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Les entretiens Francis Ponge/Philippe Sollers (version intégrale)

avril-mai 1967

D 7 mai 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



En mémoire de Gérard Farasse

Les entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers ont été réalisés en février-mars 1967 chez Francis Ponge, puis diffusés sur France Culture en avril et mai de la même année dans une série de douze épisodes. Ils ont été publiés en 1970 (Gallimard/Seuil). De larges extraits regroupés en cinq épisodes avaient été rediffusés après la mort du poète en août 1988. Je les avais alors enregistrés sur cassettes, puis numérisés et mis en ligne, il y a une bonne quinzaine d’années, dans mon dossier Francis Ponge, tel quel (99000 vues). France Culture vient de mettre en ligne l’intégralité des entretiens. Les voici donc, dans l’ordre où ils ont été diffusés la première fois sur les ondes. Vous lirez ensuite l’étude minutieuse qu’en fit celui qui fut un grand ami de notre jeunesse étudiante, revu quelques années avant sa mort, Gérard Farasse, ce « chien de lisard » (1945-2014). L’étude a été publiée dans le numéro 68 de L’Infini (hivers 1999) et reprise en notice dans le second volume des Oeuvres complètes de Ponge dans la Bibliothèque de la Pléiade [1].


Épisode 1/12 : Conditions de travail de quelqu’un qu’on appelle encore un poète (1ère partie)

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Francis Ponge, en février 1974 ©AFP - AFP ARCHIVE

Publié le lundi 17 avril 1967

Entre février et mars 1967, Philippe Sollers dialogue avec Francis Ponge. Ce dernier rejette l’étiquette de poète et affirme écrire non pour embellir le langage, mais pour le modifier. Ces entretiens offrent des clés pour lire une œuvre exigeante en rupture avec toute récupération idéologique.

Avec
• Francis Ponge, poète et écrivain français
• Philippe Sollers, écrivain français

Entre février et mars 1967, Philippe Sollers s’entretient avec Francis Ponge au cours de douze entretiens. Ces conversations ont lieu chez Francis Ponge et se déroulent en toute improvisation, aucune question ni réponse n’ont été auparavant rédigées. Ce premier entretien porte sur la qualification de poète que refuse Francis Ponge et sur les conditions mêmes d’enregistrement et de diffusion de ces entretiens radiophoniques.

Écrire contre le langage commun

"Pour vous lire, il faut accomplir un travail [...] il faut parcourir un très long chemin", annonce d’emblée Philippe Sollers et c’est justement l’objet de ces entretiens : donner à l’auditeur les éléments d’étude qui lui permettront de lire pleinement l’œuvre de Ponge écrite à rebours de tout objet de consommation.
Mais avant de commencer cette plongée dans l’œuvre, il s’agit de mettre en garde dans ce premier temps de la discussion. Mise en garde contre la qualification même de poète, un terme que la société utilise pour se défendre contre tout acte de subversion.
Ponge explique qu’avant tout, "une société, c’est un langage" et, précise-t-il, "c’est par dégout de ce langage que j’en suis venu à écrire". Sa vocation n’est pas de poétiser le langage et donc la société, mais c’est de modifier ce langage, d’en créer un autre. "J’ai choisi cette activité non pour former des objets poétiques, mais seulement pour pouvoir dénoncer le langage commun", affirme-t-il. Mise en garde donc contre toute récupération idéologique des écrits publiés et aussi du contenu de ces entretiens.

Épisode 2/12 : Conditions de travail de quelqu’un qu’on appelle encore un poète (2e partie)

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Francis Ponge (1899-1988) le 9 octobre 1979 à Nice.
©AFP - Raph GATTI / AFP

Publié le mercredi 19 avril 1967

Dans ce deuxième entretien, Francis Ponge affirme la nécessité de fonder une nouvelle rhétorique, en rupture avec la poésie subjective. S’inspirant de Lautréamont, Mallarmé et Rimbaud, il valorise leur travail en prose et inscrit son écriture dans le progrès des sciences humaines.

Après avoir énoncé, dans le premier des douze entretiens avec Philippe Sollers, son refus d’être qualifié de poète, Francis Ponge poursuit les mises au point dans ce deuxième volet en se référant à trois auteurs qui ont tout son intérêt : Stéphane Mallarmé, Lautréamont et Arthur Rimbaud.
Ponge appelle à une nouvelle rhétorique en lien avec les sciences humaines
Dans ce deuxième entretien, Francis Ponge poursuit sa remise en question du statut de poète et insiste sur la nécessité de fonder une nouvelle rhétorique. Il se réfère à Lautréamont, Mallarmé et Rimbaud, trois auteurs qui ont marqué une rupture décisive avec la poésie traditionnelle.
Rejetant "l’effusion subjective", il défend une conception active et laborieuse de l’écriture, qui ne se limite pas à l’expression du moi, mais s’inscrit dans une démarche de transformation du langage : "j’utilise, dit-il dans un texte de My Creative Method, qu’il lit ici, le magma poétique mais pour m’en débarrasser, (...) je tends plutôt à la conviction qu’au charme, (...) il s’agit pour moi d’aboutir à des formules claires et impersonnelles."

Ponge, Sollers et la revue "Tel Quel"

Ponge souligne également l’importance des avancées en sciences humaines et en linguistique, raison pour laquelle il publie ses textes de préférence dans la revue Tel Quel, revue cofondée en 1960 par Philippe Sollers, en dialogue avec ces disciplines, plutôt que dans des anthologies poétiques. Selon lui, ce qui demeure essentiel dans l’héritage de Lautréamont, Mallarmé et Rimbaud, ce n’est pas leur versification, mais bien leur travail en prose.

Épisode 3/12 : Le début du vingtième siècle, vécu

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Pierre portant une inscription en caractères latins.
Bibliothèque publique, ancienne ville romaine
de Timgad - Algérie ©Getty - Antonio Ciufo

Publié le vendredi 21 avril 1967

Francis Ponge questionne l’influence de son enfance méditerranéenne sur sa sensibilité et son écriture. Travailleur de la langue et du livre, il puise dans le latin et le dictionnaire Littré une densité qu’il cherche à restituer et compare le livre à un transistor transmettant émotion et action.

Francis Ponge revient sur les déterminations enfantines si importantes pour sa sensibilité et son rapport à la langue. Né dans le midi de la France et imprégné de langue latine, le goût des mots vient de cette profondeur-là, comme il l’explique dans ce troisième temps de la discussion avec Philippe Sollers.

Francis Ponge, une sensibilité enracinée dans l’enfance

Né en 1899 (il corrige d’ailleurs Philippe Sollers qui le fait naître en 1900), Francis Ponge se plaît d’abord à rappeler qu’il appartient encore au 19e siècle. Son enfance entre Nîmes ("la ville la plus romaine de France") et Avignon ("la ville la plus italienne de France") forge sa sensibilité avant un déplacement à Caen, qu’il décrit comme étant "un peu le contraire de la Provence". Cette empreinte méditerranéenne transparaît dans son texte Le Lézard, pourtant écrit après la Seconde Guerre mondiale, dont il lit et commente des passages. Il compare l’apparition de l’animal sur un mur blanc éclatant et fissuré aux lignes d’écriture sur une page blanche. Et surtout il explique que derrière la grâce des paysages méditerranéens, il voit le tragique et la noirceur.

La langue, une matière vivante

Passionné par le latin dès sa jeunesse, à l’affût des inscriptions sur les stèles funéraires du midi de la France, Francis Ponge poursuit cet amour pour le latin dans ses études. Il voit en Lucrèce et Tacite ses véritables maîtres, puisant dans leur densité une profondeur qu’il cherchera à redonner à la langue française. Son amour du dictionnaire Littré et son travail poétique traduisent cette recherche d’"épaisseur mystérieuse".
Pour Ponge, la langue est aussi concrète qu’un paysage, aussi sensible que le monde extérieur : "On ne peut faire quelque chose de bon dans le monde verbal, que si l’on est sensible à ce monde." Comme exemple, il lit et commente son premier texte publié, La promenade dans nos serres datant de 1919, "où la sensibilité à ce monde verbal est des plus nettes".
En conclusion, l’auteur défend le livre et s’adresse à la jeunesse de 1967 : "J’essaye de décrire quelque chose pour convaincre nos jeunes gens, si amis des transistors qu’ils les emportent sous le bras, qu’ils se promènent avec eux, qu’un livre — cette espèce de parallélépipède, à peu près de la taille des transistors — est aussi un transistor beaucoup plus sensible et qui peut les porter, non seulement à la délectation, mais à l’action, du fait du caractère particulier du verbe."

Épisode 4/12 : Vie et travail à l’époque surréaliste : 1917-1930

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Portrait de poète écrit sur table dans l’obscurité
illustration ©Getty - selimaksan

Publié le lundi 24 avril 1967

Dans ce 4e épisode, c’est le portrait d’un jeune homme en révolte contre la société et la littérature de son époque que se dessine la conversation Ponge/Sollers. Un temps intéressé par le surréalisme, Ponge mène son travail littéraire vers une réflexion approfondie sur le langage.

Dans cet entretien, c’est un Francis Ponge jeune homme que l’on rencontre. Entre 1917 et 1930, il vit à l’époque des surréalistes. Une époque marquée par de grands bouleversements mondiaux et durant laquelle, en révolte contre la société et la littérature, il oriente sont travail vers une étude approfondie du langage.

Francis Ponge, portrait d’un jeune homme en révolte

Nous sommes en 1916. Francis Ponge arrive à Paris pour ses études. Il a 17 ans et entre en hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand. C’est un jeune homme qui éprouve une forte révolte contre la société des adultes, une société "cynique et débauchée" comme il la qualifie dans ses premiers écrits, et contre la littérature dominante.
Une autre révolte attire son attention : les révolutions de mars et octobre 1917 en Russie. Elles sont, pour lui, plus importantes que la guerre de 1914 dans laquelle la France est plongée. Mais c’est bien cette guerre, la Première Guerre mondiale, qui le rattrape en 1918. Il est mobilisé et, dans sa musette de fantassin, on trouve un livre de Nietzsche.

Son désintérêt pour le mouvement surréaliste

Ses premiers textes, Trois satires, sont acceptés par la Nouvelle Revue Française (NRF). Ils témoignent de la révolte de Francis Ponge qui considère la littérature comme une arme. Intéressé un temps par le mouvement surréaliste, qu’il connaît grâce à Jean Paulhan, il s’en met plus tard en retrait. Un retrait qu’il explique par la mort de son père, son travail chez Gallimard et son désintérêt pour le milieu littéraire. Il mène alors une vie indépendante, un peu à la marge de la société. Pour lui, les surréalistes "ne menaient pas la vie de quelqu’un qui marche et écrit contre l’ordre établi".

L’écriture comme arme

Il marque son désaccord les surréalistes qui "ne faisaient que redire plus faiblement et en groupe ce que Rimbaud et Lautréamont avaient fait seuls en face de leur papier blanc et de façon beaucoup plus forte". Son travail littéraire s’oriente vers une réflexion sur le langage.
Ainsi, dans Du logoscope, il analyse le mot "souvenir" et explore des aspects grammaticaux comme l’indicatif présent dans Naissance de Vénus et l’imparfait dans L’Imparfait ou les poissons volants. Au contraire de l’attitude spectaculaire des surréalistes, il préfère une approche secrète de l’écriture. Une écriture qu’il conçoit comme l’élaboration d’une "bombe". Son objectif est façonner des textes puissants, fruits d’une longue maturation.

Épisode 5/12 : Vie et travail à l’époque surréaliste : 1930-1940

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Livre bleu avec ciel, poupée et écriture
©Getty - Laurie Rubin

Publié le mercredi 26 avril 1967

Dans ce cinquième entretien avec Philippe Sollers, Francis Ponge raconte sa vie et son travail à l’époque des surréalistes, entre 1930 et 1940. Conciliant engagement, survie et création littéraire dans un contexte historique tumultueux il fait preuve de résilience.

Dans cet entretien, Francis Ponge revient sur son parcours littéraire et personnel durant les années 1930-1940. Il explique sa méthode d’écriture, distincte de l’écriture automatique des surréalistes, bien qu’elle intègre une dimension irrationnelle. Ponge décrit un travail minutieux, presque artisanal, où il puise dans les profondeurs de son être tout en restant ancré dans la langue française.

Ponge, les surréalistes et le Parti communiste

Ponge adhère au mouvement surréaliste à la fin des années 1920, au moment de la mutation, de la politisation, au commencement de ce qu’on appelle "la seconde époque du surréalisme" et signe le manifeste Le Surréalisme au service de la Révolution. Cependant, il raconte ici à Philippe Sollers qu’il s’en éloigne rapidement, tout en conservant des liens avec des figures comme Breton, Aragon et Éluard.
La suite de son récit est édifiante : pour subvenir à ses besoins Ponge travaille chez Hachette, un environnement qu’il compare à un "bagne", et rejoint le Parti communiste. Malgré un emploi du temps épuisant, il parvient à écrire Le Parti pris des choses durant de brefs moments de liberté, souvent pendant ses trajets. La Seconde Guerre mondiale interrompt son travail : mobilisé, il vit l’exode avant d’être démobilisé en 1940. Durant l’Occupation, il s’engage dans la Résistance, tout en exigeant du temps pour écrire, affirmant ainsi son double engagement, littéraire et politique.

Après la Seconde Guerre mondiale

Après la guerre, Francis Ponge se rapproche d’Albert Camus et devient directeur littéraire du journal Action. Cependant, il traverse de grandes difficultés financières, devant subvenir aux besoins de sa famille. Pour survivre, il accepte un poste d’enseignant à l’Alliance française, qui lui laisse malgré tout du temps pour écrire. C’est durant cette période qu’il produit des œuvres majeures, poursuivant son exploration littéraire malgré les obstacles.

Épisode 6/12 : La peinture et les lettres

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Le peintre français Georges Braque (1882-1963)
à l’âge de 80 ans, à Paris le 12 mai 1962.
©Getty - Keystone-France/Gamma-Rapho

Publié le vendredi 28 avril 1967

Dans ce sixième volet, Francis Ponge évoque les liens entre peinture et littérature. Auprès de Philippe Sollers, il insiste sur leurs "tentatives orales" et les associent à des formes de performance, provoquant des changements fondamentaux dans la conception de l’homme et du monde.

C’est une longue introduction de Philippe Sollers qui ouvre ce sixième épisode de la série d’entretiens avec Francis Ponge en 1967 : "Il me semble qu’il y a un malentendu sur l’ensemble de votre travail, qui vous fait présenter souvent comme quelqu’un s’occupant exclusivement des choses, ce qui amène souvent l’accusation d’anthropomorphisme. Parce qu’on trouve que, dans cette description des choses, vous n’êtes pas absolument rigoureux mais que vous introduisez des éléments humains, des références sensibles à l’existence de l’humanité en général".

La peinture, "le drapeau de l’offensive intellectuelle"

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Francis Ponge commence à écrire sur la peinture. Il réalise sa première Tentative orale qui donne lieu ensuite à une grande quantité de conférences et de textes oraux plus ou moins publiés. Son Parti pris des choses séduit les peintres de l’époque. Lui-même est attiré par la peinture et rencontre Picasso, Braque, Fautrier, Dubuffet, voyant dans la peinture un moyen d’expression comparable à un travail de l’ordre scientifique.
Francis Ponge considère d’ailleurs Picasso comme "un porte-drapeau de l’offensive intellectuelle", et Braque "plus utile et plus efficace dans l’ordre de la révolution culturelle ou dans cette offensive intellectuelle vers l’avenir que n’importe quel philosophe, religieux, maître à penser ou maître de vie."

Une conception différente de l’homme et du monde

Selon Francis Ponge, dans la civilisation occidentale, l’homme a vécu depuis deux ou trois millénaires sur des figures de rhétorique qui étaient les mêmes que celles de la géométrie d’Euclide (ellipse, hyperbole, parabole). Il constate que la géométrie et la physique actuelles ne sont plus les mêmes, impactant et modifiant notre vision du monde et de l’homme : "On ne peut plus voir le monde, agir dans le monde selon ces règles et selon ces figures. C’est la même chose pour l’art, les lettres, la rhétorique : tout cela a changé."

Épisode 7/12 : Pratique et Théorie : "Le Parti pris des choses, Proèmes"

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Photographie en noir et blanc d’une huître ouverte.
©Getty - Annick Vanderschelden

Publié le lundi 1 mai 1967

Ecoutons Francis Ponge lire et analyser le poème "L’Huître", extrait de son recueil "Le Parti pris des choses". Dans le septième entretien entre Ponge et Philippe Sollers, enregistré en 1967, le poète évoque également la classification de ses œuvres.

En 1967, le poète Francis Ponge donne une série d’entretiens à Philippe Sollers. Dans le septième volet, il évoque tout d’abord la "classification" de ses œuvres : "Les conditions de travail d’un artisan de mon genre sont telles que j’ai été publié de la façon la plus désordonnée qui soit".

Pour Ponge, la classification idéale serait "un dictionnaire sans fin"

Selon Francis Ponge, la classification idéale aurait pu prendre la forme d’un dictionnaire sans fin, par ordre alphabétique. Dans le cours de cet entretien, il effectue une lecture de son poème L’huître, extrait de son recueil Le Parti pris des choses, paru en 1942. Après la lecture, il en fait une analyse détaillée. "Ce texte se divise en trois paragraphes, le premier décrit l’huître et la façon de l’ouvrir, le second décrit l’intérieur de l’huître. Dans le troisième, beaucoup plus court, et qui ne fait que deux lignes, il s’agit de la perle que l’on y trouve parfois."

Lecture et analyse du poème "L’Huître"

Le poème commence ainsi : "L’huître, de la grosseur d’un galet moyen, est d’une apparence plus rugueuse, d’une couleur moins unie, brillamment blanchâtre". Selon Francis Ponge : "Les mots, quels qu’ils soient, sont affectés d’un coefficient de valeur. C’est absurde, mais c’est comme ça. En français, le mot "brillamment" est affecté d’un coefficient positif. C’est bien d’être brillant. Au contraire, "blanchâtre" est affecté d’un coefficient négatif".
Vocabulaire, expressions, différents niveaux de significations, traitement des lieux communs : Francis Ponge nous livre ici une analyse fine et très détaillée de ce texte poétique extrait de son ouvrage le plus connu, Le Parti pris des choses, paru en 1942.

Épisode 8/12 : Pratique et Théorie : "La Rage de l’expression"

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Clair de lune sur la Seine au crépuscule à Andrésy
1867, par Charles-Francois Daubigny.
©Getty - Heritage Art/Heritage Images

Publié le mercredi 3 mai 1967

Qu’est ce qu’un "proème" ? La poésie doit-elle s’inspirer de la science ? Dans cet entretien de 1967 mené par Philippe Sollers, le poète Francis Ponge évoque son recueil "La Rage de l’expression", paru en 1952. Il en lit un extrait, "L’Œillet", puis évoque un autre texte, écrit en 1947 : "La Seine".

En 1967, le poète Francis Ponge donne une série d’entretiens à Philippe Solers. Dans le huitième volet, il est question de son recueil La Rage de l’expression. Il revient sur le point de départ de recueil, paru en 1952 : "J’en ai eu assez de faire toujours la même chose. Je m’ennuie vite, et ce n’est pas parce que Le Parti pris des choses a eu un certain succès que j’ai voulu m’enfermer là-dedans. Il m’a semblé utile de mettre sur la table ma démarche intellectuelle, mon travail."

"La Rage de l’expression", des poèmes pour décrire le monde tel qu’il est

Pour ce faire, Ponge lit des extraits de son poème L’Œillet, et en effectue l’analyse. La Rage de l’expression se compose de sept poèmes, même si le terme exact est, sans doute, "proèmes", un mot valise qui associe prose et poème, inventé par Ponge lui-même. Dans ce livre, il cherche ici à refonder le langage, qu’il juge impropre à décrire le monde tel qu’il est vraiment.

"La Seine", à la confluence des sciences et de la poésie

Dans le second temps de cet entretien, Francis Ponge explique les prémisses de son texte intitulé La Seine, écrit en 1947. Il en lit également un extrait. "J’ai beaucoup lu de livres scientifiques et des livres de géographie pour composer ce texte."

Épisode 9/12 : Pratique et Théorie : L’objeu

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Coucher de soleil en été
©Radio France - Nathalie Broutin

Publié le vendredi 5 mai 1967

Le poète Francis Ponge donne à Philippe Sollers une série d’entretiens en 1967. Dans le neuvième volet, il explicite le concept d’objeu, qu’il a forgé à partir de deux mots : objet et jeu. Il lit et analyse plusieurs extraits de ses poésies pour expliquer cette notion.

Dans cet entretien de 1967 avec le poète Francis Ponge, il est question de la notion d’objeu, un concept qu’il a créé. Il explique à Philippe Sollers pourquoi il a fabriqué ce néologisme selon le principe du mot valise à partir des mots objet et jeu. S’agissait-il alors d’exclure l’objet ? Où alors de faire disparaître le sujet qui écrit ?

L’objeu, un fonctionnement textuel inédit

Alors, "Pourquoi objeu ?", demande Philippe Sollers à Francis Ponge. Il tente, avant d’entendre la réponse du poète, une synthèse. "Pourquoi êtes-vous obligé de forger ce mot ? Tout se passe, me semble-t-il, comme si vous entriez dans un mouvement très spécifique qui consisterait à exclure l’objet, et en même temps à vous placer, comme scripteur dans ce qu’ on pourrait appeler une disparition du sujet." Trois choses fondamentales dans la mécanique des textes de Ponge, insiste Sollers : l’exclusion de l’objet, la disparition du sujet qui écrit et l’objeu, définit ici comme "à la fois un fonctionnement textuel nouveau, entièrement inédit, une vue sur le monde toujours, c’est-à-dire conçu maintenant de plus en plus comme une horlogerie, comme un appareil, comme un fonctionnement sériel".
Et Ponge répond par un poème : "C’est dans un long texte intitulé Le Soleil, que j’ai défini cette notion de l’objeu." Il lit un extrait de ce texte pour expliciter le concept. _ Dans cet extrait, on retient le passage suivant : "Qu’est-ce que le soleil ? Celui-ci qui domine toute chose et ne saurait donc être dominé n’est pourtant que la millionième roue du carrosse qui attend devant notre porte chaque nuit."

Un thème récurrent dans l’oeuvre de Ponge : le soleil

Puis le poète lit des fragments de son poème Le Volet dans sa scholie, issu de son ouvrage Le Grand Recueil, Pièces (1961). Dans le texte, cette phrase : "Aujourd’hui dans l’éternité, le volet aura grincé, aura crié, pesé, tourné sur ses gonds avant d’être impatiemment rabattu contre cette page blanche. Il aura suffi d’y penser ou plutôt encore de l’écrire."
Et Sollers d’analyser ce poème : "Ce qui me frappe dans le rapport entre le volet et le soleil, c’est ce rapport justement entre la disparition et l’apparition du texte, entre la mort du scripteur et l’appel, la convocation du lecteur, entre le fonctionnement du monde donné comme étant enfin libéré de quelque chose qui leur est réprimé et le fonctionnement du texte."
Cet épisode se clôt avec un travail comparatif mené par Francis Ponge avec son poème Le Soleil se levant sur la littérature, il en profite pour commenter le thème du soleil, récurrent dans ses écrits : "Le thème du soleil est présent constamment dans mon œuvre dès le début, dit-il. Parce qu’évidement, c’est un des thèmes les plus importants pour quelqu’un qui se considère comme un élève des cosmogonistes."

Épisode 10/12 : Pour un Malherbe, pour une nouvelle culture

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Lieu de travail d’un écrivain créatif
avec une machine à écrire et
des plantes en croissance.
Concept de jardin d’imagination
©Getty - Dina Belenko

Publié le lundi 8 mai 1967

Dans ce dixième entretien avec Philippe Sollers, Francis Ponge nous lit des fragments de son livre "Pour un Malherbe" et appelle à une nouvelle culture.

Dans cet entretien avec Philippe Sollers, Francis Ponge explore les idées centrales de son recueil de poésie Pour un Malherbe. Ponge défend une vision de la poésie comme science par excellence, où le langage est à la fois un outil et un objet d’étude. Il insiste sur l’engagement profond envers la rigueur et la précision du français, incarné par François de Malherbe, qu’il considère comme le "tronc de la francité". Il explore les règles de la poésie et explique pourquoi il n’est "pas d’accord avec Paul Valéry et la théorie classiciste traditionnelle."

Francis Ponge et la poésie comme un "programme global"

Dans cet entretien en particulier, Philippe Sollers tente d’accompagner Francis Ponge pour qu’il livre son "programme global". Ce programme, à écouter Sollers, est en trois points.
D’abord ce qu’il nomme "la décision de langue", et qu’il relit à l’écriture de François de Malherbe, poète officiel de 1605 à 1628, sous les règnes d’Henri IV et de Louis XIII. _ Ensuite, les deux hommes s’arrêtent sur ensemble de quatre verbes : "révéler, élaborer, raffiner, abolir", qui sont autant d’actions à mener par l’écrivain dans son atelier.
Enfin, Ponge revient, à l’invitation de Sollers, sur "une sorte de théorème de l’activité de l’écriture", qui s’éclaircie au fil des 20 minutes d’entretien : "rien à dire égale tout à dire". Au bout du raisonnement, les deux hommes défendent le fait que "la poésie est la science par excellence".

Épisode 11/12 : Rupture et révolution culturelle, un matérialisme sémantique : "Le Pré"

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Livre posé sur l’herbe ©Getty - Irinel Cojocaru

Publié le mercredi 10 mai 1967

En introduction de ce onzième entretien avec Francis Ponge, enregistré en 1967, Philippe Sollers revient sur l’approche du monde de Francis Ponge, qui applique à ses textes la notion de "matérialisme sémantique".

TRANSCRIPTION DE L’ENTRETIEN

Francis Ponge revendique un "matérialisme sémantique" dans son œuvre, où les mots sont perçus comme des réalités concrètes, chargées d’histoire et de sens. À travers son texte Le Pré, publié en octobre 1967 dans Nouveau recueil, il dévoile la richesse symbolique d’un mot simple, illustrant la profondeur de son approche littéraire. Pour lui, les mots sont des réalités concrètes, chargées d’histoire et d’épaisseur.

L’Eros et le Thanatos dans l’acte d’écriture de Francis Ponge

Il s’explique sur les rapports entre l’Eros, le désir, et le Thanatos, la mort, comparant l’acte sexuel et l’acte d’écrire. Il insiste sur l’importance de l’étymologie et des variations sémantiques. Il décrit ensuite les recherches d’ordre étymologique réalisées pour l’écriture de son texte Le Pré, qu’il commente presque mot par mot dans cet épisode, soulignant l’épaisseur sémantique du mot "pré". Pour lui, un texte idéal serait celui où chaque mot porterait toutes les significations qu’il a eues au cours de son histoire, créant ainsi une densité sémantique multiple.

La richesse sémantique du mot "pré"

VOIR SUR PILEFACE

Ponge aborde également le lien entre désir, création et mort, et illustre cette idée avec son texte Le Pré, où il explore les multiples dimensions du mot "pré", à la fois comme prairie, comme préfixe, et comme symbole de préparation, de passé et d’avenir. Le pré devient un lieu de contradiction, évoquant à la fois la vie (la palabre, le duel) et la mort (l’enterrement). Ponge montre ainsi comment un mot simple peut incarner une richesse sémantique et symbolique profonde, reflétant son matérialisme sémantique.

Épisode 12/12 : L’écriture, fonctionnement, objoie, "le savon"

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Bulles de savon ©Getty - Silas Stein / Picture alliance

Publié le vendredi 12 mai 1967

Pour clore leur série d’entretiens enregistrés entre février et mars 1967, Philippe Sollers et Francis Ponge abordent une œuvre récente de l’écrivain : "Le Savon". Ce poème illustre comment Ponge fait fonctionner le langage et les mots entre eux, comme les rouages d’un "mouvement perpétuel".

TRANSCRIPTION DE L’ENTRETIEN

Francis Ponge présente Le Savon, son récent ouvrage où un objet simple devient une clé pour comprendre son approche de l’écriture. Un choix loin d’être anodin, le mot "savon" n’étant pas éloigné du mot "savoir". Sensibilisé aux moyens modernes de déplacement par ses récents voyages, Ponge intègre dans cet ouvrage des métaphores astronautiques et invite ses lecteurs au décollage : "Serrez vos ceintures"...

Définition de l’objoie et fonctionnement du texte comme un "mouvement perpétuel"

Au cœur de la discussion entre Philippe Sollers et Francis Ponge, la primauté du fonctionnement sur la signification. Pour Ponge, écrire ne consiste pas seulement à transmettre une idée, mais à faire fonctionner les mots ensemble, comme des rouages. Ce "mouvement perpétuel" reflète sa conception de l’écriture comme "une structure conventionnelle".
C’est dans ce cadre qu’émerge le concept d’"objoie". Il semble complexe à définir, mais le dialogue entre Ponge et Sollers l’éclaire de manière très simple. L’objoie est "transmutation alors vraiment heureuse, jubilante", qui advient lorsqu’une structure trouve le signe de sa propre conventionnalité. C’est cet effet de joie et de matérialité que provoque le poème "Le Savon" dont il est question ici.
Enfin, dans la dernière partie du dernier volet de ces douze entretiens, Francis Ponge souligne le rôle actif du lecteur, indispensable à l’effet du texte, comme s’il allumait la lumière. "C’est seulement le lecteur qui fait le livre lui-même en le lisant", dit-il.

Crédit : France Culture


Ponge, posant pour Fenosa, 1961. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Sur les Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers

Ces entretiens ont été diffusés sur France-Culture en avril 1967, puis en 1988 après la mort de l’écrivain. C’est Gérard Farasse qui rédigea la notice des Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers, pour le second volume des oeuvres complètes de Ponge éditées par Bernard Beugnot dans la Bibliothèque de la Pléiade [2]. Cette étude, publiée dans le numéro 68 de L’Infini (hivers 1999), a le mérite de retracer avec précision et sans rien masquer des dissensions ce que furent les relations entre Tel Quel et Ponge pendant une quinzaine d’années.

Gérard Farasse

Une rencontre

Lorsque Philippe Sollers interroge Francis Ponge [3], il a trente et un ans. Ponge vient d’avoir soixante-huit ans. L’un est un jeune écrivain brillant et turbulent, l’autre un poète reconnu, malgré toutes les résistances que rencontre encore son oeuvre. Ils se connaissent depuis une décennie. Philippe Joyaux, qui, adolescent, avait été frappé par la nouveauté des textes de Ponge découverts dans le Panorama de la nouvelle littérature française de Gaëtan Picon [4] l’a rencontré à l’automne 1956, à la mite d’une de ses conférences à l’Alliance française [5]. Depuis lors des liens d’amitié se sont noués à partir d’une admiration réciproque. Ponge n’a pas de mot assez fort pour exprimer celle-ci tandis que Sollers reconnaît en lui un maître [6]. L’aîné, avec la générosité active qui est la sienne, entreprend d’aider son cadet dans ses premiers pas d’écrivain et recommande à Jean Paulhan deux de ses textes, dont l’« Introduction aux lieux d’aisance ». Mais Marcel Arland s’oppose à leur publication dans la N.R.F [7]. En 1962, pour obtenir que Philippe Sollers soit réformé, il intervient également auprès de Gaëran Picon, alors chef de cabinet d’André Malraux [8]. Promu au rôle de mentor, Francis Ponge suit de très près la naissance de la revue Tel Quel, pour laquelle il apparaît comme une sorte de figure tutélaire. La « Déclaration » qui ouvre le premier numéro (mars 1960) est parfois si proche de sa conception de la littérature qu’il est bien malaisé de démêler ce qui appartient en propre à chacun. Refus de la littérature « engagée » des idéologues, privilège accordé au langage et à ses lois, attention accordée à l’objet : autant de motifs que tour lecteur de Ponge reconnaîtra aisément, jusque dans leur formulation [9]. Ce dernier est même désigné comme arbitre, avec Jean Cayrol, pour le cas où le comité de rédaction ne parviendrait pas à décider s’il convient ou non de publier tel texte [10]. De 1960 à 1968, date à laquelle s’interrompt sa collaboration à la revue, il lui confie une dizaine de textes. Il occupe la place d’honneur dans la première livraison du printemps 1960, puisqu’il l’ouvre — avec « La Figue (sèche) » — et la ferme — avec un ancien « Proême ».


17 juin 1960 : Ponge a 61 ans, Sollers... 23. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Et, en 1964, lorsque Tel Quel décide d’organiser, au 44 de la rue de Rennes, un cycle de conférences destiné à élargir son audience, c’est Francis Ponge qui l’inaugure [11]. On le voit, Philippe Sollers n’est pas en reste. Dès 1960, il a participé à l’exposition « Francis Ponge, une oeuvre en cours », organisée par l’Université de Paris à la Bibliothèque Jacques Doucet [12], en prononçant à la Sorbonne une conférence, « Francis Ponge ou la raison à plus haut prix », qui fournira l’essentiel de sa monographie, le Francis Ponge de la collection « Poètes d’aujourd’hui », premier livre à lui être entièrement consacré [13].

A l’avant-garde

On pourrait continuer ainsi longtemps à énumérer les différents signes qui manifestent qu’il y a une véritable rencontre entre les deux hommes. Philippe Sollers souligne ces affinités lorsqu’il écrit que Ponge «  est singulièrement proche d’une nouvelle génération d’écrivains, sans illusions eux non plus, peu enclins à se contenter d’idées ou à se mettre à leur service, peu susceptibles d’attitudes métaphysiques [...]. Écrivains qui tiennent à savoir ce qu’ils font. Qui souhaitent pour eux-mêmes, à l’intérieur d’une expérience formelle, se tenir à une même résolution. Qui ne veulent pas faire comme si rien ne s’était passé et qu’on pût écrire tranquillement son histoire. À ceux-là, Ponge donne le plus admirable exemple [14] ». Ce dernier a sans doute le sentiment qu’une postérité est donnée à son oeuvre et que le voeu qu’il exprimait dans Pour un Malherbe (« Nous sollicitons quelques jeunes gens et l’avenir [15] ») est enfin exaucé : une filiation se constitue. Ponge se liera avec les jeunes poètes de la revue : Marcelin Pleynet, qui lui dédie son Lautréamont [16] en 1967 ; Denis Roche, qui « sait parfaitement (car il est savant, érudit) tout ce qui été tenté, depuis la nuit des temps, pour — parlons vite — iconoclastiquer la poésie [17] », et Jean Thibaudeau, qui lui consacre une très riche monographie [18]. De cette génération poétique, Ponge dira avec enthousiasme, dans un entretien qu’il accorde en 1965 à la radio romaine : « Elle suscite chez moi la plus vive admiration. Quelle joie d’être ainsi sûr que l’esprit au plus haut niveau continue ! Quelle joie de voir le témoin, comme on dit dans les courses de relais, repris par des mains fermes, et de le voir s’éloigner si vite, vers l’avant, vers le jour, vers notre avenir ! » Et, poursuivant sa tâche de propagandiste auprès des intellectuels italiens, pour faire bonne mesure, il ajoute, catégorique : « [...) la meilleure revue, il n’y en a qu’une, c’est celle qui publient aux éditions du Seuil Sollers, Pleynet et leurs amis, et dont le nom est Tel Quel [19]. » Comme l’écrit Jean Thibaudeau, « Tel Quel longtemps devra beaucoup à Ponge et réciproquement [20] ». Il se trouve que Philippe Sollers acquiert, très vite, une certaine notoriété. Le défi (1957) reçoit le prix Fénéon ; Le parc (1961), le prix Médicis.

La revue Tel Quel rassemble les signatures les plus prestigieuses, et, dès 1964, devient un lieu privilégié de réflexion sur la théorie littéraire. La collection qui s’y adjoint alors publie, pour ne citer que quelques exemples, les Essais critiques (1964) et Critique et vérité (1966) de Roland Barthes, Théorie de la littérature, Textes des formalistes russes (1965), traduits et présentés par Tzveran Todorov, avec une préface de Roman Jakobson, L’écriture et la différence (1967) de Jacques Derrida. Les étudiants de cette décennie ont le sentiment que c’est là que quelque chose se passe. Un combat sévère a lieu entre les tenants de la tradition et cette avant-garde qui fait souiller un esprit nouveau. La revue Tel Quel, d’autre part, s’inscrit dans un mouvement de pensée plus vaste, que par commodité on appellera structuralisme, et se garde de rester à l’étroit dans le seul champ littéraire ; elle s’ouvre non seulement à la linguistique et aux principales sciences humaines qui la prennent pour modèle mais aussi à la psychanalyse et à la philosophie. Dans les deux années qui précèdent les Entretiens, des livres aussi incisifs que les Écrits de Jacques Lacan, Pour Marx de Louis Althusser ou encore Les mots et les choses de Michel Foucault voient le jour. C’est dans cette atmosphère d’effervescence intellectuelle, à laquelle contribue largement Tel Quel, que ceux-ci ont lieu.
En février 1967 Le parti pris des choses suivi de Proêmes entre dans une collection de poche, la toute récente collection « Poésie/Gallimard », et France-Culture, fin 1966, propose à Ponge de réaliser une grande série d’entretiens : signes, à l’évidence, d’un intérêt accru pour une oeuvre qui, en l’espace de sept ans, après tant d’années souterraines, s’est déployée au grand jour : les trois volumes du Grand Recueil (1961), Pour un Malherbe (1965), Le Savon (1967), sans compter Tome premier (1965) qui rassemble tous les livres publiés depuis Douze petits écrits jusqu’à La rage de l’expression. C’est tout naturellement que Ponge se tourne alors vers Philippe Sollers pour lui demander d’être son interlocuteur : qui connaît mieux son oeuvre et avec qui se sent-il davantage en accord ? Ce dernier jouit d’une telle autorité auprès de la jeunesse que son audience s’en trouvera amplifiée. Nul doute que ce ne soit à travers lui (comme à travers la monographie de Jean Thibaudeau) que toute une génération découvre alors Francis Ponge.

Un livre paradoxal


Entretiens, 1ère édition, 1970.

Les douze entretiens se divisent nettement en deux volets dont le premier (entretiens 1 à 6) a pour fonction d’inscrire Ponge dans un contexte historique (la Première Guerre mondiale, la révolution bolchevique, le Front populaire, la Résistance), mais aussi dans un paysage littéraire dominé par la N.R.F et le surréalisme. L’importance de l’« imprégnation enfantine », évoquée déjà dans Pour un Malherbe, est confirmée comme aussi celle des années de formation intellectuelle dans ce climat du symbolisme finissant et du positivisme. Avant d’entamer cette évaluation du passé, Francis Ponge, dans les deux premiers entretiens, met l’accent sur les diverses formes de résistance auxquelles se heurte encore son travail et salue celui de la revue Tel Quel parce qu’il lui permet d’espérer un changement dans la façon dont on appréhende la littérature. Le second volet (entretiens 7 à 12), quant à lui, s’ouvre sur l’expression du malaise qu’il a ressenti lors des émissions précédentes, moins en raison du caractère biographique des quelques anecdotes qu’il a pu évoquer (il y en a, somme toute, fort peu) qu’à cause des approximations à quoi conduit l’improvisation orale : « Je suis content, affirme-t-il, que nous en venions aux textes. » Le « je » va pouvoir s’effacer derrière « L’Huître », « L’Oeillet », « La Seine », « Le Soleil », « Le Volet », Pour un Malherbe, qui sont autant de points forts d’une oeuvre dont Ponge dessine la courbe, qui s’épanouit avec « Le Pré » et Le Savon, textes les plus récemment publiés. Il compose ainsi une anthologie. Les entretiens sont peu à peu envahis par la simple lecture des textes au point que le dixième est tout entier consacré à celle d’extraits de Pour un Malherbe (il est vrai que Ponge a le sentiment, à raison, que cette oeuvre importante n’a pas été lue). Aux questions de Philippe Sollers il répond par des citations : « Quelle idée de demander à un poète ce qu’il a voulu dire ? écrivait-il déjà dans « My creative method ». Et n’est-il pas évident que s’il est seul à ne pouvoir l’expliquer, c’est parce qu’il ne peut le dire autrement qu’il ne l’a dit (sinon sans doute l’aurait-il dit d’une autre façon) [21] ? » En somme, sa répugnance à l’égard du bavardage biographique qui met en avant l’homme privé se double d’une forte réticence à l’égard d’une parole interprétative qui perdrait de vue le texte lui-même dans sa matérialité langagière et prétendrait en saisir le sens sans étudier les figures qui le produisent. Ce sont ces dernières qu’il montre du doigt dans son explication de « L’Huître », explication magistrale surtout par ce dont elle s’abstient : elle n’interprète pas, mais décrit, avec une précision d’artisan, les différents rouages du texte. Philippe Bonnefis, à propos de « "L’Abricot" bien tempéré [22] », l’a bien remarqué : « Je suis extrêmement frappé par la façon dont il procède. Il en arrive presque toujours à la conclusion que c’est écrit comme c’est écrit, parce que cela devait s’écrire comme cela. Sa lecture n’est pas interprétative. Lire un texte, pour lui, c’est faire l’épreuve de ses coutures, s’assurer qu’elles tiennent, qu’elles résistent toujours à la parole [23]. » Si les larges citations de Ponge viennent conforter, en l’illustrant, le discours explicatif de Philippe Sollers, elles semblent également, dans le retour au texte à quoi elles s’obstinent, lui faire objection [24], en faisant remonter à la surface la lettre qu’il risque d’oblitérer ou d’ensevelir. Les Entretiens sont donc un livre paradoxal, parce que Ponge y est soumis à deux contraintes : parler de soi et parler autour des textes. Or ni la « confession » ni 1’« interprétation » ne trouvent grâce à ses yeux. Il lui faut bien, pourtant, satisfaire aux lois du genre, mais, comme à son habitude, en les aménageant à sa façon et sans se priver de quelques mises au point énergiques à l’égard de la critique sur la question de l’anthropomorphisme ou encore de l’illustration de ses textes.

La fêlure

Si l’on prend la peine de lire en continu les questions de Philippe Sollers, de suivre seulement sa partition en négligeant pour un temps celle de Ponge, on est frappé par leur progression et leur cohérence. Elles touchent juste et mettent l’accent sur des points essentiels. Plus que des questions, au demeurant, ce sont de véritables analyses qui poursuivent et approfondissent celles qui étaient déjà présentes dans sa monographie, et qui se proposent, comme elle [25], de fournir « des éléments d’étude, de travail », qui rendraient possible la lecture de Ponge. Telle phrase de La raison à plus haut prix pourrait ainsi, sans faire tache, venir s’insérer dans les Entretiens, comme celle-ci, qui fait conclusion : «  La vigilance, l’exigence de Ponge font partie pour nous de la véritable avant-garde, la plus révolutionnaire, la plus réaliste, la plus matérialiste (en tant que la matière est "la providence de l’esprit" et peut seule le faire progresser, l’arracher, le révéler à lui-même) et enfin, pour tout dire, le plus propre à nous construire en nous ravissant [26] » Les Entretiens, comme la monographie, déplacent la lecture de Ponge des choses vers le langage mais le font à la lumière des questions que se pose l’avant-garde comme celle de la mort de l’auteur (Roland Barthes), de la mise en abîme (Jean Ricardou) ou celle des paragrammes (Julia Kristeva) et en utilisant désormais la terminologie linguistique du structuralisme. Si Ponge ne se prive pas de reprendre parfois ces termes, ce n’est pourtant pas sans réticence parce que la « re-scolastique » nous menace [27] et que son oeuvre a sécrété, au fur et à mesure de son évolution, le vocabulaire métalogique dont elle a besoin. Cependant le changement le plus remarquable est l’apparition massive de la phraséologie marxiste : Sollers cite la onzième thèse de Marx sur Feuerbach, évoque les «  superstructures idéologiques », dénonce la «  littérature idéaliste et bourgeoise ».
Fasciné depuis longtemps par la Chine et attentif, dès l’été 1966, au développement de la Révolution culturelle, il a acquis la conviction que l’avant-garde peut jouer un rôle dans la subversion sociale [28] : Tel Quel se politise et se rapproche du Parti communiste. Ponge, quant à lui, s’en est éloigné, on le sait, dès 1947. Aussi le mot de matérialisme utilisé par l’un et l’autre désigne-t-il deux réalités différentes. Pour Ponge il renvoie à celui d’Épicure et de Lucrèce alors que pour Sollers il se rapporte au matérialisme dialectique. Grâce à cette ambiguïté, l’illusion d’un accord quasi parfait entre les deux hommes peut se maintenir alors que s’amorce un éloignement qui se manifestera d’abord, avant la rupture retentissante avec Tel Quel en 1974, par le fait que Philippe Sollers n’écrira pas une nouvelle version de sa monographie alors que Francis Ponge le souhaitait [29]. Les premiers lecteurs des Entretiens n’ont guère perçu ce désaccord car, dans l’ignorance où ils étaient de l’évolution politique de Ponge, ils pouvaient le croire encore un homme de gauche, d’autant plus que rien, que ce soit dans le livre de Sollers ou dans celui de Thibaudeau, ne peut laisser supposer son orientation vers le gaullisme. Les Entretiens maintiennent ce silence : les informations biographiques que livre Ponge se raréfient après qu’il a évoqué sa nomination en tant que professeur à l’Alliance française (1952). Les deux hommes, de façon tacite, s’accordent pour laisser cette question sous le boisseau. Outre que le genre de l’entretien n’est pas celui du débat, ils préfèrent souligner une convergence qui est en effet éclatante, si l’on excepte celle-ci. On serait victime d’une illusion rétrospective (expliquer l’avant par l’après) en plaçant ces entretiens sous le signe du malentendu, comme le souligne Jean-Marie Gleize [30]. Philippe Sollers ne se présente-t-il pas encore en héritier de Ponge lorsqu’il intitule Logiques son recueil d’essais qui paraît en 1968 ? Reconnaissance qu’une coupure historique a lieu dans les années 1870, importance de Lautréamont et de ses Poésies, rôle des sciences du langage, caractère révolutionnaire de la forme, volonté de mise à jour du corps du langage : autant de thèses qui, dans ces Entretiens, leur sont communes sans qu’on puisse dire que Sollers tente d’annexer Ponge puisque aussi bien ce dernier aura contribué pour une grande part à l’émergence de celles-ci. La littérature est leur combat et ils le mènent alors conjointement.

Gérard Farasse, L’Infini 68, hiver 1999.

LIRE/ÉCOUTER SUR PILEFACE : Francis Ponge tel quel

FRANCIS PONGE SUR PILEFACE


[1] Inutile de rappeler qu’il faut lire la Correspondance 1957-1982 entre Francis Ponge et Philippe Sollers publié chez Gallimard en juin 2023.

[2] Grand connaisseur de l’oeuvre de Ponge, Gérard Farasse soutiendra sa thèse en 1977 après avoir fait une première intervention remarquée sur Francis Ponge lors du séminaire de Roland Barthes en 1971. J’y étais. Ce qui me vaudra cette dédicace amicale dont, 50 ans après, je mesure encore, non sans amusement, toute la... portée.

Sur un fac-similé d’un texte publié dans Communications 19, 1972. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

[3] Ces entretiens, enregistrés rue Lhomond en février et mars 1967 et diffusés sur France-Culture entre le 18 avril et le 12 mai 1967, seront publiés en 1970 sous le titre Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers, conjointement par les Éditions Gallimard et les Éditions du Seuil.

[4] Coll. « Le point du jour », éd. Gallimard, 1949.

[5] Philippe Sollers relate leur rencontre dans Vision à New York, Entretiens avec David Hayman, éd. Gallimard, coll. « Folio », 1998, p. 79-80 (éd. Grasset et Fasquelle, 1981).

[6] « Cet homme est un maître » : c’est ainsi que s’achève, on s’en souvient, son étude, « Francis Ponge ou la raison à plus haut prix », qui ouvre la monographie qu’il lui consacre, Francis Ponge, éd. Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », n° 95, 1963, p. 80.

[7] Francis Ponge écrit alors à Marcel Arland pour tenter de le persuader : « Nous nous trouvons en présence, cher Marcel, j’en ai la conviction, d’un garçon tel qu’il n’en apparaît pas souvent dans les Lettres (il me faut me souvenir d’Aragon, de Malraux jeunes, pour en trouver l’équivalent). » Cette lettre à Marcel Arland est reproduite dans J. Paulhan, F. Ponge, Correspondance (1923-1968), Gallimard, coll. « Blanche », 1986, t. II, lettre 569, n°2. Ces deux textes, « Bras de Seine près de Giverny » et « Introduction aux lieux d’aisance » sont recueillis dans Philippe Sollers, L’Intermédiaire, éd. du Seuil, coll. « Tel Quel », 1963, respectivement p. 21 et 31.

[8] Philippe Forest, Histoire de Tel Quel (1960-1982, Éd. du Seuil, coll. Fiction & Co., 1995, p.118.

[9] « La "Déclaration" qui ouvre le premier numéro de Tel Quel peut être légitimement lue comme un véritable "art poétique" pongien. Sollers en fut le rédacteur mais, dans les jardins du Luxembourg où il avait alors l’habitude de le retrouver, il en discuta longuement le contenu avec Sollers. » (ibid., p, 58). Voici, à titres d’exemples, quelques phrases issues de cette déclaration :
— « Les idéologues ont suffisamment régné sur l’expression pour que celle-ci se permette enfin de leur fausser compagnie, de ne plus s’occuper que d’elle-même, de sa fatalité et de ses règles particulières. » ;
— « Ce qu’il faut dire aujourd’hui, c’est que l’écriture n’est plus concevable sans une claire prévision de ses pouvoirs, un sang-froid à la mesure du chaos où elle s’éveille, une détermination qui mettra la poésie à la plus haute place » ;
— « Il serait peut-être temps, poussés par le sentiment que les choses les plus simples ne sont jamais dites, qu’elles attendent sans fin d’être prises en considération, éprouvées par un regard nouveau, sans préjugés et sans autre intention que de mieux nous accorder avec elles, de mieux définir nos limites, d’être enfin la résultante de toutes les forces que nous pouvons reconnaître et mesurer. » (Le texte de la « Déclaration » est reproduit dans le livre de Jean Thibaudeau, Mes années Tel Quel, éd. Écriture, 1994, p.229-231.)

[10] Voir Jean Thibaudeau, op, cit. p. 63.

[11] « Remarquable conférence de Ponge » écrit Jean Follain, qui la résume dans son agenda à la date du vendredi 13 mars. Jean Follain, Agendas (1926-1971), éd. Seghers, coll. « Pour mémoire », 1993, p. 387-388.

[13] Philippe Sollers, Francis Ponge, op. cit. La mention de cet ouvrage disparaît de la liste des oeuvres "du même auteur", après la publication de Nombres et de Logiques, en 1968.

[14] Ibid., p. 58.

[15] Francis Ponge, Pour un Malherbe, Éd. Gallimard, coll. "Blanche", p. 24.

[16] Marcelin Pleynet, Lautréamont par lui-même, Éd. du Seuil, coll. « Écrivains de toujours », 1967. Cette dédicace, "A Francis Ponge", disparaîtra des rééditions, après la rupture de 1974.

[17] Francis Ponge, « Voici déjà quelques hâtifs croquis pour un "portrait complet" de Denis Roche », Nouveau nouveau recueil, Éd. Gallimard, coll. "Blanche", t. III, p. 48. Le texte s’ouvre par ce paragraphe : « Quand Sollers, vers 1962, m’apportant des textes de Denis Roche (et de M. Pleynet), me demanda ce que j’en pensais, j’admirai une fois de plus le génie tactique de mon jeune ami d’alors. L’opportunité de ce sang frais, infusé à l’improviste dans son groupe, m’apparut à l’évidence et je l’en approuvai aussitôt » (p. 45).

[18] Jean Thibaudeau, Ponge, éd. Gallimard, coll. « La Bibliothèque idéale », 1967.

[19] « Entretien de Francis Ponge avec Carla Marzi. Réponses à la radio romaine », (1965), in Francis Ponge, Cahiers de l’Herne, 1986, p. 518-519.

[20] Jean Thibaudeau, Mes années Tel Quel, op. cit., p. 61.

[21] Francis Ponge, " My crearive method ", Méthodes, Le Grand Recueil, éd. Gallimard, Bibl. de la Pléiade, t. I, p. 528-529.

[22] Initiation à la littérature contemporaine, film pour la télévision scolaire (durée : 30 minutes), réalisé par Sylvain Roumette. Première diffusion : a) 29 mars 1968 (Francis Ponge ou un nouveau matin — entretien sur la poétique) ; b) 19 avril 1968 (« L’Abricot » bien tempéré — explication du texte par l’auteur).

[23] Ponge inventeur et classique, colloque de Cerisy-la-Salle, U.G.E., coll. « 10/18 », p. 35.

[24] Telle est l’interprétation de Cécile Hayez-Melckenbeeck dans sa thèse Effets de signature dans l’oeuvre de Francis Ponge, Université de Louvain-la-Neuve, 1999, t. I, p. 38-47.

[25] L’étude est précédée de cet avertissement : « Ce petit livre est un instrument de travail. Son but n’est que de proposer aux amateurs la curiosité d’une oeuvre toujours ouverte, l’une des seules justifiées de notre temps » (p. 9).

[26] Ibid. p. 60.

[27] Francis Ponge, « Pour Marcel Spada », Nouveau nouveau recueil, op. cit., t. III, p. 19.

[28] Voir Philippe Forest, chap. 8, « Engagements », Histoire de Tel Quel (1960-1982, op. cit., p. 270-276 notamment.

[29] Il confiera ce soin à Marcel Spada. Son étude, « Francis Ponge au corps des lettres », paraît en 1974 (Francis Ponge, éd. Seghers, coll. « Poètes d’aujourd’hui », n° 220).

[30] Jean-Marie Gleize, Francis Ponge, éd. du Seuil, coll. « Les contemporains », 1988, p. 222-226.