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L’art « dégénéré ». Le procès de l’art moderne sous le nazisme

En marge d’une exposition (du 18 février au 25 mai 2025)

D 15 mars 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le Musée national Picasso-Paris présente du 18 février au 25 mai 2025, sa nouvelle exposition temporaire : « L’art « dégénéré » : Le procès de l’art moderne sous le nazisme ». Première exposition en France consacrée à l’Art dit « dégénéré », elle explore et met en perspective l’attaque méthodique du régime nazi contre l’art moderne et la place qu’occupe Pablo Picasso, archétype de l’artiste « dégénéré » dans cette histoire.

« L’art « dégénéré » : le procès de l’art moderne sous le nazisme » étudie en particulier l’exposition de propagande « Entartete Kunst » (Art dégénéré), organisée en 1937 à Munich, montrant plus de 700 œuvres d’une centaine d’artistes, représentants des différents courants de l’art moderne, d’Otto Dix à Ernst Ludwig Kirchner, de Vassily Kandinsky à Emil Nolde, de Paul Klee à Max Beckmann, dans une mise en scène conçue pour provoquer le dégoût du visiteur.

Point culminant d’une série d’expositions infamantes mises en place dans plusieurs musées dès 1933 (Dresde, Mannheim, Karlsruhe…) pour dénoncer les avant-gardes artistiques comme une menace à la « pureté » allemande, « Entartete Kunst » s’inscrit dans le contexte d’une « purge » méthodique des collections allemandes. Plus de 20 000 œuvres, parmi lesquelles celles de Vincent Van Gogh, Marc Chagall ou de Pablo Picasso, désigné comme artiste « dégénéré » dès les années 1920 aussi bien en France, qu’en Allemagne, sont ainsi retirées, vendues ou détruites.Au centre de cette histoire, le terme de « dégénérescence », émergeant au cours du XIXe siècle dans différentes disciplines (histoire naturelle, médecine, anthropologie, histoire de l’art…) jusqu’à sa cristallisation au cœur de la « vision du monde » national-socialiste, sert de vecteur au déploiement des théories racistes et antisémites au sein de l’histoire de l’art.

PROGRAMME DU COLLOQUE (27-28 mars)

Visitez l’expo sur l’art "dégénéré" au Musée Picasso : Quand les nazis interdisaient l’art

Ce sont des tableaux et des sculptures miraculés que nous sommes allés filmer au musée Picasso dans l’expo intitulée « L’art “dégénéré” : le procès de l’art moderne sous le nazisme ».

Des Chagall, Kandinsky, Klee, Picasso, Van Gogh… Tous réchappés d’un cauchemar comme jamais vécu dans l’histoire de l’art : l’épuration culturelle organisée par la propagande nazie dans les années 30.

« Art dégénéré » : la grande purge nazie

Qui est «  dégénéré  »  ?

Yannick Haenel
Journaliste

Charlie hebdo, édition 1703 du 12 mars 2025
Publié le 12 mars 2025

Une bête a jailli ces derniers temps, elle a tourné sa sale gueule vers nous, elle approche son mufle de cauchemar. Elle était là depuis longtemps, dissimulée sous les dérives autoritaires des régimes démocratiques. Mais il ne s’agit plus d’une simple dérive : les penchants criminels du monde «  démocratique  » se déchaînent à découvert.

Il est bon, dans ce contexte de désinhibition de la violence politique, d’aller voir l’exposition que le musée national Picasso-Paris consacre actuellement, et jusqu’au 25 mai, à la propagande et à la censure. Intitulée «  L’art "dégénéré". Le procès de l’art moderne sous le nazisme  », elle nous rappelle que l’attaque du régime nazi contre l’art moderne aura été un prélude tactique à la destruction de l’Europe et à l’extermination des Juifs.

À lire aussi : Philippe Lançon, Picasso au cachot  !

En 1933, Hitler devient chancelier. Deux mois plus tard, l’école d’art du Bauhaus est fermée, puis un autodafé de 25 000 livres donne lieu à une campagne publique d’exclusion : plus de 1 400 artistes sont insultés, livrés à la vindicte, limogés de leur poste d’enseignant, interdits d’exposer, contraints à l’exil (Kandinsky et Klee, par exemple, quittent l’Allemagne). Leurs œuvres sont confisquées et montrées dans des expositions diffamatoires qui culminent en 1937 avec la plus célèbre d’entre elles : «  Entartete Kunst  » («  art dégénéré  »), organisée à Munich, où pas moins de 3 millions de visiteurs auront été invités à considérer l’idée même de recherche formelle comme une pathologie.

En six salles extraordinaires d’intensité documentaire et artistique, le musée Picasso nous replonge dans cet événement infamant de l’Histoire, et vous verrez, c’est l’ironie du temps, il n’y a que des chefs-d’œuvre (goût très sûr des nazis : ils détestent ce qu’il y a de mieux). Kandinsky et Klee donc, Picasso bien sûr, Kokoschka, Chagall, Nolde, Grosz, Dix, Pechstein, et même Van Gogh.

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Max Beckmann, Badekabine (Cabine de bain), 1928 .
ZOOM : cliquer sur l’image.

Hitler, dont on sait qu’il se rêvait artiste, proclama une «  guerre implacable de purification  » contre l’art moderne. Il l’a perdue : allez voir le magnifique Badekabine (Cabine de bain), de Max Beckmann (1928), ses étagements de jaune et de vert, sa découpe de fenêtre bleue où flotte l’avenir du désir. Dégénérée, cette peinture  ? C’est vrai : elle déborde les genres.

En contemplant ces œuvres spoliées, la plupart du temps revendues par Goebbels pour enrichir le régime et sa propre fortune, œuvres qu’au nom d’une pureté fantasmée les nazis réduisirent à des productions de malades mentaux, je pensais au vocabulaire récemment proscrit par l’administration Trump, par exemple «  égalité d’accès aux soins  », «  LGBT  », «  identité de genre  », ainsi qu’aux mots qu’ils ont décrétés «  suspects  » : «  inégalités  », «  minorité  », «  racisme  », «  handicap  ». Je me disais qu’on commence toujours par interdire le langage pour ensuite s’en prendre aux personnes. Une liquidation s’annonce, des morts se préparent.

#RencontreavecLUZ | Une visite de "L’art "dégénéré". Le procès de l’art moderne sous le nazisme"

En octobre 2024, Luz publie Deux filles nues, qui retrace plus de cent années du tableau du même nom d’Otto Mueller, vues à travers le tableau lui-même. De l’atelier de l’artiste aux murs du bureau de son premier propriétaire, le tableau observe le quotidien avant d’être emporté par les tribulations de cette période noire : l’arrivée d’Hitler au pouvoir, l’antisémitisme d’État, l’art moderne qualifié de « dégénéré » par les nazis, la spoliation des familles juives, les expositions, les ventes, les bûchers…Acteur passif d’un monde qui le dépasse, Deux filles nues est un survivant.

Fasciné par cette période de l’histoire de l’art du 20e siècle, Luz découvre l’exposition “L’art “dégénéré”. Le procès de l’art moderne sous le nazisme” présentée au Musée national Picasso-Paris jusqu’au 25 mai 2025.
Il réalise à l’occasion de sa visite quelques croquis des œuvres exposées, qui seront à découvrir prochainement sur la chaîne du Musée ! Rendez-vous dimanche à 18h pour découvrir son premier dessin !


Picasso, Nu assis s’essuyant le pied, 1921.
philosophie magazine, mars 2025. ZOOM : cliquer sur l’image.

Entartete Kunst (« art dégénéré », en allemand) : c’est par ce terme infamant que, dès leur arrivée au pouvoir en 1933, les nazis entreprennent de jeter l’opprobre sur un art moderne jugé « impur » : « Les critères […] incluaient tout artiste ayant un rapport (réel ou présumé) avec la “peste juive” ou “bolchevique” […] et toutes les avant-gardes », résume Eva Landa dans « L’art “dégénéré” et le projet culturel nazi : finitude et quête de l’éternité » (article paru dans Le Coq-Héron n° 177, en 2004) : « Les impressionnistes, les expressionnistes, cubistes, tachistes, futuristes et le mouvement dada  » sont tous condamnés, conspués au nom des « canons académiques de la figuration  » réaliste. Le nazisme entend purifier la race allemande, purger le pays de ses éléments parasites, pathogènes. Cette purification, dit déjà Hitler en 1924, « doit s’étendre à presque tous les domaines. Théâtre, art, littérature, cinéma, presse, affiches, étalages, doivent être nettoyés des exhibitions d’un monde en voie de putréfaction pour être mis au service d’une idée morale, un principe d’État et de civilisation  ». Le dictateur – peintre raté – entend promouvoir, en lieu et place, un « art sain, image de la race allemande ».

C’est à cet art honni, persécuté, que rend hommage l’exposition « L’art “dégénéré” ». Le procès de l’art moderne sous le nazisme, organisée par le musée Picasso, à Paris, jusqu’au 25 mai. Le lieu fait pleinement sens : Picasso a fait partie, aux côtés d’autres grands noms comme Paul Klee, Oskar Kokoschka, Vassily Kandinsky, Marc Chagall ou Vincent Van Gogh, des quelque « 1 400 artistes […] insultés, livrés à la vindicte, limogés de leurs postes d’enseignants, interdits d’exposer et de travailler, menacés physiquement ou contraints à l’exil ». Au total, « plus de 20 000 œuvres, parmi lesquelles celles de Vincent Van Gogh, Marc Chagall ou de Pablo Picasso, cas exemplaire de l’“artiste dégénéré”, sont ainsi retirées, vendues  » – Goebbels, président de la Commission pour l’exploitation des produits de l’art dégénéré, ne perd pas le nord… – ou simplement « détruites ».

Un concept puisé dans le darwinisme social

La campagne de « purification » entreprise par les nazis est ponctuée d’expositions où sont exhibées les œuvres incriminées, « dans une mise en scène conçue pour provoquer le dégoût du visiteur  ». La première a lieu dès 1933, à Dresde. La même année, l’école du Bauhaus, fer de lance de la modernité architecturale et considérée comme « l’expression la plus parfaite d’un art dégénéré », est fermée, et 25 000 livres sont brûlés lors d’un grand autodafé à Berlin. Le point culminant sera l’exposition de Munich, en 1937, où sont exposées 600 œuvres d’entartete Kunst. En parallèle est organisée la « Grande exposition d’art Allemand », qui exalte un art national.

De nombreux artistes témoignent de ce changement brutal, après l’euphorie créative des Années folles. « On m’appelait “artiste dégénéré”, “l’effroi du citoyen”, “corrupteur de la jeunesse”, “fleur de pénitencier” », écrit Oskar Kokoschka. « À présent, quand on travaille, c’est comme si on travaillait pour une époque qui n’existe pas encore ; pour tous les officiels d’aujourd’hui, on est un monstre et une abomination  », ajoute Otto Dix. Les artistes reçoivent de nombreux soutiens, notamment celui du Groupe Art et Liberté, un mouvement artistique et politique égyptien qui publie au Caire, en français et en arabe, un manifeste, « Vive l’Art Dégénéré », en réponse à l’exposition de Munich. Rien n’arrête cependant la machine nazie.

L’expression « art dégénéré » mérite que l’on s’y arrête. L’exposition au musée Picasso y consacre fort judicieusement une salle. L’idée de dégénérescence apparaît dans la seconde moitié du XIXe siècle. L’humain n’est plus, à l’heure des pensées de l’évolution, un être figé. « L’espèce humaine [est] non plus immuable, mais instable biologiquement à travers le temps.  » Se peut-il que l’homme évolue en mal – vers un anéantissement du type primitif ? En France, le Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine (1857) de Bénédict Morel rencontre un grand écho : le biologiste y décrit, résume Lise Maurer dans son article « L’art dégénéré, l’eugénisme à l’œuvre » (2003), « l’accumulation des tares en quatre générations jusqu’à extinction  ».

Deux ans plus tard, en 1859, Darwin publie L’Origine des espèces. La sélection naturelle, dont il détaille le principe, devrait normalement conduire au triomphe des meilleurs, des plus aptes. Mais n’est-elle pas subvertie, dans le cas de l’homme, par la protection accordée aux plus faibles ? Se développe, dans toute une frange du darwinisme social, «  la crainte […] d’une sélection à rebours opérée par la civilisation, l’assistance aux faibles, aux dépens de la nature ». C’est dans ce sillage que s’inscrit le développement des idées eugéniques (littéralement, la promotion des « bons gènes ») visant à « empêcher la prolifération des “dégénérés” » (Landa) qui corrompent l’espèce. L’objectif est tantôt de restaurer un type originel, tantôt, dans l’horizon de la création d’un homme nouveau que l’on retrouvera dans le nazisme, d’ « améliorer la qualité de l’espèce humaine  ». « La race est un mythe, moins une réalité du monde expérimental qu’un idéal qu’on doit accomplir », dira le biologiste Fritz Lenz (une lecture de prison d’Hitler).

Le métissage pointé du doigt

Équivalent du français « dégénérer », «  le verbe entarten à l’origine signifie déroger à la façon de faire, à la (bonne) manière, dégénérer en de mauvais usages et par extension : différer de son lignage, trahir sa famille, sa souche, souligne Lise Mauer. La connotation biologique se développe dans la seconde moitié du XIXe siècle et se fixera en Allemagne à partir de l’ouvrage de Max Nordau, Entartung, en 1892 ». Déjà, les deux volumes de Nordau (qui, pourtant juif, inspirera l’idéologie nazie) dénoncent tout particulièrement la laideur des formes contemporaines de l’art – symbolisme, préraphaélisme, Parnasse, etc. – comme le symptôme visible d’une dégénérescence. L’art est malsain parce que les artistes sont des malades qui, risquant de mêler leur sang et leurs gènes aux autres, menacent la santé de la société. Congénitale pour l’individu, la « tare » devient un pathogène dont il faut protéger le corps social.

Parmi les causes de dégénérescence, le métissage des « races » est particulièrement pointé du doigt – c’est le mélange avec l’étranger qui produit une déviance. De nombreux théoriciens du déclin biologique sont en même temps porteurs d’une idéologie de la race. Lise Mauer parle d’une « trinité […] dégénérescence, hérédité et race ». Arthur de Gobineau, dans son Essai sur l’inégalité des races humaines publié en 1855 et traduit en allemand entre 1898 et 1901, tisse ce lien : « Je pense […] que le mot dégénéré s’appliquant à un peuple doit signifier et signifie que ce peuple n’a plus la valeur intrinsèque qu’autrefois il possédait, parce qu’il n’a plus dans ses veines le même sang dont les alliages successifs ont graduellement modifié la valeur : autrement dit, qu’avec le même nom, il n’a pas conservé la même race que ses fondateurs. » Ces théories se conjugueront à celles de la décadence, qui rencontrent un écho croissant, en Allemagne notamment, avec la parution du Déclin de l’Occident (1918 pour la première partie, 1922 pour la seconde) d’Oswald Spengler. Si Spengler s’intéresse plutôt au décrépissement des civilisations, il les décrit comme de grands organismes qui naissent, vivent et meurent. Le déclin de ces super-organismes n’est pas sans rapport avec la dégénérescence biologique des populations. L’hybridation est à nouveau désignée comme une des causes profondes de la déliquescence. Contagion culturelle et contamination génétique ne sont jamais loin.


Paul Klee, Sumpflegende (Légende du Marais)
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

L’idée est reprise par Paul Schultze-Naumburg, qui publie Kunst und Rasse (« L’Art et la Race ») en 1928. La qualité de l’art est, à ses yeux, le révélateur de la santé de l’artiste. Attaquant notamment l’expressionnisme, l’architecte considère, résume l’historien Johann Chapoutot dans son article « Régénération et dégénérescence : la philosophie grecque reçue et relue par les nazis (Platon et la Stoa) » (paru dans la revue Anabases n° 7 en 2008), que c’est « l’expression d’une santé affectée, d’un corps et d’un esprit à ce point malades que des barbouilleurs en viennent à peindre des chevaux bleus  ». Si ces peintres peignent ainsi, « c’est qu’ils voient effectivement les chevaux en bleu ou les arbres en rouge. Leur art n’est que l’expression fidèle d’une biologie morbide, d’un système nerveux défaillant, d’une perception sensible irrémédiablement affectée.  » Les artistes « dégénérés » sont perçus comme des « fous », qui ont perdu, en raison de leur délabrement biogénétique, le sens des réalités naturelles les plus élémentaires. On est au plus loin des pensées qui se développent à la même époque, et dont Paul Klee s’inspirera, sur l’art asilaire, sur le génie de la folie, etc. Tout chez les artistes modernes fait signe vers la maladie. Ainsi, le corps étrange du Nu assis s’essuyant le pied de Picasso évoque, pour Schultze-Naumburg, celui d’un homme atteint d’acromégalie. Le métissage est à nouveau dénoncé comme un facteur majeur de dégénérescence globale. Seuls les artistes «  racialement purs » produisent un art sain, fidèle aux grands idéaux de la beauté classique, alors que les artistes « métissés » créent des œuvres difformes, qui sont la preuve de leur infériorité.

Subvertir un monde immuable

Ces idées pénétreront de part en part le nazisme : « La décadence, la dégénérescence et la mort des civilisations sont bien filles du mélange des sangs et du métissage », expliquent les auteurs de L’Art dégénéré. Une exposition sous le IIIe Reich (J.M. Palmier, F. Aubral, A. Rowley, P. Vallaud, J.N. Von der Weid, Éditions Jacques Bertoin, 1992). Contrairement au fascisme italien, qui promeut un futurisme en rupture avec l’académisme, Hitler met en avant un classicisme monumental qui exalte le « sol et le sang », la nation, l’obéissance, la famille, le militarisme et entend puiser son inspiration dans « l’art grec et romain […] non contaminé par les influences juives » (Henry Grosshans dans Hitler et les artistes, 1983). Sans patrie, les Juifs comme Chagall sont les étrangers par excellence, leurs créations sont les plus honnies. Mais les nazis s’en prennent autant aux autres courants de l’art contemporain, qui puisent, pour « régénérer » leurs pratiques, dans les cultures africaines ou océaniennes. L’adjectif « dégénéré », comme le souligne Chapoutot, est loin d’être « une simple clause de style, une épithète ornementale ou benoîtement polémique » : « Ce mot exprime une répudiation biologique, un jugement médical plus que négatif, annihilant, car il est ici à comprendre au sens littéral : l’art condamné par les nazis est l’expression d’un sang dé-généré, c’est-à-dire qui a déchu de son genre, de son espèce. L’allemand parle d’ entartete Kunst, entartet signifiant “privé de sa Art”  » (précision : Art, en allemand, ne veut pas dire « art », mais « genre, manière, espèce, type »). On traque les artistes « dégénérés » de même que l’on stérilise les porteurs de maladies héréditaires, que l’on « euthanasie » les handicapés, que l’on enferme les fous.


Emy Roeder, Femme enceinte, 1918.

La question de l’art occupe une place particulière pour les nazis. Comme le souligne Éric Michaud dans Un art de l’éternité. L’image et le temps du national-socialisme (1996), l’art n’est pas simplement le symptôme de l’état de santé d’un peuple pour les nazis : «  Il ne fallait pas seulement craindre l’effet destructeur du mélange des races sur l’art, mais également l’inverse : un art dégénéré engendrait une humanité monstrueuse. » L’art, ajoute Eva Landa, « est vu comme étant capable de modeler inconsciemment et de façon active la masse du peuple ». Il importe par conséquent au plus haut point de contrôler ce processus. Symptôme de délitement, l’art peut devenir « une puissance salvatrice », qui participe pleinement à l’entreprise de régénération du monde qu’entendent accomplir les nazis. Si le Troisième Reich doit être pour « mille ans », si le Führer est éternel, il faut «  faire advenir au visible le dieu protecteur qui permettrait au corps de la race de vivre éternellement ». C’est cela que l’art officiel doit accomplir. Il représente un «  monde immuable où la technique picturale, proche de la photographie, accentue l’impression d’éternité » (A. Rowley). Le même répété à l’infini, qui s’oppose à un art moderne en mutation permanente, où afflue l’étrangeté, l’anomalie… et le devenir. « Si les expressionnistes donnent à voir de façon démesurée la finitude dans leurs œuvres, les théories et l’art nazis en quête d’éternité cherchent à dénier cette finitude  », résume Eva Landa.

L’art promu par les nazis est un art sous contrôle : dominé par des normes, des conventions, des codes écrasant ce qui fait l’essence même de l’art – la libre création. L’art est par excellence ce qui transgresse, ce qui dévie, ce qui conteste, ce qui ébranle, ce qui subvertit ; ce qui incorpore sans cesse, décoïncidant d’avec lui-même, une étrangeté. C’est ainsi seulement que l’art peut ouvrir un espace à l’inédit, qu’il peut faire advenir du nouveau. On pourrait dire que l’art est, par nature, ce qui dégénère et sort de ses gonds. L’art nazi en mérite à peine le nom : il relève plutôt d’une parodie de création artistique. Pierre Vallaud ne s’y trompait pas : commentant la « rétrospective » de l’exposition de Munich organisée à Los Angeles en 1991 (pour montrer les œuvres honnies par les nazis), il disait de l’Allemagne hitlérienne : « Ses ennemis étaient tous les créateurs car la création est par essence subversive. […] Un régime comme celui de l’Allemagne nationale-socialiste ne peut supporter que l’ordre établi risque d’être remis en cause.  » Les artistes exposés au musée Picasso sont, sans conteste, de grands créateurs. On comprend la haine qu’a pu leur vouer le nazisme : chacun à leur manière, ils ouvrent de nouveaux horizons.

L’art « dégénéré ». Le procès de l’art moderne sous le nazisme
Jusqu’au 25 mai 2025
Musée Picasso 5, rue de Thorigny, 75003 Paris

philosophie magazine

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George Grosz, Metropolis, 1916-17.

Critique expo : le musée Picasso expose les œuvres "dégénérées" attaquées par le nazisme

Publié le jeudi 13 mars 2025

Les critiques discutent de l’exposition "L’art ’dégénéré’ : le procès de l’art moderne sous le nazisme" organisée au musée Picasso à Paris, qui présente des œuvres condamnées par les nazis en les remettant dans le contexte de l’émergence de théories racistes et antisémites dans l’histoire de l’art.

Avec

Stéphane Corréard, editorialiste au Journal des Arts
Sarah Ihler-Meyer, critique d’art et commissaire d’exposition

Tristan Tzara, Paul Klee, Otto Dix, Marc Chagall, Vassily Kandinsky, Pablo Picasso... Tous ces artistes ont vu leurs œuvres classées par les nazis comme “art dégénéré”. Sept cents d’entre elles furent utilisées pour la tristement célèbre exposition “Art dégénéré” de Munich en 1937, organisée par le régime pour édifier l’opinion allemande.

Une soixantaine de ces œuvres, dont certaines n’ont été retrouvées qu’au début des années 2010, sont présentées par le musée Picasso. L’exposition, la première de cette ampleur consacrée au sujet en France, explore ainsi l’émergence de la théorie de la dégénérescence mais aussi l’association par les nazis de l’art moderne à la pathologie mentale.

Les avis des critiques

Sarah Ihler-Meyer : "C’est une exposition importante, qui entre en écho avec la montée des extrêmes droites aujourd’hui et qui montre à quel point une idéologie politique est toujours simultanément un système de représentation. C’est ce qui explique l’acharnement des nazis à l’égard de l’art moderne, qui contestait un ordre social établi. L’exposition est conçue en sections thématiques qui permettent de comprendre à travers quelles grilles de lecture les nazis ont mené leur bataille culturelle contre l’art moderne. Leurs œuvres sont présentées comme des symptômes d’une dégénérescence qui tiendrait à l’origine juive et à l’orientation communiste de la plupart de ces artistes. L’expo montre le contraste entre l’art moderne qui perturbait bel et bien l’ordre traditionnel, et cet art néoclassique qui représente des corps idéalisés, purs. On voit aussi que certains artistes, comme les expressionnistes allemands, ont proposé d’autres manières de vivre, d’autres systèmes de valeurs, notamment à travers un renouvellement des formes."

Stéphane Corréard : "Cette exposition est nécessaire et résonne malheureusement à trop d’actualités, quand on songe à l’immixtion des Etats dans la création artistique, entre coupes budgétaires, censure, assassinats d’artistes. On voit que le basculement allemand est allé très vite. La notion d’art dégénéré a été utilisée pour persécuter 1400 artistes, dont les noms sont affichés dans la première salle. Mais les commissaires ont donc été forcés de faire des choix, parfois discutables. L’accrochage est ainsi très classique et ne fait pas comprendre le choc qu’avaient voulu produire les nazis en manipulant ces œuvres, qui étaient amassées comme des corps dans un charnier. Il y a un mélange de chefs-d’œuvre et de productions anecdotiques, sans que l’on comprenne pourquoi. Certains aspects passionnants sont trop peu développés : le rôle de la France et de Picasso, les dissensions au sein du camp nazi quant à la définition de l’art dégénéré... Mais les intrications complexes entre vies et œuvres de ces artistes rendent finalement cette exposition passionnante."

L’exposition est à voir jusqu’au 25 mai au musée Picasso à Paris. Son commissariat est assuré par Johan Popelard et François Dareau. Le catalogue de l’exposition, aux éditions Flammarion, est disponible en librairie.

Extrait sonore

Archive de Tristan Tzara qui s’exprimait en 1963 à propos du mouvement Dada.

RAPPELS

Voilà un article du 3 mars 1976 qui avait attiré toute mon attention lors de sa publication. A.G.

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Le Monde, 3 mars 1976. Archives A.G.

Le fascisme vu par onze intellectuels... et un douzième : Philippe Sollers

On nous le dit trop souvent : le fascisme aurait été et resterait un accident, une folie sans racines, un cauchemar. Faut-il l’oublier ? Ne pas s’en occuper ? Tourner la page ? Faut-il accepter l’ignorance sur ce passé criminel ? Rien ne prouve que notre civilisation, notre culture, aient effectivement surmonté (c’est-à-dire pris pleinement conscience) de ce qui s’est joué là, en son cœur. Et rien ne prouve non plus que le fascisme soit sans avenir dans le monde. S’agit-il d’une simple question historique ? Ou d’un phénomène qui, de proche en proche, met en cause la structure même de notre raison ? Y a-t-il, comme le voudrait le marxisme, une réponse théorique dont la lutte des classes serait la clé ? Faut-il considérer le fascisme comme un abcès transitoire, une déviation, une anomalie, une exacerbation ou — plus gravement — comme une donnée latente du fait social lui-même ? On voit l’enjeu de ces interrogations qui animent ces deux volumes modestement intitulés Éléments pour une analyse du fascisme, résultat du travail d’une douzaine d’intellectuels au séminaire tenu à Vincennes, l’année dernière, par Maria-Antonietta Macciocchi.

Travail passionnant d’ampleur et remarquable par la variété de ses angles d’attaque. Parler du fascisme, des fascismes, montrer (à travers des documents et des films) ce qu’il a été, comment il a fonctionné, cela semble tout à coup d’une actualité violente. La preuve en est dans les résistances, les obstructions que ce travail a provoquées immédiatement : comme si certains se sentaient préposés au sommeil de la mémoire qui, comme on sait, est fait de stéréotypes et d’idées reçues. Macciocchi, dans une postface vive, aiguë, drôle, raconte les circonstances agitées dans lesquelles son séminaire a pu quand même avoir lieu. Ceux qui ne voulaient rien savoir ni rien entendre du fascisme s’appelaient eux-mêmes « marxistes ».
Comme si, désormais, être marxiste, c’était être gêné par la vérité.

VOIR AUSSI

Vérité accablante, en effet, et de plus en plus difficile à cacher, irréfutable. Ce n’est pas un hasard si ces livres s’ouvrent avec la figure d’Antonio Gramsci, c’est-à-dire précisément du plus grand témoin emprisonné de la montée fasciste. Écoutons Gramsci dire de Mussolini qu’il est un « masque du folklore italien, destiné à passer à l’histoire dans la lignée des différents guignols de province ». Et pourtant, ce guignol sanglant, nous le voyons suivi, adoré, bientôt redoublé d’une ombre encore plus noire, celle de Hitler, et voici Franco, et voici Pétain, et la machine est en marche, l’Europe se ferme et se courbe devant le phénomène. Phénomène de régression tellement lourd et puissant que, tournés vers lui, la plupart des hommes semblent pris de vertige.

Car le fascisme est passé, et il a touché à tout. Il a investi et façonné le corps social des pieds à la tête. Avec la force de la bêtise lorsqu’elle se fait exhibition mortelle, il a pensé le travail, la philosophie, l’art, la famille, les manifestations de masse et les moindres détails. Délire organisé, pleinement rationnel ; délire que presque personne ne semble trouver fou sur le coup (comme s’il satisfaisait à une folie endémique), il en viendra vite à industrialiser la répression, ouvrant ainsi sur un charnier généralisé. Oui, il ne faut pas se lasser de reparler de cette affaire : elle a été parmi nous, elle reste en nous, elle peut revenir sur nous (de ce point de vue, le Chili, ce pourrait être l’Italie ou la France). Et surtout qu’on ne dise pas : il y a eu le mal, il y a le bien, le bien étant défini comme étant le socialisme. Car ce que le socialisme a fait est aussi, nous le savons de mieux en mieux, en question. Ce qui définit la première moitié du siècle, serait-ce donc les camps de concentration ?

Un immense refoulement

Maria-Antonietta Macciocchi parle de « l’immense refoulement qui est à la base du fascisme ». Et c’est bien là ce qui ressort peu à peu des analyses proposées ici. Certes, les thèses marxistes ne sont pas fausses : l’action du capital financier et son appui donné à la solution fasciste, le ralliement de la petite bourgeoisie, élément essentiel du totalitarisme d’Etat, le désarroi du prolétariat et de ses organisations sous-estimant la conjoncture, les erreurs de la IIIe Internationale, tout cela peut être articulé, clarifié. Et, pourtant, nous sentons bien que cette justification après coup n’est pas suffisante, que le fascisme a fait apparaître et jouer quelque chose en plus, quelque chose que nous ne pouvons découvrir que par une connaissance simultanée de la tragédie stalinienne. Comment aborder cette dimension irrationnelle du fascisme, comment ne pas l’éluder ? C’est là qu’intervient la nécessité d’introduire en même temps que l’analyse économique (dont les limites mécaniques ne peuvent pas aller au fond de la question) la découverte irréductible que constitue la psychanalyse. Si une explosion historique prouve la force de l’inconscient sexuel, c’est bien celle du fascisme. Et cela à tous les niveaux de la réalité humaine, dans sa manière même de produire, de se reproduire, de détruire, de s’identifier, de se représenter.

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Wilhelm Reich en 1937.

Une hypothèse : le vingtième siècle serait celui de la résistance acharnée aux deux grandes pensées critiques venant rompre avec deux mille ans de mythologie religieuse, celles de Marx et de Freud. Liquidation de la pensée de Marx par un marxisme fonctionnant comme scolastique. Négation de la vérité sexuelle en train de se faire jour, peu à peu. Comme l’écrivait Wilhelm Reich, autre témoin exemplaire du déferlement de la peste fasciste, mais aussi de l’aveuglement du mouvement ouvrier (ce n’est pas un hasard si Reich est aussi présent dans ces Éléments pour une analyse du fascisme) : « La sexualité humaine revendiquait le droit de passer de l’escalier de service de la vie sociale où, depuis des milliers d’années elle menait une existence sordide, malsaine et purulente, à la façade de l’édifice lumineux appelé pompeusement "culture" et "civilisation". » Pour sauver la façade, il y a donc eu un peintre en bâtiment (Hitler) commandant des massacres. Et tout ce qui pouvait révolutionner l’ordre ancien, collectif et individuel, a été détourné, falsifié, nié.
Marx écrivait et agissait dans la perspective de l’abolition de l’Etat. A l’inverse, on va assister à son renforcement maximum. La démocratie du travail telle que la tentaient les conseils ouvriers ? Voici la caricature : « corporations », parti unique, dictature de l’appareil sur la base. La démystification de la soi-disant puissance du travail qui est un temps fort de la réflexion de Marx et d’Engels ? Voici, à l’envers, le culte de l’effort et de la musculature glorifiée. La mise en cause des origines de la famille ? Voilà, au contraire, le noyau familial exalté de façon mystique. L’internationalisme ? Voilà le gonflement national. Et ce grand retournement de toutes les valeurs de libération en valeurs d’oppression, il marche, il vient, semble-t-il, combler une sorte d’attente sombre, d’angoisse, de peur de l’inconnu et du vide. Et c’est ici qu’intervient la portée subjective du fascisme. Car il a su exploiter à fond, et en allant vite, ce moment de suspension et de transition entre un monde immémorial (deux mille ans de christianisme ébranlés) et un continent nouveau encore sans forme. Ce qui produit cette contradiction formidable : la technique au service de l’obscurantisme le plus médiéval.

Trois objectifs fondamentaux

Ayant réussi à canaliser l’aspiration socialiste en national-socialisme, le fascisme s’est inlassablement occupé de trois objectifs fondamentaux : l’obsession raciste, les femmes, la question des intellectuels et de l’art [1]. Le racisme, et sa condensation absolue, l’antisémitisme, est une pierre angulaire de l’édifice fasciste. La France, nous le savons depuis l’affaire Dreyfus, a eu le sinistre privilège de s’être particulièrement distinguée sur ce terrain. Lisez ces documents d’archives du commissariat aux questions juives, vous ne les lirez jamais assez pour savoir jusqu’où a pu aller l’abjection petite-bourgeoise française sous le maréchal qu’elle s’était donné. Quant aux femmes, tout a été mobilisé par la propagande fasciste pour en faire le quadrillage systématique en tablant sur leurs pulsions les plus archaïques. Les femmes, en effet, représentaient un danger révolutionnaire si elles s’avisaient de l’effondrement de l’idéologie religieuse. Voici donc, pour elles, la nouvelle religion : culte du chef et des héros morts, maternité « à la chaîne ». La danse hystérique de Mussolini et d’Hitler, par exemple, autour de la population féminine, est un des chapitres les plus ahurissants de ce scénario démentiel. Morts-naissances, morts-naissances, il faut absolument abrutir des peuples entiers dans cette équation accélérée (cf. l’intervention de M.-A. Macciocchi sur les Femmes et la traversée du fascisme [2]). Voici « la foule vivante et recueillie des mères et des veuves des disparus » plongée hypnotiquement dans son masochisme sacrificiel, dans sa jouissance renonciatrice. Le fascisme, revendication virile et maternelle, sang et sol, pureté et propreté, vrai homme et vraie femme, se donne alors comme l’incarnation fanatique d’une normalité qui vit d’une négation permanente de la sexualité. La série race-famille-parti-Etat est cette immense machine à broyer du corps pour le compte d’une mère primordiale qui fonde une « fraternité » dérisoire. Notre siècle aura vu ce spectacle : le châtrage océanique de masse, avec, au sommet, ces grands prêtres gesticulants, équivoques, grandes folles militaires ou vieillards gâteux (Pétain). Mais, à côté, si l’on peut dire, voici une autre incarnation messianique ; celle du « petit père des peuples » vers qui monte le gémissement sacral.

Génocide, obsession génétique : voilà comment fonctionne le cerveau fasciste. Il a sans cesse peur d’être altéré, contaminé, souillé. Plus il entasse les cadavres et plus il se crispe dans son idéal définitivement hygiénique, une race, un guide, un sang, un empire, un cœur. C’est le tout-fait-un. Qui aurait cru que le Messie prendrait la figure de ces extraordinaires imbéciles que des intellectuels fascinés créditeraient de toutes les vertus et des connaissances en toutes choses ?


Une exposition d’« art dégénéré », à Berlin.
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Car le fait est là : non seulement les masses ont accepté de faire tourner l’histoire à l’envers, non seulement le « moteur » qu’elles représentent s’est bloqué sur la marche arrière (dans le moteur « marxiste », on le sait, seule existe la marche avant), mais des philosophes, des artistes, y ont cru, ont servi. Et c’est ici qu’il faut rendre hommage à ceux qui vivaient la grande aventure internationale de la pensée et de l’art modernes : ceux qui ont été pourchassés et éliminés dans toute l’Europe, et pas seulement à Rome, Madrid ou Berlin, mais aussi à Moscou. Ceux qui étaient pour le fascisme les porteurs d’un art « dégénéré », « nègre », « Juif ». Ceux qui, pour Staline et Jdanov, étaient « décadents », « coupés des masses ». Joyce, par exemple. Mais encore : les dadaïstes (dont Hitler disait qu’ils « développaient à l’envers le cerveau humain » ), les futuristes, les expressionnistes, les formalistes, les surréalistes... Bref, tous ceux qui prenaient réellement acte de la possibilité d’un monde nouveau. Le fascisme, lui, se voulait néo-classique, monumental, néo-grec : son ambition (nous le redécouvrons dans les interventions de ces livres) aura été d’arrêter les formes, comme il voulait pétrifier les corps. Sa peinture ? Celle du calendrier. Son architecture ? Le massif bétonneux déclamatoire. Sa littérature ? La répétition des slogans ou de la bonne pensée « réaliste » , la bonne pensée du foyer tranquillement installé au bord de la torture, du four crématoire, de l’asile psychiatrique. Son idéal esthétique ? Le feuilleton moral sur fond de grand-messe unitaire. Et pendant que les trains de déportés roulent dans la nuit vers la « solution finale », Freud va mourir à Londres, les exilés du langage s’appellent par exemple Schönberg, parmi combien d’autres, et les livres brûlent, comme les hommes. Le silence qui couvre alors l’Europe, nous sommes nés dedans, mais savons-nous l’écouter comme il sera toujours urgent de le faire ? Sommes-nous débarrassés des appels à la « moralité » qui sous-entendent toujours une pente fasciste ? Sommes-nous libérés de ce monde hanté ?

Philippe Sollers, Le Monde du 3 mars 1976.

L‘Art dégénéré - Die entartete Kunst (en version française)

Film réalisé par l’Atelier Luca, à partir d’archives cinématographiques allemandes, pour l’exposition franco-allemande « En attendant la liberté », Dieulefit, 2013.

Si le nazisme est une catastrophe barbare, un totalitarisme brutal qui a mis l’Europe « à feu et à sang » (Enzo Traverso), il faut dépasser l’analyse qui consiste à considérer les nazis seulement comme des brutes et des assassins. Il y a eu des nazis cultivés, savants, qui ont perverti sciences et arts pour les utiliser dans leur projet monstrueux, non sans succès et séduction auprès de certains, y compris des artistes. Il est indispensable de décrypter ces stratagèmes pour mieux mesurer les résistances qu’ils ont heureusement suscitées.

LIRE : Hélène DURET, La Lie de l’art. La réception des expositions d’art « dégénéré » en France 1937-1939 (2017)

Portfolio


[2] Cf. aussi M.-A. Macciocchi, Sexualité féminine dans l’idéologie fasciste, dans Tel Quel 66, Été 1976.