À vous, ce livre imprévu comme un possible
commencement parmi les finitudes.


Quand la réalité s’effondre, le narrateur prend la fuite vers la côte atlantique, loin de Paris et de l’oppression d’un système en crise. Alors que la mort de son père ressuscite des secrets enfouis et des questions sur ses origines, le suicide d’un célèbre écrivain français vient raviver ses doutes concernant son propre projet d’écriture. Entre l’enquête sur la vie trouble de son père – ancien officier de renseignement des Stay Behind orchestrés en Europe par la CIA – et une quête du sens de la littérature dans une société où les écrivains n’y ont plus leur place, le narrateur plonge dans une réalité qui glisse vers l’inexplicable. En consultant les archives de son père à l’Agence, le narrateur prend ainsi conscience que le réel se façonne comme une fiction, et que son destin a toujours été manipulé. Pour échapper à cette toile d’influences invisibles, il doit accepter de rompre avec le passé qui le hante. Un programme épigénétique révolutionnaire de l’Agence peut-il lui offrir cette libération ?
Ce roman propose une plongée vertigineuse dans les méandres de l’identité, celle d’un narrateur dont la voix transcende le Genre, et celle multiple de ce grand écrivain dont le geste signale déjà, en 2013, l’effondrement de la littérature française. Il s’agit aussi d’une exploration de la manipulation des récits et de la frontière floue entre réel et fiction, avec au passage, l’ambition de résoudre la fameuse énigme de Kryptos – la sculpture au centre du headquarter de la CIA – qui, depuis 1990, défie les cryptographes du monde entier. Avec une préface de Serge Lehman.

Caroline Hoctan parle de son roman sur l’émission du fictionnaire


Kryptos.
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Creuser la nuit

Dans son essai Schopenhauer, philosophe de l’absurde, Clément Rosset résume l’angoisse existentielle en quelques lignes :
Pourquoi le monde tout entier est-il comme une machine destinée à produire des résultats, puisqu’ il n’y a pas de résultats ?
Pourquoi y a-t-il des tendances et des besoins, puisqu’il n’est aucune fin à la tendance, aucun objet au besoin ? Toute activité en ce monde est a l’image de celle de la taupe dont le sort est de creuser dans la terre et la nuit qui !’environnent. L’étrange n’est pas la nuit, mais de creuser. Pourquoi toute chose, tout être, font-ils semblant de poursuivre un but ?
Le roman de Caroline Hoctan semble mettre en scène cette vision saisissante, pour mieux la conjurer.
À première vue, son argument est limpide : un narrateur anonyme découvre dans les papiers de son père des documents renvoyant à la Seconde Guerre mondiale et au monde de !’espionnage. Cette trouvaille déclenche une cascade d’événements — rencontres inquiétantes, effractions et cambriolages, menaces subliminales — qui poussent « je » à quitter Paris pour un havre en bord de mer, puis à entreprendre un pèlerinage jusqu’au siège de la CIA, où l’attendent les réponses à ses questions (c’est du moins son espoir).
Mais la littérature n’est pas réductible à ses intrigues. Ce qui frappe dès le début de La Fabrication du Réel, c’est son caractère crypté.
Le récit commence à « Lutèce », les espions travaillent pour « l’Otanie » et la quête de vérité s’achève dans un « Archipel de la fiction » impossible à situer. Toute lecture réaliste est donc perçue comme inappropriée, de même qu’un recours aux algorithmes faciles du roman à clé.
Pour saisir le propos de Caroline Hoctan, on est alors tenté d’inscrire son livre dans le sillage de ses deux précédents, Le Dernier Degré de l’attachement et Dans l’existence de cette vie-là ; ils maniaient déjà les mêmes figures fondatrices : père fantôme, quête des ressorts cachés du monde, magnétisme américain, sujet neutre et sans qualités.
Le continuum esthétique — le signe de l’œuvre — est cependant moins révélateur qu’il n’y paraît. Car ce que La Fabrication du Réel propose avant tout, c’est, comme son titre l’indique, une expérience métaphysique, une plongée dans l’infrastructure du sujet et du monde.
Pas une autofiction, mais une ontofiction.
Par essence, le Roman, au sens le plus large et le plus historique du terme, est homothétique à la réalité. En se laissant sculpter par les mêmes forces qu’elle, il la reflète et finit par en créer une sorte de modèle dédoublé. De là l’ambition première du naturalisme, prolongée sur le plan subjectif par l’invention du courant de conscience qui donne littéralement à voir la vie intérieure des êtres humains.
Mais que devient cette aptitude quand le narrateur d’une histoire se dépouille de toute caractéristique — âge, sexe, genre, origine et détermination sociale — pour n’être plus qu’un point focal offert à l’attention ? Quel monde le texte reflète-t-il dans ce cas de figure ?
Schopenhauer a répondu par avance à cette question en 1819 : « Le monde est ma représentation. »
Le sujet qui énonce cette phrase est le même que celui qui raconte La Fabrication du Réel. C’est le « je » à l’état pur, impersonnel et transtemporel, dégagé des enveloppes provisoires au travers desquelles il se manifeste.
Le monde qui surgit avec lui possède les mêmes caractéristiques : il est là de toute éternité, et c’est lui que Caroline Hoctan entreprend d’explorer, comme elle l’avoue au troisième chapitre :
De la littérature, je cherchais donc avant tout à pénétrer ses univers parallèles, à rejoindre sa dimension cosmique...
Et en effet, c’est bien une sorte d’Urwelt qui se dévoile derrière le ballet des espions : un cosmos primordial dans lequel le sujet s’enfonce en spirale, comme l’arpenteur du jardin aux sentiers qui bifurquent de Borgès. D’étranges figures se portent à sa rencontre et on pressent qu’elles viennent de très loin. Par exemple, la femme mystérieuse que « je » poursuis dans Lutèce avant de la perdre non loin de l’ambassade des États-Unis et qui « me » condamne à tourner en rond dans le labyrinthe de son absence, autour de « l’obélisque soutiré du temple de l’inconnaissable Amon, ce dieu aux noms multiples ».
La Fabrication du Réel est en somme un itinéraire initiatique. « Je » creuse la nuit, apparemment sans espoir, chaque étape ouvrant sur une nouvelle bifurcation, chaque indice renvoyant à un autre indice. Mais le découragement fait partie du processus et une sorte de souffle divin accompagne le sujet dans sa quête. Puisque la représentation emprunte ses formes à l’univers de l’espionnage, il est logique que l’errance s’achève dans ce Saint des Saints qu’est le siège de la CIA, à Langley. C’est là, et seulement là — à l’endroit où le réel se fabrique — que l’éblouissement final peut se produire, devant la sculpture Kryptos :
La lumière rougeoyante révélait l’éclat du cuivre et l’ondulation de sa forme. Et contemplant cette forme — une sorte de « S » abstrait — je compris soudain ce qu’il y avait à comprendre, à savoir de quoi cette forme était le signe, ou plutôt l’esquisse la plus probable de ce signe : l’infini. Je m’avançai et fis le tour de la sculpture. Si elle n’était pas grandiose comme ces œuvres monumentales, elle était aussi imposante que pouvaient l’être, aux entrées de certains passage ces portes magiques, sinon sacrées. En m’en rapprochant encore pour en admirer les lettres ciselées, je me.formulai que l’œuvre présentait autant de parties que les quatre dimensions perceptibles qui nous contenaient, la cinquième étant celle de cet espace-temps qui contenait toutes les autres, et qui ouvrait sur l’infini. Et le comprenant, je compris également ce qui nous accomplissait.
L’Urwelt n’est donc pas une machine absurde puisqu’il finit par produire un résultat : le sujet pur se contemplant lui même, accédant enfin au sens de sa propre existence et à celle du monde. C’est le plus vieux des voyages philosophiques, déjà accompli mille fois, et que chaque génération doit refaire, avec une patience de taupe.
Serge Lehman



Le roman est composé de vingt-trois chapitres. Chaque chapitre a pour titre un ou plusieurs mots entre guillemets qui, reliés, forment cette phrase dont le roman est le développement initiatique :
PRENEZ MAINTENANT CONSCIENCE D’UN NOUVEAU CORPS DANS UN NOUVEL ENVIRONNEMENT ET DANS UN NOUVEAU TEMPS QUAND VOUS SEREZ PRÊT RAMENEZ VOTRE CONSCIENCE EN ONDES BÊTA VOUS POUVEZ MAINTENANT ROUVRIR LES YEUX


-> points forts : les Stay Behind mis en place par la CIA en Europe après la Deuxième Guerre mondiale : il n’existe que peu de livres sur le sujet, sinon un, approximatif et populiste de Philippe de Villiers (J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu, 2019), qui a pourtant battu tous les records de vente ; le portrait de Melmoth , alias « Paul Smaïl », alias « Jack-Alain Léger », suicidé le 17 juillet 2013 : considéré comme un des grands écrivains français des trois dernières décennies, une biographie par Jean Azarel (Séguier) et ses œuvres rassemblées par Cécile Guilbert (Bouquins-Laffont) sont sortis en 2023 pour l’anniversaire de sa mort ; la résolution de « Kryptos » ou du moins l’hypothèse d’une explication la plus crédible à ce jour du message énigmatique de la célèbre sculpture de Jim Sanbom au siège de la CIA qui demeure toujours non décryptée, et qui fait l’objet de toutes les spéculations possibles. Des experts mondiaux en cryptologie ont formé un groupe international de recherches sur la question. Dan Brown a lui-même écrit Le Symbole perdu pour tenter d’apporter une résolution à cette énigme, mais en exposant des éléments peu crédibles qui ont été dénoncés par l’artiste et rejetés par la CIA.


Caroline Hoctan a publié Le Dernier Degré de l’attachement (Denoël, 2004) et Dans l’existence de cette vie-là (Fayard, 2016), romans qui, m’écrit-elle, seront réédités « par Colette Lambrichs en 2026, le premier préfacé par Éric Marty, le deuxième par Cécile Guilbert ». La Fabrication du Réel est son troisième roman. Dans chacun d’eux, elle s’attache à projeter un « Je » dont l’identité n’est jamais détectable, et qui doit être envisagé comme une voix ontologique propre à la littérature : celle d’une véritable ontofiction. Elle coanime la plate-forme collaborative D-Fiction sur la littérature contemporaine et les arts visuels.


A propos de son premier roman Le Dernier Degré de l’attachement...
Et toi ? me demande mon père comme s’il avait attendu cet instant précis où nous sommes à nouveau seuls pour me poser la question. Je réfléchis en buvant une gorgée d’eau. Je ne sais pas comment expliquer ce qu’il en est pour moi. Je voudrais dire quelque chose qui soit le plus proche possible de la réalité même si la réalité, ça n’explique rien. Pour répondre à la question. J’écris. Je rédige des comptes rendus pour un journal sur les livres qui paraissent. Mon père a alors un petit rire. C’est étrange ce métier qui consiste ci écrire sur les livres des autres, non ? Je ne sais quoi lui dire. J’ai horreur de tous les métiers et celui-ci autant qu’un autre. Mais puisqu’il faut travailler pour avoir le droit de vivre. De quelle rencontre s’agit-il ? Quelle est la part du livre qui appartient au réel et celle propre au rêve ? Dans ce texte sous tension, C. Hoctan traque d’une écriture dépouillée et aiguë la figure d’un père. Avec une innocence extrême, l’auteur mène une impérieuse quête d’identité et nous piège dans une nébuleuse de sentiments, suspendant entre les couleurs du ciel et de l’océan béant l’éternel vertige d’un lien inexprimable : le dernier degré de l’attachement.
Visite mystérieuse à père inconnu
Par Josyane Savigneau
Le Monde. Publié le 23 janvier 2004
L’auteur de ce singulier et beau premier roman ne donne que l’initiale d’un prénom, « C. », comme jadis une débutante signait « Marg Yourcenar » pour tenter de se protéger contre les préjugés attachés à la littérature dite « féminine ».
Si C. Hoctan est une femme, on la comprend, surtout en ce temps de régression absolue et d’apologie de la servitude volontaire. Si C. Hoctan est un homme, c’est seulement une pose, dont on saura sans doute un jour la raison.
Mais cette indétermination de l’auteur est finalement de peu d’importance. Ce qui importe, c’est ce texte mystérieux et émouvant, ce récit d’une personne dont on ne peut pas non plus discerner le sexe — sans que cela ne tourne au jeu purement formel.
L’histoire commence et finit ainsi : « J’aurais très bien pu ne jamais connaître mon père. Mon père est parti alors que j’avais à peine quelques mois. Il est parti malgré lui, malgré moi. Plus tard, ma mère m’a dit qu’il était mort. Mais en fait, mon père n’est pas mort comme elle me l’a toujours fait croire. Il vit quelque part loin d’ici. Il est bien vivant. Personne n’en a jamais rien su. »
Apprenant qu’il s’est « retiré sur une île quelque part au milieu de l’océan », son enfant (l’auteur veut-il signifier qu’il est indifférent que ce soit un garçon ou une fille ?) décide d’aller le retrouver. Mais cette visite au père n’a rien de conventionnel, de lourdement psychologique, elle est tout entière poétique, inattendue, solaire, contradictoire aussi. « Lorsqu’on se retrouve face à face, il me semble que mon père n’est plus qu’un homme de compromission. On dirait que son regard fixe quelque chose au loin. Ce n’est pas moi qu’il regarde mais quelque chose à travers moi. »
L’île sur laquelle le père a trouvé refuge — sans pouvoir dire vraiment pourquoi il est parti — n’est pas nommée mais C. Hoctan suscite le désir de connaître cet endroit où l’on est saisi par la canicule, où « des parfums légers et piquants tout à la fois, des parfums salés et sucrés, des odeurs de terre et d’océan se mélangent. On les sent encore longtemps après avoir quitté le port. Si le bonheur de vivre se trouve quelque part, ne pourrait-il pas être ici, dans ce pays isolé, sur cette île secrète délaissée du monde même qu’elle ignore ? ».
Ce n’est pas seulement un père inconnu que découvre cet adulte à la recherche d’une filiation, c’est un lieu fascinant, des femmes et des hommes très singuliers, à cause de la dure existence des pêcheurs, de l’insularité — un grand éloignement du continent - et de la géographie même de l’île.
C’est aussi une certaine idée de la beauté. « Mon père me raconte qu’il a voulu peindre parce qu’il croyait que seule la création fondait la beauté du monde et que tout le reste ne faisait que l’annihiler. Il n’y croit plus ? Si, bien sûr. Mais il pense que la laideur a su mieux s’imposer (...). Pourtant, il me semble que la beauté revient parfois. Seulement, pour l’approcher, il faut l’aimer librement comme une femme de passage. »
La personne qui raconte ici son histoire à la première personne est aussi attirée par les femmes de passage, une femme de l’île tout particulièrement. Ce qui ne peut évidemment pas vraiment faire diversion, alléger cette obsession du père : « Ne pas oublier mon père qui, de son ultime autorité, cherche à m’effacer sans jamais avoir porté la main sur moi. J’aurais eu ce père auquel je dois tout jusqu’à l’absence même. »
Que faire de cette absence de tant d’années, impossible à annuler, même s’il ne fallait pas partir de cette île ? Que faire en comprenant « que nous sommes plutôt séparés, éloignés, déportés l’un de l’autre depuis trop longtemps pour qu’il soit possible d’être là ensemble » ? Nécessairement, l’écrire, « le dire un peu de biais ».
Josyane Savigneau


A propos de son deuxième roman...
Teaser - Dans l’existence de cette vie là

Muni seulement d’une liasse de billets verts et d’une carte de visite portant un nom inconnu et une adresse, le personnage de ce roman entreprend un voyage de l’autre côté de l’océan, dans ce pays où l’on dit volontiers que tout est possible, afin d’y trouver des réponses. Cet ambitieux deuxième roman de Caroline Hoctan interroge les liens cachés qu’entretiennent la littérature et l’accomplissement de soi dans un monde toujours plus déchiré par la vitesse du métal et des flux.
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Armed with only a wad of green bills and a business card bearing an unknown name and address, the character in this novel sets out on a journey across the ocean, to this country where it is often said that anything is possible, in order to find answers. This ambitious second novel by Caroline Hoctan questions the hidden links between literature and self-fulfillment in a world increasingly torn apart by the speed of metal and flows.
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Vidéo : © Isabelle Rozenbaum
LIRE : Caroline Hoctan : à la recherche de la vraie vie
Bertrand Leclair, L’écrivaine Caroline Hoctan, amarres rompues

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3 Messages
La sortie aux éditions Tinbad en mars 2025 du dernier ouvrage à ce jour de Caroline Hoctan "La Fabrication du Réel" est l’opportunité d’un échange qui prend l’allure d’une véritable odyssée aux sources de la littérature.
Cédric Lépine : Pouvez-vous préciser l’importance de l’écriture dans votre vie ?
Caroline Hoctan : Comment dire l’importance de l’écriture, c’est-à-dire au fond de la littérature, dans ma vie autrement que ce que Kafka déclarait lui-même : « Je haïs tout ce qui n’est pas littérature » ? Depuis longtemps, je ne vis donc que pour « ça ». Cette obsession remonte à l’âge de 15 ans lorsque j’ai lu le Journal de cet écrivain alors même que je n’avais jamais rien « lu » auparavant, puisque, ce que je pouvais étudier au collège - le plus souvent des œuvres académiques, aussi poussiéreuses que désincarnées au regard du « réel » d’une jeunesse perdue en grande banlieue - me tombaient des mains et ne me parlaient absolument pas : ni du monde, ni de la vie, ni de l’essentiel, ni même de la « langue » qu’il m’aurait fallu alors appréhender autrement pour en saisir toute la dimension et l’importance absolue dans l’accomplissement d’un être.
C’est lorsque j’ai arrêté ma scolarité - après le collège - poursuivant un apprentissage en librairie (donc bien avant de poursuivre un doctorat à la Sorbonne) - que j’ai découvert la littérature, et tout d’abord cette littérature française que le système éducatif se garde bien d’enseigner et dont il nous détourne sournoisement, à savoir ces œuvres « coup de poing » qui m’ont marquée au fer rouge durablement et m’ont formée au-delà de ce que toute éducation scolaire du « système » aurait pu faire - je le sais aujourd’hui ô combien.
Ces lectures déterminantes m’ont apportée des outils de conscience et de critique incomparables et irremplaçables pour la jeune personne que j’étais alors. Pour donner des exemples de ces œuvres françaises significatives d’un point de vue psychologique et cognitif, de ces œuvres émancipatrices, fondatrices et structurantes au regard du néant duquel je sortais - je citerai : Ma mère et Le Bleu du ciel de Georges Bataille, Les Corps étrangers de Jean Cayrol, Les Cavaliers de Joseph Kessel, Thomas l’obscur de Maurice Blanchot, L’Apprenti sorcier de François Augiéras, La Fosse de Babel de Raymond Abellio, Le Mont analogue de René Daumal, Alexis ou le Traité du vain combat de Marguerite Yourcenar, Vivre à Madère de Jacques Chardonne, L’Ombilic des limbes d’Antonin Artaud, Le Ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras, Tombeau pour cinq cent mille soldats de Pierre Guyotat, Moravagine de Blaise Cendrars, Le Visage émerveillé d’Anna de Noailles, Paludes d’André Gide, Les Pétroleuses d’Edith Thomas, Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq, La Guérison sévère de Jean Paulhan, mais aussi des œuvres plus contemporaines comme Les Aventures singulières de Hervé Guibert, L’Opoponax de Monique Wittig, Les Corps conducteurs de Claude Simon, Sur la terre comme au ciel de René Belletto, Lisbonne, dernière marge d’Antoine Volodine, Selva Oscura de Jack-Alain Léger, L’Équipée malaise de Jean Echenoz, L’Ange des profondeurs de Serge Lehman, L’Invention du monde d’Olivier Rolin, Les Racines du mal de Maurice G. Dantec, Garichankar de Michel Jeury, L’Occupation américaine de Pascal Quignard, Le Livre des ciels de Leslie Kaplan, L’Histoire du futur proche de Roland C. Wagner…
Je pourrais vous citer tout autant d’œuvres anglo-saxonnes, russes, allemandes, portugaises, italiennes, hispaniques, asiatiques et belges… Mais il est vrai que ce sont ces œuvres d’auteurs français qui m’ont indiquée, au départ, une voie à suivre, voie que je vous avouerai avoir suivie pourtant en véritable aveugle, en quasi analphabète, puisque comme l’a souligné avec justesse Maurice Blanchot – et je m’en rends compte chaque jour qui passe - nous ne savons toujours pas lire ! Alors quant à savoir écrire… c’est le problème auquel je me confronte et tente de résoudre depuis, sans savoir, d’ailleurs, si je parviens à quelque chose…
C. L. : Comment se place ce troisième roman par rapport à vos deux précédents ?
C. H. : La Fabrication du Réel n’aurait pas dû être mon troisième roman. Après le deuxième, Dans l’existence de cette vie-là, j’étais partie dans l’écriture d’une fiction que j’avais intitulée Mondialistan et qui - pour aller vite - était une sorte de déambulation quasi névrotique ;-) au cœur de la pensée même du système concentrationnaire et mondialisé du « capitalisme tardif », et qui avait pour objectif de relater fictionnellement les conséquences extraordinairement destructrices des opérations d’une sorte de génie mi-angélique mi-démoniaque que j’avais rencontré dans le milieu de la haute-finance à New York entre 2004 et 2006, lors de la crise des subprimes qui allait engendrer le krach économique mondial de 2008. Mais, pour des raisons liées à des événements personnels survenus tout au long de l’écriture de mon deuxième roman dont la rédaction a duré 7 ans – donc, après le décès de mon père, la découverte de son passé comme officier traitant dans l’Alliance atlantique, mon départ précipité et définitif de Paris, mais aussi le suicide, traumatisant à mes yeux, de Jack-Alain Léger, écrivain que j’admirais beaucoup, etc. – il s’est passé une sorte de retour de boomerang de toutes ces années sur ma psyché, une fois la publication de Dans l’existence de cette vie-là (2016) survenue.
Ayant refoulé ces événements en grande partie pour tenir le coup et aller au bout de ce deuxième roman tentaculaire, ceux-ci ont fini par me rattraper et ont eu l’effet d’une cocotte-minute qui m’a sautée en pleine figure, particulièrement les événements liés au passé de mon père qui n’ont trouvé à se résoudre que plus d’un an après la publication de ce deuxième roman, c’est-à-dire en 2017 alors que j’entamais précisément l’écriture de Mondialistan… Et sans que je ne puisse l’expliquer davantage, la résolution de ces événements m’a poussée à réfléchir à la « nature » même de ces derniers et m’a poussée à écrire - envers et contre tout - La Fabrication du Réel comme pour mieux me purger de ces années d’angoisse que ceux-ci avaient pu générer.
C’est ainsi que je suis parvenue, d’abord à les dépasser, puis à les regarder en face, et enfin – le plus difficile par rapport à la situation qui était la mienne - à les accepter. Pour le dire autrement - et malgré les nombreuses difficultés que cela a posé – il a fallu que j’accepte ce passé, que j’accepte ma situation résultant de ce passé, que j’accepte que ces années aient été celles-là et non d’autres, que j’accepte les choix de mon père une fois pour toutes, que j’accepte, j’accepte, j’accepte ce qui était, et non pas ce qui relevait de la légende et de l’hypocrisie sociales…
Il m’a fallu accepter non pas seulement pour sauver ma peau, mais pour accepter tout simplement de continuer à vivre... Ainsi, il m’a fallu réussir cette délicate opération de « rompre » avec moi-même, c’est-à-dire avec ce petit ego qui vous pourrit la vie, et qui, si vous ne vous en débarrassez pas en tranchant dans le vif, vous confortera en tant que victime, puis victimo-frustré, sinon hystérico-victimaire, ou alors vous transformera en un véritable body snatcher de la Matrice... Je n’ai pu parvenir à m’extraire du conditionnement socio-culturel qui était le mien que par une sorte d’abnégation, mais aussi parce qu’un ancien collègue de mon père dans le Renseignement, m’y a aidée, sans doute par fidélité pour mon père aux côtés de qui il avait lui-même traversé tant d’épreuves lors de leurs missions communes en Europe (entre 1970 et 1989), mais sans doute aussi par compassion pour moi. Cet homme m’a ainsi proposé une issue pour sortir du blocage existentiel dans lequel je me trouvais. Certes, une issue difficile et risquée, mais qui s’est avérée la seule possible pour me libérer du passé, pour vivre ma propre vie, et non pas une de ces vies par procuration qui aurait inévitablement débouché dans un vide existentiel encore plus grand et intenable, au point de me pousser à suivre le chemin de Jack-Alain Léger...
Il y avait dans le suicide de cet écrivain quelque chose qui résonnait en moi du fait que sa « chute » me ramenait alors à celle de « L’homme qui tombe » des tours jumelles du World Trade Center, à la suite des attaques terroristes du 11 septembre 2001, et dont l’image m’obsédait alors littéralement comme parabole du vide existentiel dans lequel je me sentais dégringoler moi-même sans cesse. J’aurais donc mal fini, c’est évident.
Pour revenir à votre question, si La Fabrication du Réel occupe la place de troisième roman aujourd’hui dans mes publications, il me semble toutefois être plutôt une sorte d’addenda à mon deuxième pour la simple et bonne raison qu’il en est son « arrière-cuisine », à savoir la face B de cette vie de « façade » que je relate tout au long de Dans l’existence de cette vie-là, non pas que cette vie ait été une sinécure, mais disons qu’elle ne dit rien de la réalité que je vivais alors. Ainsi, lorsque j’évoque le roman intitulé L’Exviela dans La Fabrication du Réel, ce n’est qu’en référence à Dans l’existence de cette vie-là. Voilà pourquoi - dans mon esprit – ce troisième roman est davantage mon deuxième roman et demi ! Enfin, pour conclure sur sa place, somme toute arbitraire au sein de mes rares publications, je dirais que mon premier, mon deuxième et ce deuxième et demi reposent sur des réflexions (l’identité et le Neutre, le mensonge familial et la vérité littéraire, la problématique de l’écriture et de la subsistance, la figure du père et le nœud œdipien à ma langue paternelle, le destin et la perte, la « vraie vie » et la servitude volontaire, etc.) qui forment un tout où ces romans se répondent pour tisser la somme d’une quête sans fin - du moins qui m’a occupée quasi trois décennies durant - et qui, avec La Fabrication du Réel, s’est refermée, d’autant que le manuscrit a été achevé il y a déjà six ans…
C. L. : Est-ce que l’élaboration d’un « squelette » sur lequel reposent les muscles de votre pensée a été le préalable à la naissance de La Fabrication du Réel et vous a-t-il fallu longtemps pour en aboutir l’écriture comme pour faire publier le livre ?
C. H. : Non, ce roman est advenu d’un seul jet, sans plan ni recherche - à la grande différence du deuxième. Il a été rédigé dans une certaine fièvre d’écriture et de libération, entre l’été 2017 et l’hiver 2018. Je l’ai remis début 2019 à mon éditrice de l’époque, dès son achèvement et la première mise au propre du tapuscrit. Mais il ne s’est rien passé : en fait, l’éditrice en question ne m’a rien dit de plus que « nous allons droit dans le mur » avec un tel projet - sous-entendant même presque que c’était… peut-être pas un navet, mais un poireau !
Puis, elle a disparu d’une manière assez pathétique, bien que rétrospectivement, il me semble que ça en est presque drôle, non pas que ça puisse faire rire quiconque - justement c’est vraiment pathétique humainement parlant - mais ça en est presque drôle par rapport à l’éthique même de la littérature, à son intuition profonde, à ses valeurs intrinsèques, à son éternité, qui n’ont rien à voir, mais alors rien à voir avec cet étrange décalage, ce malaise diffus, cette hypocrisie manipulatoire, ces échanges superficiels et toujours courtermistes que j’ai pu vivre avec elle, et cela au fond dès notre rencontre au moment de la publication de ce deuxième roman. Certes, la situation - vu ce que j’avais pu traverser de mon côté - me faisait sourire, et je jouais le jeu bien évidemment, comme je l’aurais fait avec n’importe quel agent Smith du market qui ne connaît que deux réalités, celle de ses présupposés et celle qu’affiche son tableur Excel, mais qui - du fait que j’imaginais la relation avec un éditeur comme quelque chose d’un peu plus « sérieux », à savoir même un peu plus « sacré » - me laissait, chaque fois que j’avais à faire à elle, un goût assez amer. Et je ne l’ai vue que cinq ou six fois tout au plus, c’est dire !
À ce moment-là - c’était presque l’été 2019 - je me suis décidée d’envoyer le manuscrit à d’autres éditeurs, notamment sous le titre de L’Invention de Melmoth, pour éviter d’ébruiter trop son véritable titre auquel je tenais. Le squelette de ce manuscrit était alors constitué de 23 chapitres d’un seul tenant. Comme mes démarches n’aboutissaient pas et que nous avons bientôt été confinés pour cause de pandémie, le manuscrit est resté en rade pendant trois ans – 2020, 21, 22 – sous cette forme avant que, sur les conseils d’un ami, je ne redécoupe ce squelette de 23 chapitres in extenso en 23 paragraphes chacun (ce nombre participant de « l’intrigue »).
C’est là que, en juin 2022, un agent littéraire - Olivier Rubinstein - enthousiasmé par sa lecture, m’a proposé ses services pour le faire publier et pouvoir me représenter par la suite. Pour lui, il n’y avait pas l’ombre d’un doute que ce manuscrit allait passionner les éditeurs qu’il visait. Mais l’année 2022 et 2023 se sont écoulées sans qu’il ne parvienne à le placer nulle part ! C’est dire encore, non seulement l’état de déliquescence de l’édition actuelle, mais surtout le niveau de désenchantement et de mocheté de la grande majorité des éditeurs, plus préoccupés à forer dans le cul du superficiel qu’à servir la littérature coûte que coûte, et dont on ne saurait trop recommander de prendre le contre-pied du « système » en cherchant notamment à réinventer le métier, ou bien alors simplement à changer d’activité.
C’est finalement à la faveur d’une rencontre inattendue à l’automne 2023 avec les éditions Tinbad que La Fabrication du Réel a trouvé le bon éditeur. Le manuscrit a été accepté en dix jours à peine, et a été publié ce printemps 2025 tel quel - évidemment sans les fautes et inévitables lourdeurs qui le parsemaient encore, mais il n’a subi aucun remaniement dans sa forme ni dans son fond. Et alors que je vous écris aujourd’hui, je reçois le message d’une grande éditrice comme il n’en existe que peu dans ce pays - Colette Lambrichs – qui m’écrit : « Je viens de terminer ton livre et je suis impressionnée. Tu abordes des questions fondamentales si difficiles à rendre perceptibles et qui sont pourtant l’arrière-plan de moins en moins masqué des sociétés dans lesquelles nous vivons. C’est un grand et magnifique bouquin qui restera en dépit de l’occultation dont il est l’objet ». Elle vient d’ailleurs de me racheter les droits de mon premier roman, Le Dernier Degré de l’attachement ainsi que de mon deuxième - droits que j’avais réussi à récupérer… très discrètement, comme on dit - et elle s’apprête à les rééditer prochainement, le premier préfacé par Éric Marty et le deuxième par Cécile Guilbert.
C. L. : Quels ont été les univers de fiction que vous avez aimé convoquer et questionner dans ce roman ?
C. H. : Je ne saurais vous répondre, sinon que mon projet d’écriture en général ne s’inscrit ni dans l’Autofiction ni dans le Testimonial, mais dans ce que Serge Lehman a eu la pertinence de nommer l’Ontofiction. À la manière d’un Michel de Montaigne, d’un Marcel Proust, d’un Michel Leiris, d’un Louis-Ferdinand Céline ou d’un Robert Musil, mes œuvres procèdent donc de ma propre praxis existentielle, de mes propres expériences, que je fictionnalise au sein de récits toujours intriqués à la littérature elle-même, que ce soit à son histoire, sa critique, ses différents courants, ses techniques narratives, ses jeux de langage, sa langue même, celle évidemment qui découle du « Verbe » et non d’un quelconque storytelling ou SVC (Sujet, Verbe, Complément) formaté au présent de l’indicatif.
Ainsi, mes romans tentent à se fondre dans la Parole même de la littérature qui n’est autre que la Voie/Voix de tous les auteurs qui m’ont précédée et dont les œuvres sont souvent indépassables, dans tous les cas, si essentielles qu’il ne peut y avoir d’autres modèles à mes yeux. Un véritable roman – depuis les bons soins de Miguel de Cervantes et de Laurence Sterne, ou encore de nos jours, de Shozu Numa ou d’Alasdair Gray - ne peut s’inscrire que dans les pas de ses prédécesseurs, c’est-à-dire dans la littérature elle-même, à savoir être la résonance des œuvres, des auteurs, des courants et des formes qui la constituent. Voilà pourquoi un « univers de fiction » ne veut rien dire pour moi qui écris toujours depuis un « ailleurs » que celui de mon pays : soit il s’agit d’une œuvre de littérature, soit il s’agit d’une marchandise. Penser en termes « d’univers de fiction » prouve seulement notre conditionnement à la sectarisation et à la qualification établies par le système marchand qui étiquette les œuvres selon des critères arbitraires qui ne correspondent qu’au besoin du marché, sinon aux velléités du marchandising.
Autant me confesser donc : je ne pense jamais « genres » - quels qu’ils soient, et dans tous le sens du terme ! D’ailleurs, pour moi, si des genres comptent, ce sont essentiellement ceux du narratif, du poétique, du théâtral, de l’épistolaire et de l’argumentatif. Ainsi parler de nos jours de « littératures de l’imaginaire » ou de « genres » - voire de sous-genres qualifiés de « mauvais genres » parfois - comme l’Anticipation, le Noir, l’Espionnage, etc., me semble être, à la fois, une tautologie et un oxymore. En effet, aucune œuvre littéraire digne de ce nom ne peut être exempte d’imagination ni déployer un certain imaginaire, tout comme aucune œuvre faisant preuve d’une telle qualité d’imagination et proposant un monde singulier et original ne peut se limiter à l’étiquette du genre par laquelle on le définit, à moins précisément de l’essentialiser pour en faire une marchandise formatée à un segment de marché, à la manière dont on parle de « romances », de « polars », de « feel good », de « fantasy », de « chick lit », de « romans de gare », de « techno-thriller », mais on voit bien là qu’on ne parle alors plus du tout de littérature…
Ainsi, les œuvres de Jean-Patrick Manchette, de David Peace ou de Chester Himes sont bien plus que du Noir, celles de Graham Greene, de Julian Semenov ou de William Somerset Maugham plus que de l’Espionnage, celles de Patricia Highsmith ou de Michael Connelly plus que du Thriller, celles de George Orwell, d’Aldous Huxley, d’Ursula Le Guin ou de Christopher Priest bien plus que de la SF, celles d’Edgar A. Poe, de Shirley Jackson ou de Howard P. Lovecraft bien plus que du Fantastique. Il me paraît évident que les œuvres de tous ces auteurs doivent se lire avec le même intérêt et le même émerveillement que celles appartenant à la si mal nommée littérature « Blanche » (dont le qualificatif en dit long d’ailleurs...) produites par - au hasard des noms – Germaine de Staël, Gustave Flaubert, Herman Melville, Stendhal, Fiodor Dostoïevski, Franz Kafka, Natsume Sōseki, Louis-Ferdinand Céline, Milan Kundera, Don de Lillo, Claude Simon, Hermann Broch, Ralph Ellison, Vladimir Nabokov, Thomas Bernhard, Pascal Quignard, Tony Morrison…
Me concernant, c’est à partir des œuvres de tous ces auteurs - peu importe leur genre ou leur couleur - que je fais des passerelles avec mes propres idées et réflexions pour, au fil du temps, établir une « structure essentielle des choses » - comme dirait Musil – à travers laquelle se définit une combinatoire déployant mes projets selon les thématiques que je souhaite traiter. À défaut donc d’avoir convoqué et questionné des « univers de fiction » pour écrire La Fabrication du Réel, il est certain que celle-ci doit autant à Lautréamont, à Edgar Allan Poe, à Hermann Hesse, à Jorge Luis Borges, à Robert Musil, à Louis-Ferdinand Céline qu’à Hubert Selby Jr, à Howard Fast, à Jack-Alain Léger, à Monique Wittig, à Serge Lehman, à Paul Smaïl, à Donna Tartt, ou encore - plus improbable à vos yeux sans doute - à Carlos Castaneda dont les œuvres, pendant cette période éprouvante pour moi, ont été d’un très grand soutien moral.
C. L. : En quoi le contexte de votre quotidien inspire-t-il votre écriture qui aurait pourtant tendance à transcender votre réalité biographique documentée ?
C. H. : Je ne sais pas bien ce que vous appelez ma « réalité biographique documentée ». Il me semble que Wikipédia dit l’essentiel de cette biographie, et que le reste - qui n’est pas dit donc - n’a pas à l’être, puisque étant d’ordre privé ou bien complètement anecdotique. Ainsi j’écris, voilà tout ! Le plus important étant de parler de mes œuvres, et non de ma personne qui n’a aucune espèce d’importance. Disons seulement que j’ai fait le choix, il y a une quinzaine d’années, de consacrer mon existence à la littérature suivant ce principe édicté par Robert Musil que « écrire n’est pas une activité, mais un état. C’est pourquoi l’écrivain qui travaille à mi-temps est incapable, au sortir de son travail, de se remettre à écrire » : à écrire en vue de ne répondre qu’à la littérature elle-même, faudrait-il préciser...
Que dire de plus de cet état chez moi, sinon que je poursuis plusieurs projets en même temps, parfois même sous d’autres identités. L’un de ces projets est d’ailleurs l’objet d’un « Contrat Salinger » - différent quand même de celui révélé dans le roman de ce cher Adam Lager ! - me liant à une espèce « d’amphitryon » de la littérature qui met sa fortune au service de la conception d’une « bibliothèque de l’avenir » assez singulière pour laquelle il lève des options d’achat sur des projets romanesque exigeants, voire impossibles (dans le sens dont l’entendait Georges Bataille) rejouant, en quelque sorte, l’ambition de L’Homme sans qualités, mais au XXIe siècle.
En revanche, pour vous en dire davantage sur mon quotidien, celui-ci est aussi tranquille qu’absorbé par mon travail : je vis au bord de l’océan Atlantique dans une petite station balnéaire très agréable où, ma foi, il ne se passe rien d’autre que la vie elle-même. Je suis une lève-tard car je me couche à pas d’heure, étant plongée dans les affres de l’écriture ou dans de multiples lectures exigeantes, quand ce ne sont pas des relectures à approfondir comme, par exemple, L’Éthique de Spinoza, ou encore dans des découvertes volumineuses telle que l’œuvre ultra passionnante de Julian Semenov que tout le monde - en ces temps de Guerre froide 2.0 - se devraient de lire fissa vu ce qu’on y apprend ! Mes journées sont donc à la fois pratico-pratiques et studieuses, week-end compris bien souvent. Je suis également en correspondance - en France et aux États-Unis - avec un certain nombre de personnes auxquelles je suis liée, ou avec qui je mène des projets au long cours, notamment des scénarios, mais aussi dans le cadre de la plateforme D-Fiction que je coanime.
En bref, je suis donc vissée à l’écriture ou à la lecture, sauf pour aller faire mon jogging ou pourvoir à des obligations d’ordre domestique. Si le contexte de mon quotidien inspire ou nourrit mon écriture, c’est sans doute parce que je vis dans le plus grand des silences, ce « silence de la mer » très particulier, épais, enveloppant, et d’une teneur à ce point cosmique que tout le reste semble lointain, très lointain, sinon ne pas même exister, notamment en ce qui concerne cette fameuse Société du Spectacle qui me semble n’être qu’une mauvaise série télévisée qui se rappelle à moi que parce que j’en entends parler dans les médias, ou lors de soirées, de rencontres, ou bien encore parce que, lorsque je me rends parfois dans ce que l’on nomme des « débits de boissons », j’en vois passer les images muettes sur les écrans fixés aux murs.
Alors, j’ai toujours cette étrange impression, soit de vivre sur une autre planète - à moins d’être directement tombée dans une quelconque Twilight Zone - soit d’être complètement à la ramasse et hors du temps au point de ne plus être totalement sociabilisée. Mais je vous rassure, vu les gens que je fréquente, ici, à Washington, à New York, ou encore à Paris où je me rends de temps à autre, il semble que je sois encore agréable à fréquenter ;-)
C. L. : Quels sont vos interlocuteurs rêvés quand vous écrivez ?
C. H. : Mes interlocuteurs favoris sont toujours mes personnages romanesques qui - généralement inspirés de personnes qui existent - me permettent de continuer des discussions et des échanges de manière plus approfondie et plus poussée que dans la réalité. Par exemple, le personnage de « l’Écrivain » (Bret Easton Ellis) qui, Dans l’existence de cette vie-là, nourrit les réflexions littéraires sur l’époque ou sur cette problématique paternelle qui nous est commune, ou encore celui de « Rambo » - le dealer américain d’origine hispanique - avec qui j’ai partagé moultes expériences dans le New Jersey, notamment en termes de « botanique » […]. J’ai pu, grâce à lui, voyager à travers les États-Unis comme peu l’ont fait, sinon sans doute Neal Cassady et Jack Kerouac eux-mêmes.
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Dans La Fabrication du Réel, plusieurs personnages m’ont occupée l’esprit pendant des mois. L’un d’eux, « Armoring Flexy », est d’ailleurs toujours présent parce qu’il se trouve que - dans la « vraie » vie - nous nous parlons souvent et que ça ne cesse de relancer les échanges de son personnage avec le personnage-narrateur du roman, échanges qui ont pu être très tendus, bien que dans une certaine mesure, j’ai la sensation qu’ils étaient plus désagréables et sévères dans la « vraie » vie qu’ils ne le sont dans leur transposition romanesque. Mais je dois dire que si un interlocuteur m’occupe depuis longtemps, c’est la « Substance ». Non pas la « Substance-Rêve » de Philip K. Dick, quoique… mais celle définie par Spinoza, et qui vient de plus en plus souvent - avec les années - s’immiscer dans mes réflexions, questionnements, songes, etc. Cela peut parfois être lassant parce que, avec elle, ce ne sont pas des échanges factuels, simples et qui s’estompent une fois la nuit tombée. Non, ce sont de véritables tractations sinueuses où la pensée prend la forme d’un Rubik’s Cube diabolique qui peut m’occuper des heures, des jours, voire des années. Il m’arrive de m’en sentir lasse au point de ne plus rien vouloir. Mais même à ce moment-là, la « Substance » se fait un malin plaisir de ressurgir pour me signifier qu’il vaudrait mieux pour moi de vouloir le Rien que de ne rien vouloir, et hop, ça repart de plus belle !
C. L. : Entre imaginaire et réflexion, comment votre perception du monde se construit-elle dans votre écriture ?
C. H. : Précisément, elle se construit entre imaginaire et vécu, c’est-à-dire entre fiction et réalité dans des allers-retours constants que j’intrique à travers un flux de conscience et dans une dynamique propre à l’application des concepts de Neutre et de Fictionnalisme qui sont à mon process d’écriture ce qu’est le piston à la mécanique, lui permettant la conversion d’une pression en un « travail » (d’une force, d’une énergie) - ou réciproquement. Ensuite, de façon plus prosaïque, ma perception du monde – que j’écrive ou fasse autre chose – est soumise au contexte politico-social de l’époque, et malgré le fait de m’en extraire un maximum, je dois dire qu’elle y est encore « trop » soumise. Voilà pourquoi, je ne suis pas sur les réseaux sociaux et ne me sers du seul réseau où j’ai un profil (Facebook) que pour accompagner l’actualité de mes publications, sinon y publier - bien que rarement - des citations d’écrivains que je lis.
Je tente donc le plus possible de percevoir le monde en dehors du « vacarme » par lequel on nous le fait entendre. Voilà pourquoi aussi, je n’ai pas la TV, et tout comme Jean Baudrillard, je prends le plus souvent connaissance des actualités en différé – sauf motivation contraire - ce qui permet d’écumer 90% de ces « informations » qui n’en sont pas, mais qui nous font perdre moral et temps. Jusqu’à cet hiver, je n’avais qu’un dumbphone avec lequel je communiquais par appel téléphonique et SMS. Maintenant que j’ai un smartphone, je n’ai installé que des applications « utiles », à savoir le GPS, une ou deux messageries pour communiquer, ma boîte mail, une plateforme de vente pour la recherche de livres anciens et d’occasion et la météo. Ma perception du monde est donc essentiellement nourrie par les expériences que j’en aie à travers mon travail, mes séjours outre-Atlantique, mes relations, et évidemment et en priorité, par la raison, la beauté et la clairvoyance qu’offrent la littérature, le cinéma, l’art, la science, la philosophie, mais surtout et avant tout, la nature. Pour le dire d’une autre manière encore, ma perception du monde est induite par son propre « chant » qui est celui du vent, de l’océan, des oiseaux, et de la pensée humaine…
C. L. : Dans la continuité de l’exploration de l’Histoire de la littérature que permet votre roman, que développez-vous en contribuant à la plateforme collaborative D-Fiction ?
C. H. : D-Fiction est pour moi un espace de liberté créative et critique, un laboratoire décalé qui échappe aux normes, aux obligations et aux cadres institutionnels. C’est un lieu d’expérimentation libre, presque une forme de design thinking appliqué à la littérature : une approche qui mêle pensée analytique et pensée intuitive, dans un esprit collaboratif et vivant.
Créée par des auteurs pour des auteurs, D-Fiction privilégie la qualité des démarches et des œuvres plutôt que les noms ou la notoriété médiatique - ce qui compte, c’est ce que les contenus exposent et questionnent. En contribuant à D-Fiction, j’aide à la visibilité de publications où critique et création se nourrissent mutuellement, dans une optique de défense du contemporain. Chaque texte, chaque projet y est pensé comme une réponse, une proposition adressée à celles et ceux qui s’interrogent encore, qui cherchent au-delà des discours convenus. C’est un terrain d’échanges fécond, où l’on tente de faire émerger ce qui est encore inclassable, fragile, audacieux. Tout cela ne peut se réaliser que grâce à l’outil numérique qui ouvre à des rencontres, à des perspectives, à des possibilités ainsi qu’à une souplesse ergonomique et économique inégalable comparée, par exemple, à celle d’une revue papier, bien plus lourde à gérer et à rentabiliser. Et puis, la diffusion des contenus est bien plus large et impactante que s’ils étaient publiés sous format papier. Certains de nos contenus ont été consultés plus de cent mille fois !
En effet, ce type de contenus n’a rien à voir avec une œuvre, ce sont des contenus qui ont besoin d’être lus immédiatement et rapidement, même s’ils peuvent être encore appréciés plus tard dans le temps. Il n’en reste pas moins qu’ils ne se dégustent pas comme l’œuvre d’un auteur, mais comme un avant-goût à celle-ci. Enfin, je conclurai que l’existence d’une telle plateforme n’est possible que parce que la team que nous formons avec mes cinq acolytes est particulièrement fiable, résolue et d’une rare et impeccable amitié.
L’intégrale sur Le blog de Cédric Lépine.
Au cœur du simulacre – sur la Fabrication du réel de Caroline Hoctan
Dans sa préface à Bouvard et Pécuchet, Raymond Queneau nous dit que « toute grande œuvre est soit une Iliade soit une Odyssée ». Il ajoute que « Le Satyricon, la Divine Comédie, Pantagruel, Don Quichotte, et naturellement Ulysse sont des odyssées, c’est-à-dire des récits du temps plein. » Le nouveau roman de Caroline Hoctan, La Fabrication du réel, publié aux éditions Tinbad, fait assurément partie de la catégorie des romans odysséens tant le thème de la connaissance de soi occupe une place centrale au sein de l’ouvrage. Ce « temps plein » est celui de l’ontofiction, néologisme créé par Serge Lehman dans la préface qu’il offre au roman, par opposition à l’autofiction qui avait saturé l’espace littéraire du temps où elle était encore « à la mode ». LIRE ICI.
Une lecture lumineuse du roman par Bruno Lecat.
Glissement progressif du réel : Que s’est-il passé ?
On sort de La Fabrication du Réel (Tinbad 2025) avec un sentiment de jubilation, qui après-coup laisse songeur : que s’est-il passé ? Caroline Hoctan dévoile progressivement une certaine réalité, tel Dupin, ce personnage de Poe qui résout une énigme apparemment insoluble : où est la lettre volée, si compromettante que sa disparition pousse le préfet de police de Paris à demander une aide expresse ? J’évoque Poe d’entrée, dans le sillage de l’auteure elle-même qui y fait allusion, comme on le verra bientôt. La Fabrication du Réel est un roman qui joue avec les codes du genre romanesque dans une vertigineuse mise en abyme, ou une diffraction, de la question du sens. Sens des apparences, de la « réalité », de l’histoire familiale, du projet d’écrire, des récits, sens diffractés dans des miroirs qui ne sont plus promenés le long d’un chemin. On pourra lire La Fabrication du Réel comme un roman d’espionnage. Le « personnage-narrateur » – j’en dirai plus sur l’utilisation de ces guillemets – part sur les traces de son père, un Anglais ancien officier de « La Compagnie », dont les activités se sont étendues en Europe dans le cadre de la doctrine du Stay Behind :
Je retrouve les codes du genre : effractions de l’appartement, coups de fils silencieux (j’ai pensé à Modiano et sa Rue des Boutiques Obscures, où résonnent dans le vide des sonneries téléphoniques), visites musclées de Fugace Saboteur – ancien officier du renseignement français – documents classifiés, siège de la CIA à Langley, culte du secret et des non-dits, et quête effrénée, pour tous les protagonistes, d’un mystérieux document, une « chose » au contenu explosif, détenu, d’abord à son insu, par le « narrateur ». Mais le texte nous attire plus loin. Il apparaît vite – les deux citations en exergue de Hermann Hesse et de Maître Eckhart mettent sur la piste – que la « chose » tant recherchée n’est pas seulement une information confidential susceptible, encore aujourd’hui, de mettre en danger des vies, mais qu’elle a partie liée, dès le premier chapitre, avec une panne électrique générale qui plonge « Lutèce » dans les ténèbres (notez bien que les mots français apparaissent aussi en anglais : black-out, darkness – cela a son importance), ténèbres doublées d’une pluie diluvienne. Ambiance de fin du monde propre à générer « angoisse » et « hébétude », deux modalités d’être qui empêchent souvent le « personnage-narrateur ». La panne revêt une valeur métaphorique, évoquant le topos de la tempête :
Naufrage et obscurcissement qui frappent aussi la littérature dans la page d’ouverture :
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