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D’une trinité l’autre : ou HCE et ALP
sous le chiffre 111 dans Finnegans wake

par Frank Charpentier (inédit)

D 26 avril 2025     A par Albert Gauvin - Frank Charpentier - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le lendemain de la mort du pape François, le troisième jour de l’octave pascale donc, j’ai reçu ce message de l’auteur de La Dernière Lettre de Rimbaud :

Cher Albert Gauvin,

Je me permets de vous envoyer ce texte « de circonstances », volontaires et involontaires à la fois, aussi bien qu’à temps et à contretemps, texte envoyé en son temps, à l’époque du confinement, pour le plaisir, à Sollers, auquel il fait maintes références du reste et entre autres et par ailleurs truffé de clins d’œil cette fois bien intentionnels, prémonitoires ou non, qui sait, peu ou prou, émaillé peut-être d’une petite découverte sur la"trinité" chez Joyce, texte dense et assurément impubliable mais qui peut, je le crois du moins, susciter l’intérêt de votre lecture, que je sais assurément toujours extrêmement attentive… je ne dirai pas : allez y voir par vous même si vous ne voulez pas me croire…

Bien cordialement,
Frank Charpentier

D’UNE TRINITÉ L’AUTRE :
ou HCE et ALP sous le chiffre 111 dans FINNEGANS WAKE

(Notes impromptues sur Bach, Sollers, Joyce et Saint Malachie, rédigées, durant la Semaine Sainte de l’an de grâce 2020, en plein « confinement », dans le sud de la France — donnant lieu au compte-rendu d’une petite découverte au sein de Finnegans Wake, culminant un lundi de Pâques, beau comme la rencontre fortuite, sur une table de dissection des langues, d’une double spire trinitaire et d’une roue carrée placée sous un drôle de chiffre...)

« Par delà les confins des sphères étoilées,
Mon esprit, tu te meus avec agilité… »
Baudelaire

Dimanche 5 avril 2020 – midi – Dimanche des Rameaux

Ce matin, dans la nature, j’ai eu envie de crier, et je l’ai fait d’ailleurs, pour les arbres, les chênes, les chênes verts, les genêts et les pins : Hosannah au plus haut des cieux ! en ce jour des Rameaux, oui : Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus Deus Sabaoth ; ou, pourquoi pas, comme le cri un peu hindou mais pas indu de Joyce qui me revient en tête, je ne sais trop pourquoi encore : Sandhyas ! Sandhyas ! Sandhyas !

Bref. Après trois semaines ici, j’exulte inexplicablement malgré tout. Il faut dire que j’étais déjà prêt quand la chose est arrivée.
Depuis longtemps même. Depuis trente ans environ, sinon plus, que j’étais soudain parti « vers moi-même », un peu comme selon la formule adressée à Abraham, quittant son pays, la demeure familiale et la terre de son enfantement, à la faveur d’un déclic de ma vie intime — et assurément depuis vingt-cinq ans, « officiellement », si j’ose dire, que j’étais arrivé à bon port. Autrement dit, comme bel et bien rentré chez moi, à savoir déjà parvenu sur l’autre rive. Singulière expérience verbale de mort et de renaissance, à trente-trois ans tout rond, ça ne s’invente pas —nel mezzo del cammin dino stravita — et qui dure.
Après tout, Dostoïevski dans son « souterrain », Kafka dans son « terrier », Hölderlin dans sa « tour », Proust dans sa « chambre », aux murs tapissés de liège pour amortir les bruits du dehors, comme de juste, ou encore, plus proche de nous, Sollers, lui aussi stratégiquement confiné dans son petit « bureau » de L’Infini, aussi bien que retiré dans son « île », à Venise ou dans son « Studio », et tant d’autres, à leur façon propre, ne parlaient-ils pas déjà depuis un tout autre confinement ? Sans oublier, encore avant eux, Elie dans sa grotte, Job sur son fumier, Jonas dans le ventre de la baleine, et j’en passe ? Autre lieu du temps, à l’intérieur même du temps et de l’espace ? Oui, c’est possible : et qui les délivre l’un et l’autre dès maintenant, malgré tout, dans le secret.

Alors, disons que j’étais donc moi aussi, pour de bon, et depuis belle lurette, sinon déjà « confiné », ou « dé-confiné », c’est selon — et d’ailleurs autrement et « à l’envers », en l’espèce, puisque comme paradoxalement enfermé dehors, à moins que ce ne soit le monde lui-même qui ne le soit demeuré. Ceci n’est donc pas un journal de confinement, comme tant d’autres fleurissent paraît-il en ce moment, et d’ailleurs, j’en tiens un régulièrement depuis plus de trois décennies, mais son point de vue renversé, et assumé comme tel de longue date. Sorte d’exercice spirituel de sismographie littéraire et prophétique au long cours, mais à contretemps, et en creux plutôt qu’en plein. Écriture parallèle au monde en forme d’antidote à tous les temps et, a fortiori, au temps présent, et dont le diagnostic s’approfondit forcément en la circonstance.
Car, c’est de cela, autrement dit de la chose, mais alors de la chose toute entière et sans fard et pas seulement sous son aspect spectaculaire actuel — j’ai choisi à dessein de l’appeler pour l’heure de ce nom vague et impersonnel de chose, avec certes un clin d’œil mais indirect à son emploi divers, et plutôt à celui, critique, en l’occurrence qu’a pu en faire un Lacan, qu’à celui d’un Heidegger, dans un contexte tout différent — oui, dis-je, c’est de tout cela que j’ai voulu m’affranchir, et cela, sans prétention, je ne suis pas un « prétendant » ; sans maîtrise, je ne suis, ni n’aspire à être, un maître d’aucune sorte et bien sûr, sans servilité, je n’entend pas non plus être un esclave ; en toute humilité, donc, mais sans fausse humilité en revanche, puisque n’appartenant à aucun clergé identifiable à telle ou telle cause hypostasiée ou valeur isolée à défendre et par là même viciée dès le départ — oui, c’est exactement de cela que, m’habituant volontairement à l’effet de loupe qui fait voir la chose à l’œil nu, j’ai désiré m’extraire un jour, en profondeur, « en mourant avant de mourir, pour ne pas périr le jour où je devrai mourir », comme disait Angelus Silesius, le pèlerin chérubinique. Chance, volonté ou grâce ? Un peu les trois à la fois, sans doute.
A partir de là, j’ai donc vécu, et je vis donc encore, « socialement » parlant, une vie a priori à peu près normale, entendons pas repérable à vue de nez, mais secrètement et invisiblement, depuis cet instant de basculement délié de tout, c’est tout comme si j’étais déjà mort, et je le suis d’ailleurs ; ou plutôt, comme si et parce que je suis déjà, en un certain point tout autrement vivant. Rimbaud, enfin « à bord », parle de « liberté libre » et d’illumination ; Kierkegaard d’« intérêt personnel infiniment passionné » et de « saut qualitatif » dans l’absurde ; Kafka de « bond hors du rang des meurtriers » ; Novalis de « l’art de sauter au delà de soi-même », analogue à « la flamme d’une chandelle », au devenir ascensionnel incessant ; tout comme celui du feu de « l’Homme-Esprit » de Louis-Claude de Saint-Martin, son strict contemporain, le « Philosophe inconnu », qui l’a probablement lu, et dont Sollers reprend tout récemment le flambeau « révolutionnaire », en parlant, lui, de « violent désir de liberté » et de vie suprême selon des « principes » spéciaux, non pas des « opinions », et une « confiance » toute particulière… Chacun de ceux qui ressent cela peut y aller, du reste, de sa propre expression, une et diverse, pourvu qu’elle existe vraiment pour lui et qu’il l’ait faite sienne jusque dans la plus intime substance de sa substance, verbe infusé jusque dans la chair, et réciproquement, en permanence.
Voici donc trois semaines que j’ai entrepris le compte-rendu particulier des travaux et des jours d’un temps dit de confinement, temps mort, temps à l’arrêt, temps vide, en apparence, mais pour moi, temps retrouvé déjà familier et plus propice encore que jamais, dans sa pure gratuité, à un libre je(u) insondable, qu’on l’ait déjà pris, ce temps, ou qu’on l’apprenne à présent pour ce qu’il est et qu’on le prenne enfin. Lequel ? Mais celui que chantait déjà, au présent toujours présent, Rimbaud : « Qu’il vienne, qu’il vienne, le temps dont on s’éprenne ! ».
Oui, ce temps est toujours déjà venu, le temps d’échapper au « temps des Assassins » : je le nomme le perpétuel printemps du temps, en trois temps, le présent passé-présent-futur (comme ALP, je veux dire Anna-Livia-Plurabelle ? à suivre…), se mouvant aux confins des temps, comprenne qui pourra, celui qui aura des oreilles et des yeux pour entendre et pour voir tout à nouveau. Et tout comme l’exergue de Baudelaire qui en indique la direction infinie m’est alors venue spontanément et immédiatement, de même le titre de ce livre m’est comme tombé du ciel, tout seul, au même instant, et s’est imposé comme s’il coulait de source, de la source : ce sera un Journal des Confins.

Lundi 6 avril – matinée

Réveil.
A double entrée dans une semaine doublement sainte, double entrée liturgique en musique comme il se doit. Au moins, ça change déjà des rites médiatiques journaliers concernant désormais exclusivement la chose et rien d’autre.
Je ne sais plus si j’ai déjà dit, et n’importe, que chaque journée, ici encore plus qu’à Paris, et a fortiori en ce moment, et plus précisément chaque matin, et donc chaque petit-déjeuner, commence et se prolonge avec Bach, à l’écoute de Bach, au son de Bach, encore et toujours, tel concerto brandebourgeois, telle suite, mais encore plus souvent, de préférence en ce moment, telle ou telle cantate, connue ou inconnue, il y en a tellement, largement plus de deux cents, sans compter les profanes, que je n’en ai assurément pas encore fait le tour, même si un bon nombre de ces cantates numérotées BWV « quelque chose » commencent à me trotter dans la tête : au moins de 1 (« Comme elle resplendit, l’étoile du matin », ça tombe bien, pour le matin !) à 140 (celle du « Veilleur », pour la nuit, comme pour le matin, et qu’Hölderlin évoque sans doute à travers le « prélude éveilleur » de l’orgue dans A La source du Danube) ou à 147 (« Que ma joie demeure », à tout moment du jour— et pour toujours !).

Mais, semaine sainte oblige, ou plutôt calendrier religieux n’oblige pas mais rappelle, appelle, attire, insiste et conseille, pourquoi pas, voici maintenant, pour commencer, aujourd’hui, et les jours à venir, des Leçons de Ténèbres, celles de Charpentier, les plus nombreuses et majestueuses, mais aussi et évidemment, celles de Couperin, particulièrement la troisième à deux voix de hautes contres, scandant et psalmodiant d’abord harmonieusement, de leur cantillation gracile et aérienne, les lettres hébraïques, Aleph, Beth, Gimel, Daleth, Hé, qui s’étirent lentement, avant d’embrayer, dans le latin de la Vulgate, sur les strophes tirées du rouleau des Lamentations, que les Juifs pieux lisent, eux, habituellement le neuf du mois d’Av, pour commémorer la date retenue des deux destructions successives à quelques siècles d’écart du premier et du second Temple.
Deux langues entremêlées, dans ce chant céleste, cela montre bien du reste l’intrication des deux traditions et l’ensemencement de l’une par l’autre, plus exactement, comme le tronc et la greffe de l’olivier, dit Saint-Paul (gloria olivae, au passage, comme dit la devise de Benoit XVI, on y reviendra). Dans la reprise citationnelle de formules liturgiques d’emprunt, de chants, de rites essentiels, de dates charnières, même, de Pâques à la Pentecôte, autrement dit, de Pessah à Shavouot, les « premiers chrétiens », qui étaient, rappelons-le si nécessaire, non pas chrétiens mais juifs, montrent qu’ils ont lu et relu les Écritures, et ont, en d’autres termes, adapté, interprété, modulé ces textes, en « inventant » leur propre et nouveau « midrash » pour raconter l’histoire d’un certain Jésus de Nazareth, ce qui donnera les Évangiles. Comme disait Sollers, qui n’a pas publié par hasard à cette époque cette hypothèse défendue ensuite (un peu trop ?) radicalement par Bernard Dubourg, dans une lettre datée d’août 1982 adressée à Dominique Rolin, qui est elle-même d’origine juive polonaise et qui va se convertir au catholicisme un peu plus tard avec « Jim », alias Sollers pour parrain :

« Tu me dis que le Dieu juif n’est pas le Dieu chrétien ? Pas exactement ? Ah, mais c’est tout le problème ! Avec un grand P ! Deux mille ans d’histoire ! La base est strictement la même. Le Christ était juif. Il est juif. Hébreu. Il incarne la révélation du côté « miséricorde » de Iahvé… Il est son « Fils »… Le côté droit… Ad dexteram patris… A la droite du Père… C’est lui qui nous fait entrer au plus intérieur de l’intérieur du « cœur » de Dieu, par delà la destruction et la mort (…)
Ce que je pense, moi, c’est que tout ça est différent, sans doute, mais centralement la même chose. Les deux « Testaments » sont rigoureusement imbriqués. »

Transition toute trouvée pour revenir, dès demain, chose promise, chose due, aux deux versions du « dé-confinement » en profondeur selon ces deux traditions, s’agissant de la libération de l’esclavage en Egypte d’une part, au sens propre, mais aussi allégorique, et d’autre part, de celle de l’esclavage tout court de la mort même, exactement dans ces deux mêmes dimensions physique et métaphysique, somme toute.

Jour vingt-sept : Mardi 7 avril

Suite de la réflexion d’hier, cette fois au son des Vêpres à la Vierge de Monteverdi, au livret inspiré du Cantique des Cantiques, encore un drôle de mariage textuel, biblique et marial, « vétérotestamentaire » et « néotestamentaire », sous la baguette magique, eh oui, toujours, de John Eliott Gardiner.

D’un côté, donc, la sortie d’Egypte, datée et intemporelle à la fois, et chaque fois renouvelée et contemporaine — c’est demain soir, d’ailleurs ! — à savoir l’effraction dans l’histoire de la magnifique mais « difficile liberté », liberté « d’avant la chute », en un sens, et qui mène tout droit à la Loi (une « loi de liberté », s’entend, pour reprendre une superbe formule… de Hölderlin !), loi écrite dans « la langue des hors-la-loi », dixit Joyce, faite pour être capable justement de garder cette liberté à travers l’histoire envers et contre tout, et réparer continuellement l’erreur originelle d’Adam : la délivrance et l’évasion hors de la « maison de servitude » (involontaire !) ont, en effet, pour unique et exclusif but, après sept semaines de traversée du désert, le don et la réception, individuelle et collective (par « une nation sainte et un peuple de prêtres »), de la Torah au mont Sinaï. La Torah, dont il est dit qu’elle est un « Arbre de vie », fonctionne alors, avec ses commandements, comme une arme multi-défensive, et multi-offensive aussi s’il le faut, sorte d’anti-piège et réel antidote à toute épreuve pourvu qu’on la pense et la pratique en permanence, énorme « work in progress » textuel incessant (re-bonjour Joyce, décidément !), avec ses commentaires et commentaires de commentaires, prodigieuse machine de guerre en mouvement analogue au char céleste aux mille yeux de la vision d’Ezéchiel. Gigantesque appareillage préventif, contre la rechute toujours possible, puisque l’homme est libre, paraît-il.
De l’autre côté, les nations justement, toutes issues des fils de Noé, dont une partie, via la tradition juive et via le nouveau sacrement du baptême (qui succède et remplace à la fois le bain rituel ou mikvé et la circoncision), grâce à la médiation du sacrifice du Christ sauveur, échappe directement individuellement et collectivement au péché originel, ce qui demande bien sûr et tout de même une participation à la hauteur de l’offre, si je puis dire. C’est ce qu’on appelle la seconde naissance. Et même si foi de et foi en Jésus, comme dit Armand Abécassis, séparent et sépareront sans doute jusqu’à la fin juifs et chrétiens, la vraie pierre d’achoppement est ailleurs : et c’est la résurrection personnelle, car ça, ça demande quand même un sacré travail intime et irremplaçable, faut pas croire, passé le déclic salvateur. En tout cas, une chance était au moins offerte, dans ce bon vieux temps de « l’ancienne théologie » de « l’ancien dieu », comme dit Sollers, où la mort n’était pas encore qu’une donnée « biologique » et « naturelle », et donc finalement tabou, évacuée, ou exhibée de façon presque décorative, avec des rites de crémation en tous genres et pour tous les goûts ; ou bien pire encore, qu’un résidu « clinique » traité par la technique, et ayant lieu en douce à l’hôpital ou dans ces fameux EPHAD qui riment trop souvent, a fortiori en ce moment, avec épaves, échouées sur le sable d’une civilisation arraisonnée moribonde.
Et pourtant, et pourtant, comme une voix clamant dans le désert, dans le désêtre du parlêtre, s’il y a bien une question liminaire refoulée qui se pose et s’élève : ce n’est pas seulement pourquoi le monde est-il empoisonné, mais bien pourquoi est-il empoisonnable ?

Mercredi (Saint) 8 avril – Seder de Pessah (pâque juive)

Ce soir, la lune est pleine dans le ciel dégagé : c’est le 15 du mois lunaire de Nissan qui commence maintenant à la tombée de la nuit, et c’est la nuit, où l’ange de la mort passe par dessus les seuils des maisons des Hébreux, encore confinés pour peu de temps, et dont les linteaux ont reçu le signe du sang de l’agneau (qu’on mettait, drôle de coïncidence, à l’époque nomade, sur les piquets des tentes pour écarter les épidémies !), avant de partir avec armes et bagages, plus des ustensiles précieux dérobés à l’Egypte pour toute fortune, vers une destination incertaine mais libre. Et ce soir, ils seront confinés au centuple, mais libres quand même, et on se demandera tout à l’heure, a fortiori dans ces circonstances semblant aux antipodes du sens de cette fête : « pourquoi cette nuit est-elle différente de toutes les autres nuits »… oui, pourquoi donc, malgré tout, ce soir ?

« Ma nichtana ha-laïla ha-zé mi kol ha-laïlote ? » : c’est que, bientôt, va retentir cette question, chantée d’ordinaire par les enfants, au nombre de quatre, comme les quatre coupes de vin, qui se réfèrent à quatre grands sages, de même que les quatre enfants représentent les quatre types de juifs possibles : le sage, qui pose la question et connaît la bonne réponse ; le « méchant » qui pose la question mais penche vers une mauvaise réponse ; le simplet qui ne sait pas poser la question, faute d’intelligence, mais qui peut l’entendre un jour qui sait ; et celui qui, par manque de curiosité, ne se la pose même pas. Et tous pourtant ne forment, paraît-il, qu’un seul peuple, le peuple juif. D’où la nécessité sainte de la transmission.
Je me dis quant à moi, qu’à ma façon propre, si je suis bel et bien sorti de toutes les Egypte possibles, réelles ou imaginaires, c’est toujours plus que jamais actuel, et à soigner donc, et, pratique hors de tout culte vu mon cas atypique, sans seder, ni messe non plus désormais, ou de temps à autre, je regarde néanmoins cette lune, que des générations et des générations de juifs en exil ont regardé, comme ce soir, en se disant : l’an prochain à Jérusalem… Ce qui a fini par advenir : passé-présent-futur, quand tu nous tiens.

Vendredi 10 avril — Vendredi Saint

La remarque qui suit, pour triviale qu’elle paraisse, témoigne du télescopage incongru des dates et des menus faits dans ce temps profane et vide, et apparemment chamboulé, mais qui poursuit souterrainement son cours, fût-ce pour moi seul, puisqu’elle mêle et fait rimer poubelles, brin de liberté de mouvement retrouvée… et Vendredi Saint !
Aujourd’hui en effet, fut jour de sortie, de toute première sortie, hors du périmètre de la maison, en voiture s’entend, depuis mon arrivée, et quelle sortie : escapade impromptue, pour aller au village, acheter du tabac et vider, comme il se doit, les poubelles, en ce Vendredi Saint donc.
Et, comme par hasard, Pâques est exactement le moment de la saison où les arbres de Judée explosent sur le bord des routes et dans les jardins et les vergers eux aussi en fleurs, avec leurs branches lourdes de ces grappes de fleurs balançant entre le rose pourpre vif et le rose tyrien. Mais quelle ne fut pas ma surprise, de surcroît, quand ma curiosité m’apprit au retour que la légende veut que ce soit à cet arbre, d’où son nom, que Judas se soit pendu, la couleur pourpre représentant ses larmes de honte. Pauvre Judas, mais bien bel arbre, et bien belles couleurs loin de faire honte au printemps, ça c’est sûr. Qui sait si ce n’est pas à toi, et à tes « calculs » et tes « impatiences » que Rimbaud pensait en écrivant ceci : « Homme de constitution ordinaire, la chair n’était-elle pas un fruit pendu dans le verger » ?

Quoi qu’il en soit, vérité ou légende, aujourd’hui, le chemin de croix, lui, sera particulièrement allégé. Puisqu’il n’y en aura tout simplement pas cette année au Colisée, pas plus que de bénédiction Urbi et Orbi en toutes les langues de la terre ou presque, au balcon de Saint-Pierre. Pas de résurrection non plus, alors ? Ah, c’est le problème… En tout cas, l’image du pape François, déambulant seul dans Rome, quelques jours auparavant, accompagné uniquement de quelques gardes du corps tout habillés de noir, et montant en pèlerinage de pénitence et de supplication à Sainte-Marie Majeure, annonçait la couleur, et elle était sombre, contrastant avec tout le passé glorieux. Comme ce pape lui-même ? Le 266 ème ? Et dernier du nom, qui sait, avant un certain et comme de nouveau Petrus Romanus ? Si l’on en croit, du moins, la fameuse prophétie de Malachie, prélat irlandais du douzième siècle, dont l’écrit est en fait un apocryphe qui date du seizième siècle, mais qui est néanmoins relayé, devises latines et médaillons l’illustrant à l’appui depuis lors, par et au sein du Vatican lui-même ? Elle s’intitule, ça ne s’invente pas non plus : Lignum Vitae, « L’Arbre de Vie », et même plus précisément dans les feuillets intitulés : « Liber secundus ligni vitae », qui tient en cinq petites pages, seulement, pour 111 devises, les 77 premières portant sur les papes du passé, jusqu’à sa publication en 1595 ; et les 34 dernières devises annonçant les papes futurs, jusqu’au dernier, la devise 111 étant donc celle de Benoît XVI — puisque la pénultième et la toute dernière n’en formant, peut-être, qu’une seule parlent de la persécution finale de la Sainte Eglise Romaine (SRE) et du retour à Pierre le Romain, sans préciser lequel — soit François, ou juste après.

Les signes des temps sont tout de même étranges, du jamais vu à tous égards : primo, ni messes ni eucharisties ne seront célébrées, sauf confidentiellement, pour cette fête pascale confinée et décidément pas comme les autres, ni chemin de croix ni via dolorosa ni Golgotha, pas plus à Rome, qu’à Jérusalem, ou encore à Paris, c’est-à-dire à Montmartre, comme c’est l’usage par l’archevêque de Paris d’imiter le calvaire jusqu’au Mont Chauve, où qu’il soit ; et d’ailleurs, secundo, indice aggravant, c’est aussi la deuxième semaine sainte consécutive qui n’aura pas lieu à Notre-Dame, depuis l’incendie de l’année dernière, dont l’anniversaire approche à grands pas ; tertio, une première, deux papes coexistent — cela en fait quand même un de trop, ne manquerait pas de remarquer Joseph de Maistre, pour qui il n’en fallait et suffisait précisément « qu’un seul » à l’infaillible autorité ! — dont un, donc, émérite et démissionnaire, et un second, qui s’appelle François, premier du nom (revenant à l’essence, à l’origine de Pierre le romain, le premier pape ?), et dont on subodore pourtant qu’il pourrait être le dernier, s’il faut en croire cette fois non pas seulement les prédictions d’un Malachie, ni a fortiori celles d’un Nostradamus de service, mais l’analyse de Sollers, par exemple, qui, « papiste » réputé pourtant convaincu, déclarait récemment cependant dans un entretien que « Benoît XVI a compris que c’était fini et il a démissionné » pour cette raison, un peu comme on plie boutique. A suivre, là encore…

Dimanche 12 avril — Pâques

Ce matin, grand soleil et, là, le choix de la bande-son du jour, véritable B.O. du film invisible des siècles, du film in-filmable, bien sûr, s’impose de lui-même : ce sera l’Oratorio de Pâques (BWV 249) de Bach, que les oiseaux perchés dans les arbres en face de ma chambre semblent reprendre à l’unisson. Ils ont l’air d’apprécier en effet : il faut dire qu’ils sont connaisseurs, si l’on en croit Olivier Messiaen on ne peut plus inspiré par eux, au point de noter méticuleusement leurs chants, notes, tons, trilles, timbres, et qui déclarait ceci de magnifique (cité par Sollers toujours dans une lettre à Dominique Rolin), qui va comme un gant à son Quatuor pour la fin des temps : « La musique n’est pas dans le temps, le temps est dans la musique. » On pourrait d’ailleurs remplacer dans cette formule le mot « temps » par tous les mots précieux entre tous, comme « amour », « liberté », « royaume », ca marcherait aussi : la liberté n’est pas dans le temps, le temps est dans la liberté. Etc.
Et, en tout cas, puisque le temps est un oiseau divinement musical, la prochaine fois, promis, les oiseaux en face de ma chambre, on écoutera ensemble l’oiseau-flute de la cantate BWV 8, qui médite plus gracieusement que gravement sur la mort, comme s’il planait au dessus de son abîme, tel le souffle-colombe de Dieu dans la Genèse planant sur les eaux : « Liebster Gott, wenn werdich sterben ? » (« Dieu bien-aimé, quand vais-je mourir ? »).

Au menu du repas de ce dimanche de Pâques, ma mère, quoique pas religieuse pour un sou (par peur inversée d’ailleurs !), en a respecté en revanche la tradition culinaire : asperges de saison en entrée (même si cette année, difficulté de ravitaillement oblige, on a dû se contenter d’un bocal d’asperges en conserve) et gigot d’agneau pascal, avec ses aulx confits et pommes de terre sautées, accompagné d’un Châteauneuf-du-Pape, bah voyons, fleurant bon les divers cépages épicés et poivrés du sud. « Fruit de la vigne et du travail des hommes, nous te le présentons… », comme on dit dans la liturgie de la messe, tout comme dans celle du Kiddoush auparavant…

C’est du reste, dans l’après-midi, étrange parallélisme accidentel avec Pâques, le vin et le sang de l’agneau, que j’ai fait, pour la première fois, une observation apparemment anodine mais étonnante, en promenade, dans la nature, dans les vignobles, pour être plus précis, qui bordent la forêt, et que j’avais vus à Noël dernier encore nus, tandis qu’entre les rangs, poussaient déjà partout de hautes herbes fleuries. C’est pour ainsi dire le véritable «  mystère du cep », comme dirait Hölderlin, superbe expression et de circonstance en ce lundi de Pâques, qui m’est apparu en contemplant, par « sérendipité », comme on dit à propos des découvertes scientifiques, faites par hasard et sans calcul ni préméditation, les pieds de vignes, aux jeunes pousses encore à peine feuillues.
Les vignobles ici dans le sud ont ceci de particulier : les rangs sont semble-t-il plus larges, et les pieds comme plus espacés, plus détachés, plus visibles et distincts aussi de ce fait ; et comme depuis mon arrivée, cela faisait quelques semaines que j’étais attentif à leur évolution, j’ai suivi presque jour après jour l’apparition des premières pousses de feuilles, fraîchement sorties, comme de petites languettes vertes, telles des flammèches, puis devenant peu à peu des langues plus étoffées, vraies petites flammes vert-jaune colorées en transparence par la lumière du soleil, au couchant notamment dans l’alignement presque horizontal des rayons. J’ai d’abord pensé à des langues de feu, comme aux langues de feu de la Pentecôte, au double sens du mot, puis j’ai alors vu les pieds, comme pour la première fois, tels des tridents, le pied central enraciné proprement dit, et trois langues, ou branches noueuses, ou dents, comme le mot et la lettre « Shin » en hébreu — et formant d’ailleurs le dessin magnifiquement chantourné à trois, voire quatre, branches de cette même lettre hébraïque.
Tiens, ça me fait penser subitement à Joyce, mais pourquoi ? Dormons là-dessus. La nuit portera conseil.

Lundi de Pâques 13 avril

Oui. Est-ce par association d’idées, avec l’absence de langues Urbi et Orbi à Saint-Pierre de Rome, cette année, que le fruit de la vigne y a suppléé inconsciemment pour moi ? Plus que possible, et surtout parce que c’est alors que Joyce, comme je l’avais pressenti hier, s’en est mêlé, avec la langue de ses langues, l’élangues, dixit Sollers, en parlant du Séminaire de Lacan, correspondant finalement ou plutôt « finnegainement  » très bien à l’atmosphère planétaire chaotique ambiante pour y voir justement plus clair. D’autant que le W de Wake, en forme de trident comme le Shin hébraïque, est figuré par Joyce tout du long par un dessin schématique et parodique qui lui ressemble (LLI), comme dans ceux de la famille Gribouillis, où HCE est figuré aussi comme un W mais à l’envers, etc.

Il faut dire que j’ai eu de la chance dans mes investigations en tombant sur une page de Finnegans Wake qui évoque la fable présumée mais réécrite du Renard et des Raisins, en citant en même temps la célèbre prophétie papale aux 111 devises de Malachie : au sein d’une analyse explicite et touffue sur la Trinité et le fameux filioque ainsi que sur l’hérésie monophysitearianiste, Joyce mentionne le « Renard » qui désigne le pape « Adrien IV », un anglais du nom de « Nicholas Breakspear » (avec sa devise « De Rure Albo ») faisant donation de l’Irlande (les « Raisins ») au roi d’Angleterre Henri II. Avec ces raisins sacrifiés, revoici le signe éminent de la vigne aperçu hier dans la divine nature. Quelle sacrée aubaine à la fortune textuelle et interprétative inattendue !

Car j’ai omis de préciser, justement, que depuis que je suis ici, tout comme écouter un morceau de Bach était devenu un rituel du matin, lire, ou plutôt déchiffrer, comme une partition, une simple page, souvent choisie au hasard, de Finnegans Wake, cet opus réputé illisible — et tant mieux, ça change de ce qui est terriblement lisible et souvent risible — et a fortiori, intraduisible, constitué de dix-sept chapitres, écrits à Paris, comme c’est stipulé à la fin, en dix-sept ans de confinement verbal, dans quelque grotte du langage, que n’aurait pas renié un certain Shimon Bar Yo’haï, l’auteur présumé du Zohar qui lui resta reclus treize ans, était devenu un autre exercice spirituel et littéraire quotidien. Une autre mitsvah, ai-je envie de dire, oui, un commandement à moi-même, pour reprendre un terme d’hébreu biblique que James Joyce emploie d’ailleurs à maintes reprises parmi tant d’autres, puisque au sein de cette Babel des langues, des mythes, des civilisations et des cultures qu’est cet énorme Work in progress (premier titre, rappelons-le, de Finnegans Wake), la langue hébraïque, en tant que dernier représentant de la langue une d’avant Babel, langue sainte (lachone ha-kodesh) est peut-être l’un des substrats qui « uni-fiat » (fuit-fiat !) cet Himalaya verbal effervescent et cyclique, dont je vais tenter un instant l’ascension. Je ne sais trop par quelle face, ou plutôt si, en empruntant justement un raccourci sous l’angle d’attaque privilégié, selon moi, d’une de ses faces, celle placée sous une égide divinement onomastique, en étudiant donc de préférence les noms du couple formé par HCE et ALP (entrainant à leur suite tous ceux qui gravitent autour d’eux).
Commençons ainsi par examiner ces deux protagonistes, « mâle et femelle », dans toutes leurs possibilités ou « plurabilités », à la fois plurielles et plus belles, infinies dans l’espace comme dans le temps, obéissant selon Joyce à la loi de Vico. Donc, piochée dans les pages de tel ou tel chapitre (mais surtout le 10), voici une brève leçon nominative récapitulative, et certes non exhaustive, sur les deux principaux cryptonymes, voire acronymes, multiples d’HCE et ALP, tous deux trilittères, comme toutes les racines hébraïques du reste qu’on peut vocaliser du coup différemment, on va voir que c’est évident pour le personnage féminin, et qui émaillent sans cesse le roman.

LUI, donc, c’est HCE : c’est a priori Humphrey Chimden Earwicker : « Humphrey », pour, entre autres, Humpty Dumpty, dans Alice de Lewis Caroll ; « CHimdEn », j’avoue que je ne trouve rien, sinon ECH enceint au sein de ses lettres ; et enfin « Ear-wicker », « Ear » (oreille) à entendre aussi « Eire » (l’Irlande en « Eiritage », heureux les doux !), et « Wicker », osier, peut-être du même panier que Moïse sauvé des eaux (de la Liffey, soit de sa femme !) et donc HCE, c’est aussi la cité de Dublin, mais aussi « Waker », é-veilleur de Finnegan, voire « vicaire », son remplaçant, comme saint-Pierre est le vicaire du Christ sur terre, à qui on a « percé l’oreille » (d’où la chanson de Perce O’Reille !).
D’ailleurs, dans ce même contexte, HCE, c’est également, avéré à maintes reprises dans le roman : « HereComesEverybody », car ici tout un chacun est le bienvenu, ici peut entrer tout le monde, comme dans un moulin, ou plutôt comme dans une taverne, ou, mieux encore, et glosé par Joyce lui-même, comme dans une église, « romaine », en l’occurrence, cela va de soi, et donc « catholique » c’est-à-dire « universelle », d’où tous les surnoms, toutes les provenances et toutes les variantes possibles, y compris de celles de « catholique » pas très catholique par exemple « Etrurian Catholic Heathen » ( c’est-à-dire : « Etrusque Catholique Païen » !).
D’où aussi — remarques faites par Sollers sur et dans La Trinité de Joyce, entretien avec Jean-Louis Houdebine paru dans le numéro 83 de Tel Quel — le fait que HCE, en rappel de la formule de présentation biblique et évangélique, fait signe vers : « HiC Est… », pour « Ceci est… » ou encore pour : « Voici… » Au choix : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang » (HoC Est Corpus meum, HiC Est sanguis meus) ; ou bien « Voici… mon fils bien-aimé » (HiC Est filius meus dilectus). Bref, voici l’eccéité d’ECce Homo, renvoyant en écho à un autre acronyme trilittère, IHS, Iésus Hominum Salvador) — HCE pouvant bien sûr ensuite permuter en CHE, EHC, ECH (« feu », en hébreu), etc.

ELLE, c’est ALP : Anna-Livia-Plurabelle. C’est bien sûr à la fois la femme d’HCE, et la rivière qui traverse Dublin, la Liffey, et partant, la rivière de la Vie, Life. D’elle, il est dit :« Toujours la même chose par la porte du renouveau. Ordovico ou viricordo. Anna était, Livia est, Plurabelle sera. » Avec un clin d’œil, d’abord à Vico et à son ordre circulaire (qui plus est sous son aspect bisexuel : vir-ago), comme au flux vertical de la rivière figuré au milieu de la page ainsi qu’au dessin du double cercle qui l’accompagne, au milieu du chapitre 10, qui la représente par ses trois lettres, en alphabet romain et grec à la fois, formant en fait deux cercles entrecroisés avec un double rayon, donc un double triangle, figurant son sexe d’« Uteraltérité » (mot dans la marge).
Mais enfin, et surtout, explicitement, elle, qui est même parfois nommée « Anna Lévy », se voit distinguer de cette manière énigmatique : « Il y en a qui disent qu’elle a trois chiffres pour l’emplir et la contenir jusqu’à 111, un par un, pour faire un tout, Aleph, Lamed, Peh ? »
Tiens, tiens, ce judéo-catholique irlandais de Joyce se souviendrait-il à la fois de la Kabbale et de la prophétie de cet autre Irlandais de Malachie, avec ses 111 devises, comme 111 enfants, au terme de laquelle nous sommes a priori désormais arrivés, sous le signe de la gloire de l’olivier ? ALP, comme l’église emplie arrivant au bout de sa course, après quoi, retour à la source, comme à Pierre le Romain ? Pourquoi pas.
Car, la somme « guématrique » numérique de Aleph (=1), Lamed (=30), Peh (=80) à savoir A-L-P : c’est égal précisément à 111, en termes hébraïques ; c’est-à-dire, selon l’expression joycienne, « un par un par un » = un fois un fois un fois un = toujours un ou = trois en un, ou un en trois temps, etc. comme la Trinité = UN en trois Personnes. De même alors que trois fois trois, font neuf, et que c’est à nouveau aussitôt dix, aussitôt fait, dans le chapitre 1(0), soit retour au chiffre 1, à la source divine de l’ALPhabet, via sa première lettre (l’Aleph = 1) qui, muette, « enseigne » (« Lamed ») par la « bouche » (« Peh »), puisqu’elle les contient en elle-même silencieusement, cette unique lettre, phonétiquement déclinée, s’écrivant justement de manière redondante par la suite des trois autres lettres : Aleph-Lamed-Peh : ALePh : ALP. C.Q.F.D.

Evidemment qu’ensemble, et par surcroît nominal, ces deux noms sont non seulement tous deux trilittères tout aussi bien que trinitaires, HCE, directement, et ALP, indirectement donc (conjuguée aux trois temps du Temps de son nom composé successif, qui, comme la rivière Liffey, retourne à sa source, sexuelle aussi bien sûr, selon le dessin explicite de Joyce) ; mais encore ce sont des noms-verbes, qui, comme en hébreu, grâce au Vav (ou Waw) dit « conversif », où le futur et le passé se convertissent sans cesse l’un en l’autre, sont toujours au présent du même coup. Ils (se) reflètent ainsi enfin eux-mêmes (dans) le travail du NOM Tétragramme dont l’Etre infini en première personne est lui-même un passé-présent-futur : IHWH, le vrai VIP ou plutôt le double WIP du texte en quelque sorte, je veux dire, le « W-ork I-n P-rogress » caché, que j’ai envie d’écrire « W-ake I-n P-rogress », véritable Alpha et Omégasexuel du texte ( « avec O-lafA-leph comme centre et queue d’Olaf Lambda pour son porte-parole circonscrit en cyclone » conclut drôlement Joyce !)

D’où la fin rejoignant le début mais pas comme un ouroboros qui se mord la queue à la lettre, car la Trinité, même en double spire, se retourne en elle-même à un autre stade : « …the… riverrun… », oui, « river-run », ou « Ri-ver-UN », c’est la « rivière une » de l’écriture qui « court » et « rit vers l’Un ». Enorme rire, puisque si l’on en croit ce que dit Joyce de son Ulysse, « il n’y a pas un seul mot de sérieux là-dedans ». Rire de l’univers tout entier qui renvoie à Dante, bien sûr, mais à rebours, dans son cycle renversé, descente, au lieu de montée, paradis, purgatoire, enfer, et rappel final, ricorso, à savoir la chute initiale (du paradis) et sa dégradation successive, avant de ressurgir et de se réveiller, fin-negan, fin-négation, mais négation de la fin, négation de la négation, et la fin revient de nouveau autrement au début, réveillée de sa mort figurée : « Finn-again », dit-il, oui, et on sous-entend dans le titre : Finnagain (i)s awake !

On voit bien que un, sautant deux, et passant à trois, puis à quatre (quatre parties comme les quatre temps du cycle de Vico) et jusqu’à dix ou dix-sept (comme les 17 chapitres, un et sept étant huit, soit l’infini, mais aussi l’arcane 17 chère à André Breton), ou encore 111, bien sûr, voire bien davantage, tous les chiffres sont ainsi convoqués dans cette ronde endiablée qui rebondit à la fin sans fin, au delà de toute dialectique réductrice duelle et carcérale, mais, qui sait, pas tout à fait libre, ni situé en dehors, de la répétition alors prisonnière du cycle, l’éternel retour n’étant pas tout à fait le retour éternel. Sauf si…

Oui. Sauf si… l’on en sort par le cœur, le centre, le point du cercle et le rayon (divin), à savoir le nombre Pi, qui en émane, comme celui émané d’Eïn-Sof, tour de passe-passe du Saint-Esprit, et qui en jaillit, arrivé de toujours qui s’en va partout, tout autour, de l’infini à l’infini, et de sphère en sphère, en soleil des soleils, voire en « roue carrée » réussie comme l’affirmait Joyce. Car, Pi, de valeur 3,14, comme chacun sait, évoque à la fois, quelle double coïncidence, le verset 3,14 de l’Exode, et l’épiphanie du Nom ineffable dans le buisson ardent (« Je serai »), mais aussi la somme des lettres de Shaddaï (= 314)… Et si Shaddaï, c’est le nom de code hébraïque du nombre grec Pi, là, je retombe sur mes pattes, comme un chat, ou plutôt sur mon Shin, initial, que j’ai observé comme étant peut-être le fruit du mystère de la vigne et de l’ivresse messianique : Shin dont la somme (Shin-Yod-Noun = 360) égale donc à la circonférence du cercle, entre dans la composition à la fois de Shaddaï (ShaDaI = Pi = 314), de Hashem, et donc de Moshe, avec les trois mêmes lettres renversées (HSheM, MoSheH), mais aussi d’une certain rabbi IeShouah, ainsi que d’ISh et ISha (homme et femme), et donc de la racine ESh (feu), de SheMeSh, le mot pour soleil ou littéralement « nom du feu », qui est d’ailleurs un palindrome, rond comme lui. Alors, ça, pour la vigne, c’est très bon ! Et comment se dit la grappe de raisins mûrie à ce feu : ESH-KOL : tout feu, tout flamme. Ca fait beaucoup, non ? Surtout que « pi » en hébreu, c’est « ma bouche », celle d’où sort la parole de feu, gardée par l’ange à l’épée de feu tournoyante.

Ne retrouve-t-on pas là les motifs du « cercle » et de la « droite » contenus dans le dessin de Joyce, pour reprendre les termes midrashiques, par exemple, de Léon Ashkénazi, dit Manitou ? Oui, le cercle et la droite partout tracée en son sein, celle du rayon à 360 degrés, ne seraient-ils pas les clés du Cosmos joycien (« Chaosmose » comico-cosmique !), en macro ou micro, d’ailleurs, tout comme, au cœur du visage humain, ovale des traits et arêtes sont mêlées, sans cesse, du nez, de la bouche, des yeux et donc de la tête aux pieds du corps humain tout entier à la fois duel et symétriquement structuré et pourtant un ? Lui-même, trace du passage du Dieu, comme dans le cercle parfait de L’Homme de Vitruve de Vinci, véritable roue carrée en mouvement dont elle revêt tous les motifs, analogue bien entendu à l’Adam Kadmon, l’Homme primordial de la Kabbale, croisement des lois de la nature et de la culture, ou de la nature et de la surnature, divin mystère inscrit au cœur même de la Créature, sous l’espèce du couple adamite de l’Eden de l’écriture formé par HCE et ALP, promu comme le Poète, pilote libre et responsable de la Création toute entière, « chargé de l’humanité, des animaux même », comme dira Rimbaud le Voyant ? Belle matinée d’ivresse du réveil en perspective. (*)

(Extraits de Journal des Confins)
FRANK CHARPENTIER

(*) Les citations sont tirées en partie de la traduction de Philippe Lavergne, Ed. Gallimard, 1982)

Écoutez ce que disait Sollers le 27 août 1984 sur France Culture à propos de Finnegans wake (archives A.G.) :

Trois sens en un, trinitairement :
« SINSE » : SENSE, SINCE, SIN.

Ce qui veut dire :
« depuis qu’il y a du sens il y a du péché ;
depuis qu’il y a du péché il y a du sens ;
depuis qu’il y a du "depuis" (du temps) il y a du sens et du péché. [1] »

VOIR SUR PILEFACE :

FINNEGANS WAKE
notamment :
Joyce, de Tel Quel à L’Infini (I)
LA TRINITÉ DE JOYCE, extraits
Sandhyas !Sandhyas !Sandhyas ! (traduction : Philippe Sollers et Stephen Heath)

PROPHÉTIE. La prophétie des papes et la fin des temps de Saint Malachie

FRANK CHARPENTIER

LIRE AUSSI :

JPEG - 115.8 ko
’Here Comes Everybody :
Joyce’s Urban Chaosmos’
by Andy Merrifield

Here Comes Everybody.
ZOOM : cliquer sur l’image.

De Swerve of Shore à Bend of Bay


[1] « Since » en anglais veut aussi dire « il y a » ; on peut aussi entendre en français : « depuis qu’il y a du "il y a", il y a du péché et du sens ». Sur le temps et le « il y a », voir Question de Temps. A.G.