


Albert Serra et le torero péruvien Andres Roca Rey
ZOOM : cliquer sur l’image.

Je n’ai jamais assisté à une corrida. J’ai lu par contre beaucoup de livres et vu beaucoup de tableaux qui en ont traité. Comment oublier Histoire de l’oeil de Bataille ou Miroir de la tauromachie de Leiris, sans parler des toiles de Goya, de Manet ou de Picasso ? Je n’avais vu aucun film à l’exception de quelques reportages mal filmés et du mythique Méditerranée de Jean-Daniel Pollet. J’ai parlé de tout ça dans un volumineux dossier suscité par un numéro d’art press 2 il y a une dizaine d’années : L’art de la tauromachie. Les films — et la personnalité « warholienne » — du cinéaste espagnol Albert Serra m’intriguent depuis longtemps. Un dossier des Cahiers du cinéma (mars 2025), un bel article de Christian Milovanoff dans le dernier numéro d’art press (avril 2025) me convainquent. De passage à Paris, le 17 avril, j’ai vu Tardes de Soledad, son dernier film, son premier documentaire. Le choc. Des corridas telles qu’on ne les a jamais filmées. Théâtre de la cruauté ? Au plus près du taureau et du toréro. Au plus près de la mort, réelle ou regardée en face. D’où ce nouveau dossier qui ne ressemble pas au précédent, mais le complète — auquel manquent malheureusement les preuves — l’épreuve — en images, en mouvement, en acte.
Bande-annonce
À travers le portrait du jeune Andrés Roca Rey, star incontournable de la corrida contemporaine, Albert Serra dépeint la détermination et la solitude qui distinguent la vie d’un torero. Par cette expérience intime, le réalisateur de Pacifiction livre une exploration spirituelle de la tauromachie, il en révèle autant la beauté éphémère et anachronique que la brutalité primitive. Quelle forme d’idéal peut amener un homme à poursuivre ce choc dangereux et inutile, plaçant cette lutte au-dessus de tout autre désir de possession ?

On notera que les taureaux, bien présents dans le documentaire, sont absents de la bande-annonce.



« Tardes de soledad », d’Albert Serra.
ZOOM : cliquer sur l’image.

ALBERT SERRA,
TARDES DE SOLEDAD
Christian Milovanoff
Une fois n’est pas coutume, Albert Serra, cinéaste catalan, a délaissé la fiction pour filmer le matador péruvien Andrés Roca Rey dans ses corps-à-corps avec les taureaux. Histoire de corps, selon l’artiste et aficionado Christian Milovanoff, Tardes de soledad (Après-midi de solitude) a reçu la Coquille d’or qui, au festival de Saint-Sébastien, distingue le meilleur film. Il sort en France le 26 mars 2025.
Ce n’est pas un film sur la corrida, ni pour ni contre. Les taurins et les anti-taurins risquent d’être pour les uns fâchés de ne pas retrouver tout ce qu’ils éprouvent lorsqu’ils vont voir une corrida, contrariés pour les autres car ce n’est pas un film qui dénonce la violence, ni la douleur d’une bête. Ce n’est pas un film qui montre, à la manière de la télévision, en direct, le spectacle de la corrida. Ce n’est pas non plus un film de fiction où des acteurs médiocres jouent à être torero, où des toreros de seconde zone se prennent pour des stars de cinéma. Le spectateur de Tardes de soledad devra oublier tout cela et se trouver face à ce qui fonde la course de taureaux, et qui ne peut être ni photographié, ni filmé, à peine raconté ou alors par fragments de discours presque amoureux.
Albert Serra ne filmera ni le ciel, ni le soleil, ni les ombres, ni les gradins et son folklore, ni même le ruedo, la piste de Séville, celle de Pampelune. Pas de manifestations bruyantes, de huées (pas de bronca), tout au plus quelques applaudissements lointains, même pas les vociférations des ultras du gradin n°7 de Las Ventas à Madrid. On n’entendra pas non plus les paso dobles, ni les musiques des bandas, ni les olé d’encouragement. Une fois seulement on entendra, comme venu de très loin, le son de quelques douces flûtes basques mêlé au bruit terrifiant de la charge du taureau lors du tercio de banderilles (1).
Tardes de soledad, c’est avant tout une histoire de corps : celui du torero péruvien Andrés Roca Rey affrontant un taureau, des taureaux, au fil de nombreuses courses auxquelles il participa (Albert Serra en filma quatorze, toutes n’apparaissent pas cependant dans le film.
Le film s’ouvre sur des images nocturnes : un taureau en majesté. Comme un personnage dans un portrait d’apparat, il est face au spectateur, face à la caméra. C’est la nuit donc : on ne voit presque rien, à peine une masse noire sur un fond noir, des cornes terrifiantes, claires, qui illuminent la scène. Mais on entend le souffle de la bête, son halètement comme un rythme sourd et continu. Le bruit des sabots aussi. Le taureau dans son enclos, la nuit, le taureau avant la course, vivant.
Le torero dans sa chambre d’hôtel, le jour, le torero après la course, vivant. Telle est la deuxième séquence où l’on voit Roca Rey se dévêtir, quitter son habit de lumières taché de sang, baisant plusieurs fois une image pieuse. Un peu plus tard dans le film, après s’être fait durement bousculer par le taureau, dans la voiture qui le ramène à son hôtel, à un homme de sa cuadrilla (2) qui lui demande à quoi il pense, il répondra (rare moment où le torero parlera) : « Je me demande pourquoi il ne m’a pas tué, j’ai eu de la chance. » On n’en saura pas plus (3). Roca Rey reste coi, le regard fixe, sans expression.
C’est un personnage énigmatique comme une figure hiératique qu’aurait peinte Diego Vélasquez et que les caméras d’AIbert Serra vont suivre tout le long du film, lui, le torero, et le taureau qu’il affronte. Entre les deux, rien, à peine un morceau de sable, parfois, sinon ce n’est qu’un corps-à-corps incessant rythmé par le bruit du combat. La caméra est au plus près de Roca Rey, au plus près du toro. Les plans sont très serrés qui mêlent dans une tresse la tête du taureau, son œil, ses pattes à la main du torero, sa hanche, ses fesses, son ventre. L’aficionado averti reconnaîtra alors le style de ce matador, la manière dont il s’expose « en se croisant », c’est-à-dire un absolu engagement. Le spectateur moins averti mesurera le danger que représente une corrida. Il constatera la solitude du torero face au risque, face à la mort qui peut surgir à chaque instant, à chaque passe. Il sera confronté à la solitude du taureau « qui ignore son destin ». Albert Serra dira encore (4) : « Roca Rey face au taureau, rien de visible autour d’eux sinon le sable. Comme s’il s’agissait d’une lutte millénaire, sans aucun témoin pour y assister. »

Le torero péruvien Andres Roca Rey dans « Tardes de soledad », d’Albert Serra.
ZOOM : cliquer sur l’image.

CE QUI VA ADVENIR
C’est une histoire de corps, une histoire bruyante : le souffle du taureau, le bruit de sa charge dans la cape, dans la muleta (5). dans le cheval du picador, le choc de ses cornes contre l’étrier du cheval, le frottement de tout son corps sur la jambe ou le ventre du matador. Des sons étonnamment amplifiés, eux aussi solitaires, coupés du brouhaha de l’arène.
Si les plans cinématographiques sont très serrés, le son l’est tout autant, accordant alors à la scène une grande intimité. On sait que le cinéaste a utilisé des micros cravate. Roca Rey en portait un sur chaque épaule, ainsi que toute sa cuadrilla. « Même le cheval du picador, dira Albert Serra, en portait un, au niveau des pattes. » C’est pourquoi on entend très distinctement ce que dit la cuadrilla à l’intention du torero. Elle est même bavarde, grossière, voire injurieuse à l’égard du taureau, mais elle est aussi conseillère, amie, affectueuse à l’égard de leur maestro auquel elle est entièrement dévouée : « Doucement... plus serré... ouvre la passe... bien torero... » Elle prévoit également ce qui va advenir.
Moment bouleversant lorsqu’on entend le banderillero Antonio Chacon dire : « Paquito, tiens-toi prêt », juste avant que Roca Rey ne se fasse renverser par l’animal, piétiner, blesser. Paquito est là pour éviter le drame éventuel, aidé par les autres membres de la cuadrilla, les autres banderilleros, le valet d’épée, I’apoderado et tous les matadors de cette « tarde ». Car le film nous rappelle que, toutes les après-midi, un torero peut mourir, qu’il joue sa vie à chaque instant, chaque fois qu’il entre en piste. On se souvient alors du poème de Federico Garcia Lorca (le Coup de corne et la mort). d’Ernest Hemingway, de Michel Leiris, de Georges Bataille ou encore d’André Bazin qui, dans un texte exemplaire (Mort tous les après-midi), montrera la différence entre un acteur de théâtre et un torero, le premier jouant sur une scène chaque soir la mort, le second jouant sa vie toutes les après-midi sur du sable.
Des écrivains qui tous, comme Albert Serra, ont vu que l’homme, comme l’animal, se re trouve seul pour affronter la mort dans une corrida. Sur des gros plans montrant le costume fendu au niveau de l’aine de Roca Rey, on songe aux plaies béantes du Christ peintes par Mantegna ou par Philippe de Champaigne. Debout, presque groggy, seul et une fois de plus courageux, Roca Rey reprendra la muleta, l’épée et enchaînera alors deux séries serrées sur la droite, terminées par une incroyable passe de poitrine, filmées au plus près de l’action, main, poignets, bouts de muleta, corne du taureau, son cou, le poitrail en gros plan, la muleta glissant sur le dos du taureau, le bruit du tissu sur le corps de l’animal, le souffle de la bête, le bruit de son galop.
Et puis vient l’épée, le torero halluciné qui, pour la seule fois dans le film, ne regarde pas le toro. C’est l’instant où il n’est plus attentif à ce qui se passe ou peut se passer car il ne veut pas voir la mort qu’il va donner à « son » taureau.
Albert Serra dira : « Ce qu’il accomplit alors est comparable à un acte de foi. Pendant quelques instants, il n’a plus aucun moyen de s’assurer de ce que son adversaire va faire. » Et de citer alors Jean Baudrillard : « C’est la mort qui donne du sens à la vie. »
En regardant Tardes de soledad, il m’est arrivé d’avoir eu peur et de sursauter en voyant tel ou tel moment où Roca Rey joue sa vie quand le taureau devient de plus en plus dangereux, alors que je n’éprouve aucune de ces sensations lorsque je vois dans une arène le même torero, d’autres courses de taureaux, les mises à mort, comme les Anciens nommaient jadis les corridas.
Voilà un film qui nous rappelle, puisque nous l’avons tant oublié, ce qu’est la mort, qu’elle est notre lot d’existence, et que, pour l’affronter, il nous faut une certaine dose de courage, celui qui anime un torero. Roca Rey, une sorte d’ange empli de solitude.
1 Second des trois actes de la corrida, après les piques, avant la muleta (ou faena).
2 l’équipe de toreros placés sous les ordres du matador et qui affrontent, à pied ou à cheval, le taureau.
3 Plus tard dans le film, on verra le rituel de l’habillage où Roca Rey devient alors matador, moment que tous les toreros redoutent car la corrida va bientôt commencer avec ses peurs et angoisses, ici presque comique quand le valet d’épée du matador n’a de cesse de le secouer comme un pantin. Puissance aussi de cene scène où. dans une chronologie inversée (ce qui aurait dû être le début de la course et du film arrive quand le combat avec le Taureau est fini), l’habit avec son cortège d’incantation et de prières à la Vierge Marie fait le torero.
4 Toutes les citations d’Albert Serra sont extraites de l’entretien réalisé pour le dossier de presse.
5 Leurre en drap de serge rouge utilisé par le matador durant la faena.



« Tardes de soledad » : dans l’arène, la solitude du torero et du taureau

Par Mathieu Macheret

Le torero péruvien Andres Roca Rey dans « Tardes de soledad », d’Albert Serra.
DULAC DISTRIBUTION. ZOOM : cliquer sur l’image.

Dans Pacifiction (2022), l’Espagnol Albert Serra imaginait la déchéance d’un haut fonctionnaire en Polynésie française, et filmait Benoît Magimel dans la peau de cet animal politique râblé et soufflant, tournant en rond sur son île. Sa livraison suivante, Tardes de soledad, Coquille d’or au Festival de Saint-Sébastien (Espagne) en 2024, s’ouvre quant à elle sur les longues images d’un taureau s’ébrouant seul au seuil de la nuit dans un enclos indéfini, avant d’entrer dans l’arène terrible, sur le sable fin de la corrida.
Passant au registre documentaire, le cinéaste dandy, sorte de réincarnation catalane d’Andy Warhol, s’est penché, non sans une once de provocation, sur ce lieu littéralement infilmable, ultra-polarisé, saturé de discours « pro » et « anti ». Lieu également résiduel et anachronique, en ce qu’il s’agit du dernier espace rituel de mise à mort de l’animal dans notre modernité où l’abattage industriel, claquemuré, se fait à l’abri de tout regard.
Pendant deux ans, il a suivi le jeune torero Andres Roca Rey, 28 ans, natif du Pérou, considéré comme le numéro un de sa discipline, dans sa tournée des arènes, officiant au fil de sa virée espagnole dans celles de Madrid, Séville, Bilbao et Santander. Dès ce patronyme, il faut bien entendre, dans « Roca Rey », le « roc » et surtout le « roi », dont Serra, qui a filmé La Mort de Louis XIV (2016), va examiner scrupuleusement la figure de souverain en son royaume, alternativement sur la scène taurine et ses coulisses immédiates, à chaque fois renforcé en même temps que fragilisé par sa rencontre avec l’animal.

On est ici loin de l’hagiographie : Serra retient de l’arène des passages où Rey est mis en difficulté par le taureau – agrippé, fauché, piétiné, voire plaqué contre la paroi par une charge effroyable – ou ratant son estocade finale. Sa première apparition dans le film, à la discrétion d’une chambre d’hôtel après l’épreuve, le montre le costume maculé de sang, et c’est bien le rapport à ce « rouge profond », cette tache et substance vitale, que le film pose d’emblée comme son motif principal.
De l’espace polémique qui régit tout discours sur la corrida, le film se tient délibérément au-delà, ou plutôt en deçà. Son premier geste consiste plutôt à resserrer le champ, reléguant les gradins, l’audience, les réalités extérieures, pour se concentrer sur le face-à-face entre l’homme et l’animal. L’action est filmée depuis un point unique de l’arène, de loin, à la faveur de longues prises, la marque de fabrique du cinéaste. Et ce à l’aide d’un téléobjectif qui, écrasant les perspectives, isole les participants, les abstrait du monde extérieur.
Ainsi, l’autre personnage du film, qui fait face à Roca Rey, c’est le taureau – à travers les différents animaux affrontés –, traité d’égal à égal, et dont rien n’est oblitéré de la souffrance (les cadavres vilainement évacués à la fin du spectacle). Dans un passage bouleversant, Serra s’attarde longuement sur le regard de la bête à l’agonie, l’œil aux abois dont coule une larme, et dans cette attention soutenue, il fait droit par l’image au martyre animal. La durée du plan est alors la stricte mesure de la vie qui s’écoule hors des plaies, mais aussi de la mort qui cerne en retour le matador.

Le torero péruvien Andres Roca Rey dans « Tardes de soledad », d’Albert Serra.
DULAC DISTRIBUTION. ZOOM : cliquer sur l’image.

En ne recourant ni au commentaire en voix off ni au dispositif de l’entretien pour leur privilégier des faits bruts, Serra se distingue également du didactisme de toute une tradition de documentaires « sur » la corrida, de Torero (1956), de Carlos Velo, à Arruza (1972), de Budd Boetticher. Par ces choix, il investit plutôt la bulle ou la tour d’ivoire qui entoure son personnage, cette suite d’« après-midi de solitude » qui, selon le titre, recouvre la souveraineté isolée du torero.

Aux scènes de tauromachie en succèdent d’autres récurrentes sur les trajets en voiture de la star, saisies au premier plan, sur son siège passager en forme de trône (gravé de son initiale). Autour de lui, sa cuadrilla, cour subalterne de picadors et de banderilleros, lui tresse en continu un mur d’éloges – « Tu es le plus grand », « Avec quelle vérité tu as toréé », « La vie ne vaut rien » –, formant entre lui et le monde une paroi supplémentaire. Leur parade dans l’arène se révèle dans sa dimension rituelle, aussi bien que viriliste, où les serviteurs vantent les « grosses couilles » de leur maître, projetant sur lui les attributs fétichisés de l’animal.
Filmé parfois dans ses chambres d’hôtel, le torero est renvoyé à sa nature d’image en sursis : décomposé par ses reflets dans le miroir, réduit à l’état de pantin lors des séances d’habillage (soulevé par son assistant pour entrer dans son étroite tenue à festons), ou entouré d’une clinquante bibeloterie sulpicienne (chapelet emperlousé, portrait de Madone à chaudes larmes). A la sortie de l’arène, le costume de Rey est parfois remplacé par une tenue chirurgicale, et ce qui apparaît, dans l’alternance, ce sont bien les « deux corps du roi » : le corps glorieux, qui érotise la foule, et, en dessous, celui bien réel, qui se délite silencieusement, gagné par les blessures et la mort au travail. Serra capte le passage de l’un à l’autre, au moment où Rey dans l’arène se transfigure, adoptant une figure bestiale, bouche ouverte et yeux révulsés, digne d’un masque du théâtre nô.
L’approche documentaire fait tenir dans un même faisceau de regards une foule d’impressions inassimilables : le pur présent de la tauromachie et son archaïsme, l’éclat et le sang, la bravoure et le massacre, la force et la vulnérabilité, jusqu’à l’effarant mépris dans lequel la cuadrilla tient les taureaux, les traitant de « fils de pute » ou de « petit bâtard ». Le traitement du son joue là un rôle majeur. En renvoyant la clameur du public à un lointain écho, il se focalise sur la kyrielle de petites interjections obsessionnelles qui lient entre eux les membres de la cuadrilla – une matière verbale de pur ornement, qui constitue le registre habituel chez Serra, de Honor de cavalleria (2006) à Liberté (2019). Ce pépiement oratoire, soutenu par de sombres montées musicales, achève de rendre l’arène à toute son étrangeté : le lieu spectral d’une royauté qui n’a plus cours qu’ici, et qui s’efface lentement dans la répétition infinie de ses gestes.


Albert Serra : « Je ne voulais pas défendre la corrida, mais faire une grande œuvre de cinéma »
Le cinéaste et son directeur de la photographie, Artur Tort Pujol, racontent la fabrique de ce documentaire consacré au torero péruvien Andres Roca Rey, 28 ans, star de la tauromachie.
Par Clarisse Fabre
Publié le 26 mars 2025

Le réalisateur Albert Serra, à New York (Etats-Unis), le 3 octobre 2024.
THEO WARGO/GETTY IMAGES VIA AFP. ZOOM : cliquer sur l’image.

Le « M. Lumière » d’Albert Serra se nomme Artur Tort Pujol. Le trentenaire espagnol est le directeur de la photographie et le monteur de Tardes de soledad, premier documentaire du réalisateur catalan, né en 1975 à Banyoles (Espagne). Collaborateur régulier du cinéaste, Artur Tort Pujol a également signé l’image de Pacifiction (2022), ce qui lui a valu un César de la meilleure photographie, et assuré le montage de La Mort de Louis XIV (2016).
Tardes de soledad est le portrait stupéfiant d’une star de la tauromachie, Andres Roca Rey, saisi dans l’effroi de l’arène, au fil d’une douzaine de corridas à Séville, Madrid… Le face-à-face entre le torero et l’animal est filmé au téléobjectif, en plan serré, évacuant le public des gradins. Plusieurs fois, le spectateur verra dans les yeux du taureau la vie en train de le quitter.
C’est aux Bouffes du Nord, à Paris, dans la patine des murs du théâtre, que nous avons rencontré tour à tour les deux complices. Albert Serra, fine moustache, y réglait les derniers détails du concert unique d’Ingrid Caven, le 22 février, qu’il a mis en scène, tandis qu’Artur Tort Pujol préparait la captation du spectacle. D’emblée, Albert Serra veut évacuer le malentendu : « Je ne suis pas un aficionado de la tauromachie. J’ai vu des corridas avec mon père, quand j’étais enfant, mais, à 13 ans, j’ai arrêté. C’était aussi le moment où la tauromachie devenait moins populaire. Ensuite, pendant trente ans, je n’y suis pas retourné. »

Il y a cinq ou six ans, une rencontre a changé le cours des choses : « J’ai revu un ami de mon village, devenu impresario d’un grand torero, José Tomas. Il m’a donné quelques billets pour assister aux corridas. Ensuite, l’université de Catalogne m’a proposé de réaliser un documentaire. Au départ, j’ai dit non, puis j’ai pensé à la tauromachie : c’est un sujet controversé, visuellement intéressant, épique, héroïque, mais aussi violent, méchant, injuste… Avec ce film, je ne voulais pas défendre la corrida, mais faire une grande œuvre de cinéma. »
Le cinéaste, qui roule les « r » dans des phrases en cascade, revendique une esthétique de la sensation. « Certains films sont des scénarios portés à l’écran, des fictions programmées. Moi, j’ai un style plus conceptuel que narratif. Je voulais filmer la corrida, sa structure interne, son rituel, répétitif. Mais aussi garder le côté anticlimax, avec les temps morts, où il ne se passe rien. Je voulais comprendre l’engagement du torero, le côté spirituel, peut-être un peu métaphysique, et brutal, de la lutte avec l’animal. Je me demandais : “Où est la vérité de la corrida, est-ce sérieux ?” A priori oui, car personne ne va jouer sa vie pour une banalité. »
Une phrase prononcée par un proche du torero donne une clé, dit-il : « La vie ne pèse rien, il faut la mépriser. » Serra la traduit ainsi : « En ne donnant aucune valeur à la vie, on peut l’utiliser pour en faire quelque chose de grand. Car la vie, il ne suffit pas de la conserver. Roca Rey et son équipe considèrent que faire quelque chose de grand, dans la vie, c’est toréer. D’un point de vue dramatique et cinématographique, Roca Rey a beaucoup donné. »

Mais le torero n’a pas trop apprécié le documentaire. « Il a fait des suggestions, pour montrer des gestes plus rigoureux de son travail. C’étaient des détails, mais j’étais d’accord et j’ai suivi. Ensuite, il trouvait que le film soulignait trop la violence. Moi, je ne pense pas. » Le réalisateur n’a donc pas touché aux équilibres du montage, au nombre de mises à mort, au vocabulaire macho… « On entendait peut-être 28 fois le mot “couilles”, on en a enlevé certains. » Il ajoute : « Ce sont les images qui doivent refléter si la corrida c’est bien ou pas. »
Car Serra et son chef opérateur confèrent à l’image et à la caméra une aura quasi magique. « Parfois, la caméra voit mieux que nos yeux. Elle peut être beaucoup plus incisive, elle ne se fatigue jamais, elle capte la concentration, la fatigue, des nuances qu’on n’aurait pas la force, ni mentale ni visuelle, d’absorber », estime Serra. Artur Tort Pujol évoque, lui, le « mystère des images » : « Quand je filme, je ne vois pas tout. C’est la caméra qui enregistre, pas mon regard. Et c’est dans la salle de montage que les choses se révèlent. »
Le directeur de la photographie n’avait « jamais vu de corrida » avant le tournage de Tardes de soledad. « Je suis allé en voir deux, puis j’ai fait travailler un caméraman qui venait de cadrer une corrida pour la télévision. Mais on n’a pas pu utiliser une seule de ses images. » Trop folkloriques. Artur Tort Pujol s’explique : « Je voulais de longues prises, en plan fixe, pour construire un discours à l’intérieur du cadre. Je pense que ça crée ce sentiment d’hypnose et de transe, une espèce d’abstraction. On voit comment Roca Rey se transforme en animal, parfois, avec ce rictus. » Le tournage s’est fait dans « l’expérimentation, sans certitude », assure-t-il : « On a commencé avec six ou sept cadreurs, ensuite, on est descendu à trois. Parfois, l’expression du torero et l’inspiration du cadreur faisaient que quelque chose pouvait apparaître. »
Puis, le montage a commencé, pour démêler les 700 à 800 heures de rushs. Petit détail, nous confie Serra avant de nous quitter : « Roca Rey est très grand, il mesure 1,88 mètre. On a commencé par écarter les petits taureaux, qui ne cadraient pas avec lui, on n’a gardé que les grands. Ce qui nous a permis de passer à trois cents ou quatre cents heures de rushs. »
LIRE AUSSI :
Albert Serra : « Le but d’un documentaire est de trahir son sujet »
Albert Serra : « Andres Roca Rey est un héros complètement déconnecté de la réalité »
Albert Serra. « Aujourd’hui, tout est communication, tout le monde est en train de créer une image de soi-même, mais dans la corrida il faut passer à l’acte »


Avant-première de "Tardes de soledad" d’Albert Serra
MK2 Bibliothèque - Paris - 25 mars 2025.



’Home cinéma’ : Albert Serra (13.04.2025)
Dans l’émission ’Home cinéma’ du 13 avril 2025, Fabrice Du Welz a accueilli le réalisateur - scénariste - producteur Albert Serra pour son documentaire ’Tardes de soledad’. Le réalisateur de ’Pacifiction’, couronné pour son image aux César, nous parle de ce documentaire très singulier dans lequel nous suivons une star de la corrida contemporaine, entre solitude et acclamation, beauté et violence.



Albert Serra, réalisateur : "J’ai utilisé la caméra pour voir ce qu’il se passe au cœur de la corrida"

- Albert Serra ©AFP - Valery Hache
Radio France. Les Midis de Culture, mercredi 19 mars 2025.

Avec Albert Serra, réalisateur

Héritier d’une pensée du cinéma comme art subversif, le réalisateur catalan Albert Serra s’était jusque-là exprimé à travers des œuvres de fiction. Depuis son premier film professionnel Honor de cavalleria (2006), une anti-adaptation minimaliste du Don Quichotte de Cervantes, jusqu’au plus récent Pacifiction, tourment sur les îles (2022) un thriller paranoïaque, en passant par le crépusculaire La Mort de Louis XIV (2016), Serra enthousiasme la critique autant qu’il déroute son public.
Cette fois, c’est à la forme documentaire que s’attèle le cinéaste. Durant deux ans, Albert Serra a suivi le jeune torero péruvien Andres Roca Rey, l’une des stars actuelles de la corrida espagnole, pour tenter de capter ce qui se joue dans la solitude de ce face à face mortel entre l’homme et l’animal. Film fasciné par son sujet, Tardes de Soledad montre autant la beauté précieuse des artifices que la brutalité des mises à mort qui se succèdent.

Le torero Andres Roca Rey dans Tardes de Soledad.
© Dulac Distribution. ZOOM : cliquer sur l’image.

Dans Tardes de Soledad, centré sur le corps à corps entre le torero et le taureau, on est au plus près de la violence, de la souffrance et du danger. Pour amplifier cette sensation de proximité, le réalisateur a posé des micros sur les épaules d’Andres Roca Rey et de son quadrille ; on les entend échanger entre eux, invectiver la bête et s’encourager, mais on entend aussi et surtout “le son de la respiration, du taureau, du torero”, “tous les côtés les plus physiques, les plus intimes, qui donnent une tension supplémentaire”. “Moi, ce que j’ai modestement essayé, c’était d’utiliser la caméra pour voir ce qui se passe là, réellement, au cœur de la corrida.”
Comme à son habitude, Albert Serra mettait donc en place trois caméras, maniées par des chefs opérateurs forcés d’exprimer leur créativité personnelle “parce qu’on ne sait rien de ce qui va arriver dans l’arène.” “Chaque opérateur qui avait l’impression de chercher des images qui font penser, des images troublantes. C’est pour ça qu’il y a aussi beaucoup d’images de la mort du taureau, des plans très serrés, très longs. C’est vraiment très perturbant mais on ne voulait pas les éviter, ces images très violentes et très crues, parce que sans cela le portrait de la corrida aurait été faux.”
Extraits sonores
Extrait de Tardes de Soledad
La chanson de fin : "Les Toros" de Jacques Brel



Le torero péruvien Andres Roca Rey
ZOOM : cliquer sur l’image.

"Tardes de soledad" d’Albert Serra, au cinéma : la corrida, immorale et intelligente… comme tout art
Par Cécile Guilbert
Moins réalisateur qu’artiste contemporain épris de concepts et de dispositifs, Albert Serra est réputé pour sa radicalité austère et son esthétisme. Auteur, notamment, de « La Mort de Louis XIV » (2016) et de « Pacifiction » (2022), deux films qui faisaient la part belle à l’inégalité des rapports hiérarchiques, il renoue brillamment avec cette problématique à l’occasion de « Tardes de Soledad », son premier documentaire consacré au torero Andrés Roca Rey.
Le torero péruvien Andrés Roca Rey a 28 ans : il est la nouvelle star charismatique de la tauromachie, cette « réalité de premier ordre » évoquée par le grand philosophe José Ortega y Gasset. Une réalité à la fois animale et humaine, cruelle et sublime, festive et tragique, ludique et violente, archaïque et contemporaine.
[L’article complet à suivre...]


Lu dans la presse
Jean-Michel Frodon, Le grand film d’Albert Serra, exploration vertigineuse du monde de la corrida

Albert Serra prend la corrida par les cornes

Le mythe du torero revisité par Albert Serra

Roca Rey ou la corrida à l’état pur

Le sang des bêtes
Une plongée inédite au cœur de la corrida


* Version imprimable


