
Un portrait de Roland Barthes de la fin, par Jean-Paul Enthoven suivi de « Barthes lecteur de la Vie de Rancé, et Philippe Sollers : Chateaubriand à jamais.
1. La dernière chanson de Roland
Jean-Paul Enthoven
In Je me retournerai souvent (Grasset, 2025)
Le vingtième siècle n’en avait plus pour très longtemps, qui s’attardait entre chien et loup. Les gloires de la veille avaient entamé leur chemin d’agonie et l’on distinguait mal celles qui prendraient leur relève.
L’Ordre, le Progrès, la Vérité, l’Avenir, la Révolution, tout avait pris un coup de vieux. C’était à n’y rien comprendre.
Roland Barthes était en ce temps-là plus mélancolique qu’il ne l’avait jamais été. Avait-il deviné que ses grandes entreprises sémiologiques périclitaient ? Que des saisons moins cérébrales s’amoncelaient à l’horizon ? Qui serait-il, qui devrait-il être, dans le monde de confusion qui lentement advenait ? De quel passé devait-il se délester pour prolonger son bail avec les modernes ?
Désœuvré, en retrait, il n’hésitait plus à officialiser ses désirs sans se soucier de la respectabilité requise pour une éminence de son envergure. On le croisait souvent dans les coursives du Palace, dans les bars de Saint-Germain, dans les petits restaurants où il dînait seul en lisant les Pensées de Pascal avant de partir à la chasse aux « gigs » et aux « biquets » postés devant le Flore, le Montana, l’église Saint-Sulpice.
Circulant parmi les strangers in the night du quartier, la coqueluche des mondains et des scripteurs était alors plus connue sous le nom de « Mamie » ou « la Bergère ». Il errait, titubait, la paupière lourde, le chandail informe, comme le héros d’un roman russe. Un halo d’ennui, de fadeur, de neutre, stagnait autour de sa lourde silhouette. On avait envie de le protéger contre les gitons qui l’abordaient et avec lesquels il ne devait pas s’entretenir de l’encratie sadienne ni de l’écriture blanche chez Ignace de Loyola. Cet homme défait ne partageait qu’une parcelle d’identité avec le maître qui était encore au faîte de sa gloire à New York, à Tokyo ou dans les colloques de Cerisy. C’était maintenant un vieux garçon fatigué. Un Catulle Mendès qui aurait lu Lacan, Brecht et Benveniste. Un Francis de Miomandre qui aurait préféré Montparnasse à la place Saint-Marc.
Depuis quelques années, l’auteur starifié des Fragments d’un discours amoureux avait lentement basculé dans ses saisons noires. Veuf de sa mère depuis peu, dépressif, perpétuellement navré, « acédique », il était inconsolable de la vie qu’il aurait aimé vivre. Il guettait en voyeur, en effleureur, des tendresses qui le fuyaient. Il aurait voulu, mais il n’était plus temps, changer de passé, brader ses concetti, son Système de la mode ou ses pugilats sur Racine, tous trop hérissés de néologismes déjà désuets, afin de se risquer dans un « roman » qui, dans ses songes, devait ressembler à une cathédrale proustienne.

- Carlos Freire qui s’est fait une spécialité des portraits d’écrivains confie dans une interview, que Barthes lui avait exprimé sa satisfaction pour ce portrait et lui en avait demandé un exemplaire pour l’envoyer à sa mère.
En attendant, il contemplait avec dépit ses vains efforts d’autrefois en faveur des « ténuités », des « codes », des « logothètes » – ces monstres théoriques et désormais inutiles qu’il enfantait à la chaîne. Il conférençait avec dépit devant des auditoires en extase. Il murmurait. Il doutait de tout, de l’amitié, de l’amour, de la Nouvelle Critique, de lui-même. Sa voix s’était installée dans l’octave presque mièvre et chantournée qu’il chérissait en secret et avait trop longtemps esquivée. Parfois, par réflexe, le prélat en lui distribuait quelques onctions préfacières, comme jadis à l’endroit de Robbe-Grillet ou de Sollers, ces anciens modernes par lui consacrés, dont les combats formalistes ne l’excitaient plus.
Il avait eu, par timidité, le génie de la versatilité : marxiste d’allégeance quand il le fallait, sartrien ardent puis repenti, brechtien au moment opportun, structuraliste par conformisme, saluant le Camus de L’Étranger avant de faire la leçon à celui de La Peste, il resta, par vents, modes et marée, un intellectuel obsédé par la possibilité d’une bévue, d’un new look validé avec retard ou d’une audace estampillée par un collègue dégainant plus vite que lui. Cette vaste comédie l’avait diverti. Mais depuis la mort de maman, il n’avait plus la tête ni le cœur à traîner dans ces vieux sentiers.
Méritait-il, à ses propres yeux, la gloire qu’il avait su conquérir sous le feu nourri des conservatismes universitaires ? Son apothéose du Collège de France suffisait-elle à effacer ses complexes d’amateur en face de savants tels que Lévi-Strauss ou Dumézil ? Son œuvre tenait-elle la route ? Arriverait-il, un jour, à écrire cette Vita Nova à la Proust, passant ainsi de l’essai à la littérature, de Saussure à Schumann, du concept au sentiment ?
Je lui rendais souvent visite rue Servandoni, en fin de journée, et nous bavardions dans sa cuisine autour d’une bouteille de vin de Cahors. Au début, j’avais cru devoir présenter mes lettres de créances diplomatiques en invoquant Roman Jakobson, Bataille, Heidegger, Charles Fourier et autres incontournables du moment mais je compris bien vite qu’en agissant ainsi, je m’adressais sans le savoir à un Barthes qui n’existait presque plus. Il avait plutôt envie de connaître mon sentiment sur Robert de Saint-Loup, Swann, Oriane de Guermantes, la baronne Putbus ou la Félicité de Flaubert qui, d’ailleurs, ressemblait comme une sœur à la dame charmante et silencieusement affairée qui tenait son ménage.
Que venait faire ce réactionnaire, certes grand styliste, mais tout de même, dans la cuisine d’un progressiste ami des Avenirs Radieux ? La cancel culture, qui n’existait pas encore, n’était pourtant pas loin, comme l’esprit soixante-huitard, qui avait relégué le très désuet vicomte breton dans un purgatoire déjà arrosé par l’urine sartrienne. Or, RB – ce double de Barthes, son ombre tremblée et sentimentale – aimait, vénérait, l’auteur « grave et profond » des Mémoires d’outre-tombe, qu’il lisait et relisait dès qu’on lui permettait d’être libre de ses amours interdites, et dont il parlait comme s’il s’agissait de son « quatrième intime », après Proust, Michelet et Schumann. Il me confia, un peu honteux, qu’il se précipitait chaque soir sur ce livre magique après s’être assuré que personne ne viendrait le surprendre dans ce commerce politiquement douteux. « N’est-ce pas d’une beauté inconcevable ? À couper le souffle… » se demandait-il à lui-même après m’avoir lu une page, puis une autre, et encore… Ce livre l’aspirait. Il s’y jetait tout entier. S’y réchauffait le sang et l’âme après son long régime à base de paroles gelées par le degré zéro de l’écriture.
S’accordant enfin le droit d’être lui-même, il mit toute sa coquetterie dans une fameuse volte rhétorique qui fit scandale : « Tout à coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne. » L’auteur du Génie du christianisme était venu à son secours sur le chemin de Combourg. Et si cet homme, me disais-je, si cet augure sémiologue admet aussi franchement que la littérature peut encore avoir le souci de la beauté et des émotions, si un esprit de farouche avant-garde consent à ce que les affects et la psychologie aient dans nos vies une place aussi importante que les superstructures ou le matérialisme dialectique, cela me donnait le droit d’aimer les grands romans dont, par soumission à l’air du temps, je me méfiais. Celui qui m’y autorisait n’était autre que le maître au nom duquel on avait banni ce qui me revenait soudain à travers lui

Jean-Paul Enthoven
in « Je me retournerai souvent »
Grasset, 12 mars 2025
La leçon inaugurale, Collège de France, salle 8.
in Roland Barthes" par Tiphaine Samoyault.
ZOOM... : Cliquez l’image.

En écho du portait ci-dessus par Jean-Paul Enthoven on pourra lire :
Au Palace ce soir par Roland Barthes
Dans Femmes (1981), Roland Barthes est Jean Werth par Ph. Sollers
Et aussi cette sélection :
Roland Barthes, du coeur à l’ouvrage / Fragments d’un discours amoureux
La mort de Roland Barthes
Ph. Sollers. L’amitié de Roland Barthes
Sollers écrivain par Roland Barthes
Roland Barthes tel quel
Roland Barthes, de Tiphaine Samoyault

L’intégrale
Roland Barthes sur pileface

VOIR AUSSI :
roland-barthes.org/

2. Barthes, lecteur de la Vie de Rancé
Il faut le souligner, Roland Barthes manifeste un intérêt renouvelé pour Chateaubriand, pendant la dernière année de sa vie. Dans Soirées de Paris, il évoque ses lectures avant de s’endormir des Mémoires d’outre-tombe, « du mois d’août 1979. Tout en partageant cet « éblouissement » dans un entretien sur Chateaubriand publié en décembre 1979 –
"Ces Mémoires sont devenus mon livre de chevet pendant plusieurs semaines ; je m’y précipitais, chaque soir" –
Barthes souligne que c’est le Chateaubriand <de la vieillesse qui le séduit, "un homme profond, grave, puissant" qu’il avait découvert dans la Vie de Rancé.
Sur la Vie de Rancé
Rancé, ce noble libertin dans une première vie, se fait, dans une deuxième vie, le réformateur de l’ordre des Trappistes, après une conversion radicale. À travers cette biographie mêlant érudition, réflexion philosophique et méditation sur la foi, l’auteur explore les thèmes du renoncement, de la vanité des plaisirs terrestres et de la quête de l’absolu. Dernière grande œuvre de Chateaubriand, ce texte crépusculaire est aussi une méditation sur sa propre existence et un adieu littéraire empreint de mélancolie et de grandeur.
Son intérêt pour Chateaubriand, Barthes l’exprime notamment en rédigeant la préface d’une nouvelle édition de La Vie de Rancé (1965, Editions 10/18), intitulée la Voyageuse de nuit, - une préface-événement qui a fait date -, et en évoquant l’auteur romantique dans ses cours et écrits.
Dans sa préface à La Vie de Rancé, Roland Barthes propose une analyse lumineuse de Chateaubriand, qu’il aborde moins comme un biographe du religieux du XVIIe siècle que comme un autoportraitiste mélancolique. Pour Barthes, ce texte est un "tombeau littéraire" où Chateaubriand, vieillissant, projette ses propres obsessions : la mort, l’échec, et la vanité de toute existence.

- Portrait de l’abbé de Rancé, par Hyacinthe Rigaud (XVIIIe s.).
© Josse Josse/Leemage
Le titre de la préface de Barthes reprend une métaphore de Chateaubriand dans La Vie de Rancé :
La vieillesse à l’ordre du jour du texte de Chateaubriand et des préoccupations du moment pour Barthes, lequel interprète ce texte comme une méditation profonde sur la vieillesse et l’ennui qui l’accompagne. Il souligne que Chateaubriand, en entrelaçant ses propres souvenirs avec la biographie de Rancé, exprime la langueur d’être vieux, une période qu’il décrit comme "la mort sans le néant", où l’ennui prédomine ? [1]
Barthes concède d’emblée, par ailleurs, que la Vie de Rancé est un "chef-d’œuvre"
Et Marcel Jouhandeau : "La grandeur de Chateaubriand éclate partout dans ce livre qui le mesure d’une extrémité à l’autre comme un testament"
Dans sa Préface à La Vie de Rancé Barthes y décrit Chateaubriand comme un écrivain du "désenchantement" et de la mélancolie :
"Chateaubriand invente une mélancolie moderne : non plus celle des vanités chrétiennes, mais celle d’un sujet qui se découvre vide, et dont l’écriture devient le chant funèbre."
Chateaubriand et l’écriture du déclin
Barthes insiste sur le caractère funèbre de l’écriture de Chateaubriand, où la biographie de Rancé devient un prétexte à une méditation sur soi :
"La Vie de Rancé est moins une biographie qu’une autobiographie oblique. Chateaubriand ne parle de Rancé que pour mieux se peindre lui-même en creux, dans son propre vieillissement. "
Il souligne aussi l’artificialité calculée du texte :
"Tout y est cérémonie, tout y est rite : le style même est une sorte de linceul brodé. "
Une esthétique de la mélancolie moderne
Contrairement à la mélancolie religieuse de Rancé (centrée sur le renoncement au monde), celle de Chateaubriand est profane et littéraire :
"Chateaubriand invente une tristesse laïque : ce n’est plus le péché qui le ronge, mais le temps. Son chagrin n’a pas de Dieu, il n’a que des phrases. "
Barthes voit dans cette mélancolie un geste moderne :
"Il est le premier écrivain à avoir fait de sa propre désillusion un objet esthétique. "
L’écriture comme tombeau
Le texte est lu comme un mausolée verbal, où Chateaubriand enterre symboliquement sa vie :
"Écrire La Vie de Rancé, c’est pour lui dresser sa propre épitaphe. Le livre est un caveau où il se couche avant de mourir. "
Barthes relève aussi l’ironie tragique du projet :
"Il sait que la postérité le lira, et c’est à elle qu’il parle, comme un mort qui chuchoterait aux vivants."
Quelques autres citations extraites de la préface
" Chateaubriand ne croit plus en rien, sinon à la beauté des phrases qui disent ce néant. "
" La Vie de Rancé est le journal d’un homme qui enterre sa propre légende."
"Il écrit comme on se survit : avec une élégance désespérée."
" Ce livre est un adieu, mais un adieu qui se regarde dans le miroir du style. "
En conclusion, Pour Barthes, La Vie de Rancé est l’œuvre testamentaire d’un écrivain qui a fait de sa finitude un art. Loin d’être une simple biographie, le livre est :
- Un autoportrait déguisé (Chateaubriand s’identifie à Rancé comme à un double ascétique).
- Un exercice de style sur le thème de la mort (l’écriture comme dernière parade contre le temps).
- Un texte fondateur pour la littérature moderne (Barthes y voit une préfiguration de Proust, voire de Beckett).
Nota ; La préface de Barthes est reprise dans Œuvres complètes, tome II (Seuil, 1994, pp. 723-728). [2]
Sur Chateaubriand dans d’autres dits et écrits de Barthes
Le Discours amoureux (Fragments, 1977)
"Chateaubriand, c’est l’homme qui a fait de sa vie un texte et de ses blessures une rhétorique. Il est le premier à avoir transformé l’échec en beauté."
La Préparation du roman (Cours au Collège de France, 1978-1980)
Dans ses réflexions sur l’écriture autobiographique, Barthes cite Chateaubriand avec ces mots :
"Chateaubriand écrit ses Mémoires comme on creuse sa propre tombe : avec une volupté morose, en sachant que la postérité sera son seul vrai lecteur."
Il évoque aussi l’idée du "livre comme monument" :
"Les Mémoires d’outre-tombe ne sont pas un livre, mais un mausolée. Chateaubriand y enterre sa vie pour mieux la ressusciter par le langage."
Journal de deuil (1977-1979, publié en 2009)
En lien avec sa propre souffrance après la mort de sa mère, Barthes note :
"Chateaubriand savait que le deuil est une langue : on ne pleure pas les morts, on les écrit."
Sur le style :
" Chez Chateaubriand, la phrase est un cercueil capitonné de velours. "
" Il écrit comme on se maquille pour un enterrement. "
Sur la postérité :
" Les Mémoires d’outre-tombe sont une lettre scellée adressée au futur. "
" La gloire, pour lui, n’est pas une récompense, mais une dernière ironie : survivre, mais comme fantôme. "
Pourquoi Barthes s’y reconnaît chez Chateaubriand
Dans ses derniers textes (La Chambre claire, Journal de deuil), Barthes reprend à son compte la mélancolie stylisée de Chateaubriand :
- Écrire pour les morts (sa mère, dans La Chambre claire).
- Transformer le deuil en esthétique (comme Chateaubriand avec ses Mémoires).
Dans un entretien, Barthes résume ainsi son rapport à Chateaubriand :
"Je suis attiré par Chateaubriand comme par un fantôme qui aurait tout dit avant nous, et dont l’écriture est à la fois splendide et désespérée."
Il admire sa capacité à transformer l’échec, la mort et le temps en une esthétique littéraire

Philippe Sollers : Chateaubriand à jamais

Comment juger un grand livre au moment de sa parution ? Personne ne l’attend, il vient de loin, des années de travail et de fermentation. Il prend l’actualité à contre-pied, ouvre à nouveau l’Histoire, dénoue des questions figées.
Il bouscule les académismes et les pseudo-modernités, il respire à l’air libre. Tel est le monument pluriel que Marc Fumaroli vient de dresser à la gloire de Chateaubriand.
Vous ne vous attendiez pas à la résurrection de cet enchanteur-emmerdeur sur la tombe duquel, à en croire Simone de Beauvoir, le jeune Sartre est allé un jour pisser pour fonder son empire ? Vous trouvez Chateaubriand dépassé, réactionnaire, démoralisant, fâcheusement musical ? Je sais, le livre de Marc Fumaroli fait 800 pages, et il faut le lire. Vous n’avez pas le temps, le passé vous rebute, vous vivez au jour le jour en vous défiant des morts ? Tant pis, c’est comme ça, il y a un feu d’enfer dans la bibliothèque profonde. On murmure, ces temps-ci, que la France tombe. Qu’elle lise ou relise donc, pour voir, lesMémoires d’outre-tombe.
Plusieurs livres en un seul, voilà une générosité folle, raison pour laquelle Fumaroli, dans une société de mesquinerie généralisée, doit s’attendre à une réception superficielle, ignorante, pincée, polie, chichiteuse. Que vient faire cette tête de Méduse parmi nous ? Pourquoi rapprocher la question de la Poésie de celle de la Terreur, comme s’il s’agissait d’une même substance physiologique ? Quoi, encore les questions qui fâchent ? La Révolution, Napoléon, la République, le génie du christianisme, la guerre civile interminable, la réconciliation impossible ? Ne vaut-il pas mieux survivre et dormir ?
Mais voilà, et Fumaroli le montre vague après vague, Chateaubriand est le carrefour crucial de l’histoire de France, comme de celle de l’Europe et du monde. Marx était contournable, Rome et la démocratie sont toujours là, quoi qu’en pensent les éradicateurs de tous bords. L’Histoire est loin d’être finie, elle tourne, se retourne, se métamorphose,"sa transformation enveloppe la transformation universelle". Chateaubriand : l’homme des mutations à travers une fidélité stricte. Il a connu la pauvreté, l’exil, les grands voyages, il a découvert pour nous une autre dimension du Temps. C’est un écrivain ? Mais oui, et l’un des plus grands par sa volonté de rassemblement du passé et son influence sur l’avenir.
En amont : Homère, Virgile, Dante, Le Tasse, Shakespeare, Milton, Rousseau, Byron. En aval : son neveu Tocqueville, Balzac, Hugo, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Proust, Céline.A la recherche du temps perdu ? Couleur Chateaubriand.Une saison en enfer ? Impossible sans Chateaubriand."Je suis réellement d’outre-tombe", dit Rimbaud, qui a lu tout ce qu’il fallait lire. De sorte qu’on a envie, pour Chateaubriand, de reprendre ce qu’il note lui-même à propos de Bossuet :"Il change de temps et de place à son gré ; il passe avec la rapidité et la majesté des siècles.(...) Il élève ses lamentations prophétiques à travers la poudre et les débris du genre humain." Ecriture profane, écriture sacrée : les Mémoires, pour la première fois en français, réalisent cet alliage et cette transmutation improbable.
La solitude, l’étrangeté à soi et aux événements, la révélation de la terreur sous forme de têtes tranchées, le long duel symbolique avec Bonaparte, la politique nationale et internationale, l’échec de la Restauration libérale, les passions féminines, la foi, l’écriture par-delà le temps et la mort, le retrait inspiré... Qui dit mieux, plus contradictoire, plus ample ?
Chateaubriand n’est pas un opportuniste d’Ancien Régime, ni un contre-révolutionnaire passéiste. Ce n’est pas non plus"un grand paon", comme l’a dit, un peu bêtement, Julien Gracq.Il n’a rien à voir avec Talleyrand, qui aura passé sa vie à"changer de maître comme on change de domestique". Talleyrand et Fouché entrant chez Louis XVIII pour reprendre du service, telle est la"vision infernale" :"Tout à coup, une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le crime."Quelle phrase, quelle scansion. Chateaubriand vient de Rousseau, bien sûr, mais rien à faire : il reste catholique, pécheur et papiste.
Fumaroli, dans un chapitre ébouriffant, le montre poursuivant sans cesse une"sylphide"dont les prénoms seront, tour à tour, Pauline, Delphine, Natalie, Claire, Hortense (sans oublier Charlotte, en Angleterre, qu’il n’épousera pas puisqu’il est déjà marié). Et Juliette, enfin (Récamier), muse et protectrice de ses vieux jours. Son enfance bretonne à château le nourrit sans cesse, et comment ne pas savoir immédiatement que c’est lui en lisant par exemple ce coup d’archet :"Les jours d’orage, en été, je montais au haut de la grosse tour de l’ouest" ? C’est un corps sensible, unroyaume(sur terre, dans le ciel). Le royaume n’est pas le roi ni l’idée monarchique : il s’agit plutôt, dit Fumaroli, d’une"poésie tacite"que la violence sanglante ou corruptrice fait surgir comme une vision. Cette vision persiste à travers les bruits, les fureurs et les fastes de l’Empire (Napoléon,"empereur des parvenus", n’en est pas moins l’esprit du monde aperçu par Hegel à Iéna, d’où ce jugement de Chateaubriand :"Après Napoléon, néant").
Portraits, descriptions (l’incroyable récit de la retraite de Russie), retours en arrière, déploiement de l’Histoire : vous ouvrez lesMémoires, vous n’en sortez plus. Fumaroli a raison de parler de"voyance polyédrique", de"cubisme", de"réel à plusieurs faces, à perspectives multiples, à temps superposés". C’est une voix qui chante et semble venir d’une région inconnue : le papier, l’encre, la lenteur, le vent, l’orage, l’Amérique, Jérusalem, les salons, les ministères, Londres, Rome, Venise, la Trappe (La Vie de Rancé).
Chateaubriand ou la noblesse de l’histoire :"La rapidité des fortunes, la vulgarité des mœurs, la promptitude de l’élévation et de l’abaissement des personnages modernes, ôtera, je le crains, à notre temps, une partie de la noblesse de l’histoire."Sans commentaire. Celui-ci, pourtant, à propos des Français,"dogmatiquement amoureux du niveau" :"Ils n’aiment pas la liberté, l’égalité seule est leur idole. Or l’égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes."
Faut-il rouvrir un instant le musée des horreurs du XXe siècle pour prouver la justesse d’une telle appréciation ? L’affaire est jugée mais elle peut continuer sous d’autres formes, il suffira de savoir écouter. Chateaubriand est un fanatique de la liberté, là est la surprise. La conséquence logique est la solitude, mais aussi la victoire posthume. Pas de précipitation, des milliers de pages entassées près de son lit de mort dans des caisses de bois. Rejeté par le parti de l’ordre ("J’aimais trop la liberté") comme par celui issu du jacobinisme ("Je détestais trop le crime"), il ne reste à Chateaubriand, la plume à la main qu’il confond avec le crucifix, que des"semences d’éternité". La France, après la Terreur et l’Empire, était devenue un immense commissariat (Fouché,"cerveau de la première police politique secrète"). Bonaparte, en Egypte, feignait, contre Rome, d’être musulman, d’où cette notation qui prend de nos jours une portée savoureuse :"Comme Mahomet avec le glaive et le Coran, nous allions l’épée dans une main, les droits de l’homme dans l’autre."Rien de très nouveau sous le soleil, donc. Si, pourtant : on peut imaginer une Terreur par anesthésie générale et ablation chirurgicale de la poésie. Opération en cours. Conclusion :"Il est pour les hommes des vérités cachées dans la profondeur du temps ; elles ne se manifestent qu’à l’aide des siècles, comme il y a des étoiles si éloignées de la Terre que leur lumière n’est pas encore parvenue jusqu’à nous."

Philippe Sollers
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Le Point, 27/12/2017
Michel Onfray, ici à Caen en 2016, s’est retiré à l’abbaye de la Trappe pour vivre comme le moine Rancé. © Élodie Grégoire pour Le Point
Une gravure sur pierre anonyme du XVIIe montre les deux hommes en conversation à l’abbaye de la Trappe : à droite sur la lithographie, Bossuet, l’évêque de Meaux, en habit noir, rabat sur le camail et croix pectorale, soutane boutonnée, barrette carrée sur la tête, un livre dans la main droite et, comme Platon s’adressant à Aristote dans L’École d’Athènes de Raphaël, l’index levé vers le ciel ; à gauche, l’abbé de Rancé, dans son habit blanc de cistercien, les mains cachées dans les manches de sa coule. La scène se passe dans la campagne, sous les arbres feuillus du Perche, peut-être des chênes. On voit une partie de la Trappe au fond de la scène : deux bâtiments, dont un surmonté d’un clocheton qui cache l’église dont on ne voit que le clocher. Rancé porte son capuce et baisse la tête, comme s’il avait commis une faute et que Bossuet le réprimandait… Le trappiste ne regarde pas l’Aigle de Meaux qui, lui, le fixe tel un instituteur grondant son élève.
Bossuet est venu huit fois à la Trappe. Certes, pour donner raison en partie à Chateaubriand, ils ont dû « s’entretenir de choses divines », mais on imagine aussi qu’ils ont échangé sur les polémiques du temps : contre Mabillon qui invitait aux études et à la culture au monastère ; contre le pur amour et l’oraison mystique de Fénelon ; contre l’abandon à Dieu et l’obtention de la sérénité quiétiste de Madame Guyon ; contre Jansénius et le salut par la grâce sans le concours du libre arbitre. Cette gravure est à l’avantage de Bossuet ; mais on ne sait sur quelle question…
Ce que les hommes se sont raconté peut aussi concerner la philosophie. Rappelons que Rancé naît le 9 janvier 1626 et qu’il meurt le 27 octobre 1700. Quand paraît le Discours de la méthode de Descartes, il a onze ans, quatorze lors des Méditations métaphysiques, dix-sept lors des Principes de la philosophie, vingt-deux lors des Passions de l’âme ; quand l’Éthique de Spinoza est imprimée, il en a cinquante et un ans.
Aucune mention des noms de Descartes et de Spinoza !
"Portrait de Armand le Bouthiller de Rancé, abbé de la Trappe (1626-1700), fondateur de l’Ordre des Trappistes". Peinture d’après Hyacinthe Rigaud (1659-1743)..© Photo Josse/Leemage
J’ai sous les yeux la Correspondance de Rancé en quatre gros volumes – soit presque 4 000 pages qui recensent 2 000 lettres envoyées à 250 destinataires. On n’y trouve aucune mention des noms de Descartes et de Spinoza ! Qu’est-ce à dire ? Qu’il ne connaissait ni ces philosophes ni leurs œuvres ? C’est impensable pour ce lettré très au fait des débats théologiques et philosophiques. Pourquoi ce silence ?
Rancé s’est trompé : Mabillon, Fénelon, Madame Guyon, Jansénius et les jansénistes sont dans le même camp que lui : celui de la catholicité. Les véritables adversaires, sinon les vrais ennemis, se trouvent dans le camp d’en face : chez Descartes et les cartésiens justement. Rancé ne voit pas qu’il attaque les chrétiens et néglige ce qui est en train de miner le christianisme avant explosion : la Raison moderne.
Le XVIIe fut dit « Grand Siècle » par Voltaire, vexé de n’avoir pas obtenu de pension du roi : pour lui faire honte, l’auteur de Candide a lancé cette idée : Le Siècle de Louis XIV fut grand, écrit Voltaire, car le monarque le fut, la preuve, il l’a pensionné ; en revanche, le siècle qui suivit fut petit puisque le roi ne prorogea pas…
Si le Grand Siècle fut grand, et il le fut, c’est par la naissance de la Raison laïque que Descartes rend possible. Pendant que Rancé s’implique jusqu’au cou dans les polémiques religieuses et théologiques de son temps, il ne voit pas que le >i>Discours de la méthode révolutionne la civilisation en montrant qu’on peut faire l’économie de Dieu dans une vision du monde. Cette économie, bientôt, ne sera plus seulement méthodologique, elle sera congé donné à Dieu par le curé Meslier que je qualifierais volontiers de cartésien de gauche…
Savoir s’il faut être cultivé ou non, connaître le latin, le grec ou l’hébreu quand on est moine, si le libre arbitre fait plus ou moins que la grâce efficiente pour le salut, si Dieu exige pour oraison plutôt la tension ascétique que l’abandon mystique, c’est pinailler sur la poussière dans l’église quand la catholicité s’effondre par pans entiers. Pendant que Descartes dynamite l’édifice, Rancé grenouille dans le monde en laissant croire qu’il l’a quitté.
Barthes a toujours été fâché avec l’histoire, les faits, le réel
La légende avalise la fiction produite par Rancé sur lui-même : un libertin ravagé par la vue de la tête découpée de Madame de Montbazon, la femme qu’il aimait, et sa conversion immédiate au renoncement, suivie par son entrée à la Trappe, dont il devient le réformateur selon l’ordre de la stricte observance.
Cette légende court jusqu’à ce jour. Barthes, grand accélérateur et créateur de légendes lui-même, contribue à la transmettre. Dans la préface qu’il donne à la Vie de Rancé par Chateaubriand, il écrit : « Amoureux, lettré, guerrier, bref mondain, Rancé entre un soir de la chasse, aperçoit la tête de son amante à côté de son cercueil et passe aussitôt (sic) sans un mot à la religion la plus farouche. » Barthes a toujours été fâché avec l’histoire, les faits, le réel, ce qui est vraiment advenu ; on en voit ici la preuve.
Car, que dit l’histoire ? La scène de la tête tranchée est datée du 28 avril 1657 ; suivent trois années pendant lesquelles Rancé traduit des pères de l’Église ; en mai 1763, il effectue son noviciat à l’abbaye de Perseigne ; le 14 juillet 1664, il devient abbé régulier de la Trappe. Autrement dit, entre la terrible scène et l’entrée à la Trappe, il se passe sept années – c’est plus qu’il n’en faut pour éviter d’affirmer qu’il « entre aussitôt » à la Trappe !
De même, Barthes, qui n’en est pas à un viol près de l’Histoire, sans pour autant lui faire de beaux enfants, écrit également : « Rancé est un chrétien absolu ; comme tel, selon son propre mot, il doit être sans souvenir, sans mémoire et sans ressentiment ; on peut ajouter : sans littérature. Certes, l’abbé de Rancé a écrit (des œuvres religieuses) ; il a même eu des coquetteries d’auteur (retirant un manuscrit des flammes) ; sa conversion religieuse n’en a pas moins été un suicide d’écrivain ; dans sa jeunesse, Rancé aimait les lettres, y brillait même ; devenu moine et voyageant, il n’écrit ni ne fait de journal (note Chateaubriand). »
Selon Roland Barthes, sa conversion fut un suicide littéraire : avant elle, il écrit des livres et des lettres, il y montre même un certain talent ; après son entrée en clôture, il y renonce. Dont acte.
Allons aux faits tout de même : il entre à la Trappe le 14 juillet 1664 ; si je consulte la correspondance, je découvre que sur les 3 000 pages, 170 font état de lettres écrites avant l’entrée à la Trappe ; celles qui ont été écrites après représentent pas moins de 2830 pages.
Rancé ferraille contre Mabillon
J’ajoute qu’après son entrée en clôture, Rancé publie un certain nombre d’ouvrages : Constitutions de l’abbaye de la Trappe en 1671 ; Relation de la mort de quelques religieux de l’abbaye de la Trappe en 1683 ; De la sainteté et des devoirs de la vie monastique en deux volumes en 1683 ; Éclaircissements de quelques difficultés que l’on a formées sur le livre De la sainteté et des devoirs de la vie monastique en 1685 ; La Règle de saint Benoît, traduite et expliquée selon son véritable esprit en deux volumes en 1689 ; Carte de visite faite à l’abbaye de Notre-Dame des Clairets en 1690 ; Réponse au Traité des études monastiques en 1692 ; Instructions sur les principaux sujets de la piété et de la morale chrétienne en 1693 ; Conduite chrétienne en 1697 ; Maximes chrétiennes et morales en deux volumes en 1698 ; Traité abrégé des obligations des chrétiens en 1699 ; Réflexions morales sur les quatre évangélistes en 1699 ; Conférences ou Instructions sur les épîtres et évangiles des dimanches et principales fêtes de l’année et sur les vêtures et professions religieuses en quatre volumes publiés de manière posthume en 1720. Il faudrait ajouter à tout cela un Examen des réflexions que le R. P. Mabillon a faites sur la réponse à son Traité des études, un manuscrit de 466 pages déposé aux archives d’Alençon dans l’Orne. Disons que Rancé a le suicide littéraire très productif…
Précisons en passant que Rancé, qui ferraille contre Mabillon pour défendre une stricte observance dans laquelle il n’y a aucune place pour les études, le travail d’écriture, les traductions, l’herméneutique des pères de l’Église ou du Nouveau Testament, ne se prive pas, lui, de faire le contraire de ce qu’il enseigne ! Il n’y a pas meilleure preuve de la validité des thèses de Mabillon que la vie de Rancé qui trahit une schizophrénie terrible ! « Faites ce que je dis, pas ce que je fais » était la maxime rancéenne