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Ukraine - Un combat pour l’histoire

et pour nous-mêmes

D 19 février 2025     A par Albert Gauvin - C 4 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Alors qu’en Arabie Saoudite, se réunissaient le secrétaire d’État américain Marco Rubio et Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, afin de préparer, sur le dos des Ukrainiens, les futures négociations en vue d’une « pax americana » — ou plutôt d’une « pax russo-americana » —, la chaîne européenne Arte consacrait le mardi 18 février une soirée à « Génération Ukraine ». Des formidables documentaires qui composaient cette soirée, accumulant les témoignages et les preuves sur l’infamie poutinienne, je conseille de revoir notamment le dernier, programmé tard dans la soirée, que j’avais déjà mis en ligne, avec beaucoup d’autres documents recueillis au fil du temps, dans mon dossier C’est toujours la guerre ! [1] et qui mérite d’être revu tant les falsifications historiques perdurent.

Ukraine : sur la trace des bourreaux

Réalisation : Ksenia Bolchakova, Manon Loizeau
France, 2024

Meurtres, tortures, viols, déportations d’enfants et d’adultes… : cette enquête instruit pas à pas, témoignages et preuves écrites à l’appui, les crimes de guerre commis et planifiés par Vladimir Poutine et son régime.

Lorsque les forces russes se retirent du nord de l’Ukraine et de la région de Kiev, un peu plus d’un mois après l’agression du 24 février 2022, le monde découvre avec effroi l’ampleur des massacres et exactions perpétrés notamment contre la population civile. Charniers, tortures, viols, quartiers d’habitations anéantis par l’artillerie et les bombes : le sombre tableau d’une guerre au cœur de l’Europe. Alors que les combats font toujours rage, les premières enquêtes démarrent pour recueillir les preuves de ces crimes et tenter d’en identifier les auteurs. Dans les territoires libérés par l’armée ukrainienne, la police, les ONG internationales, mais aussi de simples civils se mobilisent pour collecter et sauvegarder tout ce que les occupants ont laissé derrière eux. À Boutcha, mais aussi à Izioum et dans la région de Kharkiv, ces zones du sud-est du pays occupées de longs mois par les forces russes, Ksenia Bolchakova et Manon Loizeau recueillent témoignages et indices pour faire apparaître une part du schéma général qui a donné lieu à ces innombrables violations du droit international. Elles s’entretiennent avec des victimes de torture et de détention arbitraire, mais aussi de déportations d’adultes et d’enfants, organisées par le régime russe.

Terreur et propagande

À Boutcha, les réalisatrices ont d’abord rencontré Alexandre Konovalov, dont le jeune frère a été tué à bout portant, dans la rue, par les soldats russes. Au péril de sa propre vie, il a récupéré de nombreux documents appartenant à des occupants, tués dans leurs chars, parvenant à remonter jusqu’aux unités de l’armée présentes dans sa ville. Dans le téléphone portable de l’un des occupants, il a découvert les cartes militaires de l’invasion et dans ses affaires, une balise GPS. Analysée par l’équipe du film, celle-ci prouve la préméditation de ce que Vladimir Poutine appelle "opération militaire spéciale". Pas à pas, Ksenia Bolchakova et Manon Loizeau remontent ainsi la chaîne de commandement, montrant que tout l’appareil d’État s’est mis au service d’une guerre criminelle, avec la volonté d’anéantir la nation et l’identité ukrainienne par la terreur et la propagande. Leur enquête les mène aussi de l’autre côté de la frontière, en Russie, où elles ont pu interviewer un général mis à la retraite pour s’être publiquement opposé à l’invasion. Un jeune déserteur russe et un mercenaire de Wagner recruté en prison témoignent également devant leur caméra. Le documentaire démontre ainsi avec éclat la responsabilité d’un président russe tout-puissant, réélu il y a à peine un an pour un cinquième mandat.

Enfermés par les Russes, Yahidne 2022

Réalisation : Roman Blazhan
Production : ELDA PRODUCTIONS, MINIMAL MOVIE
Producteur/-trice : Christilla Huillard Kann, Roman Blazhan
France/Ukraine, 2024

Avec les habitants d’un village du nord de l’Ukraine, Yahidne, enfermés pendant près d’un mois dans un sous-sol, en mars 2022, par les troupes russes. L’émouvante reconstruction d’une mémoire collective pour exorciser le traumatisme.

Entouré par la forêt, Yahidne, petit bourg du nord de l’Ukraine, se résume à quelques rues, deux magasins et plus d’animaux gambadant dans les vergers que d’humains travaillant aux champs. Cette tranquillité apparente abrite des souvenirs cauchemardesques : le 5 mars 2022, les troupes russes envahissent le village et entassent les quelque 400 habitants, dont 77 enfants, dans la cave de l’école, où ils resteront enfermés vingt-sept jours dans des conditions épouvantables, jusqu’au retrait précipité de l’occupant. L’une des captives, Olha, 51 ans, a tenu jour après jour un journal pour ne rien oublier de cette longue épreuve, et lutte aujourd’hui contre la tentation partagée d’enfouir le traumatisme dans le silence. Elle y raconte le manque d’eau et de nourriture, l’obscurité permanente, l’air de plus en plus vicié, jusqu’à la mort de certains des plus fragiles, dont les corps ne sont même pas emportés au-dehors.

Puzzle recomposé

Devant la caméra de Roman Blazhan, Olha lit des pages de son journal et ses concitoyens complètent son récit. Valérivna, alias "la sorcière", une petite dame costaude qui ne s’est pas démontée face aux Russes, révèle, sourire en coin, les sorts terrifiants qu’elle a prétendu jeter aux geôliers pour obtenir du pain. Un vieil homme à la moustache grisonnante dit préférer aller de l’avant pour retrouver "la joie" que lui ont volée cette expérience terrible et cette guerre qui n’en finit pas. En laissant remonter à la surface cette douleur à vif, les villageois s’attachent à construire une sorte de mémoire collective de l’événement, comme s’ils assemblaient les pièces d’un puzzle pour recomposer les images qui les hantent. Véritable laboratoire du souvenir, le film entrelace avec finesse les mots et les images, le passé et le présent, la vie qui reprend son cours et le traumatisme enfoui dans ce sous-sol obscur.

Ukraine - Un combat pour l’histoire

Réalisation : Dirk Schneider
Allemagne, 2024

De l’instrumentalisation des récits historiques à la réappropriation de l’histoire nationale, la guerre en Ukraine est aussi une guerre des histoires.

Disponible jusqu’au 18/05/2025

Pour justifier l’invasion de l’Ukraine, le président russe Vladimir Poutine n’a cessé d’invoquer le grand-prince de Kiev Vladimir Ier, dont la conversion, en 988, mena à la christianisation de la Russie. Il a aussi rappelé l’existence de la "Rus’ de Kiev", une principauté médiévale qui constitue la plus ancienne entité politique de la région ayant réuni les deux peuples. Alors qu’il qualifie également de "dénazification" son entreprise de conquête, son attitude montre combien l’instrumentalisation des récits historiques constitue un enjeu crucial de la guerre. Ce conflit entre deux visions radicalement opposées est vieux de plusieurs siècles. Des Vikings fondateurs de la Rus’ de Kiev aux "terres de sang" ravagées par la Seconde Guerre mondiale (la vaste zone de la Pologne centrale à la Russie occidentale qui a vu s’affronter la Wehrmacht et l’Armée rouge) en passant par le règne de la tsarine Catherine II, "impératrice de toutes les Russies", l’historiographie ukrainienne voit dans les événements du passé les effets de la longue oppression russe, et tente de se réapproprier l’histoire nationale.

Avec notamment l’historienne et blogueuse russe dissidente Tamara Eidelman, aujourd’hui en exil et dont les vidéos totalisent des centaines de milliers de vues sur Youtube, le cinéaste ukrainien Sergueï Loznitsa et sa compatriote philosophe Oksana Zaboujko, le documentariste Dirk Schneider (Zelensky, l’homme de Kiev) analyse la guerre qui fait rage à la lumière de l’histoire et de l’idéologie. Un éclairage passionnant sur ce conflit meurtrier, qui engage l’avenir de l’Europe.

Pileface a consacré de nombreux articles à l’Ukraine dès avant le début de l’agression russe. VOIR ICI.


[1] Première publication de ce « recueil » le 21 février 2022, trois jours avant le début de l’« opération militaire spéciale ».

4 Messages

  • S.H. | 21 février 2025 - 14:02 1

    Merci d’avoir mis en lumière cet article qui apporte une preuve éclatante et indiscutable du soutien de Sollers à l’Ukraine. Il a proclamé haut et fort "Gloire à l’Ukraine’", une déclaration limpide, dénuée de la moindre ambiguïté, qui ne laisse place à aucun doute sur sa position. Mais pour ceux qui prendraient la peine de se plonger véritablement dans son œuvre, notamment dans son livre majeur et admirable "Littérature et politique", cette prise de position ne surprendra guère. On y trouve déjà, noir sur blanc, sa position sans équivoque en faveur de l’Ukraine, accompagnée d’une critique cinglante, implacable et sans concession du fascisme poutinien russe. Ce constat rend d’autant plus grotesque et pitoyable la falsification éhontée opérée par ces pseudo-sollersiens de pacotille. Ces imposteurs, qui osent se réclamer de son héritage, ne font que grimacer une caricature risible de sa pensée, trahissant outrageusement la profondeur et la clarté de son œuvre.


  • Albert Gauvin | 20 février 2025 - 15:11 2

    Merci de ce rappel. J’ai d’ailleurs mis le lien vers l’article qui fournit la preuve du soutien de Sollers à l’Ukraine dès ma présentation. A moins que quelque chose m’ait échappé, je pense, par contre, que vous vous trompez en citant Pascal Louvrier, trop malrucien, me semble-t-il, pour être trumpo-poutiniste..., lui qui rappelait encore récemment d’autres compromissions.


  • S.H. | 20 février 2025 - 12:31 3

    Il est peut-être utile de rappeler ici l’un des ultimes messages de Sollers, proféré quelques mois avant sa disparition : Slava Ukraini, « Gloire à l’Ukraine ». Un rappel cinglant pour nombre de ceux qui se revendiquent de son œuvre tout en s’embourbant dans la fange grotesque et stupide du complotisme fasciste à la sauce poutinienne. De Pascal Louvrier à Guillaume Basquin, en passant par Vincent Roy, Samuel de Loth... et d’autres encore. Car pendant que perdurent les falsifications historiques, la bêtise, elle, ne cesse de croître.


  • Albert Gauvin | 19 février 2025 - 15:39 4

    Les fake news s’accumulent à une vitesse supersonique à tel point qu’on ne peut plus suivre. Une amie me signale ce qu’elle vient de lire sur le site du Courrier international : Conflit. Trump reproche à Kiev d’avoir provoqué la guerre en Ukraine.

    Le mieux est d’en rire avec David Di Nota, actuellement en Ukraine.


    Crédit : David Di Nota.
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