
Artemisia Gentileschi, Autoportrait en joueuse de luth, 1615-1618.
Photo A.G., 16 avril 2025. ZOOM : cliquer sur l’image.



Artemisia
Yannick Haenel
Charlie hebdo, édition 1708 du 16 avril 2025
Publié le 16 avril 2025 à 00h04Artemisia, lumière des couleurs, feu de la peinture. Ma passion, mon idée fixe. Ar-te-mi-sia : quatre syllabes qui claquent contre ma langue. Artemisia, à la fois Art et Thémis (déesse de la Justice), lorsqu’elle gagna son procès contre son violeur. Artemisia, tout entière Artémis, protectrice des filles et des jeunes femmes, symbole pour toutes d’une émancipation possible. En italien, arte mi sia : « que l’art soit à moi ».
Depuis que j’ai vu l’exposition merveilleuse que lui consacre, jusqu’au 3 août, le musée Jacquemart-André (Paris 8e), sous le titre « Artemisia, héroïne de l’art », je ne pense qu’à elle, Artemisia Gentileschi (1593-vers 1656), l’une des premières femmes peintres de l’histoire de l’art, privée de l’accès aux académies, qui apprit à peindre, dès son enfance, à Rome, en copiant les dessins de son père, Orazio Gentileschi, et peut-être aussi certaines peintures du Caravage, ami de la famille, dont l’oeuvre l’influencera toute sa vie.
Ma passion, mon idée fixeViolée à 18 ans par Agostino Tassi, peintre qui collabore avec son père, elle gagne le procès qu’elle intente contre lui, quitte Rome pour Florence, Venise, Naples, et même Londres, et devient une « femme puissante », peintre à la carrière internationale, indépendante, reconnue (le cachet qu’elle perçoit pour l’Allégorie de l’Inclination, destinée au plafond de la Casa Buonarroti, dédiée à la mémoire de Michel-Ange, est trois fois supérieur à celui de ses homologues masculins). L’exposition de Jacquemart-André regroupe des oeuvres dont certaines n’ont jamais été montrées en France et toutes sont stupéfiantes. Ses figures féminines, inspirées par son visage et son destin, sont les plus belles : Judith, Suzanne, Lucrèce, Marie-Madeleine, Cléopâtre sont saisies à l’instant où la violence subie ou donnée déchire le visible. Une mélancolie subtile, tragique, venue de très loin, transfigure ces corps dont l’hubris relève d’un soulèvement expressif parfois plus puissant encore que celui du Caravage (ainsi de Judith décapitant Holopherne, où les deux femmes, Judith et sa servante, vengent toutes les femmes en un seul instant d’effroi). Je ne sais ce qu’il y a de plus beau chez Artemisia, l’ampleur d’une douleur sublimée ou l’abandon aux détails les plus suaves. Regardez ces perles aux oreilles des femmes, dont la transparence est celle des larmes victorieuses, contemplez ces nuques dont la tendre carnation ouvre un monde d’amour. La connaissance de la douceur n’est jamais mièvre ; elle sait ce que la violence ignore. Et puis approchez-vous de ce bleu outremer qu’on ne voit que chez elle : c’est une servante qui ramasse la pluie d’or dans son tablier tandis que Danaé s’étire, nue dans son extase ; ou Vénus endormie, aussi beau qu’un Titien ou qu’un Giorgione, dont je vous laisse découvrir la longue beauté alanguie dans son écrin de damas bleu et de velours cramoisi. À la fin, il n’y a que la volupté.


Le hasard a voulu que je visite l’exposition « Artemisia, héroïne de l’art » le jour où Yannick Haenel publiait cet article. Photos.

Artemisia Gentileschi, Vénus endormie, vers 1626.
Photo A.G., 16 avril 2025. ZOOM : cliquer sur l’image.


Artemisia Gentileschi, Suzanne et les deux vieillards, 1610.
Photo A.G., 16 avril 2025. ZOOM : cliquer sur l’image.


Artemisia Gentileschi, David avec la tête de Goliath, 1610.
Photo A.G., 16 avril 2025. ZOOM : cliquer sur l’image.


Artemisia Gentileschi, Allégorie de l’inclination, 1615-1616.
Photo A.G., 16 avril 2025. ZOOM : cliquer sur l’image.


Artemisia Gentileschi, Judith et sa servante, vers 1615.
Photo A.G., 16 avril 2025. ZOOM : cliquer sur l’image.


Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne, 1620.
Photo A.G., 16 avril 2025. ZOOM : cliquer sur l’image.


Artemisia Gentileschi, Madeleine pénitente, entre 1625 et 1630.
Photo A.G., 16 avril 2025. ZOOM : cliquer sur l’image.



Artemisia Gentileschi, Madeleine pénitente, vers 1625. Séville, Catedral de Sevilla.
Photo A.G., 16 avril 2025. ZOOM : cliquer sur l’image.

Marie-Madeleine est représentée à mi-corps, la tête appuyée sur sa main dans une pose mélancolique. Son visage doux, les yeux gonflés de tristesse, une épaule dénudée, sa chevelure lâchée et sa robe entrouverte inscrivent ainsi Madeleine à la fois dans la tradition de la pécheresse repentie et dans une vision humaine et sensuelle. L’inspiration caravagesque se lit dans la dramatisation de la lumière. Le commanditaire, le duc d’Alcala, vice-roi de Naples à partir de 1629, acquit plusieurs oeuvres de l’artiste après l’avoir rencontrée à Rome en 1625. Une récente restauration a restitué le raffinement initial de la toile, libérée des repeints qui masquaient la nudité de la sainte, sa carnation délicate et les subtils jeux de lumière (notice).


Artemisia Gentileschi, une femme dans l’histoire de l’art
15 novembre 2021
Série : Histoires de femmes artistes, lutter pour créer

Avec
Michela Passini, historienne de l’histoire de l’art, chercheuse au CNRS
Martine Lacas, docteure en histoire et théorie de l’art, commissaire d’exposition indépendante, autrice et enseignante en histoire et théorie de l’art


- Leonaert Bramer.
Portrait d’Artemisia Gentileschi
en homme à moustache.
Photo A.G.
L’histoire des femmes peintres est celle d’un combat – s’imposer dans un champ artistique très masculin – mais surtout d’une pluralité de combats, dans des sociétés où les hommes dominent. Au début du XVIIe siècle, Artemisia Gentileschi a lutté. Quelle place pour cette artiste dans sa génération ? Quelle place dans l’histoire de l’art ? En 1550, dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Giorgio Vasari explique que "l’appétit dévorant du temps est évident : non content d’avoir rongé les œuvres mêmes et les témoignages honorifiques d’un grand nombre d’artistes, il a effacé et éteint le nom de tous ceux dont le souvenir avait été préservé par autre chose que la piété impérissable des écrivains". Le nom de tous ceux, mais surtout le nom de celles…

Tombée dans l’oubli dès le milieu du XVIIIe siècle, c’est par un événement fort éloigné de son œuvre qu’Artemisia Gentileschi revient progressivement sous les feux des projecteurs. En 1876, aux Archives de Rome, les Actes du procès pénal intenté par son père Orazio Gentileschi contre le peintre Agostino Tassi sont redécouverts : il s’agit d’un procès pour viol, intenté contre son collègue et ami, alors qu’Artemisia Gentileschi n’a que dix-sept ans. La figure de l’artiste et sa biographie reviennent alors sous les feux des projecteurs, mais au détriment de son œuvre, qui ne fera l’objet de véritables études qu’à partir des années 1980.
Pour Martine Lacas, commissaire d’exposition indépendante et enseignante en histoire et théorie de l’art, l’omission d’Artemisia Gentileschi dans l’histoire de l’art s’explique, entre autres, par la description qu’en fait cette discipline : "S’impose une définition de l’art qui reprend des concepts anciens et attribue l’invention [...] à l’esprit. L’esprit est viril, donc, les femmes, étant réputés être privées de cette qualité puisqu’elles sont renvoyées à la matière, sont aussi évacuées de cette histoire de l’art."

Artemisia Gentileschi a pourtant été une artiste internationalement reconnue au XVIIe siècle, louée pour son style baroque et dramatique comme pour sa personnalité, ambitieuse et extravagante. Appelée à la cour de Florence, puis de Rome, de Venise, de Naples ou encore de Londres, la "peintresse" a su faire sa promotion et assurer son propre succès à une époque où les artistes femmes restaient une exception. "Apprendre à devenir peintre, c’est aussi apprendre les stratégies de carrière, explique Martine Lacas. On voit que toutes ces artistes [femmes], dont Artemisia Gentileschi à travers la correspondance qu’elle entretient avec les collectionneurs, avec les poètes... la réussite de [ce] métier passe par le réseau relationnel."
Nous revenons sur le parcours d’Artemisia Gentileschi et la postérité de son œuvre pour examiner les façons dont l’histoire de l’art peut aujourd’hui redonner leur entière place aux peintresses, sculptrices et poétesses. L’historienne de l’histoire de l’art Michela Passini met en garde contre l’écueil de chercher des caractéristiques féminines dans l’oeuvre des femmes peintres. "L’historiographie féministe des années 1970 a voulu mettre en avant le fait que il n’y a pas de tendances particulièrement féminines dans [l’autoportrait], rapporte-t-elle. Ce sont des pratiques d’atelier et d’artistes. Ce qui est intéressant pour [les historiens et historiennes de l’art], c’est d’utiliser ces sources visuelles au même titre que les sources produites par des peintres hommes pour voir comment les peintres femmes arrivent, en s’autoreprésentant, à négocier leur position - très complexe - au sein du champ artistique."

Martine Lacas est commissaire d’exposition indépendante, autrice et enseignante en histoire et théorie de l’art. Elle est docteure en histoire et théorie de l’art, diplômée de l’École des hautes études en sciences sociales. Elle interroge les questions de la représentation picturale, de l’art et de la création. Elle a été commissaire de l’exposition Peintres femmes, 1780-1830. Naissance d’un combat qui s’est tenue de mars à juillet 2021 au Musée du Luxembourg à Paris.
Elle a notamment publié Au fond de la peinture, une poétique de l’arrière plan (Seuil, 2008), Désir et peinture (Seuil, 2011), Rodion Romanovitch Raskolnikov. Portrait of a man (éditions Loco, 2014), biographie de Rodion Romanovitch Raskolnikov et catalogue-fiction d’une exposition de la photographe Sabine Meier au Muma du Havre et Des femmes peintres. Du XVe à l’aube du XIXe siècle (Seuil, 2015).
Michela Passini est chercheuse au CNRS. Elle travaille sur l’histoire de l’histoire de l’art, l’histoire des musées et du patrimoine. Elle enseigne par ailleurs à l’École du Louvre, où elle dirige le groupe de recherche de Master 1 Histoire de la muséologie. Elle a notamment publié La Fabrique de l’art national. Le nationalisme et les origines de l’histoire de l’art. France et Allemagne, 1870-1933 (éditions de la Maison des Sciences de l’Homme - Centre allemand d’histoire de l’art, 2012, tiré de sa thèse), l’édition critique de la Correspondance allemande d’Eugène Müntz (Armand Colin, 2012), L’Œil et l’archive. Une histoire de l’histoire de l’art (La Découverte, 2017).

Extrait du film Artemisia réalisé par Agnès Merlet en 1997 avec Valentina Cervi (Artemisia Gentileschi) et Michel Serrault (Orazio Gentileschi)
Archive d’une lecture par Jany Gast Aldi et Jean-Baptiste Malartre d’extraits de "Actes d’un procès pour viol en 1612" dans Les Chemins de la connaissance - France Culture, 16 mai 1989
Lecture d’un extrait de la lettre d’Artemisia Gentileschi au Chevalier Andrea Cioli (Naples, le 11 décembre 1635) lu par Vanda Benes
Musique Ch’io peni così (acte III, scène 1), Air d’Artemisia de Francesco Cavalli, 1656
Musique "Neither Sighs, nor Tears, nor Mourning" pour ténor dessus de viole et basse continue de Nicholas Lanier, 1652, par Henry Lawes et La Rêveuse (Jeffrey Thompson, Bertrand Cuiller, Florence Bolton, Benjamin Perrot) - Album : Ayres - Label : Mirare, 2012
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