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Mort d’Alain Jaubert, journaliste, réalisateur de « Palettes » et écrivain

Archives : Giacomo Casanova Palettes

D 19 mars 2025     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Alain Jaubert, en 2008.
Photo Catherine Helie/Gallimard/opale.photo. ZOOM : cliquer sur l’image.

Mort d’Alain Jaubert, père de “Palettes”, esthète de l’art à la télé

Journaliste, auteur et producteur télé, Alain Jaubert a surtout été, pendant plus de quinze ans, le réalisateur de la collection “Palettes”, émission de décryptage pictural sur Arte. Il est mort dimanche 15 mars, à 84 ans.

Par François Ekchajzer

Télérama. Publié le 18 mars 2025.

De l’homme de télévision que fut Alain Jaubert, disparu ce 15 mars à l’âge de 84 ans, on retiendra en premier lieu la collection Palettes, qu’il conçut et réalisa quinze ans durant pour la Sept, puis Arte. Une cinquantaine de films d’une trentaine de minutes qui, de 1988 à 2003, usèrent avec constance des moyens de la vidéo pour nous donner à lire des chefs-d’œuvre de la peinture, de la Sainte-Victoire de Cézanne à la Vague de Hokusai, et des peintures rupestres de Lascaux au Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp. « Je suis resté fidèle au principe défini au départ, qui consistait tout simplement à partir de l’objet, du tableau qui est là, expliquait-il en 1995 au quotidien Libération. Je donne des informations, mais ce n’est pas un cours. J’essaie de créer une fluidité du récit, une découverte progressive d’énigmes successives, comme dans un film policier : vous avez plein d’indices, vous les oubliez instantanément, mais ils vous reviennent à la fin et vous servent à une ou plusieurs explications.  »

La longévité de Palettes tient sans doute à ce soin apporté à soutenir notre attention comme à nous éviter les discours savants, voire ronflants, pour parler à notre œil autant qu’à notre esprit. Il n’est pas, aujourd’hui, un seul documentaire sur la peinture qui ne doive quelque chose à l’art d’Alain Jaubert, champion de la palette graphique et de l’art de faire parler les toiles, dont le talent ne se limitait pas à ce pour quoi on le connaît.

Écrivain à ses heures perdues

Celui qui commença sa carrière comme journaliste touche-à-tout, passant de la science (à La Recherche et au Nouvel Observateur) à la musique classique (à Libération), a signé d’autres émissions culturelles pour la télévision – parmi lesquelles des entretiens avec Umberto Eco, Octavio Paz, Mario Vargas Llosa ou Stephen Jay Gould. Il est aussi l’auteur de nombreux livres : essais témoignant de la grande palette de son érudition, fictions (Goncourt du premier roman en 2005, pour Val Paradis) et traductions de l’anglais – dont un ensemble de nouvelles d’Edgar Allan Poe, paru en 1990 chez Gallimard sous le titre Ne pariez jamais votre tête au diable.

Un point commun à ces nombreuses activités que n’imaginent pas ceux pour qui Alain Jaubert était l’homme d’une collection : l’écriture, qui a sans doute été la grande affaire de sa vie.

Archive

Palettes

Projection privée par Michel Ciment.
Émission du 29 mars 2008. Avec Alain Jaubert.



Alain Jaubert, à Paris, en octobre 2008.
(Hannah Assouline/Opale). ZOOM : cliquer sur l’image.

Mort du journaliste Alain Jaubert, réalisateur de « Palettes »

Ecrivain essayiste, producteur, il avait aussi été au cœur d’une affaire de violences policières qui avait fait date en 1971. Il est mort samedi 15 mars à 84 ans.

par Michel Becquembois et Claire Moulène
Libération, publié le 18 mars 2025.

Quand il débuta sa carrière romanesque en 2004, à 64 ans, Alain Jaubert se mit dans la peau d’un jeune marin qui fait escale dans les années 50 à Valparaíso, bout du monde mythique où se côtoient bordels et légendes, exilés et aventuriers. Nul doute que c’est le marin qu’il fut lui-même brièvement à 17 ans – avant de devenir journaliste scientifique, auteur d’essais, producteur de télé et réalisateur d’une série de documentaires fondatrice pour l’histoire de l’art à la télévision, Palettes – qui tenait la plume de Val Paradis, Goncourt du premier roman en 2005. Qui serait-il devenu s’il était resté à bord ?

Né à Paris en juillet 1940, élève au lycée Claude-Bernard, où Julien Gracq sera son professeur, Alain Jaubert, licencié de la faculté de sciences de Paris, entame une carrière dans la presse en 1970. Il chronique à la Recherche avant de se voir chargé de la rubrique scientifique au Nouvel Observateur. A 30 ans, il est déjà un journaliste respecté, membre de l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information. Ce samedi 29 mai 1971, il fait beau. Il sort d’un déjeuner place Clichy, avec sa femme et des amis, et se dirige vers le métro quand il avise un attroupement autour d’un homme ensanglanté.


Paris juin 1971, Alain Jaubert
à sa sortie de l’Hôtel-Dieu
(c) Michel Puech

Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Une manifestation vient de s’achever, boulevard Barbès, en soutien aux nationalistes antillais, à l’appel du Secours rouge et du PSU. Il l’emmène à la pharmacie et, quand arrive le car de police-secours, se propose de monter avec lui pour l’accompagner à l’hôpital Lariboisière. Quand il en descend, une heure plus tard, il est encore en moins bon état que celui qu’il accompagnait. Passé à tabac avec une violence rare, Jaubert a vu les coups redoubler quand il a décliné son statut de journaliste. Il est placé en garde à vue, inculpé pour insultes et coups et blessures à agents de la force publique. « Alain Jaubert, surexcité a insulté les policiers, les traitant de “salauds” et de “SS” puis a sauté en marche et s’est blessé lui-même au cours de sa chute », soutient la préfecture de police. Le scandale sera énorme.

« Je me suis retrouvé aux mains de brutes sanguinaires »

Car à la même période, dans toutes les rédactions des journalistes s’insurgent contre la violence du pouvoir, ses méthodes de censure et d’autocensure. L’affaire Jaubert devient un catalyseur. « L’Etat n’est pas fasciste mais sa police l’est déjà », en conclut Sartre. Le gouvernement tente d’étouffer l’affaire. Mais Jaubert donne une conférence de presse et témoigne : « Je me suis retrouvé aux mains de brutes sanguinaires. J’ai vu ce qu’ils ont fait de moi. Je ne peux pas ne pas me demander ce qu’il advient aux autres, à tous ceux qui sont faibles, sans ressources et sans amis. » Le 4 juin toute la profession se rassemble devant le Figaro pour aller manifester jusqu’à la place Beauvau. Au coude à coude, 600 journalistes, de l’Aurore et de la Cause du peuple, de J’accuse et de RTL. Parmi eux, Jean-Claude Vernier, jeune maoïste passionné par les affaires de presse, qui s’engage à fond et cristallise la mobilisation en créant un outil qui ambitionne d’être le trait d’union entre journalistes et militants : l’Agence de presse Libération. Deux ans plus tard, le 18 avril 1973, le premier numéro papier de Libération en sera directement issu. Parmi les personnalités amies qui appellent à la souscription, on trouve le nom d’Alain Jaubert.


Des journalistes sont assis devant le ministère de l’Intérieur le 6 juin 1971 à Paris, tenant une banderole de l’Union nationale des syndicats de journalistes et du Comité de défense de la presse et des journalistes, lors d’une manifestation pour protester contre les violences subies par le journaliste scientifique Alain Jaubert le 29 mai.
(Photo /AFP). ZOOM : cliquer sur l’image.

Alain Jaubert n’aurait sans doute pas aimé que son nom passe à la postérité simplement pour être celui d’une affaire de violences policières – contre lesquelles il restera toujours engagé. La suite de sa carrière lui permettra de devenir une figure télévisuelle, loin du journalisme scientifique dans lequel il avait fait ses débuts. Avec la série Palettes, 50 épisodes d’une trentaine de minutes diffusés entre 1988 et 2003 sur la Sept puis sur Arte, Alain Jaubert a en effet ouvert la voie à une médiatisation de l’histoire de l’art dans les médias. Mais alors que ses successeurs feront bientôt le choix du format court, de l’anecdote ou la contextualisation, au risque parfois de dissoudre l’œuvre d’art, Jaubert s’en tient à une facture plus classique, plus patiente aussi, qui par l’intermédiaire de la voix off du comédien Marcel Cuvelier et l’usage de trucages vidéo, prend le temps d’embrasser entièrement les multiples facettes des œuvres. Chaque épisode est ainsi l’occasion d’une enquête minutieuse au cœur de tout ce qui fait l’épaisseur d’une œuvre : sa matérialité, son histoire, sa réception.

Une carrière particulièrement éclectique

« Détective des images » comme nous l’écrivions dans les pages de Libé dans les années 90, il passa au crible la Dame à la Licorne, chef-d’œuvre du début de la Renaissance française aujourd’hui conservé au musée de Cluny, le Repas chez Levi peint par Véronèse en 1573, la Raie de Chardin (épisode joliment sous-titré « la saveur de l’immobile ») jusqu’aux portraits pop de Liz Taylor par Andy Warhol. Avec Palettes, l’histoire de l’art ne s’écrit plus dans la perspective d’un temps long mais s’envisage plutôt comme une succession de ruptures, dont chaque œuvre choisie (la plupart issue des collections du musée du Louvre, coproducteur de la série, ou du musée d’Orsay) est la traduction. « Je suis resté fidèle au principe très structuraliste, très formaliste, défini au départ et qui consiste tout simplement à partir de l’objet, du tableau qui est là. Ce qui n’empêche pas d’en tirer toutes les implications. A priori, je ne l’intègre pas dans un courant, j’essaie d’éviter l’histoire. Et avec une espèce de froideur phénoménologique, l’image d’un seul coup commence à se déployer et à se révéler », commentait ainsi Alain Jaubert dans les pages de Libération en 1995.

Au fil d’une carrière particulièrement éclectique, cet auteur qui faisait montre d’une grande modestie, aura également enseigné, à Paris-8 ou aux Arts Déco, aura écrit de nombreux essais (sur Foucault, Casanova ou la Moustache d’Hitler), avant de publier cinq romans, mais aussi réalisé de nombreux documentaires et entretiens télévisés majeurs, notamment pour Océaniques, sur FR3, avec Umberto Eco, Jorge Luis Borges ou Allen Ginsberg.

Entre 1978 et 1981, il aura tenu, pour Libération, une chronique irrégulière sur la musique classique, dans laquelle il écrivait beaucoup sur l’opéra et la musique contemporaine. Dans un article publié le 5 mars 1979 sur les Leçons de ténèbres de Marc-Antoine Charpentier, il écrivait : « La voix se lamente, mais aussi chante. Se délecte d’un texte sacré mais n’est pas pressée d’en venir à bout. » Pourtant, Alain Jaubert est mort samedi 15 mars, il avait 84 ans.


Philippe Sollers a publié trois livres d’Alain Jaubert dans la collection L’infini :

Palettes (1998)

Val Paradis (2004. Prix Goncourt du premier roman)

La moustache d’Adolf Hitler et autres essais (2016)


En 2015, Alain Jaubert avait également publié dans la collection blanche Casanova l’aventure. Casanova. Une ancienne passion. En 1998, Jaubert avait réalisé un documentaire que j’ai conservé. Sollers qui venait de publier Casanova l’admirable y participait.

Giacomo Casanova

Un documentaire d’Alain Jaubert, 1998, 1h37.
Sur un projet de Nanni Balestrini.

Voyage en pays libertin

De Venise à Paris, de Prague à Dux, on découvre l’un des plus grands écrivains de son temps, qui a choisi la langue française pour s’exprimer. Pour la première fois sont montrés à la télévision les seuls portraits connus de Casanova et les 3 670 pages de ses Mémoires que seuls quelques érudits ont pu voir jusqu’à présent : les éditions Brockhaus ont en effet accepté que cet énorme manuscrit soit sorti des coffres et filmé. Ce documentaire est aussi l’occasion de pénétrer dans des lieux secrets ou insolites et d’y donner rendez-vous à quelques historiens, neurobiologistes ou écrivains attachés à Casanova tels que Lydia Flem (Casanova, ou l’Exercice du bonheur), Chantal Thomas (Casanova, un voyage libertin), Jean-Didier Vincent (Casanova, ou la Contagion du plaisir), Philippe Sollers (Casanova l’admirable) et Helmut Watzlawicz, auteur de nombreux articles sur Casanova et son temps. Chacun raconte sa lecture et son interprétation de l’Histoire de ma vie, dont la voix de l’actrice Anouk Grinberg restitue quelques extraits savoureux.

Le 3 février 2001, la chaîne arte consacre une soirée « thema » à « Casanova Un aventurier de l’Europe des Lumières », proposée par Alain Jaubert, Nanni Balestrini et Pierre-André Boutang. Après un très mauvais film de Riccardo Freda, le documentaire d’Alain Jaubert apporte une bouffée d’air.

Marcelin Pleynet le regarde et, dans Nouvelle liberté de pensée, son journal de l’année 2001, note :

Nice, samedi 3 février

Excellente émission télévisée d’Alain Jaubert sur Casanova : qualité des documents présentés, musique. Un exceptionnel moment de télévision, quasi sans faute, qui ne serait pourtant pas ce qu’il est sans la présence heureuse de deux femmes, Lydia Flem et Chantal Thomas, qui allient intelligence, finesse et beauté. Je ne me lasse pas de les écouter et de les regarder si parfaitement et naturellement accordées à leur sujet.

Plus tard dans la nuit, Lettres du Président de Brosses sur l’Italie... toujours Venise. [1]

Suivons donc les traces de Casanova à Venise et, aussi, bien sûr, à Paris.

Avec Lydia Flem


(Archives A.G.)

Avec Chantal Thomas. Sollers raconte l’évasion de Casanova.


(Archives A.G.)

(Archives A.G.)

Les amateurs pourront en savoir plus en lisant Le triomphe de Casanova et en écoutant la récente Nuit de France Culture (16 mars 2025) : Et Casanova inventa Casanova.

ALAIN JAUBERT SUR PILEFACE

QUELQUES PALETTES SUR YOUTUBE

ALAIN JAUBERT SUR FRANCE CULTURE


[1] Nouvelle liberté de pensée, 2011, Éditions Marciana, p. 37.

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