



Philippe Sollers.
Francesca Mantovani. ZOOM : cliquer sur l’image.

« Post- »
Freud est venu, il a écouté, il a vu, il a compris et il a écrit. Je ne peux pas voir sans émotion la couverture de la première édition de Die Traumdeutung ; datée de 1900. Plus d’un siècle après, tout continue comme si rien n’avait été dit. Les analystes dorment et l’humanité fonce dans son cinéma de mensonge. Regardez l’actrice qui vient d’obtenir un César ou un Oscar : un vrai fantôme à sourires. Les spectateurs, debout, applaudissent, et, tout de suite, l’ennui s’alourdit.
Lacan, de plus en plus, s’ennuyait à mourir, d’où les séances ultra-courtes, les ronds de ficelles indémêlables (le Réel, le Symbolique, l’Imaginaire), et les crises de rage. En un sens, comme Freud, il est mort d’ennui. Toujours les mêmes fariboles ! Toujours la même misère ! Freud était un juif stoïque, Lacan un catholique furibard. Mes deux amies sont des humanistes : Florence croit fermement au progrès scientifique, et Nora pense que, chez tout être humain, il y a quelque chose à sauver. Elles sont plutôt gaies, et se demandent pourquoi je ne suis pas triste.
Côté social, vous connaissez le film : l’apocalypse nous menace, le fascisme frappe à la porte, il faut absolument se dresser contre lui, et ne parler que de lui. Des manifestations ont lieu, elles dégénèrent, les casseurs sont là et brisent les vitrines des commerçants. Des flots populistes déferlent sur la planète, ce qui n’empêche pas la publicité de proliférer. Le paradoxe est là : beaucoup d’agitation, et une inertie de plus en plus lourde. Nora ouvre et ferme sa porte, allonge un patient ou une patiente, se met en flottaison auditive, et subit la rengaine des plaintes. La psychopathologie de la vie quotidienne est sa montre. Rien ne l’use, rien ne la choque. La théorie, comme la chimie, est cruelle et douce. Elle est vraie.
L’Internationale Psychanalytique (IPA) a été fondée en 1910. Elle existe toujours et, comme toutes les institutions, fonctionne au ralenti, comme système de protection de ses membres.
Lacan a tenté un coup de force, qui a eu son heure de gloire, mais il a été obligé de dissoudre son « École freudienne », quand il s’est aperçu qu’il était de plus en plus seul dans son truc. Exclu de l’IPA, il a fini par s’exclure lui même, et avec raison. C’était un pirate de haute volée, et ceux qui l’ont connu insistent tous et toutes sur ses interprétations foudroyantes. Une plaque a été apposée sur le lieu où il opérait, au 5 rue de Lille, dans le septième arrondissement de Paris. Ses Séminaires du mardi, à midi, à l’École normale supérieure, puis à la Faculté de Droit, en face du Panthéon (« le vide-poches d’en face », disait-il de façon canaille), étaient bondés d’une foule jeune et bigarrée qui enregistrait ses discours. Tout cela est loin. Les témoins sont presque tous morts, ou très fatigués. N’empêche : un frisson nouveau a couru à Paris à l’époque.
A l’ère du Spectacle mondialisé, la « post vérité » s’impose. D’ailleurs, tout est devenu « post ». Post-moderne, post-sexuel, post-religieux, post-politique, post-climatique. Un « post » et une « post » n’ont plus grand-chose à se dire, et restent penchés sur leurs smartphones, en contact constant avec d’autres « post ». Les « post-ovocytes » sont sur le marché, de même que les « post-spermatozoïdes » qui se font de plus en plus rares. Le « post-utérus » est en cours. Ainsi va le « post », déjà dépassé, dans la cyberguerre, par l’« hyper-post ». Plus de postérité, plus de posthume, rien que des postures postiches sans avenir.
Le narco-trafic, par des voies tortueuses, a réussi à faire mettre en vente libre le cannabis dans les pharmacies de l’Uruguay. Un jeune correspondant de Montevideo, au nom prédestiné de Ducasse, m’écrit que, grâce à cette mesure salutaire, la poésie va pouvoir devenir un fleuve majestueux et fertile. Je partage son optimisme. Que vienne ce nouveau Nil ! Il laissera loin derrière lui les débris d’un splendide naufrage. Ce sera la fin lamentable du « post ».
En tant que post-humain, je ne me débrouille pas si mal. Évidemment, les anciens humains continuent de se reproduire et encombrent le paysage, mais ils n’y croient plus, ils pressentent l’orage dévastateur. Je me faufile, j’avance masqué, j’ai gardé, pour me renseigner, une apparence humaine. Je suis son garde du corps, ou plutôt son ange gardien. Je vis à ses côtés, invisible. Un ange ne parle pas, il prévient.




Rue de Lille, Paris 7e
A Paris, le 1er juillet, visite de l’exposition Andy Warhol au Grand Palais (vous avez encore quelques jours). Pourquoi Warhol ? Parce que c’est un saint ? Oui. Mais aussi « un financier de l’anti-illusion, un banquier maniaque de l’inversion monétaire, aussi prompt dans le choix que dans l’exécution élégante de la négation. » Personne n’a su peindre la « société du spectacle », ses icônes et son dieu-argent (dollar) comme Warhol. Magnifiques portraits de Mao mais aussi de Lénine (pas de Staline). Warhol était catholique, on le sait. Négation de la négation.
Le soir, conférence sur « le catholicisme de Dante » par Philippe Sollers au Collège des Bernardins (« site » magnifique : le pape Benoît XVI y parla le 12 septembre 2008).
Profondeur. Intensité. « La candida rosa ». L’Italie.
Attention, pas de malentendu : « Le Paradis, on n’y va pas sans une extrême souffrance. »
Je fais dédicacer un numéro de la revue « L’Infini » pour l’offrir à une amie. Il y est question de Paradis ou d’Eden « caché ».
Nuit à l’Eden (logique).
Le 2 juillet, visite de l’exposition « le bestiaire d’André Masson » au musée de la Poste. André Masson, l’ami des surréalistes (mais surtout, dans les années trente, de Bataille et de Leiris). L’Espagne. Mythologies. Acéphale. Beaux dessins. Belles aquarelles. Mauvaises peintures (à part deux paysages « chinois »). Une difficulté évidente à passer à la couleur vraie (voir Picasso ou Matisse à la même époque).
16h : repos, sommeil immédiat sur un banc (1/2h).
Colloque William Burroughs au British Council. Topo confus par un conférencier convoqué « au pied levé » sur la « société de contrôle », suivi d’un enregistrement sonore d’un entretien avec Marcelin Pleynet (l’un des premiers à parler du Naked Lunch (Le Festin nu, 1959) en France dans les années 60). MP3 inaudible, je sors au bout d’un 1/4 d’heure.
Marche (malgré la chaleur). La rue Saint Dominique, le boulevard Saint Germain, la rue du Bac (le 7ème arrondissement). L’Église Saint Thomas d’Aquin. La rue de l’Université, la rue de Lille.
Connaissez-vous la rue de Lille ?
« Quelque chose s’est passé là ».
Le « Peintre Sculpteur Poète » Max Ernst a habité au numéro 19 « de 1962 à sa mort le 1er avril 1976 » (Heidegger meurt la même année mais pas un 1er avril, le 26 mai : manque d’humour ? — Mao, lui, meurt le 9 septembre : tremblement de terre et Délivrance).
Mais c’est surtout le 5, rue de Lille qui est intéressant. Philippe Sollers en parle dans son dernier roman, Les Voyageurs du Temps (Gallimard, 2009, p. 205-206) :
« [...] je vais au 5, rue de Lille, et je tombe sur l’adresse de Lacan, qui, on le sait, a exercé là, de 1940 à sa mort (en 1981), son très éprouvant métier de psychanalyste. Si le divan de Lacan pouvait parler, il mettrait en crise toute l’industrie romanesque et ses millions de livres pour rien. Cette adresse m’est familière. Bien que jamais allongé chez lui, c’est là que j’allais le chercher, certains soirs, pour dîner en sa compagnie à La Calèche, le restaurant d’en face. Le 5, c’était la promesse d’un plaisir. [...]
Mais le 5 rue de Lille (et c’est là que le temps se met à parler à voix basse) était aussi l’adresse d’un certain Darasse, le banquier d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, lorsqu’il venait toucher la pension que lui envoyait son père depuis Montevideo (Darasse était en affaires avec ce pays lointain). Ducasse allait chercher son argent chez Darasse, les patients et les patientes de Lacan venaient le payer pour apprendre, en parlant, leur identité. C’est parfait.
La rencontre d’Ernst et de Lacan, sur la table de dissection du temps, est logique. Celle d’un banquier et d’un poète l’est encore plus, mais reste à inventer. Quoi qu’il en soit, maintenant, la rue de Lille vibre.
[...] C’est au même banquier Darasse que Ducasse, le 12 mars 1870 (il meurt en novembre, à l’âge de 24 ans et demi, pendant le siège allemand de Paris), annonce que sa méthode a complètement changé après l’échec des Chants de Maldoror, pour dans Poésies I et II, donc) chanter exclusivement "l’espoir, l’espérance, le calme, le bonheur, le devoir". Voilà qui devrait plaire au banquier et au père. Ici, l’humour est à son comble, et n’a été que peu compris. »
La rencontre, sur la table de dissection et de contraction du temps, de Warhol, de Dante, de Sollers, de Lacan et de Lautréamont, est aussi logique.
Le Voyageur du Temps aurait pu ajouter que c’est au 23, toujours rue de Lille, toujours côté impair, que séjourna, de novembre 1846 à mars 1847, un homme qui, vingt ans plus tard, n’hésita pas, lui aussi, à citer... Dante en exergue d’un de ses livres les plus célèbres :
« Segui il tuo corso, e lascia dir le genti ! »
« Poursuis ton chemin, et laisse dire les gens ! »
Il s’appelait Karl Marx (Préface de la première édition du Capital, 25 juillet 1867).
Reste à savoir qui a le mieux réussi à faire sauter la banque.




Face à la désolation contemporaine, la psychanalyse est-elle la clé pour réinventer le monde ? Telle est la question que pose Philippe Sollers dans son dernier roman.
■ « La dette est colossale, le chômage explose, les attentats crépitent, les prisons sont pleines, les banques règnent, les lobbys médiatiques sont déchaînés. le climat est détraqué [...] . Apocalypse ? Non. mutation. » Philippe Sollers engage le fer avec l’amertume dont nous accable, chaque jour, le monde contemporain. Les choses vont-elles si mal ? C’est pire, répond le romancier : « L’actualité est désastreuse . »
À l’ère du spectacle généralisé, tout est de venu post. Post-sexuel, post-religieux, post politique, postclimatique. « Les "post-ovocytes" sont sur le marché, de même que les "post-spermatozoïdes" qui se font de plus en plus rares. Le "post-utérus" est en cours. » Aujourd’hui, la frénésie générale signifie que le temps s’est arrêté. Il n’y a plus de postérité ni de posthume, rien que des « postures-potiches » sans avenir. Voyage au bout du désastre ? Ne comptez pas sur !’écrivain pour s’abandonner à la dévastation. L’écriture est une relève et Sollers nous invite à nous relever. en gardant foi dans « les progrès de l’esprit humain ». Voyez le cercle chinois qui opère un mouvement de saisie du temps par la négation de la négation C’est toute l’aventure de Centre, roman du voyage où se croisent amoureusement les lieux, les siècles et les langues. En compagnie de Nora, dont le grand-père est le célèbre Leonard Bernstein, le narrateur oppose aux crocs de l’angoisse « la science des rêves », qu’il faut réinventer. pour autant qu’elle permette mille redécouvertes, mille créations, dans la gaieté et l’humour. Face à la désolation contemporaine, la psychanalyse est-elle la clé pour réinventer le monde ? Oui, car elle ouvre vers la lecture, l’écriture, la musique, le secret, la sensation, le plaisir la redécouverte, l’évasion, le voyage, le bonheur, le détachement. Avec Freud pour guide, Sollers revisite le Marchand de Venise de Shakespeare, chez qui la musique — « nourriture de l’amour » — joue le premier rôle. Il suit, dans les rues enneigées de Varsovie, Nicolas Copernic, qui se demande si le moment est venu de présenter au monde la bouleversante nouvelle du De revolutionibus orbium coelestium. Il retrouve avec Nora les Paradis artificiels de Baudelaire, et aussi Dante, Michel-Ange, Bach et Mozart. L’esprit des Lumières face aux terreurs de la nuit. « D’un côté, lumière, rapidité, couleur, silence, intelligence immédiate. De l’autre, lourdeur, brouillage, bêtise, débilité, bruit, laideur. »
Le dispositif de contre-attaque. « dans l’œil du cyclone », est celui de l’écoute. Triple entente celle du psychanalyste, du musicien et de l’écrivain. À quoi s’ajoute le geste sportif, comme celui de Roger Federer, héros du rebond, dont Sollers loue « la calme virtuosité, au filet et le long des lignes ». C’est que l’art du roman réside dans la réalisation du désir, et le monde a besoin d’un nouveau souffle. En littérature, le processus est le même que sur le divan. Il opère par condensation. dramatisation et transposition. Rebondir, oui. Sollers invite à la fois à la déprise et à la reprise. « Toute fondation demande à être périodiquement refondée, toute grande découverte attend sa re découverte. »

Philippe Sollers.
Francesca Mantovani. ZOOM : cliquer sur l’image.

SHERLOCK FREUD
Il y faut un peu de désinvolture, une désinvolture armée, pour mettre au jour les problèmes de nos sociétés et les angoisses déposés sur le divan, lors des séances chez la thérapeute. La psychanalyse fait toujours scandale, elle reste la meilleure lunette grossissante pour saisir à la loupe les travers et les doutes. « Il suffit de jeter un œil sur l’actualité pour voir que tout demande, à cor et à cri, l’interprétation freudienne. » Avec Sherlock Freud, l’inspecteur Sollers mène l’enquête : dons de sperme sur internet et business des géniteurs virtuels sur la Toile, techniques de procréation médicalement assistée (stimulation ovarienne. insémination artificielle. FIV. ICSI) nihilisme des philosophes qui détestent Freud et Sade les cinquante ans de Mai 1968 qui ne passent pas — « La folie marxiste a disparu, mais l’angoisse sexuelle persiste » — transhumanisme et post-vérité à la mode, confusions du vrai et du faux, du mal et du bien, promesses de nouvelles planètes à vivre, extragalactiques, où « le grand Attracteur » déplace, à la vitesse de 630 km par seconde, la Voie lactée et Andromède, notre constellation boréale. Jusqu’à la réponse favorable du pape François pour béatifier Blaise Pascal, dont les Provinciales avait été mis à l’index par la papauté. Il est vrai que ce bon vieux pape « fait un boulot impossible », lui qui se couche, épuisé, tous les soirs — et « les jours de fêtes. évidemment, c’est l’enfer ».
Conclusion attention aux mirages ! « La pièce de la tragi-comédie est déjà jouée, vieille comme le monde. même si on change les décors . » Sollers est un des rares Occidentaux à être chinois, à penser le cercle, le centre et le point. « Le centre vient de partout, tourne autour de lui-même, pointe vers un zéro que je n’atteindrai jamais. » Ses romans développent l’art des transformations et des mutations. « Un cycle prend fin, un autre commence. » Si l’Église et la psychanalyse ont le pouvoir de lier et de délier, voici le relais radiophonique qui invite à rester à l’écoute. « Mes romans sont des liaisons de raisonnements. » ■
Aliocha Wald Lasowski, art press, mai 2018.


Dernière publication d’Aliocha Wald Lasowski
Réhabilitons Sartre




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