
Eric-Emmanuel Schmitt et le pape François : Témoignage
« Le pape François est un grand pape empêché
et grand parce qu’empêché »

« J’ai rencontré des hommes de pouvoir,
le pouvoir ne m’impressionne pas,
:mais l’accomplissement spirituel, chez ce pape, çà oui ! »

« Il avait une écoute aussi profonde que sa parole »
(Visionnez : « un homme de parole », de Vim Wenders)

« Il a remis le christianisme, là où il est :
une force de résistance au mercantilisme,
au règne de l’intérêt ou de la force »

« Il croyait beaucoup à l’importance de l’art
dans la vie spirituelle. Et avec raison ! »

Éric-Emmanuel Schmitt

France Inter, mardi 22 avril 2025

Éric-Emmanuel Schmitt - Le Défi de Jérusalem : un voyage en Terre sainte
Le Défi de Jérusalem Poche– 29 janvier 2025
de Éric-Emmanuel Schmitt
Tout commence par un coup de téléphone : le Vatican propose à Éric-Emmanuel Schmitt un voyage en Terre sainte, suivi d’une visite du plus petit État du monde. C’est l’occasion pour le croyant qu’il est d’accomplir les deux grands pèlerinages dont il rêvait. Après La Nuit de feu, où il décrivait son expérience mystique dans le désert du Hoggar, l’auteur revient aux sources avec ce récit de voyage en Terre sainte, territoire aux mille empreintes. Bethléem, Nazareth, Césarée, lieux intenses et cosmopolites qu’il saisit sur le vif tout en approfondissant son expérience spirituelle, ses interrogations, réflexions, sensations, étonnements jusqu’à la surprise finale, à Jérusalem, d’une rencontre inouïe avec ce qu’il nomme « L’incompréhensible ».
En mettant ses pas dans ceux de Jésus de Nazareth, Éric-Emmanuel Schmitt, en passionné de l’histoire humaine, décrit, en quelques pages tenues, pudiques, comment il se trouve happé par le Christ. Christophe Henning, La Croix.
Éric-Emmanuel Schmitt fait une traversée… de lui-même, avec la sincérité qu’on lui connaît. Jean-Marie Guénois, Le Figaro littéraire.
le livre sur amazon.fr

Albin Michel, 2023
LE DEBUT : Pourquoi partir ?

Pourquoi partir ?
Tout commence par un coup de téléphone. Stridences, vibrations et clochettes déchirent le silence en une sorte d’impatience mécanique, la forme que prend souvent le destin aujourd’hui. Bien qu’occupé à écrire, je jette un œil sur l’appareil, identifie un numéro venant de Rome et décroche.
– C’est Sandro, ton éditeur italien. Le Vatican m’a appelé à ton sujet. Un responsable de haut niveau. Peut-il te contacter directement ?
– Pour une interview ?
Ayant déjà participé aux émissions qu’organisent les médias du Vatican, je cherche mon carnet de rendez-vous.
– Non ! Plus important que ça… Il t’expliquera. La voix grave, minérale, d’ordinaire si posée de Sandro Ferri trahit une certaine excitation. _ _ _ – Sandro, tu en sais davantage que moi…
– Oui.
– Tu ne veux rien me dire ?
– Je communique ton numéro, d’accord ?
Effet d’un pressentiment ? En moi s’ouvre la porte d’une totale disponibilité. Délaissant mon écran où flotte une phrase inachevée, je repousse ma chaise, quitte le bureau, descends à la cuisine et me consacre au cérémonial du thé : choisir l’essence du jour parmi les pots, chauffer l’eau à 70 degrés, préparer filtre et récipient, diverses actions qui m’absorbent en écartant les questions. Mon esprit ne gribouille aucune hypothèse, j’attends sagement, telle une page blanche.
Le téléphone s’agite et bourdonne à nouveau. Un deuxième numéro romain s’affiche. Depuis son cabinet au Saint-Siège, Lorenzo Fazzini m’expose sa proposition dans un français chantant :
– Ici, au Vatican, nous apprécions votre foi et votre liberté. Nous aimerions beaucoup vous envoyer en Terre sainte : vous visiteriez les lieux, feriez des rencontres, et peut-être en reviendriez-vous avec un livre, le journal de votre voyage. Qu’en pensez-vous ?
Son offre brille avec l’insoutenable éclat d’une évidence. Je saisis enfin pourquoi ont échoué mes nombreuses tentatives pour mener à bien cette expédition dont j’avais tant caressé le rêve, que j’avais même planifiée à maintes reprises au cours des dernières années, en famille ou en compagnie d’amis juifs : cela devait se réaliser dans ces conditions-là. Nous bavardons, tout au bonheur d’envisager cette perspective. Au fil de notre conversation, je me sens pousser des ailes, que je retiens au moment de raccrocher : quand ? Où trouver le temps d’un long voyage ? Des mois d’écriture bloquent mon horizon, durant lesquels, attelé au bureau, je rédigerai Soleil sombre, le tome égyptien de mon cycle romanesque La Traversée des temps, auquel succéderont cinq autres volumes, exigeant eux aussi ma présence… Je vais être contraint de refuser.

Pourquoi partir ?
La photographie, le cinéma, la vidéo ont changé le voyage, car des milliers d’images précèdent l’instant où nous bouclons nos valises. Même lorsque nous nous éloignons de notre quotidien, nous ne nous dirigeons plus vers l’inconnu. Les limites du monde ont disparu, ces au-delà opaques d’une herméticité absolue, ces confins auxquels ne s’accrochaient que des rêves. L’étranger est devenu familier, l’effroi s’amoindrit à mesure que s’élargit le champ de l’iconographie, nous avançons toujours vers de l’entrevu.
Néanmoins, de Jérusalem je ne possède que des clichés. Neutres. Objectifs. De banales cartes postales. Il y manque les odeurs, les sons, la chaleur, la sueur, l’émotion, le vertige, l’effort, la fatigue. Il y manque moi.
On voyage pour prendre corps.
Irais-je à Jérusalem également pour donner un corps à ma foi ?
En consultant mon agenda des deux prochaines années, je déniche le moment approprié. J’en avise aussitôt Lorenzo Fazzini : en automne, entre les réunions du prix Goncourt, je dispose d’une période sans écriture ni représentations théâtrales. À l’autre bout du fil résonne la voix mélodieuse de mon interlocuteur :
– Au mois de septembre, la nature en Galilée et en Judée est tout simplement éblouissante.
Nous élaborons ensemble les étapes de mon séjour et le partageons en trois phases : d’abord, pèlerin parmi les pèlerins, j’irai grossir un groupe de croyants, ensuite seul à Jérusalem, enfin en sa compagnie pour quelques ultimes entretiens.
Chaque fois qu’il me demande avec gentillesse si j’ai d’autres désirs, je tombe dans un gouffre. Des désirs ? Oui, je désire ardemment, follement, énormément, mais j’ignore quoi. Une tension m’habite, forte, brûlante, irrésistible, sans que je détermine son but.
Tel est l’appétit de la rencontre : une envie privée d’objet au centre d’une disponibilité fervente.
À moins qu’une part de moi, encore obscure à ma conscience, sache ce qu’elle trouvera ?
À moins qu’au-dessus de moi une instance me prépare à une surprise ?
En me replongeant dans l’écriture, je m’aperçois que, même si je pars dans six mois, mon voyage s’amorce déjà en imagination, doublé par la fiction que je suis en train d’échafauder.
Au cœur de Soleil sombre, mon roman qui se situe en 1650 avant notre ère sur les bords du Nil, Moïse rassemble les nécessiteux de Memphis, la capitale des deux royaumes, afin qu’ils s’affranchissent du joug de la servitude et gagnent la Terre promise, Canaan. « Sortir d’Égypte » se révèle son obsession. Par là il entend vivre autrement que dans l’obéissance à un souverain temporel, abandonner la multitude des dieux pour n’en suivre qu’un, se dégager de la possession et de la propriété en vue d’épouser une existence pieuse, morale, spiritualisée. Tout autant que la promesse d’une Terre, Moïse formule la promesse d’un Ciel.
Canaan ! Ce territoire tant espéré, je m’apprête, moi aussi, à bientôt le fouler. Coïncidence ?
Coïncidence !
Coïncidence… Ce mot prudent place les faits côte à côte sans les relier. Invoquer le hasard, le destin, la Providence, cela revient à énoncer un vœu, pas une position réfléchie. La coïncidence reste une brèche ouverte devant laquelle toute spéculation de l’esprit s’arrête net. L’interpréter, ce serait balayer l’interrogation. Un suicide intellectuel. Seule la perplexité sauvegarde la santé mentale.
La coïncidence est condamnée à demeurer troublante.
Plutôt que les causes d’une coïncidence, je préfère considérer ses effets. Écrire sur la Terre promise et m’y rendre ensuite souligne que mon œuvre et ma vie sont alignées. De cette cohérence, je tire un profond réconfort, une force renouvelée. *

Partir vite !
Depuis des mois je travaille à mon bureau, immuablement, chaque jour qui passe, sans samedi, sans dimanche, de huit heures du matin à huit heures du soir. Lorsque je suis contraint de m’interrompre pour jouer Madame Pylinska ou Monsieur Ibrahim sur les planches, je continue à écrire dans le train, dans l’avion, jusque dans ma loge, comme vendredi dernier où, pris d’une fièvre correctrice à ma table de maquillage, j’ai failli rater mon entrée en scène.
Je deviens l’esclave du livre qui réclame d’exister. Il commande : là je dois décrire une oasis, ici un désert ; voilà qu’il me faut orchestrer les dix plaies d’Égypte puis murmurer à l’unisson d’un Noam en larmes ; à des dialogues vifs succéderont une introspection philosophique, un paragraphe élégiaque, tandis que la note en bas de page, de nature encyclopédique, m’inflige des vérifications rigoureuses. Roseau, j’accueille les requêtes du roman et m’y plie. Ai-je l’impression de me comporter en démiurge ? Pas du tout. Serviteur dévoué, je n’exerce aucun pouvoir, je me soumets à une puissance. Le livre vit dans mon imaginaire et, impérieux, exige de venir parmi les hommes ; il m’incombe de le détecter, de l’extirper des limbes, de le recevoir, de le présenter au monde. Mon travail se résume à celui d’un intermédiaire.
Chaque jour qui passe, de huit heures du matin à huit heures du soir, immuablement.
L’activité artistique m’a rendu platonicien et m’a conduit à saisir la justesse de la théorie qu’expose Platon sur les idées innées, quand il démontre que Socrate n’apprend pas au garçonnet à inventer la notion de triangle, mais à la découvrir. De même que le philosophe grec soutenait que les idées préexistent quelque part, que dès lors connaître se réduit à de l’attention, je suis convaincu que les romans et les nouvelles préexistent quelque part, et que écrire consiste à guetter la proie avant de ramener l’animal vivant. Jeune, on croit qu’on crée. Mûr, on comprend qu’on observe. Vieux, on sait qu’on obéit.
Chaque jour qui passe, de huit heures du matin à huit heures du soir, immuablement.
Une fois capturé dans le filet des pages, le roman prescrit encore. Il s’estime trop maigre à la page 101, trop gros à la 106 : alors j’esquisse un mouvement de recul, je le contemple, je lui donne raison et je m’exécute, développant ici, coupant là. Il m’accuse d’avoir ouvert une piste que je délaisse ultérieurement, d’avoir utilisé les mêmes adjectifs aussitôt que cette femme apparaît, d’avoir oublié des virgules, négligé les points-virgules, abusé des suspensions. Outré, il me reproche à chaque relecture de ne pas le soigner suffisamment et m’astreint à un nouveau toilettage minutieux. Ces interventions-là, appliquées aux détails, prennent souvent plus de temps et d’énergie que le grand geste qui fixait l’histoire. Mes romans sont mes tyrans.
Chaque jour qui passe, de huit heures du matin à huit heures du soir, immuablement.
Comme je l’aime pourtant, cette besogne énorme, pesante, méticuleuse et quasi infinie ! J’en goûte les instants glorieux autant que les ingrats. J’éprouve un bonheur ineffable à serrer les nœuds dramatiques, à ménager les coups de théâtre, à cerner une juste formulation, à voir surgir des personnages qui me surprennent, m’amusent, me choquent, se conduisent contre mon gré, et je m’apitoie sur leurs erreurs, me régale de leurs tours, participe à leur chagrin, regrette amèrement leur disparition. Je savoure même les moments que d’aucuns jugeraient décourageants, celui où les péripéties me semblent encore confuses, celui où je me suis égaré et recommence, celui où je cale parce que je n’ai pas débusqué la suite adéquate, celui où je corrige l’écrivain trop pressé, lequel s’est attaché à capter l’intensité des caractères, de l’action, plutôt qu’à ourler sa phrase.
Chaque jour qui passe, de huit heures du matin à huit heures du soir, immuablement.
Chez l’écrivain, vieillir procure un avantage. Les années apportent une meilleure intelligence de soi : on se connaît, on perd moins de temps, on ne court plus après la légitimité, on canalise ses forces sur les points capitaux, on ne se regarde plus dans le miroir toutes les trois phrases, on a repéré ses limites et surtout les ruses, les expédients, les méthodes qui permettent de les transcender. À vingt ans, j’étais un cheval sauvage que je ne parvenais pas à diriger. À soixante, je suis toujours ce cheval sauvage, mais je sais le mener.
J’écris.
Jérusalem se tient loin. À plusieurs centaines de pages.
J’écris.
Cet été studieux me ramène en arrière, entre dix-huit et vingt ans, lorsque je sacrifiais la belle saison pour préparer le concours de l’École normale supérieure. La charge de travail s’avère identique, mais les méthodes se sont améliorées. Tel un paysan madré, je pratique la jachère, cette technique agricole qui consiste à laisser un champ au repos avant de l’ensemencer de nouveau pendant qu’on moissonne une autre parcelle de terre. Précisément, je mets en jachère mes hémisphères cérébraux, le créatif et le critique. Dans une même journée, je les utilise tour à tour, jamais ensemble.
Le matin, j’allume l’hémisphère critique et corrige les pages de la veille. À dix heures trente, je l’éteins et mobilise l’hémisphère créatif afin de poursuivre le roman. Vers dix-sept heures, quand ce dernier se montre las, exsangue, trop ralenti pour un rebondissement imprévu ou une idée, je l’abandonne et reconnecte la part critique jusqu’à vingt heures.
Cet usage de la jachère cérébrale me permet de me concentrer au minimum douze heures d’affilée ; je l’ai apprise par moi-même et elle me rend bien plus fertile que durant ma jeunesse. Vieillir se révèle le contraire d’une déchéance.


Je viens de rédiger le moment où Moïse agonise. Depuis le mont Nébo, il aperçoit Canaan, la Terre promise, et pousse son dernier soupir avant d’y avoir posé le pied.
Moi, je dois garder mon souffle et finir le roman. Comme Moïse, je distingue presque le fleuve Jourdain. Septembre approche.


Ultime semaine d’août. L’épuisement me menace, mais il y a un mois, conscient que les forces me manqueraient, j’avais rédigé les deux chapitres finaux. Anticipant la panne, l’auteur en forme avait volé au secours de l’auteur harassé.


Soleil sombre chez l’imprimeur, lectures achevées pour le prix Goncourt : j’ai fait tout cela avec excitation, comme on remplit sa valise.
Demain, je m’envole. Je fus, à plusieurs reprises, étonné de ne pas me sentir éreinté. La joie d’avoir accompli ma tâche et l’impatience de partir maquilleraient-elles le surmenage ? Ou le supprimeraient-elles totalement ? La fatigue devient un ennemi potentiel que je guette, qui rôde, mais ne surgit pas. Quel livre emporter ? Un seul, ma bible.
Jamais je n’ai tant allégé mes bagages. D’ordinaire, même pour deux jours, je m’équipe de cinq ou six volumes.
L’ordinateur ? Surtout pas. Des carnets et des stylos. Rompant avec mes habitudes, je m’accorde le luxe de l’austérité.


Une intuition m’a poussé à me présenter très en avance à l’aéroport, bien au-delà de ma coutume. Heureusement ! Les frontières surveillées d’Israël existent déjà à Roissy, où il faut franchir de multiples contrôles. En courant, j’enfile les corridors, arrive devant les hôtesses, bondis vers ma place et la porte se referme derrière moi.
L’avion survole la Méditerranée. Depuis mon hublot, j’ai l’impression que, aussi immobiles qu’une nuée d’été, nous stagnons entre l’immensité blanchâtre du ciel et le bleu infini des flots. Sans le bruit du moteur, les vibrations de la carlingue, je nous imaginerais à l’arrêt. Bientôt Jérusalem ? Blotti au creux de mon fauteuil, je songe à cet étrange voyage qui a commencé il y a plusieurs années.
Chrétien, je ne le fus pas au départ.
[…]
Enfant dans la France de Charles de Gaulle, j’entendais parler de Jésus de Nazareth et prenais naïvement Nazareth pour son nom de famille. Dès que je saisis qu’il s’agissait de Jésus natif de Nazareth, Nazareth me captiva plus que Jésus : ah oui, si l’on s’attachait à définir le Christ par son appartenance à cette cité, elle devait jouer un rôle majeur. Maintenant que je sais à quel point Nazareth se réduisait à un obscur patelin de Galilée, je manifeste davantage encore de curiosité. Pourquoi Nazareth ? Pourquoi tout débute-t-il dans ce coin perdu ?
Cette question me taraude du point de vue humain et du point de vue divin. Comment réussit-on à influencer le globe entier en naissant dans un bourg maigrelet ? Pourquoi Dieu a-t-il choisi un trou pareil ?
Mon regard furète d’un panneau indicateur bleu à un autre, tous trilingues, avec, au-dessus de l’arabe et de l’anglais, les élégants caractères de l’hébreu, cette écriture carrée reconnaissable entre toutes.
L’hébreu se déchiffre à l’envers et cet élan révèle le trait fondamental : l’hébreu remonte dramatiquement le temps.
Dramatiquement ? Au cinéma, lorsque la caméra suit un personnage, elle se déplace de gauche à droite, tel l’œil d’un lecteur sur la page ; en revanche, quand le cadreur inverse ce mouvement, il réalise un « travelling dramatique », lequel provoque un frisson d’effroi en contrariant l’ordre courant.
Remonter le temps ? L’hébreu, idiome sémitique apparu mille deux cents ans avant notre ère, ne mourut jamais. Il sommeilla. Censé s’éteindre avec la dispersion de sa population, il traversa les âges, dissimulé dans sa gangue religieuse, porté par les textes et la liturgie, subsistant envers et contre tout, aussi adoré que pauvre en vocabulaire – la Bible n’utilisait que 8 000 termes alors que la littérature grecque en comptait 120 000. Le courant de la Haskala le réveilla à l’époque des Lumières et l’on entreprit d’enrichir son lexique archaïque de notions neuves. Sous l’impulsion des différents nationalismes qui se développèrent en Europe, naquit un nationalisme juif désireux d’obtenir un État et une langue. Dès lors, l’hébreu redevint une langue écrite propice à la composition de fictions romanesques, puis, en 1920, une langue parlée grâce à Eliezer Ben Yehouda. À la création de la république d’Israël en 1948, deux mille cinq cents ans après que l’on avait chassé les élites juives de Jérusalem pour les repousser vers Babylone, l’hébreu passa du statut de langue adoptée à celui de langue maternelle. Son retour accompagna le retour à la terre.
Lire ainsi, de droite à gauche, n’est-ce pas autant rebrousser le chemin que les siècles ? Retrouver l’instant précédant l’exil ? Abolir la diaspora ? Un puissant vouloir collectif a rbr endu sa jeunesse à une langue éparpillée, égarée, sénescente. À ce jour, aucun peuple n’a montré plus de mémoire que le peuple juif. La durée n’érode rien, ni ses mots ni le souvenir de son histoire. C’est une nation hypermnésique.
Mon esprit railleur resurgit : au milieu des inscriptions publicitaires, je remarque que les chiffres, eux, à la différence des phrases, se lisent de gauche à droite. Comme me l’avait soufflé un ami juif : on pense ancien, on compte moderne !
Déconcertante proximité… Aujourd’hui, Pékin et Jérusalem partagent un incroyable privilège : parler un idiome de plusieurs millénaires. Un enfant israélien comprend encore les Livres bibliques d’Esther et de Jonas, de même qu’un Pékinois les sentences de Confucius. Leur langue a défié tous les dangers, les menaces, les guerres, ce qui, dans le cas des Juifs, s’avère plus prodigieux que dans celui des Chinois : rapidement privés de terre, ils résistèrent à des tentatives d’anéantissement violentes et réitérées. En cette année 2022, quoiqu’ils empruntent apparemment notre calendrier, en leur for intérieur les Chinois se trouvent en 4720 et les Juifs en 5782

[…].
LA POSTFACE DU PAPE FRANCOIS

Cher Éric-Emmanuel, cher frère,
La lecture de votre livre, Le Défi de Jérusalem, m’a rappelé les jours de mai 2014, lorsque j’ai eu la grâce d’effectuer un pèlerinage en Terre sainte à l’occasion du 50e anniversaire de la rencontre entre mon vénérable prédécesseur saint Paul VI et le patriarche Athénagoras. Un événement, celui de 1964, qui a marqué une nouvelle étape dans le parcours de rapprochement entre les chrétiens, depuis des siècles divisés et séparés, mais qui précisément sur la terre de Jésus a reçu une nouvelle orientation.
Bethléem, le Saint-Sépulcre, Gethsémani... les lieux que vous avez visités, et décrits avec une intensité poétique dans ces pages, me sont revenus en mémoire avec force. Car notre foi est aussi une foi « mémorielle », qui conserve précieusement les mots et les gestes par lesquels Dieu se manifeste.
Et, comme vous l’écrivez, on se rend en Terre sainte pour « marcher là où tout a commencé ». Dans la Galilée de Nazareth et de Capharnaüm, les lieux où Jésus a grandi et a commencé son service d’annonciateur du Royaume de Dieu ; dans la Judée de Bethléem et de Jérusalem, où il est né et où s’est accomplie sa parabole terrestre ; dans ces lieux, vous vous êtes fait pèlerin pour toucher de vos propres mains le mystère insondable du christianisme. Ce que vous définissez avec des mots qui me touchent profondément : « L’Incarnation. Dieu a pris chair, os, voix, sang en Jésus. »
Oui, la Terre sainte nous offre ce grand don : toucher littéralement de nos propres mains que le christianisme n’est pas une théorie ou une idéologie, mais l’expérience d’un fait historique. Cet événement, cette Personne, on peut encore les rencontrer ici, dans les collines ensoleillées de Galilée, dans les étendues du désert de Judée, dans les ruelles de Jérusalem. Non pas comme une expérience purement mystique, mais comme la contre-preuve réelle que les Évangiles nous ont transmis le déroulement effectif d’un fait historique, dans lequel s’est déployée la révélation définitive de Dieu à l’homme et à la femme de tous les temps : Dieu s’est incarné dans un homme, Jésus de Nazareth, pour nous annoncer que son Royaume nous est proche. Vous l’avez bien mis en évidence dans le Chemin de Croix, lorsqu’à un moment donné vous dites : « L’humanité de mon Dieu n’est pas un simulacre. » Non ! Dieu s’est réellement fait chair et sang en Jésus, et comme homme, il a vécu, aimé, souffert par amour pour nous, pour tous et pour chacun, en donnant sa vie sur la Croix. C’est bien là la bonne nouvelle que nous attendons tous : Dieu n’est pas un être mystérieux dissimulé dans les nuages, mais quelqu’un qui vient vers nous et se familiarise avec nous.
D’autres aspects de votre récit émouvant m’ont interpellé. La mention, par exemple, de saint Charles de Foucauld qui, comme vous me l’avez dit lors d’une de nos rencontres, a été l’origine providentielle de votre rencontre avec Dieu lors d’une nuit aventureuse dans le désert. Le fait d’avoir vu et touché les lieux où le frère Charles a vécu à Nazareth, mûrissant là cette spiritualité qui a fait de lui un « frère universel », vous a aussi ouvert à l’intimité d’une vision théologique que vous résumez ainsi : « Témoigner. Pas convertir. » Je l’ai moi-même répété plusieurs fois, faisant écho à une affirmation de Benoît XVI : « L’Église ne grandit pas par le prosélytisme mais par l’attraction. » Le chrétien ne convertit personne, il témoigne plutôt du fait que Dieu lui a tendu la main, l’a sauvé de l’abîme de ses péchés et lui a témoigné une infinie miséricorde. Telle est la vocation du chrétien : être le témoin d’un salut qui l’a atteint.
Et en rappelant Charles de Foucauld, je me permets de terminer en empruntant le titre que vous avez choisi de donner à votre carnet de voyage, Le Défi de Jérusalem, qui est selon moi, en réalité, le défi auquel nous sommes tous confrontés, celui de la fraternité humaine. À Jérusalem, vous l’avez vu et raconté, les grandes traditions religieuses qui se réfèrent à Abraham se rencontrent : le judaïsme, le christianisme et l’islam. Et ce n’est pas un hasard si, lors de mon voyage apostolique en 2014, j’ai voulu être accompagné par deux personnalités juive et musulmane, le rabbin Abraham Skorka et le représentant musulman Omar Abboud. Car je voulais manifester, également d’une manière visible, que les croyants sont appelés à être des frères et des bâtisseurs de ponts, et non plus des ennemis ou des faiseurs de guerre. Notre vocation est la fraternité, car nous sommes les enfants du même Dieu. Le défi que Jérusalem pose encore aujourd’hui au monde est précisément celui-ci : éveiller dans le cœur de chaque être humain le désir de regarder l’autre comme un frère dans l’unique famille humaine. Ce n’est qu’en ayant conscience de cela que nous pourrons construire un avenir possible, en faisant taire les armes de la destruction et de la haine, et en répandant dans le monde entier le doux parfum de la paix que Dieu nous donne inlassablement

François
Cité du Vatican, le 16 février 2023
D’autres échos à propos du livre
Le Défi de Jérusalem, d’Éric-Emmanuel Schmitt : pèlerinage en Terre sainte
Par Jean-Marie Guénois
Le Figaro, Publié le 29 mars 2023

CRITIQUE - Dans ce carnet de voyage, l’écrivain découvre son intimité spirituelle avec la sincérité qu’on lui connaît.

Éric-Emmanuel Schmitt a suspendu, un instant, l’écriture de La Traversée des temps dont il a publié le troisième tome l’an passé, sur les huit annoncés, pour rédiger une traversée de… lui-même. L’instant, c’est un mois en Terre sainte, où l’écrivain est parti en pèlerinage. Il en tire un inhabituel récit de voyage, Le Défi de Jérusalem, où il découvre son intimité spirituelle avec la sincérité qu’on lui connaît. Celle d’un homme partagé entre un cerveau « voltairien » dont il se revendique et une âme de croyant qui ose parler clair de sa foi.
VOIR AUSSI
- E-E. Schmitt : "La Nuit de feu"/ Voyage au désert
(suivi de Sollers au désert)
On y retrouve les accents de l’éblouissant La Nuit de feu, où il raconta en 2015 son aventure mystique à Tamanrasset, aux portes du désert. Dans l’avion vers Jérusalem, ce sont les premières pages, il se souvient : « J’entrai dans le Sahara athée, j’en ressortis croyant. » Il avait 28 ans. Il en a 63 à présent. L’appareil vire au-dessus de Tel-Aviv avant d’atterrir, il se remémore une deuxième nuit de feu, sa découverte passionnée des Évangiles dont il avala les quatre livres, d’une traite, « foudroyé par l’amour » de Jésus. « À partir de cette nuit, la pensée de Jésus ne me lâcha plus », confesse-t-il. Il publia un pénétrant L’Évangile selon Pilate en l’an 2000 adapté pour le théâtre sous le titre Mes évangiles.

Labyrinthe de foi
Ce décor intérieur posé, il foule la Terre sainte où la lumière crue le sort brutalement de ses songes. Ébloui, son crâne lisse se cogne méchamment dans le taxi. Le pèlerinage commence ! Avec lui se profilera une troisième nuit de feu. Elle se déroulera à Jérusalem. Motus, c’est le secret de ce livre. Il se dévoilera de façon rugueuse et puissante à l’image de la cité mais aussi pacifiant, tel un onguent spirituel, l’âme du lieu. Ce secret surprendra. Il touche l’âme et le corps. Il ne laissera personne indifférent. L’auteur aura fini par céder à l’irrésistible de cette ville : « Je pensais traverser Jérusalem, Jérusalem m’a traversé. »
Un autre attrait se cache dans ce récit réaliste de voyage. La joie du groupe de pèlerins réunionnais où l’écrivain se fondera à Nazareth jusqu’au tombeau vide du Saint-Sépulcre ne compensera pas les déconvenues du chercheur de Dieu. La tête au Ciel, il est dépité, comme tant de pèlerins, par ce qu’il voit. Sa fascination côtoie la nausée devant les fausses évidences archéologiques présentées comme des articles de foi ou, plus disgracieux mais réels, les coups de gueule d’un religieux soucieux de pousser les pèlerins de masse.
Rien ne volera toutefois le mystère de ces lieux sacrés et c’est toute la saveur de ce récit mené de main de maître. Au cœur de la quête physique, on dort mal, les odeurs sont nauséabondes, les marchands de bondieuseries exaspèrent, il y a une découverte hautement métaphysique. Personne en effet ne se heurte impunément aux murs de cette cité sainte. Nul ne sort indemne de ce labyrinthe de foi, de passion, d’amour et de haine. Que ces pierres blanches soient d’ailleurs religieuses ou politiques. Si le titre du livre est peu original, il est juste, « le défi de Jérusalem » est touché du doigt.
Dernière surprise de cet ouvrage qu’on ne parvient pas à lâcher, la postface d’un homme célèbre. Elle n’apparaît pas sur la première de couverture mais le pape François remercie lui-même Éric-Emmanuel Schmitt. L’idée de lui confier ce défi, partir en Terre sainte pour en rapporter un carnet de voyage est venue du Vatican, en la personne de Lorenzo Fazzini, en charge de la maison d’édition du Saint-Siège. L’auteur est connu et très apprécié en Italie comme dans beaucoup de pays mais c’est sa quête personnelle, un écrivain profane qui ne cache pas sa recherche spirituelle, qui a intrigué. D’où cette carte blanche et l’ouverture de quelques portes privilégiées. Ce n’est pas pour autant un livre confessionnel, on le dirait plutôt universel

A propos d’Eric-Emmanuel Schmitt
Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.
Eric-Emmanuel Schmitt sur pileface
* Version imprimable




1 Messages
A propos du pape François, Eric-Emmanuel Schmitt le soulignait dans son témoignage ci-dessus :
« Il croyait beaucoup à l’importance de l’art
dans la vie spirituelle. Et avec raison ! »
Éric-Emmanuel Schmitt
Le pape François lors de sa visite au pavillon du Saint-Siège de la Biennale d’art de Venise, Installé dans la chapelle de la prison pour femmes de la Giudecca, le 28 avril 2024 Photo Vatican Media/Abaca
Par Juliette Bénabent et Rémi Guezodje
Télérama, Publié le 23 avril 2025
À la dernière édition de la Biennale de Venise en 2024, l’événement majeur, pris d’assaut, se situait sur l’île de la Giudecca, dans un ancien couvent devenu prison pour femmes. Le pavillon qui fit sensation avec l’exposition « Con i miei occhi » (De mes propres yeux) était celui… du Vatican. On y présentait des œuvres de huit artistes aussi peu conventionnels que Maurizio Cattelan, Bintou Dembélé ou Claire Fontaine, En avril, le pape François y a fait la première visite d’un souverain pontife dans l’histoire de la Biennale. Quelques semaines plus tard, il publiait sur le site du Vatican une lettre, Louée soit la lecture (éd. des Équateurs pour la traduction française), cri d’amour à la littérature, y compris profane, comme moyen privilégié d’accéder « au cœur de la culture humaine, et plus précisément au cœur de l’être humain ».
[…]
Dans l’homélie qu’il a rédigée (mais pas lue car il était hospitalisé) en février dernier, pour une messe à l’occasion du jubilé des artistes, il expliquait qu’à ses yeux leur mission « n’est pas seulement de créer de la beauté, mais de révéler la vérité, la bonté et la beauté enfouies dans les plis de l’histoire, de donner une voix aux sans-voix, de transformer la douleur en espérance ».
[…]
Le pape François assiste au dévoilement de la sculpture de l’artiste canadien Timothy Schmaltz dédiée aux migrants et réfugiés, sur la place Saint-Pierre le 29 septembre 2019. Photo Vatican Media/Reuters
[…]
En 2015, il permet à cent cinquante sans-abri de visiter les musées du Vatican et la chapelle Sixtine. Quatre ans plus tard, il inaugure en personne, place Saint-Pierre, la sculpture de bronze du Canadien Timothy Schmalz, Angels Unawares (Des anges inconscients) : cent quarante migrants d’époque et d’origine diverses, en taille réelle, blottis sur un radeau. En 2021, il décide d’ouvrir au public le palais du Latran, jusque-là interdit aux visites, et en 2023 de restituer à la Grèce trois fragments des marbres du Parthénon, appartenant aux collections du Vatican. Un acte politique que la Grande-Bretagne, dont le British Museum est riche de pièces revendiquées par d’anciennes colonies, n’a pas souhaité suivre.
« Ces gestes figurent une résistance à l’instinct de domination qui est celui de tout être humain, et aussi de l’Église, analyse William Marx. […] Son texte sur la littérature est un « renversement : du Concile de Trente [1545] à 1966 a existé une longue liste des livres interdits aux fidèles car non conformes à la doctrine. François, lui, dit au contraire que l’on peut tout lire, que la littérature n’a pas besoin d’être édifiante, qu’elle vaut parce qu’elle donne accès au réel. C’est un message de confiance et de responsabilité envers les lecteurs ».
Une peinture murale de Maurizio Cattelan à l’extérieur de la prison pour femmes de la Giudecca, lors de la 60e Biennale de Venise, le 18 avril 2024. Photo Vatican Media/Reut Photo Gabriel Bouys/AFP
Il n’était pas évident qu’un pape s’intéresse autant à un art contemporain exigeant, critique et sophistiqué. […] « Il s’intéressait à toutes les formes artistiques liées au présent. Son rapport à l’art était politique dans le sens le plus haut du mot : il cherchait à rapprocher les gens. "Con i miei occhi" était donc une expérience artistique libre en tous points. Dans son discours pour l’ouverture, il expliquait combien les artistes faisaient la révolution — un mot rare pour un pape, qui exprime à quel point il pensait que l’art social était salvateur, puissant, et manifestait le rapport que l’homme entretient à la liberté. »
La journaliste Tiziana Lupi, biographe de François et réalisatrice du documentaire Notre pape, a piloté en 2015 l’ouvrage signé par François La mia idea di arte (« Mon idée de l’art », non traduit), devenu un documentaire — il y commentait des œuvres choisies dans les musées du Vatican. Elle confirme son rapport aux œuvres « à forte dimension sociale, cohérente avec sa préoccupation permanente pour les laissés-pour-compte. Il valorisait un art inclusif, accessible à tous ». Dès 2014, il installa dans les jardins du Vatican deux sculptures en fer recyclé de son compatriote argentin Alejandro Marmo, une Vierge et un Christ ouvrier, construits avec des artisans argentins en réinsertion. « Bien sûr, l’art était aussi pour lui un moyen d’évangéliser, poursuit Tiziana Lupi. François parlait de la chapelle Sixtine comme d’une bible à ciel ouvert, et rappelait qu’au Moyen Âge les gens analphabètes apprenaient le catéchisme avec les peintures, les bas-reliefs et les sculptures des cathédrales. » Le livre, non traduit, affiche en couverture la conviction de son auteur : « L’art est comme la miséricorde. Il ne doit rejeter rien ni personne. »
Télérama