

Notre guerre quotidienne est un texte exceptionnel : c’est la suite du Journal d’une invasion, la chronique de l’invasion russe tenue par l’écrivain ukrainien Andreï Kourkov. Entre août 2022 et février 2024, il raconte de l’intérieur le combat des Ukrainiens pour sauver leur pays.
Dix ans après l’annexion de la Crimée, deux ans après l’invasion de l’Ukraine, Kourkov montre les tentatives de la Russie, depuis plusieurs siècles déjà, pour détruire la culture ukrainienne, c’est-à-dire la culture d’un peuple résolument tourné vers l’Europe.
Qu’il parle du stress extrême des habitants face aux raids aériens, de la déportation des citoyens des régions occupées, de la corruption éhontée de certains membres du gouvernement ukrainien, du rôle de Zelensky, des crowdfundings pour soutenir l’armée ou des festivités de Halloween, Kourkov nous donne à voir le quotidien d’un peuple en guerre. Un quotidien parfois absurde, marqué par la résistance, la solidarité et une détermination sans faille.
Écrit sur un ton tour à tour mordant, tragique ou humoristique, toujours sincère, Notre guerre quotidienne nous permet de mieux comprendre les enjeux du conflit – mais aussi la manière dont il est vécu, au jour le jour, par la population.


Ukraine : chroniques d’un écrivain dans la guerre

- Des enfants observent un immeuble
résidentiel après une attaque de drone
dans la région de Kiev, le 24 janvier 2025. ©AFP
mardi 18 février 2025.
À l’aide d’une multitude de récits de la vie quotidienne des Ukrainiens, Andreï Kourkov nous donne à voir un peuple résilient qui fait face à la violence de l’envahisseur russe. Souvent avec humour, l’écrivain fait le récit d’une société dont la guerre a révélé les fractures, mais aussi les forces.
Avec Andreï Kourkov Ecrivain

Comment écrire la guerre, la violence et les privations sans sombrer dans une terrible liste de drames ? C’est l’équation que parvient à résoudre l’écrivain ukrainien d’expression russe Andreï Kourkov. Son dernier livre Notre guerre quotidienne dépeint l’adaptation de la société ukrainienne à la guerre que lui fait la Russie.

Après avoir été plongée dans une guerre totale depuis trois ans, la société ukrainienne est profondément secouée et d’abord d’un point de vue démographique. Si Andreï Kourkov rappelle que près d’un million d’Ukrainiens sont mobilisés sur le front, ce qui implique une instabilité généralisée du point de vue familial et économique, il ajoute à cela les déplacements de population : "Aujourd’hui, il existe au moins trois Ukraines distinctes. La première est celle des réfugiés, représentant 7 millions d’Ukrainiens dispersés en Europe, aux États-Unis, au Canada et au Japon. La deuxième est l’Ukraine déplacée, comptant 6 à 7 millions de personnes ayant perdu leurs maisons et vivant dans d’autres régions du pays, souvent avec difficulté. Enfin, il y a les gens comme moi, résidant à Kiev, qui tentent de survivre et de mener une vie presque normale malgré les bombardements quotidiens et les alertes constantes."

Andreï Kourkov tient un discours d’espoir, il n’est pas seulement question d’une obligation morale, mais également d’un instinct de survie généralisé qui implique que la vie continue. Ainsi l’écrivain explique-t-il : "Nous sommes "alive", comme on dit en anglais, et c’est crucial. L’esprit ukrainien se réjouit d’être en vie, que la maison n’ait pas été détruite ces dernières nuits. On peut faire ses courses dans les supermarchés, aller au café, mais en cas d’alerte, il faut parfois se cacher dans les abris anti-bombes ou les couloirs. Comment est le moral ? Les gens sont très fatigués, marqués par la situation, mais pas déprimés ; il n’y a pas de désespoir. En fait, ce sont souvent les réfugiés à l’étranger qui sont les plus affectés. Si vous leur demandez s’ils accepteraient de céder les territoires occupés pour mettre fin au conflit, certains pourraient dire oui aujourd’hui."
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La Russie, même s’il y a cessez-le-feu, restera le voisin de l’Ukraine, à ce titre Andreï Kourkov n’est pas très optimiste quant aux possibilités de changement en profondeur du système russe : "Je ne suis pas certain, car les Russes opposés à la guerre sont soit emprisonnés, soit émigrés. J’ai appris un mot apparemment très important en russe : « savok ». « Savok », c’est l’Union soviétique dans les esprits, une mentalité soviétique qui consiste à être loyal à n’importe quel régime, à avoir peur, à ne pas dire la vérité ni exprimer ses pensées, et à se cacher pour vivre tranquillement jusqu’à la fin. Ce « savok » existe aussi un peu en Ukraine parmi les générations plus âgées, mais en Russie, c’est devenu la mentalité dominante" dit-il.
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L’alliance transatlantique est par ailleurs remise en question par la présidence Trump ; les récentes déclarations de J.D. Vance à la conférence de Munich ne laissent rien présager de bon sur l’engagement américain aux côtés de l’Ukraine. L’écrivain explique que "la promesse de Trump de régler rapidement la guerre a choqué les Ukrainiens, les rendant pessimistes. À partir de novembre, avec les élections présidentielles aux États-Unis, ils craignaient que Trump et les États-Unis abandonnent l’Ukraine."
À l’occasion de ce revirement américain, Andreï Kourkov nous rappelle que cette paix inégale serait très difficile à avaler pour l’opinion publique ukrainienne : "Les Ukrainiens en Ukraine ne sont majoritairement pas prêts à accepter des concessions permanentes. Cependant, ils pourraient envisager des mesures temporaires pour arrêter les combats et obtenir un cessez-le-feu, mais pas pour signer un accord qui modifierait définitivement les frontières de l’Ukraine."
Andreï Kourkov exprime néanmoins un espoir manifeste dans la capacité de l’Europe à remplir son rôle de soutien de premier plan à l’effort de guerre ukrainien. L’écrivain ukrainien exprime ce qu’il souhaiterait par ces mots : "Dans les relations avec l’Ukraine, l’Europe doit continuer à la soutenir politiquement et militairement, si possible. Bien que je ne sois pas un expert militaire, je pense que créer une force militaire internationale européenne et l’engager en Ukraine pour deux ans pourrait être une solution cruciale. Cela permettrait à l’armée ukrainienne de se réorganiser et au pays de stabiliser sa situation avec la Russie, offrant ainsi le temps nécessaire pour des changements politiques importants et pour décider comment coexister avec son voisin à l’est. Les troupes européennes seraient bienvenues en Ukraine."


« Poutine et Trump sont deux machos qui s’essuient les pieds sur l’Ukraine »

Propos recueillis par Romain Gubert
Publié le 24/02/2025 à 07h00

- Vladimir Poutine et Donald Trump au sommet
du G20 à Osaka, au Japon, en 2019.
Depuis trois ans et l’invasion russe en Ukraine, Andreï Kourkov a renoncé à écrire ses récits foutraques et jubilatoires et à créer des histoires rocambolesques, sa marque de fabrique. « Comment pourrais-je imaginer des situations romanesques alors que, chaque jour, des jeunes gens de 20 ans perdent la vie pour défendre nos valeurs ? Il y a des moments où cela ne sert à rien d’être en compétition avec la vraie vie », raconte celui qui n’a plus l’âge de porter les armes (il a 63 ans) et s’en tient depuis 2022 à l’écriture d’un journal de guerre.
L’auteur du Pingouin, sorti en 1996 (traduit en 36 langues), et des Abeilles grises (Liana Levi), prix Médicis étranger 2022, publie Notre guerre quotidienne (éditions Noir sur blanc), une saisissante chronique dans laquelle il dénonce les agissements criminels de Vladimir Poutine et raconte la vie sous les bombes.
Le Point : Comment vivez-vous les déclarations de Donald Trump sur l’Ukraine ?

- L’écrivain ukrainien Andreï Kourkov.
© Jussi Nukari/Lehtikuva/Sipa
Andreï Kourkov : Je suis atterré et scandalisé. Envisager la paix sans consulter l’Ukraine, c’est une insulte, c’est une trahison. Pas seulement envers nos morts, mais à l’encontre des valeurs occidentales. La Russie a agressé une démocratie, elle a commis des milliers de crimes de guerre, déporté nos orphelins, tué des dizaines de milliers de jeunes hommes et de civils, détruit nos maisons et nos villes.
Et voilà que Donald Trump offre la victoire à son ami Vladimir Poutine sans même nous écouter. Mais quelle honte ! Dans la tête de Trump, l’Ukraine n’est qu’un instrument pour complaire à Poutine. Nous sommes là en présence de deux machos égocentriques qui s’essuient les pieds sur l’Ukraine.
Et l’Europe ?
Comment ne pas être désespéré… La séquence actuelle illustre la faillite de l’Europe. Emmanuel Macron, les Allemands, les Italiens, les Polonais ont fait beaucoup pour nous aider depuis trois ans, même si l’Europe n’a pas livré suffisamment tôt les armes nécessaires. Mais quand Donald Trump siffle la fin de la partie, elle se retrouve sur le banc de touche. Ce n’est pas de la lâcheté de sa part, mais seulement la manifestation de sa faiblesse.
Trump fait un bras d’honneur à l’Europe, il va forcer les Ukrainiens à abandonner la Crimée et le Donbass. Et personne ne dira rien. C’est très dangereux car seuls les États-Unis font peur à Poutine et peuvent lui dire « non ». Demain, celui-ci va en profiter pour tordre le bras aux pays Baltes et aux pays scandinaves, pour prendre position au cœur de l’Europe centrale et multiplier les pieds de nez à la France et l’Allemagne. Il s’ingère déjà dans vos vies politiques intérieures, dans vos élections… Ce n’est que le début. Trump est ce qu’il est. Mais l’Europe doit se prendre en main.
Après trois ans de guerre, alors que les Ukrainiens semblent épuisés, l’ouverture de négociations est peut-être une chance…
Les Ukrainiens ne sont pas fatigués de la guerre. Ils préféreraient vivre en paix, mais ils ne lâcheront rien. Ils le prouvent depuis l’annexion de la Crimée et du Donbass, il y a dix ans. Les centres de formation militaires sont pleins même si, effectivement, de nombreux jeunes n’ont pas forcément envie d’aller se battre, et que quelques milliers de personnes se cachent pour éviter la mobilisation.
C’est normal : nous affrontons un ennemi d’une cruauté sans limites. Il tue. La peur est donc légitime. Cela ne veut pas dire que les jeunes qui n’ont pas envie de rejoindre l’armée sont des traîtres ou des déserteurs. Ils aiment leur pays et ne contestent pas la légitimité de la guerre. Et ce n’est qu’un phénomène marginal.

C’est la grande différence avec la Russie : nous sommes une société démocratique. On ne laisse pas l’État décider du destin des gens. Nous n’envoyons pas de délinquants sur le front. Cela dit, c’est surtout la propagande du Kremlin qui tente de faire croire que nos jeunes refusent de partir à la guerre.
Or le phénomène touche d’abord la Russie : les jeunes Russes des classes moyenne et supérieure fuient le pays. Les Ukrainiens ne sont pas défaitistes. Nous sommes debout et plus déterminés que jamais ! Je dirais même que, petit à petit, l’instinct de survie s’est transformé en résistance. Nous n’avons jamais été aussi forts qu’aujourd’hui. Paradoxalement, cette guerre a renforcé l’Ukraine.
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Que voulez-vous dire ?
Le trauma est là. Notre récit national se construit autour de Marioupol, de Boutcha, de massacres, de batailles et autour de ces jeunes gens, de ces civils qui tombent tous les jours. L’histoire ukrainienne a toujours été chaotique. Tour à tour, toutes les grandes puissances de la région ont cherché à mettre la main sur nos terres. Depuis le début du XXe siècle, la Russie, celle des tsars, des bolcheviques, des Soviétiques et maintenant celle de Poutine, souhaite nous annexer. Elle nie notre existence, la langue ukrainienne, l’identité de ce pays.

En cherchant à s’emparer de notre terre, Vladimir Poutine a définitivement ancré le pays en Europe de l’Ouest. Il a commis une grave erreur : il y a encore quelques années, beaucoup d’Ukrainiens, surtout les russophones, regardaient vers Moscou pour leurs affaires, pour suivre les programmes de télévision, voire par nostalgie soviétique… C’est fini ! Non seulement cette guerre renforce notre destinée, notre roman national, notre envie de vivre ensemble de Lviv (à l’ouest) à Kharkiv (à l’est du pays), mais les Ukrainiens ont durablement tourné le dos à la Russie.
Après l’effondrement de l’URSS, il y avait deux chemins pour un pays comme le nôtre. Nous pouvions emprunter celui que les Russes ont choisi, où les plus forts se sont enrichis en écrasant les plus faibles, où la force est célébrée, où seuls comptent les réseaux et l’argent. Il y avait une autre voie, une sorte d’idéal démocratique, une société solidaire et juste où l’égalité et le respect de l’autre constituent la base de la vie collective. Nous ne savions pas trop quelle route emprunter. Désormais, c’est une évidence. Le chemin russe est une impasse. Et la démocratie, notre chance.
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Comment voyez-vous un éventuel après-guerre ?
Ce qui me choque, c’est que Trump tende la main à Poutine le jour anniversaire de l’assassinat d’Alexeï Navalny [le 16 février 2024, NDLR], le seul qui osait encore s’opposer au Kremlin… Cette absence de clairvoyance, ce manque de respect de la part du président américain est fou ! Comme si Trump n’avait pas compris que cette guerre n’est pas l’affrontement entre deux pays ennemis. C’est une dictature qui attaque une démocratie.
Certes, la nôtre est imparfaite et chaotique ! Mais nous avons le droit de parler, de critiquer, de grogner contre le gouvernement. Les querelles politiques sont bruyantes alors même que nous sommes en guerre. Il y a des divergences sur la conduite des combats, des ego, de la corruption. C’est compliqué de faire la guerre quand on est une démocratie ! Mais nous avons prouvé que nos institutions sont suffisamment fortes pour résister à une dictature trois fois plus peuplée que nous.
Paradoxalement, je pense que l’État de droit s’est renforcé. La société civile est plus forte que jamais. Les veuves, les vétérans, les orphelins, les déplacés, ceux qui ont perdu leur maison, la presse et les ONG, constituent une force inouïe. Ils sont plus soudés que jamais et demandent des comptes aux responsables politiques. Ce qui m’inquiète davantage, c’est la saignée subie par notre pays pendant cette guerre.
Le pays a perdu entre 3 et 4 millions de femmes et d’enfants dans l’exil. Aujourd’hui, des centaines de milliers d’enfants ukrainiens sont réfugiés en Europe. Ils étudient en France, en Allemagne, en Italie. Quand ils seront en âge de travailler, ils ne reviendront pas. Ce sera un choc démographique et une perte inestimable alors que nous aurons besoin de ces forces vives pour reconstruire le pays.


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