4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » III - Pierre Bonnard, ou le cortège des nudités féminines
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
III - Pierre Bonnard, ou le cortège des nudités féminines

Nu au mur jaune, nu dans un intérieur, nu au bain…

D 17 février 2025     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Suite de notre dossier Bonnard après
I - Yannick Haenel, Pierre Bonnard : "Le feu des solitudes charnelles"
II - Pierre Bonnard, par Yannick Haenel (critique de deux tableaux)
Voici le troisième volet du triptyque, publié dimanche 16 février 2025 sur Radio France / France Culture :
III - Pierre Bonnard, ou le cortège des nudités féminines.


Nu dans un intérieur, Pierre Bonnard, 1935,
Washington, National Gallery - Wikimedia Commons

Nu au mur jaune, nu dans un intérieur, nu au bain… on ne compte plus le nombre de nus féminins qui ont émergés des eaux mentales de celui qui fut l’un des maîtres de la couleur et de la lumière vibrante. Comment regarder le cortège de ces nudités féminines emportant la peinture de Pierre Bonnard ?

Avec

- Yannick Haenel Ecrivain

- Isabelle Cahn Historienne de l’art, conservateur en chef des peintures au musée d’Orsay.

- Hortense Belhôte Comédienne et enseignante en histoire de l’art

- Mathieu Potte-Bonneville Philosophe et directeur du département Culture et création du Centre Pompidou

Il est presque impossible de rester de marbre face à cette vibration entêtante de la lumière, glissant comme une eau pure et rafraichissante sur le corps nu de Marthe et des autres, saisis entre deux portes, dans leur salle de bain parfois. Inlassablement, Pierre Bonnard a peint des nus féminins à la toilette tout au long de sa vie, lui qui se demandait si sa peinture allait tenir dans le temps, sans craquelures. « Je voudrais arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillon », déclarait-il ainsi. Mais pouvons-nous encore aujourd’hui nous laisser frôler par une aile de papillon ? Et si la peinture de Bonnard tient encore, à n’en point douter, comment se tenir, nous, face à ces nus féminins ?

Allons-y voir, avec l’écrivain Yannick Haenel, qui a pour habitude de regarder la peinture depuis A mon seul désir (2005) et qui a signé Pierre Bonnard, le feu des solitudes charnelles dans la collection Phalènes chez L’Atelier Contemporain ; mais aussi l’historienne de l’art Isabelle Cahn, conservatrice générale honoraire des peintures au Musée d’Orsay, qui a signé une monographie sur le peintre aux éditions Citadelles Mazenod. Elle a été commissaire de plusieurs expositions consacrées à Bonnard, parmi lesquelles Bonnard et le Japon à l’Hôtel de Caumont d’Aix en Provence en 2024, mais aussi Bonnard. Les couleurs de la lumière, en 2022 au Musée de Grenoble, dont le catalogue est également paru chez In Fine éditions d’art.
En fin d’émission, tous deux sont rejoints par Hortense Belhôte, sociétaire de l’émission, qui nous propose de renverser le regard pour le porter sur d’autres nus, ceux peints par des artistes femmes.

Une peinture du dévoilement

Quatre mois de printemps durant, l’écrivain Yannick Bonnard a fréquenté les peintures de nus de Bonnard, au musée comme sur son téléphone, avec une question obsédante : « Qui est on quand on regarde Bonnard ? ». En avril, c’est sur le Nu au mur jaune 2020 qui orne désormais la couverture de son ouvrage paru chez L’Atelier Contemporain que s’est porté son regard. Une peinture qui l’a fait passer de « l’obsession à la pensée », comme il l’écrit dans son texte. Il fut séduit par la verticalité de ce tableau, son allure de peinture de Rothko, mais fut surtout saisi par un détail :

« C’est ce que Barthes appelait le punctum, le petit lieu secret. Derrière cette femme, il y a une desserte qui semble tenir sur de longues jambes également. Et ce qui me frappe, c’est que cette desserte de cette salle de bain porte une sorte de laque, comme si c’était la palette du peintre. C’est assez trouble. Des orangés très pâles sont mélangés à des bleus grisés. C’est comme si tout le tableau sortait de cette petite tablette qui à proprement parler ne montre rien, ne sert à rien, mais qui semble être comme un œil. » Yannick Haenel


Pierre Bonnard, Nu dans un intérieur, 1935, National Gallery of Art, Washington - Wikimedia Commons

C’est avec l’envie de nous parler d’un nu très similaire qu’est venue pour sa part Isabelle Cahn. Il s’agit du Nu en intérieur daté de 1935 qui, comme celui choisi par Yannick Haenel, se structure autour d’un pan de mur jaune qui escamote la figure et la passe au second plan.

A ECOUTER

L’historienne de l’art apprécie dans cette composition la façon dont Pierre Bonnard inquiète nos repères spatiaux, créé de l’incertitude via ces écrans de papiers peints colorés qui se déploient et se déplient, et met ainsi en place un jeu de dévoilement qui rend ces scènes inépuisables. « C’est une peinture du dévoilement, nous dit-elle. Je trouve ça passionnant parce qu’on ne sait pas comment se situer alors même que tout est en place et équilibré ».

Le corps-lumière : une éthique du regard ?

Cherchant à « débrouiller le désir en lui, à le comprendre et le saisir », Yannick Haenel raconte avoir été saisi durant son observations des nus par la pudeur de Pierre Bonnard et la manière dont c’est la lumière qui fait les corps, et non l’inverse. Il raconte :

« Ce qui m’a frappé, bien plus que quand je regardais des peintures violentes comme celles du Caravage ou de Bacon, c’est la pudeur de Bonnard. Ce visage de miel éteint qui se dissimule derrière le mur jaune relève pour moi d’une éthique du regard. Je parle de l’éthique du peintre qui ne peint pas un nu pour satisfaire une pulsion scopique. Il s’agit pour moi de quelque chose qui s’enserre ou qui s’insère pour devenir une ligne de lumière, capter la lumière sur un corps, Je crois que c’est plus ça que Bonnard cherche. Et c’est sans doute ça que j’ai trouvé. »


Pierre Bonnard, Nu orange, vers 1943, huile sur toile, 49 x 50 cm, Musée Bonnard - Wikimedia Commons

Désintéressé par le visage de ses figures, Pierre Bonnard était un « obsédé doux » estime Yannick Haenel, pour qui toute l’attention du peintre se concentre sur « les courbures, la manière dont les lumières créent l’incarnat ». Cette douceur, l’écrivain la pense en opposition à celle de Pablo Picasso, dont la peinture cherche à ravir, « violer le réel, le transformer et le plier à son désir ». De Bonnard, qu’il considérait comme un peintre du dimanche, le peintre cubiste disait qu’il était un « pot-pourri d’indécision ». Et c’est précisément là que se niche l’éthique de son regard selon Yannick Haenel, dans sa façon de rejeter le rapport de force pour « atteindre quelque chose qui est peut-être le rapport lui-même ».

D’un petit pan de mur jaune à l’autre : réhumidifier la peinture

A rebours de ses contemporains, Pierre Bonnard s’est toujours tenu à l’écart des avant-gardes et s’est beaucoup méfié des coups d’éclat, souligne Isabelle Cahn. A son besoin de tenir dans la durée, le peintre répondait par une forme de lenteur dans le travail, mais aussi une façon de ne pas clore la composition, laisser les êtres et les objets vivants. « Parce que chez Bonnard, les objets vivent aussi, bénéficient de la même lumière, la même vibration. Il y a donc une forme de fluidité », souligne la conservatrice générale honoraire des peintures au Musée d’Orsay.


Pierre Bonnard, Nu dans le bain, 1936, huile sur toile, Musée d’Art Moderne de Paris - Wikimedia Commons

Couplée au désir du peintre de tenir dans la durée, cette fluidité tient également selon nos deux invités à la façon dont Pierre Bonnard n’a cessé de peindre des nus tout au long de sa vie, mais aussi de les reprendre, quand bien même les toiles étaient déjà aux murs des collectionneurs. Pinceau en main, Pierre Bonnard n’hésitait pas à se faire inviter à manger chez des propriétaires de ses peintures pour en profiter pour repeindre son tableau, comme Marguerite Duras le raconte dans La Vie Matérielle, souligne Yannick Haenel.

En regardant les deux murs jaunes qui escamotent les corps dans Nu au mur jaune et Nu dans un intérieur, on peut songer à ce « petit pan de mur jaune » devant lequel l’écrivain Bergotte dans La Prisonnière de Marcel Proust meurt, comme terrassé par la couleur du tableau de laVue de Delft du peintre flamand Johannes Vermeer. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, se dit Bergotte. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cette métaphore de l’assèchement résonne beaucoup avec l’obsession de Bonnard, selon Yannick Haenel : que ça ne sèche pas, pour « rester en rapport avec l’humidité fondamentale, celle de la lumière et donc du corps féminin. »


Vue de Delft, Johannes Vermeer, 1659-1660, Huile sur toile, Mauritshuis, La Haye. - Wikimedia Commons

La Carte Postale de Mathieu Potte-Bonneville : avec Suzanne et les vieillards, apprenons à jeter le patriarcat avec l’eau du bain

Au cours de l’émission, nous avons la joie de recevoir une carte postale du philosophe et directeur du département Culture et création du Centre Pompidou, Mathieu Potte-Bonneville. Quelques jours après les Grammys, au cours desquelles on a pu voir le rappeur Kanye West enjoindre sa compagne d’apparaître entièrement nue devant les photographes, le philosophe s’interroge sur le triangle sur lequel repose la pulsion scopique et se demande comment laisser les Suzanne se baigner tranquilles. Extrait :

« Des vieillards : pourquoi en faut-il deux ? Je parle bien sûr de cet épisode tiré de l’Ancien Testament, et dont le motif est devenu une inépuisable ressource iconographique : Suzanne se baigne, deux vieillards l’épient puis lui font des avances, elle se refuse à eux, par dépit ils la font accuser d’adultère et elle ne doit qu’à l’intervention du prophète Daniel d’échapper à la mort. […] C’est l’étrange triangle que décrit Freud : l’autre homme, qui semble d’abord interrompre le tête-à-tête de l’homme désirant et de la femme désirée, devient l’allié et le véritable destinataire, celui en qui le plaisir va trouver son siège alors que l’impulsion d’abord éprouvée envers la femme se convertit en hostilité […] J’ai beaucoup pensé à ce passage, Patrick, voici quelques jours, lorsque le rappeur Kanye West a enjoint sa compagne d’apparaître entièrement nue devant les photographes, pâle comme une morte cependant que lui-même demeurait habillé : je me suis demandé où était le deuxième vieillard, celui à qui ce geste était adressé en offrande et dont le plaisir viendrait boucler la boucle – connaissant Kanye West, la réponse n’était pas bien difficile ; l’autre vieillard est à la Maison-Blanche. Je me suis demandé surtout comment dans ce jeu pervers ne pas devenir soi-même l’autre vieillard... » Mathieu Potte-Bonneville


Kanye West et Bianca Censori à la 67e cérémonie des Grammys Awards qui s’est tenue à la Crypto.com Arena de Los Angeles, Californie, le dimanche 2 février 2025. © Getty - Allen J. Schaben

Suzanne et les vieillards, Le Tintoret, 1555-1556, huile sur toile, Musée d’Histoire de l’art de Vienne. - Wikimedia Commons

Déployer l’éventail des regards sur les nus : l’intervention d’Hortense Belhôte, sociétaire de l’émission

A la fin de l’émission, la comédienne, historienne de l’art et performeuse Hortene Belhôte rejoint la table des invitées pour nous livrer une chronique sous la forme d’une confession : elle aussi a un temps collectionné les photos de femmes nues peintes, mais par des femmes. De la Femme se baignant, La Toilette de Mary Cassatt (1890) à La Toilette du Matin signée Lotte Laserstein (1930), en passant par la séquence de la toilette filmée par Chantal Akerman dans Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles, Hortense Belhôte nous rappelle que l’acte créateur comme sublimation libidinale vaut pour tous les genres et toutes les orientations, mais surtout que nos imaginaires se nourrissent du réel et inversement… Extrait :

« Tous ces exemples nous racontent qu’il faut déplier les possibles de l’énonciation. Et puis ils nous racontent qu’entre temps, les femmes ont été désarmées, et notamment par le XIXᵉ siècle. Désarmées juridiquement, économiquement et dans le champ de la représentation. Pour rappel, ce n’est qu’à partir des années 1870 qu’elles sont intégrées progressivement à l’Académie Julian, l’Académie de peinture et seulement en 1900 à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts. Il faut se rappeler que les frais d’inscription étaient de 30 francs pour les hommes et 60 pour les femmes. Alors nos imaginaires se nourrissent du réel et inversement, avec parfois des préoccupations bien matérielles. Mais il est temps de réarmer les femmes au bain et de leur rendre leur voix lointaine, calme et grave, et qui serait nourrie de l’inflexion de toutes ces voix chères du passé, qui se sont tues. » Hortense Belhôte


"La Toilette", Mary Cassatt, 1890, Brooklyn Museum - Wikimedia Commons

Les références de l’émission :

Bibliographie :


- Yannick Haenel, Le Feu des solitudes charnelles, collection Phalènes, L’Atelier Contemporain, octobre 2024

- Isabelle Cahn, Bonnard, Citadelles Mazenod, 2023

- Yannick Haenel, Bleu Bacon, collection « Ma nuit au musée », Stock, 2024

- Catalogue de l’exposition Bonnard. Les couleurs de la lumière, au Musée de Grenoble e du 30 octobre 2021 au 30 janvier 2022 – en partenariat avec le musée d’Orsay, sous la direction de Isabelle Cahn, Guy Tosatto et Sophie Bernard, In Fine éditions d’art.

- Catalogue de l’exposition Bonnard et le Japon, Caumont-Centre d’art, Culturespaces, Aix-en-Provence, du 3 mai au 6 octobre 2024, Sous la direction de Isabelle Cahn, In Fine éditions d’art.

- Catalogue de l’exposition Bonnard, peindre l’Arcadie, au Musée d’Orsay du 16 mars au 19 juillet 2015, Editions Hazan et Musée d’Orsay.

- Catalogue de l’exposition Bonnard, Centre Georges Pompidou 1984, éditions du Centre Georges Pompidou

- Isabelle Cahn, Comment regarder Monnet ?, Hazan, 2011

- Stéphane Guégan, Bonnard, éd. Hazan, 2023.

- Antoine Terrasse, Pierre Bonnard, La Couleur agit, Gallimard, 1993

- Jean Clair, Autoportrait au visage absent, Gallimard, 2008

- Sigmund Freud, Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905), trad. Denis Messier, Gallimard, coll."Bibliothèque de l’inconscient", 1988

- Marcel Proust, La Prisonnière, Gallimard, 1923

Archives et musiques diffusées pendant l’émission :

- Extrait du film Bonnard, Pierre et Marthe, réalisé par Martin Provost, avec Vincent Macaigne et Cécile de France, 2023.

- Extrait du documentaire Bonnard, réalisé par Alain Cavalier, 2005.

- "Duo de Diane et Actéon" dans l’opéra Actéon de Marc Antoine Charpentier, interprété par les Arts Florissants, dirigé par William Christie, Harmonia Mundi, 2001


- L’héroïne au bain
interprété par Héléna Noguera et Philippe Katerine, sur l’album éponyme de Olivier Libaux, 2003, label Naïve

radiofrance.fr/franceculture

oOo