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Jean-Luc Godard, Lettre à Freddy Buache

Hommage au fondateur de la Cinémathèque suisse

D 6 février 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Freddy Buache, le fondateur de la Cinémathèque suisse, est né le 29 décembre 1924 à Lausanne (canton de Vaud). Il aurait eu cent ans en décembre dernier. Il s’en est fallu de peu : il est mort le 28 mai 2019, trois ans avant son complice Jean-Luc Godard, décédé, lui, le 13 septembre 2022 à Rolle (canton de Vaud).
Deux anecdotes personnelles.
VERTOV. Je ne suis allé qu’une seule fois à Lausanne. C’était en 1970, le 23 décembre très précisément. Je travaillais sur Dziga Vertov avec un ami. Nous avions projeté L’homme à la caméra au ciné-club que nous animions à Lille et nous avions appris qu’il existait à la cinémathèque de Lausanne une version plus complète que celle de la cinémathèque française. J’ai écrit à Freddy Buache. Il nous a reçus avec une gentillesse que je n’oublierai jamais. Il avait réservé pour mon ami, ma compagne et moi une salle pour une projection privée et, inutile de le dire, entièrement gratuite. Tout ça pour des étudiants un peu fêlés qui ne furent pas déçus du voyage en découvrant la scène coupée (pourquoi ? par qui ?) dans la version que nous avait prêtée Henri Langlois : une scène d’accouchement que Vertov avait filmée en plan rapproché, en plaçant la caméra entre les jambes de la femme. On a pris, tel un coup de poing, le bébé dans la figure ! Kino Pravda !
GODARD. Dans les années quatre-vingt du siècle précédent, j’avais enregistré sur une cassette VHS, je ne sais plus dans quelles circonstances, la Lettre à Freddy Buache, ce court-métrage de moins de onze minutes sur la ville de Lausanne. Guy Scarpetta qui enseignait à la Faculté des lettres de Reims m’avait demandé de le présenter ainsi qu’un autre film de Godard un vendredi après-midi pendant son cours. Pendant la projection, les étudiants quittèrent un à un la salle. Devant mon étonnement, Scarpetta me dit : « mais, c’est vendredi, ils ont un train à prendre ! » Près de vingt ans avaient passé. Après quelques années de socialisme mitterrandien et de cohabitation, sans doute les étudiants, désabusés, avaient-ils changé... — A.G.


Lettre à Freddy Buache

Un cinéma de l’être-là... Ce court métrage rare réalisé en 1981.

Réalisation : Jean-Luc Godard
Caméra : Jean-Bernard Menoud
Son : François Musy

Une commande des édiles de Lausanne pour commémorer la naissance de leur ville. Godard y répond à sa façon, par cette lettre cinématographique adressée à son ami Freddy Buache, directeur de la cinémathèque suisse. Godard explique que Lausanne s’est perdue en oubliant ses périphéries, le Lausanne du haut, du ciel, du bleu, et le Lausanne du bas, de l’eau, du vert. C’est une ville qui est devenue un refuge du gris, des lignes droites.

Godard sur sa table de montage pense à la lettre qu’il va adresser à son ami Freddy Buache, directeur de la cinémathèque suisse : « Les commanditaires seront furieux, ils ont commandé un film sur et ça c’est un film de. Il n’arrive encore pas à la sur-face. Il est encore au fond, au fond des choses, et toi et moi, on est trop vieux. Le cinéma va mourir bientôt, très jeune, sans avoir donné tout ce qu’il aurait pu donner. Alors, il faut aller vite, au fond des choses. Il y a urgence. » Godard dépose le disque du Boléro de Ravel sur une platine. Au début du tournage la police les a arrêtés quand ils voulaient filmer sur l’autoroute. C’est interdit sauf cas d’urgence mais il y avait urgence car la lumière souhaitée allait disparaitre dans quelques minutes.

Godard n’a cessé de parcourir la Suisse de Vauvert à Genève, de l’est à l’ouest et Yves aurait mis cinq années-lumière pour faire un film comme ça. Il avait dit un film entre le ciel et l’eau. Finalement ce sera entre le vert et le bleu : un plan vert, un plan bleu et comment ça passe du vert au bleu. Entre les deux, il y a le gris, de la ville, devenue un ensemble de lignes droites qui s’entrecroisent, où tout à un sens.

Trois plans difficiles à faire donc, Bonnard y arrivait à la fin de sa vie et Picasso aussi. D’abord un plan qui commence dans le noir et puis la lumière et puis on voit que c’est du vert. On appellerait ça "en haut", un plan d’en haut et puis un plan au milieu où c’est des lignes droites, des carrés de la pierre. Et puis un plan d’en bas. Et en bas, il faudrait de nouveau retrouver, sous une autre couleur, des formes.

C’est exactement ce qu’il faut pour cette commande pour les 500 ans de l’anniversaire de la création de Lausanne. Car au départ, il y avait le Lausanne d’en bas, près de l’eau et le Lausanne d’en haut, près du ciel et des montagnes. Et les deux se sont réunis et c’est devenu le centre. La périphérie s’est perdue, elle s’est jeté corps et âme dans le centre. Ainsi, avec ce mouvement du vert vers le bleu qui passe par du gris solide comme la pierre (comme s’il fallait remplacer l’éternité), on échappera à l’esprit de géométrie et de la pierre des urbanistes pour tomber sur la pierre des rochers où l’on peut mettre les pieds dans l’eau et penser à Baudelaire. « Je vois pas en quoi, j’ai pas fait ce qu’il fallait faire » conclut Godard.

Lubitsch disait : « Si vous savez filmer des montagnes, de l’eau et du vert vous saurez filmer des hommes ». Faire cela : partir de l’endroit où l’on habite, du documentaire de quelque chose que l’on a connu que l’on peut examiner scientifiquement. Deux photos de Saturne prises par la sonde Voyageur donnent quatre ans de travail aux scientifiques. Regarder les choses scientifiquement, retrouver dans ces mouvements tout le rythme, le départ de la fiction, parce que la ville c’est la fiction. Le vert, le ciel, la forêt, l’eau, c’est le roman. La ville, c’est la fiction, c’est la nécessité de la fiction. La ville peut être belle à cause de cela et ceux qui l’habitent sont souvent magnifiques et pathétiques, même dans un pays très riche comme celui-là.

*


Lettre à Freddy Buache : la commande, les réactions

Jean-Luc Godard et Yves Yersin, deux cinéastes majeurs, sont conviés par la Municipalité de Lausanne — titillée par le directeur de la cinémathèque Freddy Buache — à produire des courts métrages pour renouveler l’image de la ville et servir son rayonnement. Entreprise audacieuse, houleuse dans le giron politique lausannois mais qui, aujourd’hui, reste une incontestable réussite artistique.

Tout commence le 22 avril 1980, date à laquelle le conseil communal approuve un préavis proposant la réalisation de deux films « à vocation touristique et culturelle ». Un choix que les représentants du conseil communal considèrent quelque peu risqué compte tenu de la personnalité de Jean-Luc Godard « dont on peut se demander s’il n’est pas à ’bout de souffle’ ». Et de recommander à la Municipalité « de s’assurer qu’elle obtiendra un film qui corresponde bien à sa commande, et surtout qui soit utilisable. A cette fin, elle fera bien de se faire remettre un synopsis complètement élaboré avant de passer la commande définitive. ». Clairement, les élus veulent associer cette opération à la commémoration de l’unification médiévale de la ville haute et de la ville basse (1481) et à l’ouverture des nouveaux locaux de la Cinémathèque suisse

Une étude poétique. Le 8 mai 1980, en séance interne, la liberté de création des réalisateurs se veut garantie mais on propose que l’ADIL dresse un inventaire des sites et points qu’elle souhaite voir traiter par les cinéastes » comme un guide pour le réalisateur. Godard présente à cette occasion un synopsis « Grandeur et faiblesse de la ville » et réaffirme ne pas vouloir tourner un film publicitaire. Il se dit motivé par une « étude poétique » non sociologique dans une ville où « il a laissé une partie de lui-même ». « Il se propose de décrire le passage entre l’eau et le ciel » et conclut « Il y a un risque à prendre de la part du cinéaste comme de la part du commanditaire. » Yves Yersin dit vouloir prendre le parti de l’intériorité et de la poésie, celle d’une géographie personnelle.

Le 19 octobre 1981, la cinémathèque suisse ouvre ses portes à Montbenon en présence de Georges Franju. Claude Autant-Lara, invité d’honneur, annonce la remise de ses archives et les films de Godard et Yersin sont présentés par Buache comme le symbole du renouveau. Une version allemande est immédiatement produite et Freddy Buache fait verser une copie 16 mm à la cinémathèque du Canada pour assurer un rayonnement large des films. En 1981, les deux films sont présentés en avant programme du film réalisé par Michel Soutter L’amour des femmes. La Télévision suisse romande diffuse également les courts métrages à deux reprises cette année là.

Un pari artistique assumé. Le 8 décembre 1981, une motion présentée par 11 élus attaque les productions jugées non-conformes aux objectifs posés. « Ces deux films sont peut-être des exemples de virtuosité technique qui mettent en transe les fervents de la cinémathèque et font le plus grand plaisir à M. Freddy Buache, que M. Godard confond avec Lausanne. Mais, ce qui est certain, c’est que ces œuvres ne peuvent avoir d’impact sur le grand public et à plus forte raison sur des personnes que l’on souhaiterait faire venir à Lausanne. ».

En mars 1982, la Municipalité défend son pari artistique et répond : « Le mélange proposé pouvait être insipide, il fut détonant. ». Dans l’entre-deux, en janvier 1982, les deux films venaient d’être sélectionnés pour être présentés à Cannes au festival dans la catégorie « Un certain regard ».

Des réactions enthousiastes (et contrastées)

« On en parle partout et le mot Lausanne en titre dans Le Monde vaut sans doute aussi bien que plusieurs projections d’un film joliment photographié chantant les beautés de la cathédrale et du Tabaris réunis. » F. Buache. 10.12.1981

« Si Inventaire lausannois, d’Yves Yersin, est une description classique mais mordante de la ville vue de l’intérieur, dans son imaginaire et son histoire, par un indigène, la Lettre à Freddy Buache, de Jean-Luc Godard, hommage d’un étranger à la ville coupe le souffle par sa beauté et sa cadencec. Le cinéaste-poète salue un espace, une lumière, des visages, pleure la mort du vieux cinéma et chante sa résurrection comme le Phénix de la légende, transfiguré. Onze minutes qui comptent, le premier grand film des années 80, l’artiste sans filet et au filet qui mène la sarabande, tourne en super-8 et vidéo, monte en vidéo, transfère le tout en 35 millimètres. Et nous ne voyons que du feu. » Louis Marcorelles. Le Monde.

Yves Yersin, un discours fragmenté. « A l’éclatement narratif correspond en effet un éclatement visuel, que matérialise une multitude de plans fixes qui se succèdent à un rythme élevé. » Le tout dans une alternance d’images 16 mm, super-8 et même vidéo. A l’opposé de cette prolixité, Godard offre une réflexion sur le cinéma par le cinéma. « pourra-t-on exhiber ces quelques trente minutes de pellicule aux quatre coins du monde à des fins touristiques ? On pourrait commencer à s’inquiéter pour Yersin et Godard si la réponse était oui… » TVB Hebdo

www.notrehistoire.

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Lettre à JLG

Pierric Favret, 2007

en collaboration avec Annie Aubergier, Nicolas Costanzo, et Sarah Richit
Vidéo projetée, format DVD.

Par-delà une réponse cinématographique aux idées énoncées par JLG dans sa lettre filmée, cette vidéo peut être perçue comme un hommage à ce réalisateur de la nouvelle vague. Une déclaration d’amour au cinéma et à son histoire. Sous un ton nostalgique, la voix off interprétée par Freddy Buache (le destinataire de la lettre réalisée par Jean Luc Godard) parle d’une page du cinéma définitivement tournée, qu’une jeune génération mélancolique regrette, tout en essayant de la prolonger.



Entretien avec Freddy Buache

8 avril 1969

Personnalités suisses

Entretien avec Freddy Buache par son épouse et journaliste Marie-Madeleine Brumagne. Ensemble ils retracent une journée de travail du directeur de la Cinémathèque suisse. Une occasion de rappeler les principaux moments de sa vie professionnelle.

Freddy Buache, né le 29 décembre 1924, passe son enfance à Villars-Mendraz dans le canton de Vaud où ses parents tiennent un bistrot. En 1934, après la faillite de l’établissement, la famille déménage à Lausanne. En 1937, il entre au collège puis à l’école de commerce et obtient son diplôme en 1944. Il commence à faire du théâtre avec Charles Apothéloz. En 1948, les deux hommes créent pour une théâtrale des Belles-Lettres le spectacle Les Faux nez qui sera joué également à Paris.

En 1945, lors de l’exposition de la Cinémathèque française à Rumine, il rencontre le « gourou » Henri Langlois qui va l’amener à créer en 1948 la Cinémathèque suisse. Ce sera alors un combat de tous les jours pour sauver le plus grand nombre de films avec le peu d’argent dont dispose la Cinémathèque. Freddy Buache a travaillé plus de 15 ans sans salaire et sans subventions. La Cinémathèque ne sera subventionnée qu’à partir de 1963 à hauteur de 35’000 francs. En 1985, sa carrière est couronnée par le Grand Prix de la ville de Lausanne.

En 1995, Freddy Buache prend sa retraite. Le Festival du film de Locarno lui attribue le Léopard d’honneur en 1998.

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La fête à Freddy Buache (1988)

Pour célébrer le 40ème anniversaire de la Cinémathèque Suisse, Spécial Cinéma rend hommage à son directeur Freddy Buache lors d’une soirée organisée au Palais de Beaulieu à Lausanne. En présence de Jean-Luc Godard.

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Freddy Buache, critique de cinéma, fondateur de la Cinémathèque suisse

23 septembre 2010

Né en 1924 à Villars-Mendraz, Freddy Buache s’installe dans les années 30 dans la capitale vaudoise, qu’il ne quittera plus. En 1945, sa ren­contre avec Henri Langlois, Directeur de la Ciné­­mathèque française, lors d’une exposition de cette institution au Palais de Rumine, donne à sa carrière une orientation décisive.

Parallèlement à la création, avec Charles Apothéloz, de la Compagnie des Faux-Nez, pour laquelle il est acteur et adaptateur du scénario de Sartre, Freddy Buache participe à la création du Ciné-Club de Lausanne en 1946 et, deux ans plus tard, à celle de l’Asso­ciation Cinémathèque suisse. De 1949 à 1959, il est rédacteur du journal d’art Carreau puis de Carré Rouge, dont 12 numéros paraîtront.

Parallèlement à cette activité, il travaille com­me journaliste libre et critique de cinéma pour la Nou­velle Revue puis la Tri­bune de Lausanne, devenue Le Matin en 1984, et la Télé­vision suisse romande.

1950 est l’année du célèbre « Bal du cinéma », qui devait marquer le départ avorté d’une Ciné­mathèque suisse finalement créée en 1951. Freddy Buache en assure la direction de 1951 à 1996. Celle-ci acquiert le statut de fondation en 1981, année où elle s’installe au Casino de Montbenon. 1981 est aussi l’année où Jean-Luc Godard adressse sa « Lettre à Freddy Buache ».

Dès 1964, celui-ci est, durant cinq ans, codirecteur du Fes­ti­val de Locarno. En 1992, il est nom­mé privat-docent à l’Uni­versité de Lausanne, où il enseigne l’histoire et l’esthétique du cinéma.

Auteur d’une trentaine d’ouvrages publiés à Paris, à Lyon et à Lausanne, Freddy Buache dirige deux collections à L’Age d’Homme, qui ré­u­nissent aujourd’hui plus de cinquante livres.

Freddy Buache est lauréat de plusieurs prix, dont le Prix de Lausanne (1985), le Prix Maurice Bessy (remis dans le cadre du Festival de Cannes 1986) et le Léopard d’Honneur du Fes­tival de Locarno 1998.

Le Prix que la Fondation Leenaards remet cette année au fondateur de la Cinémathèque suisse est un témoignage de reconnaissance pour la soif inextinguible de poésie, l’esprit visionnaire et l’engagement farouche qui ont amené Freddy Buache à faire de Lausanne un haut lieu de l’art cinématographique.
Le Jury

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Un émouvant souvenir, Freddy Buache et Jean-Luc Godard à la Cinémathèque suisse en avril 2019

Freddy Buache, né le 29 décembre 1924 à Lausanne (Canton de Vaud) est mort dans la même ville le 28 mai 2019.

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