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Génica Athanasiou. L’anti-muse d’Antonin Artaud

Revue Echo Antonin Artaud

D 3 mai 2025     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ilios Chailly est le créateur de la revue en ligne trimestrielle Echo Antonin Artaud.
Tout au long de sa vie, Artaud a été entouré de femmes qui ont joué un rôle décisif : muses, compagnes, protectrices. Et le dernier numéro de la revue est dédié à ces femmes, en particulier Genica Athanasiou, objet du livre que vient de publier Laurence Meiffret (parution, ce 25 avril).

Laurence Meiffet historienne de l’art et commissaire de l’exposition « Génica Athanasiou : muse et compagne d’Antonin Artaud » organisée en 2023, par le Musée national de la littérature roumaine (MNLR) à Chartres.

Artaud, le poète le plus déjanté, était fou d’elle, il dira même :
"Génica est le seul être avec qui je puisse être moi-même"

En 1919, une jeune Roumaine très belle arrive seule à Paris depuis son Bucarest natal. Génica Athanasiou fuit sa famille qui veut la marier, pour venir accomplir sa vocation en France – étudier un théâtre rénové, loin des codes du Conservatoire, mêlant mime et danse à l’art dramatique. Attirée par l’enseignement de Jacques Copeau, elle entre dans la première troupe que fonde son assistant, Charles Dullin : l’Atelier. C’est là qu’elle rencontre un jeune poète marseillais fascinant, un certain Antonin Artaud. Un amour passionné va les lier près d’une décennie et, au-delà de leur séparation déchirante, jusqu’à la disparition d’Artaud en 1948. Ensemble, ils vont triompher dès 1922 dans l’Antigone de Cocteau, dans des décors de Picasso et des costumes de Coco Chanel. Leurs carrières sont lancées, difficiles et précaires parce qu’exigeantes. Ensemble, ils vont mettre en scène et interpréter les premières pièces d’Aragon et de Vitrac dans un essai de théâtre surréaliste. Séparés par les tournées, Artaud écrit à Génica des lettres flamboyantes d’amour et de désespoir, car il est malade et se drogue pour atténuer ses souffrances. Modèle de photographes et d’artistes, Génica Athanasiou joue alors avec les Pitoëff, tourne dans le premier film surréaliste La Coquille et le Clergyman, participe à la première troupe de Jean-Louis Barrault. Lorsque la vie les sépare – usure de trop de passion – la comédienne partagera la vie du réalisateur Jean Grémillon, avec lequel elle a tourné deux longs-métrages. Mais elle reste fidèle à Artaud dans son coeur, par l’écriture et jusqu’à l’asile où il sera interné à partir de 1937. Aujourd’hui, Génica Athanasiou n’est plus connue du public que par ses portraits de Man Ray ou les fameuses Lettres à Génica d’Artaud. Cette biographie, fruit de douze ans d’enquête, restitue son parcours passionnant dans l’avant-garde parisienne, tressant des amitiés et des projets exceptionnels.

le livre sur amazon.fr

Parution : 25 avril 2025
240 pages

Introduction par Ilios Chally

Lorsque j’ai confié à Laurence Meiffret la direction de ce numéro consacré aux femmes ayant marqué la vie d’ Antonin Artaud, je pensais m’effacer progressivement après avoir réalisé les précédents numéros. Mais très vite, l’ampleur du sujet m’a rattrapé. Ce numéro est le fruit d’une véritable synergie : les recherches approfondies de Laurence, qui venait d’achever une biographie sur Génica Athanassiou tout en travaillant sur Sonia Mossé, se sont mêlées aux notes que j’ai accumulées au fil des années. Ces notes, étroitement liées à la biographie détaillée sur Artaud que je prépare depuis longtemps, sont devenues une ressource essentielle pour comprendre la place qu’ont occupée les femmes dans sa vie et comment elles ont nourri son œuvre.

[…]

Artaud est un auteur à la sensibilité profondément féminine. Tel un Héliogabale ou un David Bowie, il incarne une forme d’androgynéité qui dépasse les catégories de son époque. Ce féminin n’est pas seulement une influence extérieure : il est enraciné en lui, façonné par les présences féminines qui l’ont entouré dès l’enfance. Son écriture, son théâtre, et même ses crises les plus violentes semblent traversés par cette fibre intime, où le féminin devient à la fois une source de création et un réceptacle de souffrance.

Tout au long de sa vie, Artaud a été entouré de femmes qui ont joué un rôle décisif : muses, compagnes, protectrices. Mais ce qui frappe encore davantage, c’est qu’après sa mort, ce sont aussi des femmes qui ont assuré la transmission de son œuvre et en ont révélé la profondeur. Contrairement à bien des auteurs masculins, souvent interprétés à travers le prisme de cercles littéraires masculins, Artaud a trouvé chez ces chercheuses une écoute et une compréhension uniques. Paule Thévenin, par exemple, a consacré sa vie à la préservation de ses textes. Evelyne Grossman, Odette Virmaux, avec son mari Alain Virmaux, et Florence de Mèredieu, dont la biographie de référence continue d’éclairer de nouvelles générations, ont prolongé ce travail avec exigence et passion.

D’autres figures, telles que Mireille Larrouy et l’association Antonin Artaud de Rodez, Françoise Bonardel, Christina de Simone, Lamine Rousselet, Béatrice de Ruy, Virginie di Ricci, Stéphanie Fumex, Renée Acosta, Justine Lévy, ont également contribué à explorer cet héritage, à révéler l’interaction profonde entre son corps, sa souffrance et sa création.

Ce numéro est donc bien plus qu’un hommage. C’est une tentative d’entrer au cœur du lien intime entre Artaud et les femmes, de comprendre comment elles ont façonné son existence et sa pensée, et de montrer, en retour, comment son œuvre continue de résonner avec une sensibilité féminine unique et puissante, aujourd’hui encore.

[…]

Ilios Chailly
Echo Antonin Artaud

Génica Athanasiou par Laurence Meiffret

GIF Rendez-vous avec Génica

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Génica Athanasiou

Lorsque j’étais lycéenne, je suivais des cours de théâtre au Conservatoire de mon quartier, avec deux professeurs formidables - Claude d’Yd et Louise Debrakel - puis avec Rosine Margat au cours René Simon. Au cours des répétitions et des lectures, j’ai bien sûr rencontré Antonin Artaud, mais je suis « entrée » dans son œuvre non par la poésie ou la théorie théâtrale, mais par les Lettres à Génica Athanasiou, qui m’ont bouleversée. J’ai rencontré l’homme avant l’artiste, en somme, à un âge où la pureté de l’idéalisme fait rechercher l’authenticité et la ferveur d’un parcours.


Génica dans le rôle de la messagère Iris, dans les Oiseaux d’Aristophane au Théâtre de l’Atelier
ZOOM : cliquer l’image

Dès cette époque, j’ai eu envie de savoir qui était la femme destinatrice de telles lettres. Puis j’ai découvert, dans le livre d’Alain Jouffroy La Vie Réinventée. L’explosion des années 20 à Paris, un portrait de Génica en Antigone par Man Ray : ça a été un choc absolu ! Je me souviens avoir tenu longtemps le livre ouvert sur cette double-page où elle faisait face à Artaud, comme si je la « reconnaissais ». Quelque chose me parlait, puissamment. Je devais en savoir plus. Mais comment en découvrir plus sur elle, sa carrière et sa vie ? Il y avait peu d’indices, à part l’introduction aux Lettres à Génica (dont je devais un jour tenir le brouillon original dans les mains, avec ses repentirs précieux qui m’auraient tant aidée au début de mon enquête... ). Pas facile à l’époque, je n’avais aucune base pour faire de la recherche. Pourtant, les derniers témoins étaient encore en vie, mais j’étais trop timide pour aller vers eux. D’ailleurs je n’imaginais pas les interviewer sur quelqu’un d’autre qu’eux.

Bref, la vie m’a entraînée ailleurs, mais elle m’a laissé le temps de me pourvoir des compétences nécessaires, étant devenue historienne de l’art. Il m’a fallu près de deux décennies pour être amenée à me reposer la question, à l’ère d’Internet, en espérant trouver publiée une biographie de Génica Athanasiou. J’ai alors constaté que l’on n’en savait pas beaucoup plus et que sa personnalité disparaissait peu à peu dans l’oubli. Alors j’ai commencé à enquêter par curiosité personnelle, sans penser en faire un livre et moins encore une exposition.

Puis tout s’est enchaîné : la découverte de deux fonds d’archives inédits, dont un conservé au Japon ; plusieurs rencontres décisives ; les recherches en Roumanie grâce à l’Institut français ; l’organisation enfin d’une exposition dans le cadre de la Saison France-Roumanie en 2019. Je me suis retrouvée « missionnée » par Génica, sans m’y être attendue, ni préparée. Ce qui était un jeu de piste passionnant à mes heures perdues est devenu une enquête professionnelle, une mémoire à restituer à tous ceux qu’intéressaient le théâtre expérimental de l’entre-deux-guerres, le cinéma muet et les coulisses du surréalisme.


Parmi les souvenirs de Génica, les deux portraits de Génica et d’Antonin Artaud par Man Ray en 1923 (Archives MNA / Taylor, Maison des comédiens de Pont-aux-Dames)
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GIF Bref rappel d’une vie

Quand l’armistice de 1918 est signé, Génica est âgée de vingt-et-un ans et vit en famille dans sa ville natale, Bucarest. Comme tous ceux de sa génération, elle a dû mettre ses projets entre parenthèse, mais parvient à entrer au Conservatoire dès sa réouverture. C’est une source de conflit avec ses parents, qui souhaitent la marier, par conformisme et sécurité. Elle prend alors la décision de partir à Paris poursuivre sa formation. Malgré les difficultés matérielles, elle va traverser l’Europe en ruines et s’installer en France en juillet 1919. Après différents cours - classe de Paul Mounet au Conservatoire, école de Firmin-Gémier - elle se tourne vers les tenants du théâtre dit d’avant-garde : Jacques Copeau, dont l’école du Vieux-Colombier n’est pas encore ouverte, et Charles Dullin, qui va bientôt fonder sa compagnie, ou plutôt sa troupe-école.

C’est dans cette troupe de l’Atelier que Génica rencontre un jeune apprenti comédien d’origine marseillaise. Antonin Artaud. Lui a vingt-cinq ans, il dessine et écrit aussi, a très peu publié encore, il cherche sa vocation entre ses différentes passions. Il a passé la guerre dans des centres de cure, après avoir été diagnostiqué pour syphilis héréditaire, et subit des traitements médicaux très lourds à base de mercure et d’arsenic.

Lorsque commence leur histoire d’amour, début 1922, elle comble à l’évidence tous leurs rêves : faire du théâtre et en faire ensemble, s’inspirer et se nourrir l’un de l’autre dans leurs créations. Artaud dessine des costumes pour Génica, lui écrit des poèmes et des lettres passionnées dès qu’ils sont séparés, compose ses premières mises en scène pour elle. Il y a à ce moment-là une sorte de fantasme de gémellité inavoué dans leur relation, comme si elle était son miroir au féminin. Et c’est vrai qu’ils se ressemblent beaucoup, dans l’exigence et dans la fragilité, dans leur attachement à leurs racines grecques ou balkaniques. Artaud revendique une fusion absolue, qui fait se souvenir qu’il est fasciné par le thème du double. Fantasme renforcé par le fait que Génica a réellement une sœur jumelle, Profira, et que lui-même a perdu deux jeunes frères jumeaux dans son enfance.

Dans l’explosion des années Folles, Charles Dullin installe sa jeune troupe au Théâtre Montmartre et, pour sa première saison sur la Butte, il décide de monter l’ Antigone que Jean Cocteau vient d’adapter de Sophocle. Il demande à son vieil ami Picasso de faire les décors. Cocteau amène Coco Chanel pour créer les costumes et Arthur Honegger pour la partition, une première pour eux. Dullin a choisi une interprète pour Antigone, mais Cocteau croise Génica au foyer des artistes, qui répète une de ses danses d’imitation des éléments (le feu, un torrent, une fleur qui s’ouvre... ). Ce sera elle, son Antigone ! Il se moque qu’elle ait encore des défauts de prononciation, au contraire : il travaille avec elle une diction « rêvée » de la langue antique. Il lui dédie sa pièce. Et cette Antigone va marquer toute la génération « perdue » des jeunes gens grandis pendant la guerre. Elle est neuve, moderne, débarrassée des clichés et de la pompe dramatique. Son maquillage s’inspire du théâtre nô, mais il évoque aussi l’Irma Vep des Vampyrs, l’icône dadaïste. C’est la jeunesse éternelle qui se renouvelle après les grandes crises.

A partir de cette incarnation, Génica Athanasiou est lancée. Elle tourne son premier film muet en duo avec Conrad Veidt, la star de l’expressionnisme germanique, pose pour des photographes et des artistes en vogue. Ce qui l’attire est toujours lié au théâtre expérimental : elle participe à la fondation du Théatre Alfred-Jarry en 1928 avec Artaud, Vitrac et Aron, à la compagnie des Quinze de Michel Saint-Denis et plus tard, en 1935, à la première création radicale de Jean-Louis Barrault, Autour d’une mère, qui fera dire à Dullin qu’« A coté de ça, Artaud, c’est du boulevard ! ».

Et puis il y a leur vie de couple chaotique. En dépit de sa douceur de caractère, Génica se montre très jalouse de son indépendance, de ses choix de vie et de carrière. De surcroît, les drogues que prend Antonin pour soulager ses souffrances constituent un point de rupture entre eux. Les heurts deviennent fréquents dès 1923, lorsqu’elle rentre à Bucarest voir sa mère malade. Il se montre jaloux de ses amitiés et suspicieux envers ses relations masculines. Elle devient de plus en plus intransigeante au sujet de son accoutumance. Elle tente déjà de rompre, à plusieurs reprises, à l’occasion de crises violentes. Fin 1926, Artaud rapporte à l’un de ses correspondants qu’ils se sont disputés en pleine rue et qu’ils étaient hors d’eux au point que la scène a dégénéré en pugilat. Il n’en est certes pas à un scandale près, mais ils sont au bord de l’ultime rupture, en partie à cause des amitiés amoureuses qu’il entretient avec deux jeunes femmes : la comédienne Alexandra Pecker et la belle-sœur d’André Breton, Janine Kahn. Ce qui ne l’empêche pas d’écrire à la seconde : « J’ai un amour profond et que je crois indéracinable pour la personne que vous savez  ». L’année suivante, le tournage de Maldone avec Jean Grémillon sonne le glas de leur amour. Génica s’éprend du jeune réalisateur, qui va partager sa vie de 1928 à 1941.

Au cinéma, sa carrière se poursuit brillamment, avec les deux premiers longs-métrages de Grémillon, Maldone et Gardiens de Phare, et le premier film surréaliste sur un scénario d’ Artaud, La Coquille et le Clergyman. Ces trois opus muets, où elle interprète le principal rôle féminin, restent ses titres de gloire sur le plan artistique. Abel Gance l’a choisie pour être Théroigne de Méricourt dans son Napoléon, mais le rôle est supprimé avant tournage pour raison d’économie. Elle jouera encore sous la direction de Georg-Wilhem Pabst dans Don Quichotte, mais avant l’explosion du parlant, elle trouve déjà peu de rôles à sa mesure. Les producteurs l’ont apparemment catalogué dans des emplois « exotiques » : vamp gitane, passionaria corse ou fiancée bigoudène... Son physique typé et dramatique en est sans doute la cause. Peut-être aussi son image de « muse de l’avant-garde » ? Avec le parlant se pose en plus la question de l’accent, qu’elle a encore assez marqué à l’époque, bien que des comédiens tels Elvire Popesco ou Georges Pitoëff en aient fait leur marque de fabrique. Faute de propositions intéressantes, elle ne tourne pratiquement plus à partir de 1934... Quant à l’après-guerre, il ne s’agit plus que de figuration alimentaire, qu’elle fait généralement sous pseudonyme.


Génica en costume populaire roumain, photographiée par Man Ray, 1924

Pourquoi, selon vous, est-elle tombée dans l’oubli ?
Génica est par définition une comédienne de troupe, ce qui signifie qu’à l’époque du Cartel théâtral, la cohésion des comédiens passe avant l’esprit de vedettariat. Une saison distribuée dans un premier rôle, la saison suivante dans un rôle secondaire, voire une « utilité. » Sur le plan même de sa personnalité, elle apparaît comme quelqu’un de discret, ne cherchant pas à tirer gloire de ses succès. Ce qu’elle fait l’est par passion, non par mondanité. Il est évident qu’elle n’a pas su ou voulu être au premier plan, ce qui a nui à sa postérité. Enfin l’arrêt total d’activité pendant la Seconde Guerre mondiale a mis un terme à une carrière théâtrale intéressante. A la Libération, Génica Athanasiou appartient à une génération de comédiennes cinquantenaires vouées à la reconversion : doublage, figuration… Elle parvient à travailler dans quelques jeunes troupes, celle de Sacha Pitoëff et d’André Suarès notamment, mais dans des rôles très secondaires… Sans doute l’éternelle question de l’âge dans le répertoire féminin. Quand on n’est plus une jeune première, on bascule dans les rôles de suivante, de duègne ou de grand-mère. Elle se retirera en 1963 à la maison de retraite des comédiens de Pont-aux-Dames.


Un portrait anonyme de Génica (Archives MNA / Taylor,
Maison des comédiens de Pont-aux-Dames

Génica Athanasiou est un être de passion et d’absolu, avant tout. Elle place par-dessus tout le théâtre et l’amour, qui sont les ressorts de son énergie vitale. Elle crée des amitiés d’une vie. Une amoureuse totale...

En quoi cette femme pourrait-elle être une source d’inspiration pour nous aujourd’hui ?

Génica Athanasiou est un être de passion et d’absolu, avant tout. Elle place par-dessus tout le théâtre et l’amour, qui sont les ressorts de son énergie vitale. Elle crée des amitiés d’une vie. Elle est une amoureuse totale, comme on dit d’une œuvre qu’elle est d’art total. Ses amours concernent deux êtres aussi remarquables l’un que l’autre, Jean Grémillon n’étant pas moins extraordinaire en bien des points qu’Antonin Artaud – ils se ressemblent d’ailleurs parfois. Source d’inspiration pour nous aujourd’hui ? Question difficile sur le plan artistique. Notre monde juge peu glamour certaines qualités qui font l’esprit de troupe, comme la modestie, la discrétion, la fidélité au texte. Il existe bien sûr au théâtre des personnalités de cette trempe-là, mais il manque de poètes pour les mettre en mots. Du moins, de poètes de la dimension d’Artaud.


Génica lors de la tournée du premier spectacle de Jean-Louis Barrault à Lyon, 1935

Genica Athanasiou dans Maldone


Genica Athanasiou dans Maldone, premier long métrage de Jean Grémillon, 1928.
Grémillon deviendra son compagnon, après sa rupture d’avec Antonin Artaud.

Maldone, 1928 (1h30)
Réalisation : Jean Grémillon
Assistants à la réalisation : Georges Lacombe, André Barsacq
Scénario : Alexandre Arnoux
Photographie : Georges Périnal, Christian Matras
Décors : André Barsacq
Production : Société des Films Charles Dullin
Avec : Charles Dullin, Genica Athanasiou, Geymond Vital,

Synopsis

Olivier Maldone (Charles Dullin) épris de liberté, a fui depuis vingt ans le paisible domaine familial pour mener une existence nomade. Il rencontre ainsi la Bohémienne Zita (Génica Athanasiou) , dont il tombe amoureux.

Film muet très novateur et audacieux dans son style. Jean Grémillon s’emploie à dépeindre la détresse et les obsessions d’un homme qui a perdu sa liberté en devenant un riche propriétaire et voudrait la retrouver.

GIF Genica Athanasiou dans « La Coquille et le Clergyman »

Réalisation : Germaine Dulac sur un scénario d’Antonin Artaud
Studio-Films 1928
Premier film d’essence surréaliste, il donna lieu à un scandale contre la réalisatrice, orchestré par André Breton lors de la première au studio des Ursulines :

Stéphane Barsacq : Un commentaire sur le livre de Laurence Meiffret et Génica Athanasiou


https://www.facebook.com/profile.php?id=100013407036506


« Toute ma vie, j’ai grandi au milieu de gens
qui avaient connu Artaud »

Stéphane Barsacq

Stéphane Barsacq, écrivain, éditeur et journaliste, est le fils du sculpteur Goudji et petit-fils du dramaturge, André Barsacq ( Il habite rue André-Barsacq – Paris 18e, dans l’appartement où son grand-père puis son père ont vécu) . Ce qui explique qu’il ait grandi dans un milieu qui était celui du monde atistique). D’où ce commentaire sur sa page Facebook :

Ce fut un plaisir de revoir Laurence Meiffret, l’auteure de la biographie exceptionnelle - une mine pour qui veut approcher l’esprit surréaliste - de la comédienne Genica Athanasiou, le grand amour d’Antonin Artaud. Ce fut l’occasion de passer devant le Théâtre de l’Atelier où Genica rencontra le poète, à l’occasion de la création de l’"Antigone" de Cocteau en 1922. Quelques années plus tard, en 1928, Genica eut à jouer dans "Volpone" adapté par Stefan Zweig. Je joins la maquette du costume par mon grand-père et une photo de la comédienne sortant de scène. Toute ma vie, j’ai grandi au milieu de gens qui avaient connu Artaud, et dont les témoignages étaient assez éloignés de la légende noire de la fin. Balthus, par exemple, m’en avait parlé comme d’un double d’une infinie douceur. Le bal des fantômes continue sa danse Place Dancourt, - devenue Place Charles Dullin -, et Genica l’entraîne d’un pas vif. Grâces soient rendues à Laurence Meiffret.

Nota (pileface) : André Barsacq qui, on l’a vu ci-dessus dans la section "Maldone de Jean Grémillon" avec Génica Athanasiou, apparaît aussi dans la distribution de ce film, comme assistant et pour les décors


Stéphane Barsacq et Philippe Sollers
@Paul Delort
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1 Messages

  • Viktor Kirtov | 30 juin 2025 - 10:13 1

    Par Ilios Chailly, le 30 juin 2025

    Je n’ai rencontré Laurence Meiffret qu’une seule fois, lors d’une exposition qu’elle avait consacrée à Génica Athanasiou, il y a deux ans, à Chartres. Mais cette unique rencontre m’a profondément marqué. Deux choses m’ont frappé. Ensuite, le contraste saisissant entre l’ampleur de ce travail et le faible nombre de visiteurs présents — reflet, peut-être, de l’époque dans laquelle nous vivons, où la passion et la curiosité n’ont plus toujours leur place.

    Ce jour-là, elle m’a parlé de la biographie de Génica Athanasiou qu’elle préparait. Depuis, je l’attendais avec une véritable impatience. Et je peux le dire sans détour : c’était le seul livre que j’attendais vraiment. Laurence Meiffret fait partie des rares personnes travaillant sur un sujet en lien avec Artaud à m’avoir véritablement surpris et intrigué. D’abord parce qu’elle s’est attaquée à un territoire difficile et largement inexploré : Génica Athanasiou. Un sujet sur lequel, moi-même, alors engagé dans une biographie approfondie d’Antonin Artaud, je peinais à trouver matière — ce qui renforçait encore mon intérêt pour son travail. Ensuite, parce que son approche repose sur une passion et un engagement rares — d’autant plus précieux à une époque où l’on confond trop souvent la vitesse avec la profondeur, la visibilité avec la rigueur.

    Bien sûr, il existe d’excellentes biographies d’Artaud, rassemblant avec sérieux les connaissances disponibles. Certaines, même récentes, ont permis de faire émerger quelques éléments nouveaux. Mais plus le temps passe — et c’est tout à fait compréhensible —, plus il devient difficile de découvrir des choses véritablement inédites. Les témoins directs ont disparu. L’accès au vivant se raréfie. Là où Paule Thévenin, Odette et Alain Virmaux, ou encore Thomas Maeder pouvaient encore rencontrer et interroger ceux qui avaient connu Artaud, nous en sommes aujourd’hui réduits, à quelques exceptions près — comme la redécouverte à Cuba de quatre articles d’Artaud parus du vivant de l’auteur dans la revue Grafos, et édités récemment par Laurine Rousselet ; l’identification du San Matteo, le bateau qu’Artaud emprunta pour se rendre en Amérique, découverte de Pedro de Armas ; la lettre envoyée à Alexis Carrel, mise au jour par Étienne Lepicart ; ou encore des documents inédits du docteur Latrémolière révélés par Patrick-Albert Pognan — à interpréter des traces.

    Mais ces grandes découvertes ont souvent été faites par hasard, ou à la faveur de circonstances fortuites. Ce qui distingue le travail de Laurence Meiffret, c’est qu’il ne repose pas sur une trouvaille isolée : il est le fruit exclusif d’une recherche patiente, d’une véritable enquête menée pendant douze ans, avec exigence, rigueur et fidélité. Là où d’autres, comme moi, rassemblent, Laurence Meiffret découvre.

    Mais ce livre ne se contente pas d’apporter des faits. Il se situe à la frontière du roman et de la recherche historique. Par moments, à travers la plume de Laurence Meiffret, on a cette étrange impression que c’est le spectre de Génica Athanasiou elle-même qui prend la parole — comme si elle surgissait de l’ombre pour nous crier : ne m’oubliez pas. Comme si, parfois, en possédant le corps de Laurence Meiffret, elle réglait ses comptes avec Artaud. Non pas pour se venger, mais pour être enfin entendue — après des décennies où Artaud a monopolisé le débat.

    Et c’est cela qui rend ce livre si précieux : il ne reconduit pas l’histoire d’Artaud en laissant les femmes qui ont été marquées par le poète à la marge. Il rétablit une parole. Il ouvre un contrechamp. Après les travaux de Pacôme Thiellement, Gaspard Maume et Virginie Di Ricci sur Colette Thomas, ou ceux de Béatrice Seiden de Ruy sur Jany de Ruy, il est profondément émouvant — et juste — de voir émerger enfin un autre regard sur Artaud, parfois critique, à travers une sensibilité féminine. Surtout dans le cas de Colette Thomas, dont le regard dissimule une immense poétesse, que l’on commence seulement aujourd’hui à découvrir dans toute sa grandeur.

    À qui s’adresse ce livre ? Je dirais : à tout le monde. Non pas parce que chacun devrait s’intéresser à Génica Athanasiou ou à Antonin Artaud — ce serait naïf —, mais parce que ce livre incarne quelque chose de rare : l’attitude de quelqu’un qui va au bout de son sujet, avec rigueur, patience et loyauté. Et à une époque où tant de livres ne sont que des produits de consommation, où l’on répète ce qui a déjà été dit, il est bouleversant de voir quelqu’un consacrer plus de dix ans de sa vie à un tel projet.
    En ce qui me concerne, j’ai beaucoup apprécié le style de ce livre, à la fois rigoureusement documenté et porté par une tonalité romanesque. Mais que quelqu’un soit touché ou non par la vie de Génica Athanasiou, qu’il adhère ou pas au style et à la dimension poétique du récit — cela importe peu. Oui, il est vrai que, par moments, Génica y prend les contours d’une figure idéalisée. Mais pourquoi s’arrêter à cet aspect, qui fait aussi le charme du livre, quand l’essentiel réside ailleurs  : dans la révélation d’un travail conduit avec passion.

    Il faut toutefois prévenir Laurence Meiffret  : ce genre d’ouvrage n’apporte ni argent, ni reconnaissance immédiate. Ce ne sera sans doute pas un livre à succès. Peut-être même que peu prendront le temps de le lire, à une époque où la lecture se raréfie. Mais l’essentiel est ailleurs. Laurence Meiffret peut avoir la satisfaction intime d’un travail accompli — et cela a une valeur inestimable. Pour elle, d’abord. Et pour nous aussi, car un tel travail nous rappelle qu’un monde plus lucide, plus habité, est encore possible.

    Cela fait plus de vingt ans que je travaille sur Artaud. Et, même si cela peut surprendre, ce n’est jamais vraiment Artaud lui-même — encore moins sa vie — qui m’a véritablement intéressé. Ce qui m’importe, c’est l’attitude — presque celle d’un ermite — que l’on adopte face à un sujet. Le plaisir de le décortiquer, en cherchant, jusqu’aux limites de nos capacités, à ne laisser aucun élément sans réponse. Cette satisfaction créative qui naît lorsqu’on parvient à quelque chose, parfois même en se surprenant soi-même, en se dépassant. L’intensité d’un regard. Le sérieux d’un engagement. Cette conquête intérieure qu’implique le désir de comprendre des pensées complexes, d’explorer des ouvrages exigeants comme Héliogabale ou Le Théâtre et son Double. Le souci du travail bien fait — non pas selon les normes des autres, mais selon mes propres critères, en accord avec mes principes. C’est cela qui m’anime, qui donne un sens à mes journées, les rend moins répétitives, moins fades. Et c’est une attitude similaire que j’ai cru retrouver chez Laurence Meiffret

    Aujourd’hui, Laurence Meiffret peut se regarder dans un miroir avec fierté. Elle a accompli quelque chose d’essentiel. Ce livre est un acte. Et un hommage. À Génica. À Artaud. Et, plus largement, à ce souci du détail, de la justesse, de la fidélité intérieure — sans lesquels il n’y a ni vie, ni vérité. Elle ne s’en rend peut-être pas encore compte, mais cette satisfaction de pouvoir dormir la conscience tranquille, portée par le sentiment d’un travail accompli, est une richesse bien plus précieuse que les gros cachets ou la pseudo-reconnaissance dont bénéficient les philosophes-essayistes de plateau télévisé.


    Génica dans le rôle de la messagère Iris, dans les Oiseaux d’Aristophane au Théâtre de l’Atelier
    ZOOM : cliquer l’image


    Ilios Chailly
    Echo Antonin Artaud

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