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Julien Gracq et Ph. Sollers chez André Breton, rue Fontaine, Paris

Breton Le Mur de l’Atelier

D 14 février 2025     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Chez André Breton, au 42 rue Fontaine, Paris

C’est dans cet appartement-atelier, à un jet de pierre de la butte Montmartre, qu’André Breton, Paul Éluard, Louis Aragon, Giorgio De Chirico ont inventé le surréalisme. C’est aussi là que l’écrivain et poète exposait un ensemble exceptionnel d’objets rassemblés lors de ses voyages : masques précolombiens, pierres, racines, boîtes de papillons… Entré dans la collection [du Centre Pompidou] en 2003, le Mur Breton fait désormais l’objet d’un livre collector, Mur Mondes. L’atelier d’André Breton. Voyage au 42 rue Fontaine, véritable « laboratoire mental » de Breton.

Par Aurélie Verdier
Conservatrice en chef, Musée national d’art moderne

VOIR Centre Pompidou

Julien Gracq :


Julien Gracq et André Breton photographiés par Henri Cartier-Bresson

« Rien n’a changé ici depuis sa mort : dix ans déjà ! Quand je venais le voir, j’entrais par la porte de l’autre pallier, qui donnait de plain-pied sur la pièce haute. Il s’asseyait, la pipe à la bouche, derrière la lourde table en forme de comptoir sur laquelle le fouillis des objets déjà débordait - à sa droite, alors au mur, le Cerveau de l’Enfant de Chirico - peu vivant lui-même, peu mobile, presque ligneux, avec ses larges yeux pesants et éteints de lion fatigué, dans le jour brun et comme obscurci par des branchages d’hiver - figure ancienne et presque sans âge, qui siégeait devant sa table d’orfèvre et de changeur, semblant appeler autour d’elle les lourdes pelisses qui peuplent le demi-jour des tableaux de Rembrandt, ou la simarre du docteur Faust : un docteur Faust toujours à l’écoute passionnée de la rumeur de la jeunesse, mais seulement jusqu’au pacte - exclu - et tous les soirs faisant retraite entre ses tableaux, ses livres et sa pipe, après le café, dans le capharnaüm peuplé de nécromant qui était son vrai vêtement, au milieu du sédiment accumulé et immobile de toute sa vie. »

Julien Gracq, En lisant en écrivant, Éditions José Corti, 1980
Éditions José Corti

Julien Gracq et Breton (INA)


« Il avait un côté homme de pierre, même dans l’aspect physique »


« André Breton] …c’était une personnalité d’un bloc
évidemment tellement forte,
à la position inébranlable
ce qui pouvait donner cette impression de statue
il avait d’ailleurs un côté homme de pierre
même dans l’aspect physique »
Julien Gracq

Autour_de_Julien_Gracq

Philippe Sollers :

Je me revois, très jeune, un matin, chez André Breton, au 42 rue Fontaine, à Paris. Je lui ai écrit, il m’a répondu, j’ai franchi son filtrage téléphonique, j’ai un rendez-vous auquel j’arrive avec une heure d’avance, tournant dans le quartier avant de sonner à sa porte. L’intérieur, aujourd’hui dispersé, a été photographié et se retrouve dans le bel album de la Pléiade qui vient de paraître. C’était donc là, dans cette grotte ou cette cabine de cosmonaute que respirait cet homme extraordinaire, entouré de sculptures, de masques, de poupées, de tableaux, ce citoyen du monde nouveau dont je lisais avec passion chaque ligne. L’effet de présence aimantée de Breton était colossal. Courtois pourtant, affable, attentif, généreux, merveilleusement disponible. Je ressens encore, à l’aveugle, la charge du « Cerveau de l’enfant » de Chirico accroché au mur. Quelle accumulation de voyages, de combats, de trouvailles, de charmes ; quelle navigation de phrases et d’esprit. De quoi a-t-il parlé, ce jour-là, avec sa diction impeccable ? A ma grande surprise, uniquement d’alchimie.

Philippe Sollers
(in Magique Breton)

A propos du tableau de Chirico, Le cerveau de l’enfant

Le tableau a frappé l’esprit, tant de Julien Gracq que de Philippe Sollers, qui tous deux le mentionne, dans le récit de leur visite à André Breton, rue Fontaine.


>Giorgio de Chirico (1888-1978), « Le Cerveau de l’enfant », 1914 ,
huile sur toile 82 x 64,7 cm, ,
Musée d’art moderne , Stockholm
Cliquez pour ZOOMER

L’homme à l’œil fermé est l’une des figures paternelles qui ont commencé à apparaître dans les tableaux de De Chirico après la mort prématurée de son père en 1905. Le ruban rouge entre les pages du livre relie le spectateur, qui se trouve dans la position du peintre, au père décédé. Un rideau fin mais opaque traverse l’espace pictural, comme pour marquer une distance et une impossibilité d’établir un contact.
Le Musée d’Art Moderne de Stockholm acquiert cette œuvre auprès du chef de file et poète surréaliste André Breton dans le cadre de l’exposition Le Musée de nos souhaits en 1964. Tous les surréalistes avaient vu ce tableau dans la maison de Breton et il avait fait une impression déterminante sur nombre d’entre eux. Ce qu’ils ont vu était une image surréaliste créée dix ans avant la rédaction du premier manifeste surréaliste.

Ciné club de Caen

ANECDOTE A PROPOS DU TABLEAU

André Breton découvre ce tableau dans la galerie de Paul Guillaume qui ne souhaite pas s’en séparer À force d’insistance, Breton réussit à acheter ce tableau qui restera chez lui jusqu’en 1964 (deux ans avant sa mort. Vendu 250.000 francs pour compléter ses revenus de droits d’auteurs qui ne suffisaient plus à régler ses dépenses ). Ce tableau serait aussi à la naissance de la vocation de peintre de Tanguy et une reproduction aurait mis Magritte et Prévert sur les sentiers du surréalisme

Mais qu’a donc ce tableau de spécial ?

Qu’y voir ? Qu’y a-t-il à y voir pour déclencher la vocation de Tanguy, intéresser Magritte et Prévert ? Y-a-t-il autre chose à voir qu’un monsieur à moustache, torse nu, devant un livre posé (avec un ruban rouge qui marque une page) sur une table ?

ANALYSE DU TABLEAU PAR BRETON LUI-MEME

Une des pièces vendues le samedi, 12 avril 2003 (Adjugé 600 euros.) fut un tapuscrit sur papier à en-tête de Médium, avec ratures et corrections à l’encre de Breton d’un texte titré : « L’épreuve par Robert Melville » et relatif à ce tableau de Chirico Le Cerveau de l’enfant .

... « Dans le Cerveau de l’enfant, la furie de l’enfant [que l’on ne voit pas] nous met en présence du plus grand de ces ennemis. C’est une image maligne et jalouse du père, représenté tel que Cham [1] vit son père Noé « dévêtu sous sa tente [2]. »

Un rideau soulevé sur le côté dévoile un homme d’un certain âge, dépouillé de tout emblème autoritaire, à l’exception de ses moustaches comiques et d’une ridicule barbiche. Rien de plus grotesque que ce père flasque et nu, et ici le sentiment que l’enfant est à côté de moi quand je le contemple est renforcée par la puissance singulière de l’image. Les yeux du père sont fermés ; et ceci pour la simple raison que l’enfant n’oserait le regarder s’ils étaient ouverts. Ce portait, conçu dans un esprit de moquerie téméraire et impardonnable est une violation délibérée de la retraite paternelle ; si les yeux étaient ouverts ils s’empliraient de la connaissance du méfait. Ils sont scellés par l’instinct de conservation de l’enfant. Le père disposant d’un pouvoir criminel de représailles, doit rester ignorant de sa honte.

Il n’est pas difficile de trouver la raison de cette visualisation rancunière du père. Le corps est coupé juste au-dessus des cuisses par une table vert foncé, au centre de laquelle repose au premier plan de la toile un livre à couverture dorée. Ainsi nous sommes en présence d’une situation qui n’est pas sans rapports avec celle qu’exprime les faux d’ Ami lointain ; mais ici c’est parce que le père ne délègue pas son autorité mais qu’il apparaît en personne que la signification du livre désiré mais inaccessible devient évidente : il représente la mère de l’enfant. Le mépris porté au père est à la mesure de la frustration de l’enfant. [...]. Les relations du père et de la mère sont figurées par un fragile ruban de couleur vermillon, qui marque une page du livre. Mais en haut et à droite du tableau, par la fenêtre ouverte, on peut observer une autre forme de même couleur. Elle s’apparente aux fûts de cheminées qu’on trouve dans d’autres toiles, mais la vigilance du peintre semble ici partiellement réduite et ce que cette forme gagne en puissance elle le perd en dissimulation : elle s’élève triomphalement au-dessus du père, et longe un immense édifice de couleur neutre, qui est encore une des constructions féminines de Chirico.

Qu’on ne se méprenne pas sur ce que j’entends par la féminité des constructions de Chirico : son érotisme est aussi subtil et innocent que celui de Watteau. Les déesses de marbre de Watteau palpitent, sont toujours sur le point de s’abandonner à la métamorphose, car il ne se sentait libre de peindre le nu qu’en statuaire : et pourtant avec quel art merveilleux ses déesses suggèrent le dénouement actuel, induisent les élégantes conversations.

(Crédit : J.C. Bourdais Wikipedia )

Breton Le Mur de l’Atelier

Auteur André Breton
Texte de Didier Ottinger

Le mur de l’atelier d’André Breton évoque la seconde pièce de l’appartement de la rue Fontaine à Paris, occupé par le poète, de 1922 à sa mort en 1966. Les 212 œuvres d’art et objets qui y sont regroupés rappellent l’esthétique défendue par Breton dans ses écrits et à travers sa collection. Il n’a cessé de l’enrichir, guidé par « un irrésistible besoin de possession », qu’il attribuait au désir de « s’approprier les pouvoirs des objets » ayant suscité en lui surprise et interrogation.
Présenté par Didier Ottinger, directeur du Musée natinal d’art moderne

La seconde pièce de l’appartement de la rue Fontaine à Paris avec le « Mur de l’Atelier » est reconstituée au musée, à l’identique, de ce qu’elle était à la mort du poète.
André Breton réunit au cours de sa vie une exceptionnelle collection par son ampleur et la singularité des partis-pris esthétiques.

Il ne faut pas s’y tromper : les objets aujourd’hui figées dans un accrochage qui ne peut plus varier étaient jadis soumis à des déplacements constants dans l’atelier. Les photographies d’époque du « mur » en cours d’élaboration en témoignent, montrant des modifications au gré de nouvelles acquisitions ou des ventes réalisées par Breton. Celle effectuée avec son ami Paul Éluard dispersa leurs collections respectives d’art africain et océanien, alors que l’Exposition coloniale internationale qui se tenait à Paris en 1931, jette une lumière crue sur leur collectionnisme, car la dénonciation sans ambiguïté du colonialisme trouvait là sa limite : inévitablement, la vente de leurs objets profitait aussi de cette actualité.


Vue du « mur Breton » dans le Musée national d’art moderne. Rassemblant 255 objets venus du monde entier, l’ensemble est entré en collection en 2003. © Centre Pompidou

Ces liens aux entreprises coloniales de la modernité est un sujet urgent et nécessaire aujourd’hui. La publication de l’ouvrage Mur Mondes s’y attèle pour la première fois : si on sait que Breton a inlassablement combattu en faveur de l’émancipation des peuples opprimés et dénoncé le colonialisme, le poète ne renonça jamais à l’acquisition d’objets issus de la colonisation (même si l’absence presque totale du continent africain rendait ce risque moindre s’agissant des colonies françaises). Au contraire, l’objet était en quelque sorte à ses yeux un « rescapé », placé dans le circuit du merveilleux surréaliste, dont le « mur » de l’atelier semble bel et bien la défense et l’illustration. Pour Breton, l’objet est tout puissant dans son potentiel poétique, et cela jusqu’à gommer toute autre dimension.

Si on sait que Breton a inlassablement combattu en faveur de l’émancipation des peuples opprimés et dénoncé le colonialisme, le poète ne renonça jamais à l’acquisition d’objets issus de la colonisation […] Pour lui, l’objet est tout puissant dans son potentiel poétique, et cela jusqu’à gommer toute autre dimension.

Après le retour d’exil nord-américain, les objets de l’atelier allaient devenir en 1946, les véritables hôtes du lieu. Lorsque Breton fait visiter son atelier, ouvrant ses portes à des reportages photographiques toujours plus nombreux à partir des années 1960, le poète décrit cet intérieur singulier : « Au mur des toiles de Chirico, Max Ernst, Picasso, Miró. Un goût marqué aussi pour les œuvres dites “naïves”. […] Une collection d’objets ethnographiques, attestant une prédilection pour l’art océanien et l’art des Indiens d’Amérique […]. Tout un panneau de masques esquimaux faisant face à un panneau de poupées Hopi, recueillies une à une dans les réserves indiennes d’Arizona. Une vitrine d’oiseaux mouches, une autre d’assez grandes dimensions pour que s’y déploient plusieurs paradisiers, l’argus de Nouvelle-Guinée et l’oiseau-lyre ».


André Breton dans son atelier en juin 1955. Photo © Sabine Weiss

Aimer sur le mode de la disjonction ou de l’étincelle : ce pourrait être là une large part du programme esthétique du surréalisme. […]

Au centre du surréalisme se niche l’idée, capitale, que l’objet est révélateur du désir de son possesseur — ce désir étant l’autre nom pour le poète de pratiquement tout son projet esthétique

Centre Pompidou

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[1] Ham sur le tapuscrit, mais plus connu sous le nom de Cham

[2] et ivre, note pileface