pierreries regardèrent et les ailes se levèrent sans bruit.
Un peu plus loin dans cette page, il y avait ceci :
En haut de la route, près d’un bois de laurier, je l’ai entouré avec ses voiles amassées. Et j’ai senti un peu son immense corps. Il s’agit d’une déesse.
Et il s’agit d’un enfant quasi dionysiaque qui va réveiller quelque chose qui n’existe pas, qui est la vérité même, qui est la déesse vérité. Ce n’est pas la déesse de la vérité, mais la déesse vérité. C’est une page de Rimbaud dans Les Illuminations.
Et je me suis mis à apprendre par cœur. Vous avez vu que ma mémoire est un peu défaillante depuis, mais je n’ai plus 15 ans. Je me suis mis à apprendre par cœur les 34 Illuminations et pour m’imprégner, pour m’infuser de quelque chose qui s’appelle la littérature ou la poésie, mais dont je me fichais un peu à l’époque.
Ça me semblait un langage comme ça, sans nom. Et s’infuser des livres, apprendre par cœur des textes, se rendre disponible à ce qui vient jaillir dans la fulgurance. C’est sous ce signe que j’ai placé ma vie.
Enfin, ça a été une vocation non dite, une vocation invisible, une vocation sans pacte, sans signature, une vocation sans personne à laquelle j’ai essayé de me tenir. Et c’est comme ça que je me suis mis à peu à peu écrire des livres. Donc, en en lisant d’autres.

Lautréamont, Les chants de Maldoror

Dessin de Yann Moix.
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Lautréamont
Ducasse sous le pseudonyme du comte de Lautréamont est aussi fondamental pour Philippe Sollers : « c’est la grande affaire de ma vie ». Le romancier de Paradis explique même que c’est avec l’auteur des Poésies qu’il a « appris à lire ». Ouvrez n’importe lequel de ses romans et vous retrouverez, savamment distillés, bon nombre de « collages » des Poésies.

VOIR ICI : « Lautréamont nous fait une révélation : Dieu est homosexuel »
VOIR AUSSI : « Les emprunts de Sollers aux Poésies de Lautréamont »
Ça me paraît être une chose assez commune. Et voilà, ça a commencé pour moi par la poésie, de se dire Baudelaire, Rimbaud, Baudelaire, et surtout Lautréamont que j’ai pas mis dans la liste parce que j’en parle tout le temps.
Mais je vous en dis deux mots. Les chants de Maldoror, qui est, je dirais, le versant démoniaque, voire satanique de Rimbaud. Le Rimbaud que j’aime est beaucoup plus printanier.
Il est beaucoup plus voué aux amours fraîches, à quelque chose qui est au-delà de l’enfer. Dans Une saison en enfer , il s’agit que d’une saison. Moi, ce qui m’intéresse, c’est l’autre saison.
Pas toute, mais celle d’après, en fait. Et l’autre saison, pour moi, c’est celle qui n’est pas dans le calendrier, qui ne relève ni même du printemps, comme chez Rimbaud, ni même de l’automne, ni de l’hiver, ni de rien du tout, ni de l’été, mais une saison peut-être au paradis. Alors, je ne sais pas, mais une saison entière dans le langage, une saison qui n’en finit pas.
Comme une nuit d’amour, au fond, mais qui durerait une vie. Et alors, je suis allé, après avoir eu le choc dans cette petite bibliothèque de sections militaires. D’ailleurs, j’ai volé le livre.
Je voulais vous l’apporter, mais je l’ai pu retrouver dans mon barda. Je suis allé de merveille en merveille, parce qu’un livre en appelle un autre. Et puis, dès qu’on lit des choses sur Rimbaud, il y a Jean-Pierre Richard qui vous dit oui, mais alors, c’est parce qu’il a lu Victor Hugo, il a lu L’homme qui rit.
Alors, j’ai lu L’homme qui rit. Et alors, à ce moment-là, etc.


Puis, je suis tombé sur Moby Dick très vite, donc à 16 ans.
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Et c’est devenu mon livre de chevet pour une quarantaine d’années. Je ne vais pas vous faire l’affront de vous résumer Moby Dick. On sait tous que c’est l’histoire d’une chasse à la baleine.
Sauf que ça parle aussi d’autre chose et ça parle de manière plus spirituelle de ce qu’il en est, de l’amour dont on est capable pour une chose qui nous dépasse. Non pas que la baleine blanche, non pas que Moby Dick soit une incarnation de Dieu. Je ne le crois pas.
Ou alors tout autant de l’absence de Dieu qui est tout aussi miroitante et tout aussi blanche. D’ailleurs, par parenthèse, le traducteur, j’aime bien que ce soit dans la traduction de Jean Giono. Et au moment où Jean Giono le traduisait, tout un groupe, j’ai compris bien des années après qu’il était amoureux d’une femme qui s’appelait Blanche.
Et c’est un amour secret. Et donc, je pense qu’il a traduit Moby Dick pour continuer à penser à elle et à l’aimer sans cesse. […]
Je me souviens tout de suite quand je l’ai eu la première fois, de mon émerveillement devant la narration elle-même, devant ce bruissement à la première personne qui est celui d’Ismaël. Plutôt Ishmaël, puisque c’est avec un H. Call me Ishmaël. Appelez-moi Ishmaël ou mettons que je m’appelle Ismaël.
Il y a plein de traductions. Il se trouve qu’Ismaël, qui est donc le mousse, le matelot qui embarque sur le ?, va être le seul rescapé de cet immense massacre de tous les gens qui ont tenté de tuer la baleine et qui, finalement, sont tués par elle. Et il est le seul à l’avoir aimé.
C’est pour ça que je dis que c’est un livre sur la capacité qu’on a à aimer. Il va être épargné par cette baleine. Il y a des pages stupéfiantes.
Je vous dis la fin. Je sais que ça ne se fait pas, mais quand même, c’est Moby Dick. Il y a des pages stupéfiantes.
Les cinquante dernières pages qui sont haletantes, où on est dans la mer rouge du massacre. Ça saigne de partout. C’est assez stupéfiant ce qui se passe sur ce ponton aussi, parce que, comme vous le savez, on chassait la baleine pour en extraire ce qui allait faire l’huile capable de faire des lumières.
En fait, la quête de la baleine, c’est la quête quasi luciférienne qui consiste à s’approprier, à s’approprier ce qui relève de la nature pour créer techniquement quelque chose qui va donner plus tard sur l’électricité. Et donc, on a toute une fable, au fond, à la fois mystique, mais aussi sur la perversion de la technique. Enfin, tuer des baleines pour éclairer les humains.
C’est un livre complètement fou poétiquement. C’est comme si Shakespeare avait écrit un roman pour moi. J’ai mis énormément de temps à oser écrire des romans à cause de Melville, parce que je me disais que j’avais honte par rapport à... J’ai plus été impressionné par les romanciers anglo-saxons que les romanciers français.
Disons, j’aime Stendhal, j’aime Flaubert. Proust, je ne l’ai pas mis, mais Proust, c’est un compagnon secret.
Mais ce sont des gens comme Herman Melville pour qui j’ai une dévotion très particulière et pour ce livre, Moby Dick.
Plus tard, je me suis mis à... J’essaye de faire une petite autobiographie, le lecteur. Plus tard, je me suis mis, en quittant ce pensionnat militaire, à étudier la philosophie. J’ai fait un double cursus, philosophie et lettres en même temps.
Je me suis simplifié la vie, comme vous imaginez. C’était à Rennes. La fac de lettres était d’un côté de la ville et la fac d’épistémologie était de l’autre côté.
Donc, j’ai passé trois années dans le bus. Et entre autres, je suis tombé sur un livre. Je sais que c’est mal de parler de lui, mais c’est pour ça que je vais le faire.


Sur quelqu’un qui m’a passionné tout de suite, puisque je parle un peu allemand. Je parlais surtout allemand à l’époque. Il s’appelle Martin Heidegger.
Très mal vu, avec raison. Mais il se trouve qu’avec Nietzsche, c’est les textes philosophiques qui m’ont le plus bouleversé. J’ose le mot.
Et il y a un livre qui me semble assez lisible. Il s’appelle Acheminement vers la parole. Je suis content que Sciences Po le possède ou que je l’ai acheté exprès.
Mais vous l’aviez très bien. Je vous le conseille vivement. Ce n’est pas que je ne m’en sois pas remis.
C’est bon, ça va. Mais c’est une méditation tout à fait claire, ce qui n’est pas toujours le cas avec Heidegger. Je veux dire tout à fait clair sur ce qu’il en est de la dimension intérieure de la parole, c’est à dire pas la parole de communication, celle que je suis en train de tenir devant vous et avec vous.
Ça, ça relève de Die Sprache, la parole articulée, disons, celle qui peut même initier une histoire, un mouvement vers l’autre. Mais c’est une méditation à partir de tas de textes sur ce qu’il appelle Die Sage. Die Sagee dans mon souvenir, étant une espèce de fable, le fait de dire, le fait de dire dans le fait qu’on dise.
Là, je fais mon Heidegger un peu. Et ces quatre petites conférences qui sont qui sont effectivement des méditations linguistiques, très, très habitées. Et quand on se, quand on se préoccupe d’écrire, de parler, de lire, c’est absolument précieux, parce que je pense que beaucoup de gens qui écrivent ne se rendent pas compte que ce qu’ils écrivent, c’est pas la vie, c’est du langage.
Ça change beaucoup de choses. Enfin, peut être je le dis de manière malhabile, mais le langage a une forme d’autonomie. C’est ça la poésie pour moi.
C’est comme dans les histoires bibliques de Jardin Clos, comme on dit en latin. Il y a quelque chose, il y a une clôture heureuse où on peut s’enfermer pour le mieux. Le Jardin des délices, c’est ça.
Et pour moi, le langage, quand même, dans mes moments les plus exaltés et les plus apaisés, j’y pense. Le langage, non pas comme au compte rendu de quelque chose qu’on déchiffrerait seulement dans la vie sociale, mais comme à un lieu qui parle de lui-même, comme faisaient les troubadours au fond, au XIIe siècle. Le poème est le reflet de la dame à qui il s’adresse.
Le poème parle du poème sans cesse. Il est l’amour, enfin, qu’on éprouve. Il n’est pas seulement là pour dire l’amour, il est l’amour.
Dans Heidegger, l’air de rien, avec sa grosse tête, si je puis dire, de philosophante, il est question de ça et ça m’avait proprement transpercé. Je m’étais dit quand même que la philosophie nous élargissait, au sens où un esclave peut être élargi, ce qui nous rend plus libres. J’essaye de trouver une cohérence ou un destin erreur.


Il y a quelque chose qui m’a, dans ma recherche personnelle, qui n’avait pas vraiment d’objet, recherche existentielle, je me suis retrouvé à lire un livre bizarre parce que ça m’avait été conseillé par, c’était en lisant Wittgenstein, figurez-vous, vous imaginez les soirées exaltantes que j’avais. En lisant Wittgenstein, il parlait d’un livre qui s’appelle Le Rameau d’or de James Fraser. Je m’étais dit tiens, c’est quoi ce truc ? J’avais essayé de le lire en anglais, ça s’appelait The Golden Bouche.
Je n’avais pas réussi. Le Rameau d’or, je tiens à dire, notre bibliothécaire me confirme qu’il est épuisé. Le Rameau d’or est un grand livre qui date du début du 20ème siècle et qui est un peu le... C’est à travers ce grand livre en quatre volumes que s’est créée l’ethnographie.
Plutôt l’ethnologie, je dirais, entre ethnologie et ethnographie. Bon, James Fraser est quelqu’un qui a enquêté à travers les civilisations et la documentation qu’il peut en avoir sur le fait que les sociétés sont fondées sur la mort d’un roi. Et évidemment, la souveraineté qui ne cesse de se transmettre.
Et alors, j’avais été saisi par une fable qui continue à me poursuivre à tel point que j’en ai même fait un petit film un jour. Je travaillais dans une école de cinéma. J’ai eu ce privilège de pouvoir faire un court-métrage.
C’est la fable du roi du bois. Je vous en parle pendant deux minutes parce que c’est pas sans rapport avec certains écrivains que je me suis mis à lire par la suite, comme George Bataille, qui étaient eux aussi obsédés par cette histoire. Comme vous le savez, la souveraineté, la souveraineté politique, enfin ici, on étudie aussi principalement quelque chose qui a à voir avec le politique ou la politique, disons le politique.
Le politique et la souveraineté même sont fondés sur soit l’élection, c’est-à-dire le fait d’aller voter pour quelqu’un qui va nous représenter, soit sur la transmission. La souveraineté se transmet. Les monarchies sont fondées là-dessus.


Mais il se trouve que James Fraser a, je sais pas si c’est comme ça qu’on prononce, a enquêté sur d’autres modes de souveraineté et il en a trouvé dans bien avant la fondation de l’Empire romain, bien avant les vieilles royautés romaines, il a trouvé un exemple à Némi, à 50 kilomètres de Rome. Vous savez, dans le Latium, il y a toute une petite région qui est faite de lacs, comme on dit ça, des cratères d’anciens volcans. C’est là notamment que le pape a sa résidence d’été, Castel Gondolfo.
Et juste à côté, il y a Némi. Et à Némi, il y a un lac où il y avait un sanctuaire de Diane, dont il y a encore des restes archéologiques. Et donc, ce lac est réputé être le miroir de Diane.
Et Diane, chez les romains, chez les latins, disons, avant Rome, n’était pas seulement la déesse de la chasse, mais celle des réfugiés. Et vous savez que la politique romaine est quand même fondée sur les parias, en fait, sur des gens de rien qui vont fonder Rome. Rome n’est pas du tout fondée aristocratiquement, mais c’est fondé comme ça, c’est un bricolage au fond.
Et voilà, il y avait une légende qui courait, qui racontait là-dedans, qui m’a fasciné. C’était que dans ce lieu où se cachaient les voyous, les tueurs, les parias, et qui se mettaient donc sous la protection de Diane, qui échappait à la loi, puisqu’il y avait le sanctuaire de Diane, eh bien, il y avait un prêtre, le chef des Vauriens, qui était l’amant mystique de Diane. Il était le roi du bois.
Et il suffisait pour devenir le roi du bois de tuer le roi du bois. Donc, en fait, la souveraineté se fondait sur le meurtre. Je ne sais pas pourquoi je raconte ça, c’est pas super vertueux.
Et une souveraineté fondée sur le meurtre, vous voyez, c’est le renversement même, c’est la perversion de toute élaboration démocratique, on dirait aujourd’hui. Et donc, la figure de ce roi du bois, par conséquent, était la figure même de l’intranquillité, comme dirait Pessoa, d’une inquiétude fondamentale, puisqu’à partir du moment où vous deveniez roi, vous pouviez n’en avoir plus que pour quelques minutes, puisque n’importe qui dans cette forêt, à la croisée des arbres et des chemins, allait vous planter une dague pour devenir à son tour roi. Donc, il y a une espèce de folie de la souveraineté fondée sur la mort.
C’est pour ça que ça a fasciné Bataille, qui s’identifie à cet instant sacré où on est disponible à une mort qui va venir. Bon, bref, je vous parlais de Bataille, du coup, qui est quelqu’un dont j’ai plus encore que Proust. Comme je vous l’ai dit, moi, je n’ai cessé de m’abreuver comme un fou, enfin, par goût de la solitude, mais aussi par désir insatiable de quelque chose qui, pour moi, n’avait pas de nom, que je cherchais, et qui s’est concrétisé peu à peu dans la pensée et l’écriture.
Et donc, Proust ne m’a pas suffi, en fait. À la recherche du temps perdu, c’est pas rien, on peut y passer une vie. Ça m’a comblé éperdument, je l’ai lu plusieurs fois, et c’est quelque chose qui relève de l’absolu, à la fois de la violence des sentiments tels qu’ils sont exprimés, mais aussi de la délicatesse d’un monde entièrement fondé sur la nuance de la nuance.


Mais, quand j’ai découvert Bataille, les douze volumes de Bataille m’ont excité, en fait, considérablement. Pas seulement parce que Bataille est la version, je dirais, un peu noire, voire porno, de Proust, mais parce que c’est quelqu’un qui peut être fasciné par le Marquis de Sade, par les grottes de Lascaux, par l’érotisme le plus scabreux, déclaré comme tel, et par des traités d’économie. Et moi, cette ouverture d’esprit, cette manière de s’engager tout entier, sans hiérarchie, dans toutes les catégories de l’existence, d’être tout aussi sérieux dans, je dirais, dans la perception écrite du bordel que, dans l’étude de ce qui s’est passé à Lascaux, c’est le premier à avoir écrit sur Lascaux, quand on a pu voir, enfin, quand cette grotte a été « inventée », comme on le dit, c’est-à-dire « découverte » pendant la Seconde Guerre mondiale, ça m’a plu.
Je me suis retrouvé, non pas dans son caractère pornographique, mais plutôt dans l’éventail, enfin, dans l’éventail de ses passions, voilà, dans une œuvre fondée sur la passion. Et il se trouve que le livre dont j’aimerais vous parler, là, est un livre un peu ingrat, pas du tout excitant, à priori, il s’appelle « La part maudite », mais c’est un livre d’économie politique. Je l’ai choisi aussi parce qu’on est à Sciences Po, donc je me suis dit, quand même, peut-être ça peut vous intéresser.
C’est un livre complètement hétérodoxe qui ose déclarer, on est en 1949, donc c’est après le plan Marshall, vous voyez, après l’immense hécatombe occidentale de la Seconde Guerre mondiale. Il ose penser que le cœur de l’économie, c’est peut-être pas l’épargne, l’épargne sur laquelle on produit, l’épargne productiviste, mais le cœur de l’économie, c’est peut-être la dépense, la dépense somptuaire, qui rejoint un peu ce que je vous disais de mon expérience ici, purement d’essayer de s’approcher de quelque chose qui serait gratuit pour nous, et qui, étant gratuit, nous enrichirait plus que ce qui est compté et mesuré. Donc Bataille fait partie de ces gens dont la tête est ultra littéraire et poétique, mais également travaillée par l’anthropologie, et il va dans ce livre, la part maudite, essayer de voir, d’examiner le fait qu’il y a des civilisations qui ont existé, beaucoup en Amérique du Sud, beaucoup en Amérique latine, qui étaient fondées justement sur la dépense somptuaire.
Il va aller vers les Aztèques, notamment, et les Incas, et vers la notion de potlatch. Je ne sais pas si vous voyez ce que c’est que le potlatch. C’est une manière de se dessaisir de sa richesse.
Par exemple, dans des conflits armés, là je parle de civilisations vraiment très reculées, ce qu’il appelle, lui, l’Amérique perdue, il y avait des manières de se battre où on n’engageait pas du tout des hécatombes humaines, mais on se défiait par don et contre don. Le potlatch a consisté pour impressionner l’ennemi à détruire des richesses qu’on avait mis des années à faire fructifier, et on montrait par une espèce d’arrogance, de la dilapidation à l’ennemi qu’on était capable de tout. Ce qu’on avait mis dix ans à élaborer, on le détruisait devant l’ennemi, pour le tétaniser.
Et l’ennemi faisait pire. Résultat, le combat s’engageait comme ça, dans une espèce de rivalité de richesses qui étaient ruinées, mais le sang ne coulait pas. C’est un des exemples que Bataille essaye de méditer à un moment où le capitalisme, je dirais, de nature protestante, a pris le dessus sur toute autre manière de compter, c’est-à-dire une épargne qui, pour lui, va de manière négative avec une manière de concevoir les choses, puisque Bataille est du côté de l’exubérance érotique, de la dépense sexuelle, de la dépense comme cœur du langage, et peut-être d’une approche de la poésie qui serait toute entière travaillée par l’idée d’un absolu inépuisable.


Il se trouve que j’ai une passion grandissante, j’essaie d’articuler comme je peux, j’ai une passion grandissante, à plus de 50 ans, pour Marguerite Duras, que j’ai lue jeune, mais je n’avais pas bien, je ne m’étais pas incorporé à ce point-là son génie, non pas qu’on puisse s’incorporer le génie d’un autre, il ne s’agit pas de l’absorber, mais c’était de me rendre disponible modestement à ce qu’elle écrit, et au fur et à mesure, en lisant de plus en plus, je m’aperçois que je l’aime, je ne sais pas quels sont vos rapports avec les écrivaines et les écrivains, mais moi j’ai des rapports d’amour, avec des gens qui sont morts, que je ne connais pas, mais qui sont pour moi les plus vivants, et Marguerite Duras, c’est vraiment un amour, même les choses qui m’agacent en elle me touchent, me font rire, son côté comme ça, un peu divinatoire, même manière d’humour étrange, excessif, et parmi tous les livres, j’en ai parlé aux étudiants cette année, on a même travaillé sur certains extraits de ce tout petit livre, qui a l’air de rien, qui s’appelle Écrire, qui est un livre prodigieux, parce qu’il a d’abord été dit par Duras dans un documentaire de Benoît Jacot, qui était son assistant pendant longtemps, puisqu’elle a beaucoup fait du cinéma, et vers la fin de sa vie, elle est filmée un peu n’importe comment, et je pense que ça s’est fait, il avait une caméra avec lui, mais c’était chez elle, à Neauphle-le-Château, ils ont dû décider de ça au dernier moment, parce que franchement, le film, j’allais dire qu’on ferait tous mieux, on ne ferait pas mieux, mais ce qui est très beau, c’est que c’est un film qui est tremblé, comme elle, elle est toute petite, ça commence, vous avez ça sur Youtube, c’est gratuit aussi, ça commence, elle joue au piano, avec ses doigts tout crispés, elle est toute petite et merveilleuse, on dirait une reine de la Renaissance, c’est tout juste si elle n’a pas la fraise, elle joue, et puis elle se met à parler dans un monologue étourdissant dont elle a le secret, elle dialogue avec elle-même, et elle parle de la solitude, du rapport entre la solitude, l’alcoolisme aussi, qui chez elle a pris la place de Dieu, dit-elle, et la maison, où elle a longtemps vécu seule, où elle virait ses amants, dit-elle, c’est assez beau, la manière dont elle conçoit l’écriture comme étant extra-conjugale, si je puis dire, extra-territoriale, il ne faut qu’il n’y ait personne, il faut tuer toute autre passion, c’est une position très radicale, mais absolument fascinante, et la nuit, ce qu’elle appelle la nuit de l’écriture, et je pense que le niveau, j’allais faire ça, mais ce n’est pas nécessairement vertical, c’est immanent, donc ça peut être transversal, latéral, mais le niveau où se place l’exigence d’écrire et de lire et de penser chez Duras, me plaît énormément parce que là aussi, il y a un désir de tout écrire, de tout ressentir, de tout accueillir, et j’ai relu un peu Lament, parce que je fais un cours sur écrire une histoire d’amour, et j’ai pu en lire aux étudiantes et aux étudiants, et c’est un livre proprement prodigieux, qui a osé écrire une chose pareille, un livre pareil, et je ne parle pas que de son aspect sulfureux ou érotique, c’est une mise à nu de soi, de la décomposition d’un visage, c’est ça le vrai sujet de la vie de Duras, la manière dont elle est devenue vieille, dit-elle, à 15 ans. Le temps lui est donné tout entier, d’un coup à 15 ans, et elle devient, je ne sais pas, je comprends qu’elle soit devenue un peu mégalomaniaque, c’est une créature quasi-biblique.
[…] Elle est devenue vieille, dit-elle, à 15 ans. Le temps lui est donné, tout entier, d’un coup, à 15 ans, et elle devient, je ne sais pas, je comprends qu’elle soit devenue un peu mégalomaniaque, c’est une créature quasi biblique, dont toutes les temporalités sont tombées sur elle, elle s’ouvre, comme ça, géographiquement, entre l’Indochine et sa maison folle de Neauphle-Château, au cœur ardent et nocturne de ce que peut être l’aventure d’écrire, et ce que doit être l’aventure d’écrire, c’est-à-dire ne pas se satisfaire des petites histoires, de ce qui vient, ne même pas se satisfaire de son propre talent, le mettre à mort pour trouver encore plus que le talent. Bon, et chez Duras, c’est vraiment, elle voue sa vie à ça, on n’est pas obligé, mais chez elle, il y a ça, voilà.
Dans cette liste, peut-être trop chargée, je suis en train sans doute de déborder, mais je vais aller vite, j’ai tenu à faire figurer, avant de vous parler de la peinture, qui est l’autre passion de ma vie, et sur laquelle je suis en train de terminer un cours, je ne sais pas comment le nommer, qui s’appelle « Dire la peinture », où on regarde passionnément des peintures pendant deux heures, c’est pas rien d’être face à une reproduction pendant deux heures, avec les étudiants, on faisait ça, je trouvais ça merveilleux, essayer de mobiliser en soi des mots pour dire cette chose muette. Avant de vous en parler, je voulais quand même vous parler de Christina Campo, qui est une femme pour laquelle j’ai une grande dévotion. Pour moi, c’est un des secrets les mieux gardés de la littérature, mais je suis très content de vous le dévoiler en exclusivité mondiale.
Elle s’appelle « Les Impardonnables », et c’est une femme qui a écrit des poèmes mystiques, qui était très, très chrétienne, très catholique, mais elle a écrit surtout ce livre, « Les Impardonnables », qui est un recueil d’essais sur Borges, Hofmannsthal, Catherine Mansfield, sur des figures de la grande délicatesse de l’écriture occidentale, qu’elle a traduit en italien, et je ne sais pas comment en parler. C’est une femme qui incarne à mes yeux quelque chose qui, dans l’écriture, relève de l’insaisissable, de la grâce, peut-être. Il y a un mot en italien qu’elle commente abondamment,
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c’est la sprezzatura.
La sprezzatura, ce n’est pas un concept, mais ça vient de la Renaissance italienne, du Quattrocento. C’est ce qui désigne, on pourrait dire le panache, mais je trouve que le panache a un côté un peu trop guerrier, un peu trop masculin aussi, je trouve, comme ça, a priori. La sprezzatura, c’est plus féminin.
Ça peut être un geste qui coupe le cours ordinaire de l’existence, qui vous fait entrer dans quelque chose qui n’est pas non plus sacré, mais qui relève de la plus grande délicatesse, et qui comble esthétiquement et de manière éthique. Christina Campos, si ça vous dit, regardez ça. Moi, je ne cesse de la lire.
Elle est très, très bien traduite en français, de sorte que c’est comme... Vous savez, cette chose un peu molle, parfois, dans les traductions, on lit un auteur anglo-saxon, comme ça, on se dit c’est pas terrible en français. Là, c’est merveilleux. Et c’est de l’écriture qui semble avoir affaire avec le plus beau des artisanats.
Je pense que l’art, c’est toujours un artisanat. C’est fait à la main. La littérature, c’est fait à la main.
Moi, j’écris à la main. Et il y a quelque chose d’une texture soyeuse dans ces textes. C’est destiné à l’inconnu.
Dernière chose, j’avais prévu de vous parler de trois livres qui tournent autour de la peinture, mais pas seulement. Il y a un type, je dis type avec une grande tendresse, qui s’appelle Daniel Arrasse Je n’ai pas eu la chance de le rencontrer, mais j’ai habité pendant longtemps à Firenze, à Florence, pendant cinq ans.
Et je sais qu’il était... J’allais tous les jours à l’Institut français, où il y a une merveilleuse bibliothèque, pas aussi grande qu’ici, mais qui était pas mal non plus. Et je sais que Daniel Arrasse avait été le directeur de l’Institut français là-bas. Et en tous les cas, il est celui qui m’a, par sa lecture, mais aussi, on peut l’écouter sur France Culture, sont des émissions, Histoire de peinture, c’est un livre merveilleux, qui est la retranscription de monologues, d’improvisations, comme ça, c’est un puits intarissable, Daniel Arrasse, d’improvisations sur des tableaux.
Et c’est lui qui m’a initié à quelque chose qui là, pour le coup, m’a marqué à vie, qui est Fra Angelico, qu’en Italie, on appelle Beato Angelico, puisqu’il a été sanctifié par le peuple. Et voilà, parmi les choses que j’aime le plus au monde, il y a les annonciations de tout siècle. Mais celle de Fra Angelico me semblait plus douce et me semble d’autant plus mystérieuse que celle, par exemple, qu’on voit au couvent San Marco, est toute exempte, enfin, est toute indemne du fameux rayon divin qui doit arriver.
On sait tous que c’est qu’une annonciation. Vous avez sur la gauche, entre, depuis le jardin d’Eden déserté et désormais clos, auquel on ne peut plus accéder, et donc l’Ancien Testament, vous avez sous un portique apparaît un ange face à une jeune femme qui manifestement est la Vierge Marie, je ne crois pas me tromper, qui est la Nouvelle Ève, le passage de l’Ancien Testament au Nouveau Testament. Et ce qu’on ne voit pas, qui est l’invisible même, qui est le cœur de la peinture, enfin, je crois que la peinture au moins occidentale est là pour nous montrer des choses qu’on ne peut pas voir, c’est l’incarnation.
C’est à ce moment où elle devient mère par la parole. Et il se trouve qu’en général, comme vous le savez, il y a ce rayon qui vient, il y a quelqu’un dans les cieux, du côté du jardin au-dessus vide, qui envoie son rayon qui traverse l’ange et à travers la parole de l’ange, ça arrive jusqu’au ventre de la Vierge. Eh bien là, il n’y a pas de rayon, offre Angélico.
Et Arras, je le raconte très bien, Georges Diduberman aussi, qui était un de ses compagnons, un de ses amis à la ville à Médicis, c’est toute une génération d’anthropologues, d’historiens d’art, de penseurs, qui mélangent les choses exprès, ces beaux mélanges, et qui sont arrivés depuis un savoir qu’on a aujourd’hui, un savoir qui est hétérogène, à expliquer des choses et à voir ce qu’on ne voyait pas concernant ces tableaux. Moi, cette absence de rayon m’a obsédé pendant pas mal d’années, et ça a donné lieu à une expérience que j’ai racontée lors de la séance d’intronisation. Intronisation, c’est un peu... Passage de relais.
Intronisation, je me vois avec la couronne, mais c’est pas mal. Je tiens ferme ma couronne. Bon, j’ai compris pourquoi il n’avait pas mis le rayon, c’est que le rayon, il existe.
Il suffit de regarder le tableau à l’aube, d’ouvrir la fenêtre, et c’était prévu depuis 1437. Tous les matins, il y a le rayon qui arrive en acte, et donc l’annonciation a lieu tous les jours, à l’aube. Il suffit d’être là pour le voir, sauf que le musée est fermé à ce moment-là.
Les choses ne sont pas toujours bien faites. Bon, ce Daniel Arras, ça, il ne le dit pas. Ça, j’aurais adoré lui raconter ça, mais cette découverte que j’ai faite avec plusieurs amis.
Et ce Daniel Arras a... Pour finir, j’accélère, comme à la télé, à la fin, il nous reste quelques minutes. Ce Daniel Arras a traduit un livre prodigieux. Moi, si j’étais étudiant aujourd’hui, je me précipiterais, qui s’appelle L’art de la mémoire de Frances Yates, une chercheuse britannique qui a travaillé sur le... Comment dire ? Sur une idée assez simple, qui est comment est-ce qu’on stocke l’entièreté du savoir ? Alors aujourd’hui, on sait.
Aujourd’hui, on est même... On se dessaisit nous-mêmes de notre mémoire, puisqu’il paraît que dans les ordinateurs, il y a tout. Mais c’est un tort. Ce souci a toujours existé.
Je ne dis pas chez tout le monde, mais de tout temps. Et Frances Yates fait la généalogie, alors ça va jusqu’à... après la Renaissance, sur la manière dont on a eu de regrouper le savoir dans sa tête et de le mémoriser. Donc, l’art de la mémoire, ce n’est pas seulement des petits trucs mnémotechniques, c’est l’établissement parfois ésotérique, parce qu’il y a Giorgiano Bruno, il y a Raymond... Je ne sais pas comment on dit Raymond Lull.
Il y a... C’est un livre tout à fait stupéfiant sur l’invention d’une image mentale qui, lorsqu’on ferme les yeux, relève d’une bibliothèque entière où on classe les livres qu’on a lus, on arrive par certains moyens à les ouvrir et on s’approprie pour toujours ce qu’il y a à l’intérieur et dont on peut disposer à loisir. Donc, cette chose-là qui s’appelle Internet, pardonnez-moi, c’est un peu vulgaire comme transcription, mais il se trouve qu’au Moyen Âge, c’est déjà... Elle le montre très bien et elle écrit ce livre bien avant Internet. C’est déjà non seulement un usage qu’on peut avoir de tous les savoirs à une époque où, je dirais, jusqu’à Goethe, un penseur ou une penseuse, c’était quelqu’un qui avait une prétention non arrogante à embrasser tous les savoirs.
Aujourd’hui, il y a peu de gens sur Terre qui ne sont pas spécialisés. On a abandonné l’idée d’être d’être une encyclopédie. Mais à l’époque, c’est tout à fait quelqu’un comme Léonard de Vinci, comme on le sait.
Ce n’est pas juste un peintre. D’ailleurs, il est très peu peintre. C’est un architecte, c’est un ingénieur, c’est un poète.
Enfin, il a toutes les sciences qui lui sont utiles. L’art de la mémoire, c’est un livre vraiment qui... que je trouve stupéfiant. C’est Daniel Arras qui l’a réécrit en français, enfin traduit, et qui parle précisément de ça, d’une bibliothèque intérieure.
Je pense qu’on a tous notre bibliothèque intérieure. Et au fond, je suis en train de vous dévoiler l’une des chambres de cette bibliothèque parce qu’il y en a plein d’autres, des livres. Il y a des livres inutiles aussi, des livres qu’on oublie.
Mais ceux qu’on n’oublie pas, vous voyez, on peut en parler comme ça. Moi, je n’ai pas de notes. Ils sont gravés, au fond.
Il y a des pages même qui sont là pour toujours. Et alors, pour finir, pour moi, c’est le livre des livres. Je le trouve prodigieux et je fais attention parce que c’est l’exemplaire de la bibliothèque en personne.


Voilà, c’est un livre qui n’est pas un livre et, à la manière de Borges, c’est un livre qui contient tous les livres. C’est un livre d’Aby Warburg. Ça s’appelle l’Atlas Mnemosyne.
Ça n’est jamais paru de son vivant comme ça. Et pour cause, c’était un dispositif. Cet homme était le Aby Warburg.
Comment dire ça ? Un personnage prodigieux, passionnant. C’est un type vraiment très fêlé, qui a été soigné par Binswanger pour psychose. Enfin, c’était un schizophrène.
Mais aussi, quelqu’un qui avait quand même toute sa tête en même temps. Et c’était le fils d’une très grande famille de banquiers à Hambourg, très riches. Et quand le père est mort, enfin le père qui avait constitué le réseau bancaire, ça me fait penser aux Médicis.
D’ailleurs, il s’identifie aux Médicis. Il était obsédé par ça, par la renaissance italienne, par Firenze. Et donc, quand le père est mort, il a donné sa fortune à ses deux fils.
Et lui a dit à son frère, tu prends tout l’argent. Moi, je ne sais pas m’occuper de ces choses-là. Ce genre de type, ce n’est pas remplir un formulaire.
Enfin, j’ai de la sympathie. Mais il lui a dit à son frère, on va signer un papier comme quoi, dès que j’aurais envie d’un livre, c’est toi qui l’achètera. Sauf qu’il n’a pas eu envie d’un livre, de tous les livres.
Et moyennant quoi, l’autre, il gagnait quand même. Mais il a renoncé à son héritage pour constituer une bibliothèque la plus grande d’Europe au début du XXe siècle. Bibliothèque qui, lorsque les nazis ont commencé à leur oeuvre, leur contre-oeuvre plutôt, qui a été entièrement démantelée à Hambourg et qui a été reconstituée à Londres et où on peut aller, on peut aller travailler.
Des penseurs comme Giorgio Agamben, etc. sont allés là-bas travailler. Et alors, il avait ceci de particulier que c’est quelqu’un, il fait partie de ces intellectuels qui n’ont rien contre l’image.
Il y a quand même ce préjugé dans la pensée au moins occidentale sur le fait que la lettre précède toute image et que quand même, les livres, c’est sérieux, mais les films, ce n’est pas tellement sérieux. Et l’iconographie, c’est secondaire. Warburg, au contraire, va déployer sa bibliothèque de manière circulaire […].
C’est principalement l’art allemand et grec. Vous savez que les Allemands se prenaient pour des Grecs. Nietzsche, ça lui est monté passionnément à la tête.
Bref, il va fonder une science qui n’en est pas une, qui est l’iconologie. Quelqu’un comme Gombrich, il y en a plein maintenant qui travaillent là-dessus. C’est Warburg qui ne s’est jamais exprimé que par conférences et par notes.
Il n’y a pas vraiment d’œuvres de Warburg. En cela, il est très, très moderne. C’est un homme du fragment, de l’inachevé.
A sa mort, je n’ose pas le montrer parce que je vais le casser, on a récupéré les panneaux où il passait des heures passionnées à faire des analogies entre, par exemple, pour vous donner un exemple précis, qui est un de ses exemples, ce qu’il appelait la survivance. Je ne sais plus comment c’est en allemand. Il y a toute une théorie de la survivance des images à travers le temps.
Par exemple, quand il allait à Santa Maria Novella, je ne sais pas si vous voyez cette église juste à côté de la gare de Florence, il voit une fraise de Ghirlandaio et à un moment, il y a une servante qui, très étrangement, a l’air de danser. Elle apporte quelque chose sur un plateau. Elle a une écharpe qui vole au vent et c’est dans une chambre où il y a une femme qui est en train d’accoucher.
On ne voit pas tellement le rapport, mais on se dit tous, en la voyant, qu’elle est très belle. Il y a quelque chose, une forme de légèreté gracieuse. Warburg a reconnu en elle la nymphe extatique, coupeuse de tête, d’une frise de bacchante qui sont en ce moment au British Museum et qui vient de la Grèce archaïque.
Ce type, qui a un moment du temps été en possession oculaire de tout ce qui pouvait se voir et se reproduire, avait cette mémoire, dont je parlais tout à l’heure, pour identifier les reprises, les calques. Les peintres, les sculpteurs travaillent comme ça. Le Caravage refait aussi des choses qui ont été juste dessinées avant.
Il a vu que ce qu’on appelle la Renaissance italienne, en fait, on le sait maintenant très bien, peut-être pas tellement avant Warburg, c’est une reproduction, non pas à l’identique, mais déplacée, de ce qui se sculptait dans la Grèce antique. Une servante peut être, de manière cachée, une bacchante. Et donc, ces cartes postales, ces reproductions ont constitué ce qu’il appelle une science sans nom, dont je suis un adepte secret, et plus tellement secret puisque je viens de vous le dire, et science à laquelle je vous convie, si vous en avez envie, en lisant l’Atlas Mnémosyne d’Abi Warburg.
Je crois que j’ai parlé de tous les livres et donc je vous remercie beaucoup pour votre attention.
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Rimbaud, Arthur et Forestier Louis. Oeuvres complètes, correspondance. [Nouv. éd.]. Paris : Robert Laffont. 2004.
Melville, Herman, Lucien Jacques, Joan Smith. Moby Dick. Paris : Gallimard. 1996.
Heidegger, Martin, Jean Beaufret, Wolfgang Brokmeier, et al. Acheminement vers la parole. Paris : Gallimard. 1976.
Frazer, James George et Loyson Paul-Hyacinthe. Les origines magiques de la royauté. Paris : Librairie Paul Geuthner. 1920.
Bataille, Georges. Œuvres complètes. VII.Paris : Gallimard. 1976.
Campo, Cristina, Francine de Martinoir, Jean-Baptiste Para, et al.Les impardonnables. Paris : Gallimard. 2023.
Duras, Marguerite, Gilles Philippe, Bernard Alazet, et al.Oeuvres complètes. IV.Paris : Gallimard. 2014.
Arasse, Daniel, Comment Bernard, et Bédard-Arasse Catherine.Histoires de peintures. Paris : Gallimard. 2006.
Yates, Frances Amelia et Daniel Arasse.L’art de la mémoire. Paris : Gallimard. 2022.
Warburg, Aby Moritz, Roland Recht, et Sacha Zilberfarb.L’atlas Mnémosyne. [Nouvelle édition augmentée]. Dijon] [Paris : l’Écarquillé INHA. 2023.

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Haenel, Yannick. Jan Karski : roman. Paris : Gallimard. 2009, et aussi sur pileface.
Haenel, Yannick. Tiens ferme ta couronne : roman. Paris : Gallimard. 2017, , et aussi sur pileface.
Haenel, Yannick. Le trésorier-payeur : roman. Paris : Gallimard. 2022, , et aussi sur pileface.
Haenel, Yannick. Bleu Bacon. Paris : Stock. 2024, et aussi sur pileface.
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(crédits : Soline Sénépart / Sciences Po)
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