
Vendredi, 20 juillet 2000 [1]. En ce temps là, Philippe Sollers tenait une chronique régulière pour « Le Monde des Livres » alors que venaient d’être publiées les « Œuvres romanesques » de William Faulkner (volume III), Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade ». Le contrat qui le liait au Monde des Livres, excluait les auteurs contemporains vivants (pour ne pas faire d’ombre aux critiques littéraires attitrés du Monde), aussi chroniquait-il les grands auteurs morts de la Bibliothèque universelle, ce qui nous vaut de belles pages sur ce patrimoine.
Faulkner, l’auteur de « Le Bruit et la Fureur » et « Si je t’oublie Jérusalem », des titres qui résonnent étrangement dans notre actualité (même si l’éditeur a changé le dernier titre en « Les Palmiers sauvages ») « déséquilibrant ainsi la composition et le sens profond du récit », souligne Philippe Sollers dont voici la chronique intégrale en version originale :

Présenté dans sa version originale, Si je t’oublie Jérusalem – plus connu sous le titre Les Palmiers sauvages – constitue la pièce maîtresse de ce troisième volume de La Pléiade.
Nous sommes en 1937, Faulkner a quarante ans. Il vient d’écrire et de publier quelques chefs-d’œuvre, Sanctuaire, Tandis que j’agonise, Le Bruit et la Fureur, Lumière d’août, Pylône, Absalon ! Absalon ! Il revient d’exil, c’est-à-dire d’Hollywood, dans un état de crise et de dégoût aigu. Sa vie va mal : mariage raté, abandon de Meta Carpenter, son grand amour, doute sur lui-même, travail idiot pour le cinéma. Le jour du mariage de Meta, il boit tellement qu’on doit l’admettre à l’hôpital pour une désintoxication. Il recommence à écrire, s’enivre dans une chambre d’hôtel à New York, tombe sur un tuyau bouillant de chauffage, se brûle au troisième degré. La greffe ne prend pas, il vit dans une souffrance de feu (il aura mal toute sa vie). Le titre du roman écrit dans les flammes ? Si je t’oublie, Jérusalem. L’éditeur change le titre en Les Palmiers sauvages, déséquilibrant ainsi la nuance et le sens profond du récit. Il censure aussi, l’éditeur, les derniers mots très choquants du livre. Nous les lisons donc pour la première fois aujourd’hui, dans la remarquable édition — précisément annotée — de François Pitavy. La fin ? Non pas du tout prévue et convenue : « Ah ! les femmes » mais « Women shit » (Les femmes ! Mon Dieu ! et le grand forçat). Difficile d’être plus clair. Bien entendu, ce n’est que l’opinion d’un des personnages, un jeune bandé héroïquement demeuré, qui préfère le pénitencier à la vie courante.
Si je t’oublie, Jérusalem : ces mots sont tirés du Psaume 137. Les écrivains et les lecteurs français ne connaissant presque rien de la Bible (dont la poésie sublime irrigue toute l’œuvre de Faulkner), il faut donc leur préciser la situation. Les Hébreux sont en captivité au bord des fleuves de Babylone, ils ont suspendu leurs harpes aux peupliers d’alentour, leurs geôliers leur demandent de chanter, mais comment pourraient-ils le faire en terre étrangère, et puis « les ravisseurs de leur joie » ? Non, « si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche ». Que ma main, donc, continue à vivre dans le souvenir ou soit momifiée, ici. Écoutons ce qu’écrit Faulkner lui-même dans une lettre de la genèse de son livre : « J’ai l’impression de l’avoir écrit comme assis devant un mur, le papier de l’autre côté du mur : ma main avec la plume passait à travers pour écrire seulement sur un papier invisible mais je ne pouvais rien voir de ce que j’écrivais, et je ne savais même plus si la plume écrivait encore. » Nous sommes dans la nuit, nous écrivons à travers les murs, notre main n’oublie pas ce qu’elle doit inscrire dans l’invisible. Bref, nous sommes des résistants obstinés : « entre le chagrin et le néant, j’ai choisi le chagrin », fait dire Faulkner à l’autre héros de son roman qui finit aussi enfermé, comme l’auteur lui-même.
En 1952, Faulkner écrira à sa jeune maîtresse Joan Williams qui, elle aussi, l’abandonne : « J’ai écrit Les Palmiers sauvages pour me punir de cette erreur que je croyais être une perte de cœur. Et mon cœur ne s’est pas perdu ; peut-être qu’il ne se perd jamais qu’une fois, peut-être qu’il n’a pas encore été bon de temps puisque le cœur est fait d’un nombre de substance, d’une que tu voudrais très résistance, très durable. » C’est un Prix Nobel qui parle. Son cœur en encore pour dix ans.
Techniquement, Si je t’oublie est un tour de force. Deux parties alternées, sans rapport apparent l’une avec l’autre, art du contrepoint magistral. Le côté « palmiers sauvages (histoire de Charlotte et Henry), le côté « vieux père » (récit halluciné du forçat pendant la grande inondation du Mississipi en 1927. Il y a un abîme entre les deux plans romanesques ? Non : les éléments, comme toujours, chez Faulkner, sont plus forts et déterminants que les destinées humaines. Le vent noir, ici, l’eau déchaînée là. Le sang. Un avortement tragique, un accouchement en pleine nature hostile, au milieu des serpents. Une jeune femme « moderne » d’un côté, une femme anonyme perdue dans une catastrophe, de l’autre. Un médecin devenu clochard par passivité amoureuse ; un forçat rêvant de retrouver sa cellule. Ce qu’ils ont tous en commun ? Le refus instinctif, basique,de la comédie sociale et de la respectabilité. Charlotte Rittenmeyer, sans doute l’héroïne la plus extraordinaire de Faulkner, quitte immédiatement son mai et ses deux filles pour Harry, qu’elle vient de rencontrer. Elle choisit le déclassement, la pauvreté et la mort en toute lucidité, avec une énergie concentrée dans son « regard jaune, intense, fixe », Harry subjugué par elle, ne voudra jamais oublier « son corps, les larges cuisses qui aimaient faire l’amour et faire des choses ».
Charlotte est une sorcière venue de nulle part, elle sculpte des figurines bizarres et perverses, elle a un langage et un comportement d’homme, elle est très en avance sur son temps Peureux, puritain, économe. Inoubliable Charlotte, indifférente à l’argent, au confort, à lla sécurité, à tout. Par amour ? Oui, dit Harry, mais il n’y a plus d’amour : « Nous l’avons éliminé, il nous a fallu longtemps, mais l’homme est plein de ressources, et ses facultés d’invention sont infinies, et ainsi nous avons réussi à nous débarrasser enfin de l’amour tout comme nous nous sommes débarrassés du Christ. Nous avons la radio pour remplacer la voix de Dieu, et au lieu d’économiser notre monnaie émotionnelle pendant des mois et des années, nous voulons l’entendre en totalité, la dépenser entièrement tout de suite, nous maintenir à faire, si possible, avec des histoires et des journaux à chaque coin de rue… »
Extrait : Le vent noir
Il fit demi-tour et traversa la galerie. Et cette fois encore il eut le vent noir, incessant, ressemblant à deux êtres qui cherchaient à franchir en même temps la même porte. Seulement le vent n’a pas vraiment envie d’entrer, pensa-t-il. Pas besoin de le faire. Pas obligé. Il se met en travers uniquement pour s’amuser, pour voir. Il le sentit sur la porte quand il la toucha à poignée, puis, tout contre, il l’entendait également, un sifflement, un rugissement. C’était quelque chose comme un rime, presque un ricanement, pesant tout de son poids sur la porte en même temps que lui, rendant l’ouverture de la porte facile, soumise, non dominante sur toute sa force que lorsqu’il en vint à refermer la porte, juste un peu trop facilement et comme si ça se connaissait, que n’était plus que petit rire, ricanement ; il ne voulait pas vraiment entrer.
(Si je t’oublie, Jérusalem - Les Palmiers sauvages, p. 202)


Si Jésus revenait, « il nous faudrait le crucifier bien vite », et si Vénus revenait « ce serait sous les traits d’un pouilleux dans les pissotières du métro la main pleine de cartes postales obscènes ».
Voilà ce que Faulkner s’acharne à montrer : l’atrophie des sensations, la perte de la perception elle-même, la fausse mémoire abstraite, idéalisée, remplaçant la seule qui vaille, celle qui est enfouie dans le corps. Rosa Coldfield le disait déjà dans Absalon ! Absalon ! : « Telle est la substance du souvenir – la sensation, la vue, l’odorat, les muscles avec lesquels nous voyons, nous entendons et sentons – pas l’intelligence, pas la pensée. » L’humanité consomme des corps, elle va vers une monstrueuse Babylone, une fille de Babel où les acteurs sociaux (comme on dit aujourd’hui) n’ont plus aucun rapport direct avec leurs sens. L’individu ne croit plus ce qu’il éprouve lui-même, mais ce qu’il voit dans des images, ce qu’il est poussé à imaginer comme rôles. Faulkner, en même temps qu’il reprend en sous-main Don Quichotte, polémique ainsi, sans le dire, avec Hollywood. Il ne faut pas s’y tromper : tous les feuilletons de sexe ou de violence sont là pour renforcer la respectabilité. Une des causes principales : « Le talent qu’ont les femmes de s’adapter aux circonstances, leur faculté d’adapter l’illicite, même le crime, à un code bourgeois de respectabilité. » Ce n’est pas pour rien que Charlotte refuse d’avoir un troisième enfant et se fait avorter par Harry, dont malheureusement les mains tremblent. De même que la Nature apparaît, dans les catastrophes, comme « une seule, unique, inerte, monstrueuse et consciente matrice », de même le sujet humain (homme et femme) est face à la matrice envahissante immémoriale et aveugle réceptrice, un chaud, fluide et aveugle fondement, tombe-matrice ou matrice-tombe, ça revient au même ». Faulkner insiste : le forçat et la femme anonyme enceinte, sur le canot à la dérive, ont affaire à « une masse indépendante, impérieuse, menaçante, inerte et néanmoins vivante dont ils sont l’un et l’autre les victimes ». Le corps humain vit au-delà de ce qu’il sent et se dépense pour ne pas le savoir. Quand Charlotte sera morte, Harry pourra vérifier une « disparition, un évanouissement total, pas la moindre trace au-dessus de la poussière inlassable ». N’oublions pas que ces pages sont écrites à la veille de la deuxième guerre mondiale (Si je t’oublie, Jérusalem). Les descriptions de la mine où travaille Harry, le trajet des forçats entassés, évoquent par anticipation la misère et la brutalité des camps. Loi, rendement, clichés, insensibilité, fantasmes, tel est le programme. Faulkner a cette formule terrible à propos du mari de Charlotte : « Toujours le même visage qui avait éternellement raison et était damné éternellement ». Raison, travail, respectabilité, désirs de mort : l’enfer.
Charlotte, courageuse aventurière d’amour aux yeux jaunes, est morte. Le grand forçat, après son épopée dans l’eau furieuse au milieu des alligators, fume un cigare dans sa cellule. Harry aussi est en prison : « La brise marine se leva, légère, chargée de la senteur des marais et du jasmin sauvage, soufflant sous l’ouest agonisant et l’étoile brillante, c’était la nuit. » Ce sont les captifs qui savent sentir et se souvenir. La révélation est pour eux : « C’était là, irrévocable et simple, serein. » Harry ne se suicidera pas, son auteur non plus. Dehors, à travers le mur, malgré le vent noir qui tord les palmiers sauvages, la main de Faulkner écrit.

ŒUVRES ROMANESQUES
de William Faulkner.
Volume III
Édition établie par André Bleikasten, Michel Gresset et François Pitavy.
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,
1 232 p.
VOIR AUSSI : William Faulkner, vrai visionnaire où ce sujet est également traité dans cet intéressant dossier de AG.
[1] archives de Eric Cotheret qui nous en a fait don pour enrichir le fonds pileface/sollers
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