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Pasolini, un héros sacrilège

Audioblog - Cinématographe S1-E4 Pier Paolo Pasolini

D 16 mars 2025     A par Viktor Kirtov - Jean-Hugues Larché - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Pier Paolo Pasolini
Pier Paolo Pasolini (1922-1975) est un écrivain, poète, journaliste, acteur, scénariste et réalisateur italien. Reconnu tout d’abord comme écrivain, il va écrire des scénarios pour de nombreux réalisateurs (Fellini, Mauro Bolognini) avant de passer à la réalisation en autodidacte. Très engagées politiquement, les œuvres de Pasolini ont toujours eu tendance à diviser, et à faire polémique. Il puise dans la mythologie "Œdipe roi" (1967) et dans les écrits religieux " L’Évangile selon saint Matthieu" (1964) pour faire ses films. Il meurt assassiné en 1975 dans des circonstances troubles, probablement dû à ses idées politiques

Jean-Hugues Larché n’est pas seulement passionné de Venise (cf. son dernier opus « La mer à Venise », mais aussi passionné de cinéma et nous l’avons récemment découvert comme co-animateur de l’émission « Cinématographe » sur la radio bordelaise Paul Bert, hébergé par Arte Radio, où il a déjà co-produit trois épisodes :


- Hommage à John Cassavetes
- Hommage à Gena Rowlands
- Hommage à Pier Paolo Pasolini
VOIR ICI

Aujourdhui nous vous présentons l’épisode 4 « Audioblog - Cinématographe S1-E4 Pier Paolo Pasolini »
que nous avons intitulé « Pasolini, un héros sacrilège », reprenant une formule de Jean-Hugues Larché. Une suite à l’épisode 3 également sur Pasolini.

Audioblog - Cinématographe S1-E4 Pier Paolo Pasolini

Cinématographe - Pier Paolo Pasolini, Héros sacrilège Produite et animée par Jean-Hugues Larché avec Monique Moulia et Olivier Lolmède.

EXTRAITS

Nota : Découpage et titrage de pileface. Pour les séquences longues, ces titres se réfèrent seulement au début de la séquence

1. Introduction par Jean-Hugues Larché


2. Le cinéma par Pasolini

Un extrait d’archive sonore avec la voix de Pasolini, présenté par Monique Moulia :

3. Qui est Pasolini

Une biographie personnalisée par Olivier Lolmède :

Olivier, en faisant un parcours à travers l’existence de Pasolini va nous aider à prendre quelques repères.
Voilà, je propose de démarrer par une petite présentation pour ceux qui connaissent assez mal Pasolini, parce que je pense qu’un cinéaste qui a été un petit peu ou lié mystérieusement. Bon, de temps en temps, il y a des rétrospectives la Cinémathèque ou ailleurs, mais elles sont quand même assez rares.
Donc, je vais présenter rapidement Pasolini, voilà, en proposant de faire une biographie personnelle, pas du tout pas du tout copiée sur des sites. Bon, voilà ce que je propose. Donc, Pasolini est né en 1922, il est mort en 1975, et donc il a vécu 53 ans.
Et avant de faire du cinéma, il a touché à tous les arts, c’est-à-dire qu’il a touché vraiment à la poésie, il a écrit des romans, il a écrit des pièces de théâtre, il a même fait des opéras, il s’est intéressé à la peinture, il a été critique, critique d’art, traducteur, et il commence le cinéma à 37 ans, c’est-à-dire assez tard, au moment où le cinéma rentre dans ce qu’on appelle la modernité, c’est-à-dire que certains grands théoriciens comme Bazin, par exemple, vont parler de modernité cinématographique. Donc, il commence le cinéma en gros avec la fin du néoréalisme. Il a 37 ans, il ne sait même pas ce que c’est qu’un objectif de caméra.
Pasolini a eu une enfance je dirais partagée, clivée entre son père et sa mère. Alors, Pasolini détestait son père, un dignitaire fasciste, qui changeait de... qui était muté, en fait, qui avait des mutations, et de ce fait, la famille était obligée de changer de ville, et par contre, il avait un amour immodéré pour sa maman, qui était institutrice. Et parmi les multiples mutations de la famille, il y en a une qui l’a particulièrement marquée, c’est la région de Casarsa, dans le Frioul, la ville de Casarsa, où il va écrire, d’ailleurs, des poèmes, qui sont donc les poèmes à Casarsa.

Casarca

Casarsa della Delizia. C’est ici que Pasolini a passé plusieurs années de son enfance et de nombreuses vacances d’été, et c’est également ici qu’il repose au cimetière avec sa famille. Le Frioul est également présent dans ses écrits : ses premiers poèmes publiés en 1942 et dédiés à Casarsa sont en frioulan, le dialecte de la région. Le réalisateur Pasolini a également rendu hommage au territoire frioulan : le film Médée, avec Maria Callas, se déroule dans la lagune de Grado.

À Casarsa della Delizia, vous pouvez visiter la maison de sa mère, connue sous le nom de Casa Colussi, qui abrite aujourd’hui le Centre d’études Pier Paolo Pasolini. Les manuscrits de ses œuvres imprimées de sa période frioulane, les premières éditions de ses œuvres imprimées et les publications ultérieures, ainsi que son répertoire complet de films et ses travaux critiques y sont conservés. Ses peintures à l’encre sont également exposées : en plus d’écrire, Pasolini aimait peindre. L’exposition permanente de la maison permet d’admirer les peintures et les dessins de l’époque de Casarsa

Donc, je pense que l’oeuvre de Pasolini va être partagée entre ces deux pôles, c’est-à-dire le pôle de la mer, qui est le pôle élégiaque, doux, serein, heureux, le pôle joyeux, et le pôle du père, qui est le pôle froid, théorique, abstrait, qui est le pôle du mal, justement. Donc, vraiment, l’oeuvre de Pasolini va être partagée entre le bien et le mal, et du reste, Pasolini va être confronté au mal. Le mal, c’est Mussolini, bien sûr, c’est le nazisme, c’est aussi la mort du frère, qui intervient très tôt.

Le frère est tué, donc, dans des conditions extrêmement difficiles, un conflit entre deux franges du communisme, un communisme modéré, incarné par le frère, et un communisme, donc, les deux franges du communisme vont s’affronter. Et le frère va être tué dans un conflit, donc, avec les troupes titistes, les troupes de Tito, puisque le Frioul, donc, justement, la région du Frioul, proche de la Yougoslavie, est en conflit avec la Yougoslavie.
Donc, ce drame, qui va être révélé à Pasolini seulement quelques semaines après, va terriblement impacter l’artiste, qui était très attaché à son frère Guido. Et donc, cette oeuvre va être partagée entre ces deux pôles, et le mal, c’est aussi, évidemment, la définition, par exemple, qu’en donne Kant, c’est justement le consumérisme, le consumérisme qui va ronger, corrompre l’âme et le cœur des gens, l’apparition de la télévision, et c’est aussi bataille avec la littérature et le mal, c’est-à-dire l’indicible, l’immontrable. Et Pasolini va aussi, dans la dernière partie de son oeuvre, aborder le Marquis de Sade.
Donc voilà, alors Pasolini, je dirais que c’est l’énigme, pour terminer mon introduction, c’est l’énigme un peu du cinéma moderne, et c’est en même temps le contemporain de cette modernité.

Et pour moi, il a un frère jumeau, c’est Rainer Werner Fassbinder, évidemment, c’est-à-dire, selon moi, peut-être le plus grand cinéaste de tous les temps, c’est-à-dire quelqu’un qui a aussi tout fait comme lui.

Je rappelle que Fassbinder est mort à 37 ans, c’est-à-dire que c’est le moment où Pasolini démarre le cinéma, il a fait 43 films, et il a aussi fait des pièces de théâtre, c’était un cinéaste très politique, c’était un cinéaste aussi qui tournait avec une troupe d’acteurs, donc je trouve qu’il y a des passerelles entre les deux. Voilà, donc en tout cas, c’est une oeuvre aujourd’hui qui évidemment nous interroge, parce que c’est une oeuvre d’une puissance absolument incroyable.

4. Œdipe Roi / Salò

Jean-Hugues Larché reprend la parole :

Jean-Luc, à propos de ce parcours rapide à travers l’itinéraire de Pasolini... Oui, je pense qu’on filera, enfin Olivier filera le reste de la biographie un peu après. Et donc, moi je me renie par rapport à l’émission précédente. J’avais été un peu capté par les Mille et une Nuits et par l’aspect de monstration érotique et la liberté érotique de Pasolini.
Et en fait, je suis retombé sur Œdipe Roi après avoir vu Médée il y a quelques semaines. Et là, je vois quand même l’aspect extrêmement tragique qui est repris, notamment dans le rapport à Œdipe Roi

Donc en fait, Pasolini est pour moi un héros sacrilège.

Parce que de film en film, en fait, si on reprend aussi le fil non pas co-biographique mais filmique, Accattone, c’est l’histoire d’un macro qui a du cœur et d’une apprentie péripatéticienne qui n’arrive pas à coucher. Mama Roma, c’est l’histoire d’une putain masquée où l’inceste est masqué, voilà. Et je m’arrêterai là, Les oiseaux petits et gros, c’est aussi une mise en sacrilège du grand personnage saint italien, saint François, dont les tables de prière sont renversées à un moment du film. Donc, il y a cette question de sacrilège qui ira évidemment jusqu’à Salò [ou les 120 Journées de Sodome] où là, ça sera le film emblématique de ce sacrilège, en passant évidemment par Porcherie et par d’autres choses.

Dernier long-métrage du réalisateur italien Pier Paolo Pasolini, Salò ou les 120 Journées de Sodome reste comme l’un des films les plus controversés de tous les temps. Lors de sa sortie en 1975, l’adaptation du roman le plus sulfureux du marquis de Sade fait l’effet d’une bombe. Le scandale est double : quelques jours avant la première, Pasolini a été sauvagement assassiné dans des circonstances encore aujourd’hui non élucidées. Retour sur l’un des films les plus maudits de l’histoire du cinéma.

Mauvaise conscience de l’Italie d’après-guerre, Pier Paolo Pasolini aura été pendant plus de vingt ans le franc-tireur de la société italienne. À la fois poète, essayiste, romancier, dramaturge, celui que l’on connaît aujourd’hui comme l’un des plus grands réalisateurs du cinéma du XXe siècle était un intellectuel engagé dans la lutte des classes. Marxiste, l’homme se tient néanmoins à distance des appareils politiques : il a d’ailleurs été exclu du parti communiste italien en 1949. Le PC l’accuse d’« indignité morale et politique » après qu’une procédure judiciaire a été ouverte contre lui pour corruption de mineurs et actes obscènes ; accusations dont la justice finalement le disculpera. Observateur de la jeunesse perdue des bas-fonds romains dans ses romans Les Ragazzi et Une vie violente, il est aussi l’auteur d’une œuvre cinématographique protéiforme parfois considérée comme hermétique (Théorème, Médée). Au milieu des années 1970, PPP, comme on le surnomme, rencontre un immense succès populaire avec sa Trilogie de la Vie, adaptations érotiques d’œuvres du patrimoine mondial (Le Décaméron, Les Contes de Canterbury, Les Mille et Une Nuits). Il va pourtant s’en détacher rapidement, considérant ces films comme trop complaisants à l’égard du capitalisme et idéalistes vis-à-vis du prolétariat. Son reniement se nommera Salò ou les 120 journées de Sodome.

Donc cet aspect sacrilège fait que Pasolini est un peu unique dans sa façon d’aborder son attaque anti-bourgeoise, anti-démocratie chrétienne. Il n’y a pas que l’attaque contre le fascisme, il y a évidemment, on en a parlé je crois, l’attaque contre la démocratie chrétienne, contre la société de consommation, la consumérisation qu’il trouve encore plus ravageuse, ravageante que les années fascistes.
Oui, pour faire écho à ce que tu dis, peut-être y a-t-il une constante dans son cinéma, c’est que ses personnages, qui sont des personnages tragiques, sont dévorés finalement par une passion et cette passion les engage à se perdre. On pourra peut-être le décliner ensuite à travers les différents personnages. Pour faire écho aussi à autre chose que tu as dit concernant et la joie et le mal, dont a parlé rapidement Olivier, il semble aussi qu’il y ait une sorte de pessimisme dionysiaque dans l’œuvre de Pasolini.
Il s’agit souvent pour le cinéaste et pour certains de ses personnages de trouver la joie dans une forme de jouissance de la souffrance qui détruit. Et on est bien sûr au-delà du bien et du mal dans ces cas-là.

5. Le style de Pasolini

Par Monique Moulia, et plus :

J’avais envie, malgré tout, malgré ce que Pasolini dit dans l’extrait qu’on a entendu au début, à savoir que le cinéma est une langue, qu’il n’est pas une technique, alors je ne parlerai pas de la technique, je ne suis pas compétente d’ailleurs, mais du style de Pasolini. Je vais essayer, pour ma part, modestement, d’approcher le style de Pasolini comme une conséquence de sa vision de la réalité, comme une réalité sacrée ou sacrale. Et je vais essayer aussi d’approcher la notion de cinéma de poésie.
Le cinéma de poésie, c’est un cinéma dans lequel on sent la présence de la caméra. Le protagoniste, c’est le style, justement. Alors, cet amour de la réalité dont on a parlé la dernière fois, y compris la réalité la plus sordide, celle par exemple des Borgates et Romaines, cet amour de la réalité, il passe par une interprétation de ce réel et une transfiguration de ce réel qui est sublimé, qui est donné comme une présence unique d’un être là, qui est comme une transcendance et comme une grâce.

Alors, peut-être peut-on avoir recours à Thierry Jousse et à l’utilisation que Pasolini fait de la musique, la musique sacrée qui est une composante essentielle de ce cinéma des affects et des émotions qui nous submerge à travers les images et le son. Ce sera donc le passage consacré à Bach dans le cinéma de Pasolini. C’est dans les B.O.de Thierry Jousse, le troisième extrait, musique de Bach.

Et même plus précisément de la Passion selon Saint Matthieu qui faisait naturellement irruption dans l’Évangile selon Saint Matthieu. Mais également, à peu près à la même époque, dans la séquence de la Fleur de papier [1], sur cette étonnante promenade en surimpression qui confond le temps et l’espace.

En réalité, la Passion selon Saint Matthieu était là dès le début, dans L’Accattone [2], et c’était déjà renversant.

Mais j’aimais encore davantage cette autre citation de Bach, toujours dans L’Accattone, qui soulignait l’étrange beauté du visage de Franco Citti au milieu de ce paysage d’une blancheur un peu désolée.

6. Marilyn, Callas / Orestie africaine


Jean-Hugues Larché

Je voudrais rappeler quand même, dans La Rabbia [1963], ce qu’il [Pasolini] dit de Marilyn Monroe. Il dit, « Marilyn, tu es la première qui a ouvert les portes du monde ». C’est-à-dire que la beauté de Marilyn, sa grâce, son angoisse, tout ça, il parle de ça.
Ensuite, il s’adresse aussi à Maria Callas. À la place de l’autre, pour moi, il y a un vide dans le cosmos, et c’est de là que tu chantes. Voilà, donc on revient, je reviens un petit peu aussi à l’aspect poétique fondamental qui est mêlé de gravité et de joie.
Un autre poème aussi : j’ai été rationnel et j’ai été irrationnel jusqu’au bout. Et maintenant, le désert assourdi par le vent, le soleil formidable et immonde de l’Afrique qui éclaire le monde, Afrique, c’est ma seule alternative.
Voilà, je réponds un peu sur la joie du coup aussi.
C’est-à-dire, c’est l’extériorité de cette société de consommation qui n’a pas encore touché l’Afrique. Donc c’est ça, la joie de Pasolini, c’est d’aller chercher chez les autres, ailleurs, et non pas dans sa société propre, cette possibilité d’issue. On peut dire ça comme ça.
Il cherche une issue et il va continuer, de façon très opiniâtre en fait, après l’Évangile, de reprendre le grand classique grec Sophocle avec Œdipe Roi le parricide et l’inceste, avec Théorème, l’implosion de la famille bourgeoise, Porcherie où un homme préfère les porcs à sa fiancée, m’aider avec le sacrifice, Décaméron, Canterbury (interprété par Pasolini lui-même), et des mythes orientaux.]], Maledetti, Salò. Donc tout ça, on n’en fera certainement pas le tour aujourd’hui, mais c’est un bloc dont on ne peut pas se passer pour se repérer dans cette époque de cinéma. Là, tu parlais tout à l’heure de Fassbinder, on est dans des hautes sphères qui, j’espère, ne vont pas trop effrayer nos auditeurs, parce que si on n’a pas vu Pasolini, il va falloir commencer à reprendre par le début, ou même par le milieu, pour aller chercher cette liberté et cette provocation qu’il assume avec une tendresse toujours nimbée d’une haute humanité, selon moi.

Ce sont deux frères jumeaux. Pasolini, Fassbinder, je suis convaincu que ce sont deux frères jumeaux. Attention, parce qu’on va être obligés de faire un cinématographe 6 ou 7 là-dessus.

Fassbinder, il va falloir faire 5 ou 6 émissions, c’est pas possible. C’est tout ? Tu veux prolonger un peu ? Sur Fassbinder ? Sur la joie ? Sur Fassbinder, on en reparlera une autre fois, parce qu’on a tellement de choses à dire. Je propose qu’on reste sur Pasolini, c’est pas possible.
Sur Les Mille et Une Nuits
Tu as renoncé à dire quelque chose sur Les Mille et Une Nuits ? Sur Les Mille et Une Nuits, après... J’avais repéré, c’était à la fois en lien avec le choix de ces acteurs non professionnels, en lien avec cette extraordinaire brûlure du soleil, et en lien avec cette joie organique, viscérale et sensuelle, mais aussi spirituelle, qui est dans le film. J’avais relevé, à propos de l’un des futurs interprètes du film, qu’il rencontre dans un petit café, en Erythrée. Il dit, mon choix s’est fixé sur le barman d’un petit café.
Apparition resplendissante, son sourire explosant sur son visage, comme une lumière silencieuse. Donc la splendeur, la lumière, l’explosion. Il parle souvent des objets qu’il filme comme des engins en imminence d’explosion.
Dans les pays où il a filmé Les Mille et Une Nuits, donc Afrique orientale, Yémen, Iran, Népal, manifestement, il a rencontré ce qu’il cherche, c’est-à-dire la force révolutionnaire du passé, un élan vital, non corrompu, vers le monde et vers l’autre, et un accès à la réalité sacrée des choses et du monde. Mais aussi le paradis perdu d’une fraternité possible dans ces lieux. Donc le politique et le sensuel se rejoignent, même si la visée n’était pas d’abord politique.

En tout cas, dans ses films, il fait du corps et de la sexualité le lieu d’une liberté individuelle irréductible et d’un lien primordial avec l’autreEt donc il célèbre le pouvoir révolutionnaire de l’héros, l’innocence païenne du corps. Et ce film est un hymne lumineux à la liberté de jouir, de raconter et de créer.
Et c’est un des rares films, me semble-t-il, mais là vous allez peut-être me démentir, où l’amour pour les hommes et l’amour pour les femmes sont traités de manière totalement, naturellement, égale, circulant dans une sorte de monde d’avant le péché ou d’après toutes les religions castratoires. Les Mille et Une Nuits, j’avais prévu un extrait, même si ce n’est pas un film que j’aime énormément.
Tu veux dire ? Juste un petit mot sur Les Mille et Une Nuits. Il appelait ça la période néo-décadente. C’est le film qu’il aimait le moins de la trilogie.
- À mon avis, à tort. J’aime beaucoup Les Mille et Une Nuitsaussi, même si je ne l’ai pas revu récemment. Et paradoxalement, le film qui a eu le plus de succès, je ne sais pas si vous le savez, c’est Les Contes de Canterbury [3], qui a fait 4,5 millions d’entrées en France.]]
Ce qui est absolument incroyable. Raison pour laquelle il renie cette trilogie de la vie. C’était une période aussi où le cinéma porno était un peu en lice.
Il y a eu une récupération. Donc je pense qu’en fait, le titre était un peu trompeur. Tu voulais nous dire autre chose.
Rappelons pour les auditeurs, la trilogie de la vie, c’est Le Décaméron, d’après Boccaccio, Les Contes de Canterbury, bien sûr, d’après Chaucer, et ensuite Les Mille et Une Nuits. D’après personne, d’après tout le monde.
Malek Chebel disait que Les Mille et Une Nuits était un livre qui ne pouvait pas avoir été écrit par les hommes, donc sacrilège encore une fois, par sa connaissance intime et subtile de la sexualité féminine. Et j’ai eu la chance de lui demander ça, et il m’a répondu : "ça serait les femmes" qui auraient écrit Les Mille et Une Nuits.
Alors ça, ça ne plaît pas forcément à tout le monde au niveau de l’islam. Mais dans les récits enchassés dans le film, la narratrice ou la lectrice est souvent une femme. Inès Pellegrini est souveraine.
Elle ouvre le film et elle le clôture. Elle ne le ferme pas, puisqu’il y a une ouverture à une sorte d’éternité, de rêve, et de jouissance partagée. Oui ? Non, mais c’est totalement cohérent, parce qu’il va prolonger ainsi une espèce de prolifération des récits enchassés, un petit peu baroque, qui est tout à fait cohérente par rapport à ce qu’il a exploré par exemple dans Uccellini, c’est-à-dire qu’il y a vraiment une espèce de...

Oui, il y a un côté baroque aussi chez Pasolini, un côté complètement excentrique, un mélange de burlesque, de tragique... C’est incroyable, c’est juste avant Salò, deux ans avant.

C’est une oeuvre extrêmement cohérente. Donc si tu veux, on passe du jour à la nuit, d’une certaine façon quand même. Il a cette capacité de montrer la face la plus joyeuse du corps humain en mouvement, parce que je crois que c’est surtout ça qui est fort.
Oui, c’est un récit de voyage, d’initiation. D’initiation, mais surtout quand Nino a voulu dire Je ne sais même pas si c’est... Il la cherche avec une espèce de gaieté, avec évidemment toutes les chausse-trappes qu’il y a dans Les Mille et Une Nuits. Mais c’est un éloge aussi du mouvement du corps, peut-être un peu comme d’ailleurs dans Uccellini.
Oiseaux petits et gros, je m’en sortirai comme ça. Et c’est ce mouvement que je trouve intéressant dans cette sensualité, c’est-à-dire c’est un éloge du libertinage, sans problème, pas du tout mise en... Comment dire ça ? Mise en pause, tout ça. Et à un moment donné, il y a d’ailleurs un roi et une reine sous une tente qui regardent le garçon qui va aller voir dans la couche de la fille, puis la fille. Et chacun, de toute façon, le roi, il est plutôt homosexuel, masculin, et la fille, elle aime plutôt les filles. Donc Pasolini, il est dans tout le spectre des sexualités diverses et variées. Oui, alors dans la séquence que j’avais prévue de faire entendre, ce sera peut-être un peu redondant maintenant, mais tant pis,

il y a en effet simultanément cette célébration du corps, du désir, et aussi de la poésie comme langue du désir.

C’est une séquence dans laquelle un poète de cour prolonge l’excitation érotique du sultan qui vient de voir dans une oasis une femme nue qui prend un bain. Donc le poète de cour improvise des vers pour célébrer ce corps prodigieux (et prolonger l’extase érotique de son maître. Puis il va utiliser la poésie pour son propre compte, pour séduire trois jeunes garçons qu’il va inviter à venir sous sa tente.
Alors je vous dis peut-être le texte avant qu’on l’entende.
Vous les gars, je peux vous lire mes vers ? Je les ai écrits il y a longtemps quand j’étais jeune, à peu près comme vous. Alors il lit un texte.
Un homme avec des désirs jeunes, aime avec passion les beaux garçons. Le matin, il se lève dans l’esprit de Mossoul, cité de la pureté, mais il ne rêve tout le jour qu’à la vie pêcheresse d’Alep. Alors les garçons rient.
Il dit j’ai quelque chose à vous proposer. Alors on t’écoute, parle. Si vous n’avez rien à faire, venez chez moi, c’est plein de bonnes choses.
Vin précieux porté par les frères du monastère, (alors rire bien sûr, viande d’agneau et toutes sortes d’oiseaux. (Mangeons, buvons, puis vous trois, prenez plaisir l’un avec l’autre. Et si vous voulez, ensemble, donnez-moi du plaisir.
Ensuite, scène sous la tente. Ils sont nus. Pas encore. Là, ils ont leur grande tunique, puis nus sous la tente. La grande joie est celle du buveur, qui a de beaux garçons pour compagnons. L’un chante pour lui, l’autre lève son verre à sa santé.
Et quand il veut le baiser d’un autre, cet autre lui donne sa bouche. Alors un des garçons dit pourquoi tu n’écris pas une poésie pour chacun de nous ? Et alors il écrit une poésie pour chacun d’eux, très brève, et simultanément, il les caresse, il caresse leur sexe. Alors c’est « Je paierai de ma vie la douceur de cette joue, parce qu’aucune somme ne la vaut. » Premier poème.
Deuxième poème. « Béni soit celui qui a fait ses joues sans poils et y a répandu cette couleur où affluent toutes les beautés. Si mon esprit est tranquille dans ce village, mon cœur est attiré par deux désirs, un amour me pousse vers le minaret de Bagdad et un amour vers la terre des deux mosquées. »
On peut écouter un peu ?
« C’est la ville de la pureté, mais je n’en sais rien d’autre que la vie pécaminosa d’Aleppo. Et maintenant, j’aimerais proposer quelque chose. »
On t’écoute, parle.
« Si vous n’avez rien à faire, venez chez moi, chez moi il y a des choses bonnes, le vin précieux porté par les frères du monastère, la viande d’oignons et toutes les espèces d’’oiseaux. Mangeons, buvons, c’est un monde. »
Je pense qu’on peut arrêter, j’ai dit le texte, c’est surtout verbal, alors que ce qui caractérise beaucoup le cinéma de Pasolini, c’est le recours à des représentations non verbales. Il y a deux grands moments de parole, c’est le serment sur la montagne du Christ et puis là, ce discours érotique du poète, mais la Callas est muette quasiment dans Médée. « Théorème » est un film totalement silencieux, dans « Médée » il doit y avoir, je crois, 20 phrases de dialogue et dans « Théorème », c’est uniquement le corps qui révèle les choses.
Alors, je ne sais pas si tu voulais rebondir sur quelque chose de ce type-là ou parler de la raffaélisation des corps, puisque je viens de prononcer le mot « corps ». Oui, parce qu’en fait Pasolini a dit la chose suivante, il a dit que son goût cinématographique était pictural, c’est-à-dire que ce qu’il aimait finalement, au contenu des références cinématographiques, c’est quelqu’un qui produisait tellement que paradoxalement il disait « j’ai ni le temps de lire, ni le temps d’aller au cinéma ». Alors, on sait qu’il aimait par exemple particulièrement un film de Paul Vecchiali, qui s’appelle « Femmes, Femmes ». Il a écrit un merveilleux article, d’ailleurs, là-dessus. Bon, de temps en temps, il a... 59 par là ? Non, c’est beaucoup plus tardi, c’est 60, c’est vers la fin de sa vie. Vecchiali ? Ah non, c’est en couleur.
Ah oui, c’est en couleur. C’est une sorte de film musical, un peu assez proche de l’univers de Jacques Demy, enfin avec des proximités. C’est un merveilleux film.
D’ailleurs, il utilise les deux actrices dans Salò (14:54) Tu peux donc prononcer leurs noms, puisque tu as voulu parler des femmes. Hélène Surgère et Sonia Saviange. Voilà, Sonia Saviange.
Qui est pianiste dans la vie et dans le film de Pasolini. Exactement, et qui se suicide. Qui se suicide, exactement.
Voyant ce que nous ne voyons pas dans le film Salò c’est-à-dire les tortures finales. Alors, la raffaelisation, le terme n’est pas de moi, j’aurais bien aimé, mais le terme est d’Alain Bergala, qui a écrit de très belles choses sur Pasolini, notamment son numéro spécial Pasolini, qui date vraiment, parce qu’après Pasolini, il est un peu tombé dans l’oubli.

Donc c’est indéniable que chez Pasolini, il y a effectivement un maniérisme, cette fois dans le sens pictural.

J’avais parlé du maniérisme dans la définition donnée Serge Dané, c’est-à-dire que Pasolini aime effectivement figer ses personnages dans des postures un petit peu dandy d’ailleurs. Et il aime les filmer, les détails. Il aime, à la maniériste, trouver des détails.
Ça va être les yeux, ça va être les oreilles, ça va être paradoxalement pas forcément les parties les plus nobles du corps. Fragmenté, quoi, alors. Il aime fragmenter, il aime c’est ce qu’on disait tout à l’heure, il aime détacher, un petit peu filmer, voilà.
Donc ça va être filmer des choses, pas forcément les maxilliaires, les joues, les... Chez les femmes, ça va être parfois même les aisselles, ça va être pas forcément les parties les plus nobles du corps. Mais incontestablement, Pasolini est quelqu’un qui aime élire ses personnages, qui aime... Il y a un geste d’élection de la caméra, il y a vraiment un amour, une pulsion de la part de la caméra, et c’est très évident, parce que quand on ouvre tous les livres qui ont été consacrés à Pasolini, il y a des merveilleuses photos, notamment sur Franco Cicci, la Callas, alors c’est valable surtout pour les hommes, c’est vrai qu’il a merveilleusement filmé les hommes, bien sûr, mais il a aussi superbement filmé les femmes, que ce soit notamment Anna Magnani, la Callas, ou sa maman. C’est la seule apparition de la Callas au cinéma.
Et ça aussi c’est prodigieux, c’est l’apparition de sa maman, donc c’est un portraitiste aussi extraordinaire, quelqu’un qui va les filmer en très gros plans parfois, les personnages, et ça, ça donne des scènes... C’est aussi un filmeur, c’est non seulement un penseur extraordinaire, quelqu’un qui a le sens de la poésie, qui a le sens de la formule, mais c’est aussi quand même, on n’en a peut-être pas assez parlé, un filmeur prodigieux, quelqu’un qui est vraiment... qui manie la caméra de manière absolument merveilleuse. Il y a une dynamique, en fait. Il y a une énergie, le cinéma de Pasolini (17:32) est absolument formidable.
Oui, je pensais à propos de la forme, là, chez Pasolini, et du style, il me semble avoir remarqué,

je n’avais pas remarqué ça avant, mais je l’ai remarqué en regardant cette semaine à nouveau des notes, qu’ il y a, chez Pasolini, une conception du temps qui est un temps cyclique, qui est celui de la nature, celui de l’éternel retour des saisons, qui est ce temps ancestral, primordial, primitif, barbare. C’est ce qu’il essaie de retrouver, oui, effectivement. Et il y a aussi, dans la structure de ses films, quelque chose de circulaire, de cyclique.

Qui va avec. Tu parlais de quel film, à l’instant, là, où il y a cette structure cyclique ? (18:19) Ah oui, la structure cyclique, alors, Les Contes de Canterbury, peut-être, plutôt, ou encore Les Mille et Une Nuits, c’est vrai. C’est vrai.
Et je pense, même Théorème, parce que dans Théorème, (18:29) il y a aussi le cercle. Et même Œdipe Roi, parce qu’il y a eu la prophétie, qu’on y revient. Alors, dans Théorème aussi, au début, le film s’ouvre sur cette séquence contemporaine où des ouvriers, devant leur usine, apprennent que leur patron vient de leur donner l’usine. Donc, il s’est dépouillé de cette propriété dont il est le détenteur, le grand industriel milanais. Et à la fin du film, il se dépouille de tous ses vêtements, ce même grand bourgeois dans la gare de Milan. Alors, rupture brusque, film de montage, on l’a déjà dit. Il est dans le désert, où il court sur les pentes de l’Etna comme un fou. Et il hurle devant le vide des cieux, devant l’énigme de son existence, devant l’effondrement de tout ce sur quoi il avait bâti sa vie.
Alors, ce caractère cyclique, tu dis, dans Œdipe, avec un retour à l’origine. Au début, la première scène, dans un pré, on est dans les années 20, Sylvana Mangano, la mère, donne le sein à l’enfant. Et à la fin, Oedipe bascule dans le monde contemporain. On est dans les années 60. Aveugle, puisque dans la partie centrale, c’est la pièce de Sophocle, où tout l’itinéraire d’Oedipe est relaté. C’est Nineto Davoli qui lui sert de guide. Et à la fin, il revient dans le pré originel.

Œdipe Roi

Est-ce que tu pourrais nous passer l’extrait 4, Oedipe, le final ? Œdipe, la main sur l’épaule d’Angelo, le messager, Nineto Davoli, chemine, il traverse un village, puis il passe devant la maison de l’enfance de Pasolini à Casarsa. Enfin, de vacances à Casarsa. Et puis, on entend à ce moment-là une musique militaire, un rappel du métier du père, un militaire de carrière.
C’est le film sans doute le plus autobiographique de Pasolini. Œdipe Roi Et ensuite, ils vont traverser un pré et il va demander à Nineto où ils sont.
Il va lui décrire ce pré. Donc, il y a un grand pré vert. Donc, je vois la lumière pour la dernière fois.
Et la vie finit là où elle a commencé. Pour évoquer ce cyclique. Bon, puis, la caméra va faire un panoramique en contre-plongée sur les cimes des arbres.
Il fait souvent ça, Pasolini. Il aime filmer les arbres. Il aime filmer les frondaisons.

Et c’est le même plan qu’au début du film. C’est pour illustrer cette idée d’une structure cyclique et d’un temps qui est une aspiration du recommencement, du retour à l’origine, dans un état de virginité. Donc, le vieil homme (22:24) coïncide avec l’enfant innocent.

La quête d’une innocence perdue, peut-être. Celle de l’individu, mais celle aussi du monde et des sociétés. Alors, je crois que tu voulais aussi parler de... Juste pour finir, peut-être.

Notes pour une Orestie africaine

Appunti per un’ Orestia de Africana
(Notes pour une Orestie africaine)

(Appunto 1) Pasolini avec une Arriflex 16 mm : "Je me reflète avec la caméra dans la vitre d’un magasin d’une ville africaine. Apparemment, je suis venu pour filmer. Mais quoi ? Ni un documentaire, ni un film mais des notes pour un film. Le film serait L’Orestie d’Eschyle tournée dans l’Afrique d’aujourd’hui, l’Afrique moderne. […]
Vous connaissez la trame de L’Orestie d’Eschyle. Je vais rappeler les faits brièvement. Nous sommes à Argos, la ville du roi Agamemnon qui revient de Troie où il était allé combattre. Sa femme Clytemnestre est tombée amoureuse d’Egisthe et attend son retour avec l’intention de le tuer. Agamemnon revient avec son armée, en loques, épuisé, détruit et par ruse, Clytemnestre le tue. Agamemnon et Clytemnestre ont deux enfants, Oreste et Electre. Electre assiste au meurtre. Oreste est loin de sa patrie. Quand il devient jeune homme, à vingt ans, il revient à Argos, retrouve en secret Electre sur la tombe paternelle et ils décident de se venger. Oreste, déguisé, vient à la cour d’Argos, et par ruse, assassine sauvagement sa mère, Clytemnestre. A peine a-t-il tué sa mère, que se présentent à lui les Furies, les Erinyes, déesses de la terreur ancestrale. Oreste fuit, protégé par le dieu Apollon. Apollon lui conseille de s’en remettre à Athéna, déesse de la démocratie et de la raison, c’est-à-dire, de la nouvelle cité d’Athènes. Athéna décide d’aider Oreste. Elle ne veut pas l’aider en tant que déesse, et préfère qu’il soit jugé par des hommes. Elle instaure le premier tribunal humain. Ce tribunal de démocratie et de raison innocente Oreste. Les furies sont transformées par Athéna. Les déesses de la terreur ancestrale deviennent déesses des songes, de l’irrationnel qui subsiste dans la démocratie rationnelle du nouvel Etat".

(Appunto 2) Recherche des personnages. Pour Agamemnon : un chef de tribu, un paysan, un masaÏ. Celui-ci pour Pylade, l’ami fidèle d’Oreste. Clytemnestre sous un voile noir, tel geste pour Cassandre. Electre est le personnage le plus difficile à trouver : les jeunes africaines d’aujourd’hui ignorent le sentiment de dureté et la haine qui animait Electre. Elles ne savent rien faire d’autre que rire et affronter la vie comme une fête.
Crédit : Ciné-club de Caen

Des Notes pour une Orestie africaine. Parce que là, on est dans Œdipe. Oui, l’Orestie.
C’est un documentaire. Entre Sophocle et Eschyle, on est quand même dans des régions tout à fait différentes. Je vais me répéter un petit peu par rapport à la dernière fois.
C’est vrai que dans l’Orestie africaine, il interviewe des étudiants africains qui sont en Italie, je crois. Et ensuite, il va chercher un repérage pour faire ce film qu’il ne fera pas.
En filmant, il dit celle-là, elle ferait une très belle Clytemnestre, celui-ci. Agamemnon. Et ça donne une intelligence incroyable à ses corps.
C’est-à-dire d’être relié à la grande mythologie grecque. On revient à cette question de filmer les corps sans idée préalable. En saisissant le mouvement, la beauté inhérente à ce côté naturel sans caricature de l’Afrique.
C’est là où je voyais cet aspect joyeux, d’aller à la recherche de la joie, d’aller chercher le contact, la beauté des visages, la lumière. Encore une fois.

7. Le paradoxe

La conclusion de Jean-Hugues Larché :

Pour te dire ça, je voulais parler du paradoxe de Pasolini.

Le paradoxe de Pasolini, c’est qu’il est à la fois conservateur progressiste, sacrilège créateur, respectueux insolent, iconoclaste élitiste, populaire intellectuel, classique provocateur, antifasciste et antidémocrate, matrimonial et matricide, sacré et prostitutionnel, intellectuel, sensuel, froid et volcanique, irréductible et calme, concentré et touche à tout, hiératique et ouvert. L’intelligence de Pasolini nous donne la meilleure des leçons, celle de la liberté et de continuer à la recherche encore plus loin.

Merci. On va écouter pour finir la musique que Pasolini avait choisie justement pour les notes « A punti per un orestia africana » pour une orestie africaine. C’est une musique de jazz interprétée par Gato Barbieri, qu’il filme par hasard parce qu’il est passé par là en concert.
On va entendre Thierry Jousse qui fait un petit commentaire qui serait pour conclure en effet quelque chose de pas mal. Et ça renvoie à tout ce paroxysme que tu as évoqué. Oui.
Tout ça m’avait ramené à Akaton et à ce jazz nocturne et mélancolique. Mais dans Akaton, c’était surtout cette scène qui m’avait marqué avec encore « Les yeux de fin du monde » de Franck Couchiti observant sans rien dire sa défaite sur un air de saxo à la beauté triste. Un son de saxo qui m’avait fait penser à celui de Gato Barbieri qu’on entendait dans Théorème sur cette séquence où Laura Betty, énigmatique, quitte la demeure bourgeoise du film.

C’était quelques années avant Le dernier tango à Paris dont Gato Barbieri composerait la musique. J’allais en rester là quand le même Gato Barbieri d’un seul coup a fait irruption dans mon cerveau. C’était toujours chez Pasolini dans un impressionnant film-essai Carnet de notes pour une orestie africaine.
Tout à coup de son grincement, hurleur frénétique de Gato Barbieri prenait le pouvoir. Et c’était comme une élévation instantanée, comme une transcendance un peu barbare, comme du Pasolini, définitivement.

Et bien je pense que "Cinématographe 4" est maintenant terminé.
Je tiens à remercier, Monique évidemment, Olivier, et Boris, à la prise de son, au montage et à la diffusion de cette émission.
À la prochaine fois, certainement, autour de l’œuvre cinématographique de Louis Malle. Merci

NOTA : L’intégrale de l’émission ICI
Les parties non traitées dans les extraits ci-dessus sont situées entre 14’24 et 57’10

2022. Événement Pasolini 100 ans ! Rétrospective en 6 films : bande-annonce.


A propos de Pasolini

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Pasolini dans la vie, à son bureau.

VOIR AUSSI - Cinématographe ! N° 3 Pier Paolo Pasolini
Déjà, dans une émission « Lecothèque » diffusée sur la Radio Paul Bert, et dont nous avions rendu compte, J-H. Larché évoquait les figures de son panthéon et avait glissé quelques mots sur Pasolini.
C’EST ICI

Sélection de deux autres articles sur pileface :
Pasolini ? La Macchinazione par David Grieco
Pasolini, un réfractaire exemmplaire

A propos de Jean-Hugues Larché

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[1] (La sequenza del fiore di carta -1969). 3e segment du film à épisodes La contestation
"Ecoute moi ou tu cours à ta perte. L’innocence est une faute les innocents seront condamnés, ils n’ont plus le droit de l’être. Je ne peux pas pardonner le regard béat de l’innocent parmi l’injustice de la guerre, les horreurs et le sang. Comme toi, il y a des millions d’innocents dans le monde qui veulent disparaître de l’histoire plutôt que de perdre leur innocence. Même si je sais qu’ils n’y peuvent rien je dois les maudire et les faire mourir."(note pileface)

[2] Accattone (« mendiant » en italien) est un petit proxénète de banlieue qui fait travailler Maddalena. Présenté à la Mostra de Venise en 1961, il s’agit du premier film du cinéaste. (note pileface

[3] Les Contes de Canterbury (titre original : I racconti di Canterbury) est une comédie érotique franco-italienne réalisée par Pier Paolo Pasolini, inspirée des Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer.
Réalisé en 1972, ce film est le deuxième volet de la Trilogie de la vie, après Le Décaméron (1971) et avant Les Mille et une nuits (1974). Pasolini y adapte successivement les grands récits de l’Italien Boccace, de l’Anglais Geoffrey Chauce

1 Messages

  • Viktor Kirtov | 15 novembre 2025 - 11:51 1

    « Pasolini : quand le jeu est beau » par Sébastien Lapaque

    Dans Pier Paolo Pasolini. Le geste d’un rebelle, Laurent Lasne explore la passion de l’écrivain-cinéaste pour le football, « la plus belle langue du monde ».

    C’est un âge d’or au cours duquel un ballon rond ou une bicyclette fournissaient la matière de mythologies sans nombre.

    Un entre-deux-guerres qui tentait de prolonger le raffinement du monde d’avant la brutalisation des sociétés européennes. En Italie, les journalistes sportifs écrivaient leurs comptes rendus en ressuscitant le stilo alto, le haut style qu’avait illustré Dante dans La Divine Comédie au XIVe siècle. Densité, clarté lapidaire, sens du sublime... Ce qui al lait se perdre à l’âge du bavardage à la télévision. Pier Paolo Pasolini avait 12 ans en 1934, lorsque la Squadra Azzurra remporta à Rome sa première Coupe du monde de football face à la Tchécoslovaquie, grâce à un but de son idole, Angelo Schiavio, le fantasque avant-centre des Rossoblù du FC Bologne, pendant les prolongations.

    Dans Pier Paolo Pasolini Le geste d’un rebelle, l’écrivain et éditeur Laurent Lasne, passionné par les identités remarquables entre le sport et une place royale à ces grands moments de football dans l’apprentissage amoureux et l’éducation artistique d’un écrivain dont l’œuvre littéraire et cinématographique dénonce la perte du sacré dans l’idéologie du bien-être.

    L’individu qu ine songe plus qu’à produire et à consommer oublie la beauté du geste, la beauté des mots. Par exemple, ceux-ci, scandés par le commentateur radio Mario Ferretti à l’ occasion du Giro d’Italia 1949 : « Un homme seul est en tête, son maillot est bleu ciel, son nom est Fausto Coppi. »

    « Après la littérature et l’éros, pour moi le football
    est l’un des plus grands plaisirs. »
    Pasolini

    Pier Paolo Pasolini a goûté le rythme en trois temps, puissant et mémorable, de cette phrase de médaille où les virgules, qui ont le cliquètement des épées, distinguent majestueusement l’action, l’image et la consécration finale du héros-« il suo nome è Fausto Coppi » et pardonné à Ferretti son passage par la république fasciste de Salo(1943-1945). L’Italie d’après guerre était enveloppée de clair-obscur, comme le rappelait récemment le film Berlinguer. La grande ambition, une restitution sensible et inspirée du destin contrarié du président du Parti communiste italien. Expulsé du Parti dans sa jeunesse pour « dégénérescence bourgeoise » (entendez homosexualité), Pasolini était hostile à la stratégie du « compromis historique » promue par Berlinguer, qui visait à entrer au gouvemement en s’alliant avec la Démocratie chrétienne. Les deux hommes partageaient cependant une intuition profonde sur l’évolution négative de la société italienne et sur le « génocide culturel » provoqué par le développement de la consommation. Cette décadence est le fait de l’« écran télé », jurait Pasolini dès 1969 à propos des cyclistes vulgairement interviewés après la course, qui n’osaient plus « dire la vérité » dans le micro.

    Part sacrée et improvisation théâtrale. Aubord des terrains, le long de la main courante, l’écrivain voulait rendre au commentaire sportif sort éclat mystique, sa politique. Et permettre au football champêtre et dominical entre « ragazzi divita » (« garçons de [mauvaise] vie », titre de son premier roman, paru en 1955) de recouvrer sa part sacrée. • « Après la littérature et l’éros, pour moi le 3 football est l’un des plus grands plaisirs », 5 jurait ce témoin impitoyable de la modification des mœurs, soumises à un « processus d’aliénation et defalsification ». « De nos jours, peu à peu, rien de ce qui est physique n’est plus nécessaire, tout a été remplacé par la machine:et le sport est lentement devenu, vis-à-vis de la nécessité, un pur et simple fait hygiénique. »

    A travers Pier Paolo Pasolini et Enrico Berlinguer, Laurent Lasne évoque des caractères héroïques dont nous n’avons plus idée. Attentif au sentimento popolare, au « sentiment populaire », Berlinguer ne voulait pas simplement concurrencer l’église catholique ou la bourgeoisie, mais mobiliser la jeunesse des classes populaires autour de valeurs de solidarité, de discipline, de participation.

    Pasolini refusait naturellement cet encadrement. Le terrain devait rester pour lui un pur lieu d’invention populaire, d’improvisation théâtrale en pleine course. Et une partie de ballon rond, un récit sans paroles et sans voix qui s’entende, le football des campagnes et des périphéries étant à lui seul « la plus belle langue du monde », avec son vocabulaire poétique, les dribbles, et ses « anti phrases », les buts. Que ce soit par le fascisme, par la marchandise ou par le marxisme-léninisme, Pasolini refusait que ce puissant instrument d’émancipation authentique soit « consommé ».

    Laurent Lasne rappelle que l’écrivain-cinéaste prit place dans le stade Azteca de Mexico, le 21 juin 1970, pour assister à la finale de la Coupe du monde opposant l’Italie au Brésil de Pelé, de Jairzinho et de Tostào, qu’il qualifia sans délai de « poètes du football », fasciné par leur joie, leur énergie, leur créativité, émerveillé par leur liberté et leur générosité corporelle. Football de prose, bétonné à l’allemande, cadenassé à l’italienne (et à la Didier Deschamps), ou football de poésie, à la sauce hollandaise ou catalane... Pasolini a appris aux amateurs à choisir leur camp •

    Pier Paolo Pasolini. Le geste d’un rebelle,

    de Laurent Lasne (Le Tiers Livre, 240p., 1o€).

    Le fou de Gramsci

    Un demi-siècle après la mort de Pasolini, assassiné dans la nuit du 1e au 2 novembre 1975 sur la plage d’Ostie, près de Rome, les historiens s’entendent pour juger un peu simpliste la version initiale et tenter d’élucider un crime plus complexe. Selon le critique littéraire et universitaire Roberto Carnero (Pasolini. Mourir pour les idées, traduit de l’italien par Sabine Mille et Stefano Palombari, Le Cherche Midi, 466 p., 23 €), le « fou de Gramsci » était une personne tellement cohérente avec ses idées qu’il est mort en martyr de sa liberté intellectuelle et de son acharnement à dénoncer les pouvoirs en place - sans qu’il soit possible de savoir s’il faut attribuer sa fin tragique à la colère des puissants ou à un « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », poursuivi depuis sa découverte de la poésie de Rimbaud à 15 ans. Fou de Gramsci, Pasolini l’apparait encore dans Transhumaner et organiser (traduit de l’italien, annoté et présenté par Florence Pazzottu, éditions LanSkine, 248 p., 20 ), le dernier recueil en vers publié de son vivant, resté inédit en français jusqu’à ce jour. « La poésie que je suis en train d’écrire est une poésie désagréable, une poésie difficilement consommable, dans tous les sens du mot », jurait l’auteur. Dans Transhumaner et organiser, Pasolini comprend l’ascèse comme un combat de l’homme contre le traître qui est en lui. Et impose le poète comme un individu n’ayant pas renoncé à toute vie privée.

    Pasolini, un héros sacrilège, VOIR CI-DESSUS

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