Jean-Hugues Larché ne s’intéresse pas qu’à Venise : son dernier opus "La Mer à Venise" fait partie de la sélection du Prix Méditerranée. Nous l’avons vu sur pileface développer sa passion pour la littérature, la philosophie, l’art et la musique, mais aujourd’hui, c’est une autre facette de ses centres d’intérêts et de sa culture qu’il nous dévoile : le cinéma, avec ce dernier texte : "L’excès Lynch".
VK.

L’EXCES LYNCH
Nota : illustrations et encarts de pileface (VK.)
J’incline autant que je le peux vers la légèreté et le gai savoir. L’œuvre de Lynch, notamment son travail plastique, reste aussi sombre qu’un café bu par Dale Cooper, l’agent du F.B.I. de Twin Peaks. Cependant, ses films m’ont impressionné depuis plus de quarante ans. Je découvris dès sa sortie Eléphant man (1980), film en noir et blanc qui me bouleversa par le visage monstrueux de John Merrick (interprété par John Hurt), en bouc émissaire claudiquant dans le fog londonien, les salons mondains et servant de bête de foire. Je constatais avec effroi la cruauté des notables et de la populace face à un être faible et différent… Je ne vis d’Eraserhead (1977) que des extraits, dont la réputation de noirceur touchant à la psychose, m’effraya grandement…

- David Lynch
Je savais que Lynch était influencé par Lovecraft et Kafka (en autres), qu’il voulait adapter La Métamorphose et partageait le goût d’horreur parodique de l’écrivain praguois. Suivi l’adaptation kitch et démesurée de Dune (1984), dont Lynch ne signa pas le montage final - Brian Eno, le génial arrangeur de deux autres David, Byrne et Bowie, en composa le prophetic theme - qui fut froidement reçue du public et de la critique.
Vint Blue velvet (1986), œuvre initiatique sur les contrées du mal de la ville de Lamberton en Caroline du Nord avec Kyle MacLacklan, Isabella Rosselini, Laura Dern et Denis Hopper. Il fut mon film fétiche des années quatre-vingt - avec Rusty James de Francis Ford Coppola et Mauvais sang de Leos Carax.
Puis avec Sailor et Lula Lynch remporta le palme d’or en 1990, ce film restait gratuitement violent et tapageur - notamment par l’acharnement meurtrier sur un noir de Sailor (Nicolas Cage) en séquence d’ouverture. Enfin, évènement de premier plan, Twin Peaks émergea sur la 5ème chaine française donnant un souffle neuf et complexe bien supérieur à toutes les séries confondues. Une sorte d’auto-psychanalyse - souvent burlesque - s’y déroulait et fit que chaque téléspectateur était convié plus loin que son désir de voir et de subir les programmes…
VOIR AUSSI
Viendrait en 1995 l’Abécédaire de Gilles Deleuze interrogée par Claire Parnet en exigence philosophiques de Tournez méninges !

Sur Gilles Deleuze
En 1988, il accepte de participer à un long entretien télévisé avec son ancienne étudiante Claire Parnet à condition que ce film ne soit diffusé qu’après sa mort : c’est L’Abécédaire de Gilles Deleuze, réalisé par Pierre-André Boutang.
Claire Parnet convainc Deleuze d’autoriser la diffusion dès janvier 1995 sous forme de feuilleton dans l’émission de Pierre-André Boutang sur Arte. Le 29 octobre, on est arrivé à la lettre "G" et le 4 novembre, sa maladie respiratoire devenant trop difficile à supporter, le philosophe se donne la mort par défenestration
« Ce sont [les] organismes qui meurent, pas la vie. » [1]. (Gilles Deleuze)
Le philosophe a étendu sa réflexion au cinéma, notamment dans ses deux ouvrages (L’Image-Mouvement (1983) et L’Image-Temps (1985). Ces livres, qui s’appuient sur la philosophie de Bergson et de nombreux exemples cinématographiques, explorent le langage spécifique du cinéma et sa capacité à produire des formes inédites de pensée.
(pileface)
Je traversais l’univers singulier de Twin Peaks en suivant, jubilatoire, son intrigue baroque et restais fasciné par les personnages, le suspens, la musique de Badalamenti -, et le génie tout court de l’entreprise. Puis j’oubliais cette série à facettes pour m’approcher de l’œuvre romanesque de Philippe Sollers et des Histoires du cinéma de Jean-Luc Godard… Autres questionnements dans lesquels il m’a fallu plonger. Dix ans passèrent où, de Lynch, je ne revu que Blue velvet, omettant au passage Une histoire vraie (1999) et Lost Highway (1997). Vus et considérés depuis.
Mulloland drive sortit en 2003 avec le casting parfait des deux actrices Naomi Watts et Laura Harring - je fus surtout wampé par la magnétique brune et intrigué par la bascule d’un état de réalité à un autre qui fit la célébrité du film. Si la touche de forme et de fond lynchienne semblait être à son apogée, je restais sur ma faim malgré les esbaudissements des cinéphiles du siècle 21. Trois ans plus tard, Inland Empire, film le plus important de ce début de siècle, ne proposait plus un seul basculement spacio-temporel comme dans Mulloland drive mais de plusieurs qui obligeaient le spectateur à se recaler dans les labyrinthes du périple de Nikki/Susan (Laura Dern) - dérivant dans les coulisses réelles et imaginaires d’Hollywood - ; face à la scène de Grace Zabriskie en voisine vénéneuse (mère de Laura Palmer dans Twin Peaks) ; ou dans celle des hommes à tête de lapins muets sous des rires enregistrés… Et ça fonctionnait ! Lynch bouclait la boucle commencé avec Eraserhead et redonnait à l’expérimental de ses débuts, une fluidité, certes encore très sombre, mais possiblement intelligible sur le dark Hollywood. Le lyncheur du cinéma avait passé quatre décennies depuis sa Tête à effacer jusqu’à la radiographie de l’Empire intérieur ! Sa complexité artistique était parvenue à son point d’orgue, pensais-je et ne pourrait plus surprendre.
Récemment, en 2017, Twin Peaks, the return en 18 épisodes continuait la série de 1991. Par chance, Lynch retrouvait vingt-cinq ans plus tard, le même casting qu’aux deux premières saisons. Une telle ambition de film-fleuve ne semblait pas avoir été tentée depuis Les Rapaces de Von Stroheïm ou le Napoléon d’Abel Gance. Kyle MacLachlan y portait son triple rôle magnifique (récompensé par le Saturn Awards 2017) d’agent Copper, de doppleganger (double maléfique) et d’entité recomposé depuis le flux électrique d’une prise de courant - dont l’aspect robotique faisait penser au Monsieur Hulot de Playtime… Dans le casino de Las Vegas, cet être étrange déclenche magiquement les gains trébuchants des machines à sous en poussant un "Hello" vainqueur. Naomi Watts y était mieux que dans Mulloland drive en femme amoureuse de son Dougie, déconnecté de la réalité mais à la musculature qui la chavirait. L’épisode le plus remarqué, le huitième, - qui est aussi le meilleur de la Saison 1 - reprend les essais atomiques dans le désert de White Sands au Nouveau-Mexique en 1945 et où de sombres barbus à la ZZ top, faces barbouillées de cambouis, apparaissent en surimpression d’une station-service et semblent exorciser la terreur nucléaire. Comment alors imaginer une quatrième saison à Twin peaks ?...

Réaction en direct de Pierre Lescure sur le plateau de l’émission de « C à vous » (France 5) quand est tombée la dépêche annonçant la mort de David Lynch.

David Lynch, né à Missoula, Montana - située entre deux monts, le Jumbo et le Sentinel ! -, était démocrate, artiste, subtil, classieux et généreux ; l’envers du président actuel américain au discours d’investiture insane. Lynch est le plus ambitieux des cinéastes américains du premier quart du vingt et unième siècle et le plus novateur avec seulement deux films et une série. Terence Malick et lui, ont, chacun à leur façon, réinventés la forme de la prise de vue et du montage, et en seulement une dizaine de films, ont taraudé de l’intérieur le conservatisme WASP. Malick réalisa A la merveille (2012), très beau film d’amour dansant avec Olga Kurylenko, Rachel Mac Adams, Christian Bale et Javier Bardem et Une vie cachée (2019), à l’intrigue remarquable où August Diehl joue un paysan autrichien qui refuse de servir d’aucune façon le régime hitlérien. La comparaison de l’œuvre de ces deux cinéastes hors normes donnera du grain à moudre aux futurs explorateurs de complexes et passionnants contenus filmiques.
Lynch demeure un cinéaste monstre dont les inventions à la Méliès parsèment les œuvres. Il explore comme d’aucuns les recoins du mal, de la folie et de la terreur - proche en cela du Freaks de Tod Browning ou des peintures de Francis Bacon -, il se permet même de mettre en dérision ces lourds non-dits sociétaux. Mais aujourd’hui, la monstruosité, la vraie, n’est-elle pas dans l’IA - que j’appelle l’Idiotie Avancée - dont la face du Mystery Man de Lost Highway rappelle l’expression vide de sens d’un certain milliardaire musqué.
Ce tout début d’année, après une visite la passionnante exposition du Louvre Les Figures du fou, j’ai pu voir sur grand écran le rare Twin Peaks, fire walk with me (1992) à L’école cinéma club, à Paris. Le film, remasterisé, démarra avec 45 minutes de retard, devant être transféré sur l’appareil de projection. Je constatais que ce préquelle à la série était le plus abouti des films du cinéaste. Son actrice principale, Sheryl Lee, tient en effet une place majeure dans la mythologie lynchienne, en immense interprète de l’intégralité de Twin Peaks. Ses performances rappellent les engagements de Gena Rowlands dans Une femme sous influence ou Opening Night, en révélant ici la face agitée et sombre d’une jeune fille américaine sous la violence psychotique de son père. Son cri d’épouvante (en Laura Palmer/Carrie Page) face à l’horreur du passé hanté de sa maison, clôt énigmatiquement Twin Peaks, saison 3. Et, dans l’ultime plan de Twin peaks, fire walk with me, Laura par-delà la mort, dans la Black Lodge, auprès de l’agent Cooper voit une figure d’ange en suspens (dans le ciel ?), et émet un rire étrange et perturbant, aucunement dupe des arrières-mondes.
A la veille du second mandat trumpiste, David Lynch, artiste iconoclaste et génial, disparait, comme pour éviter de voir le basculement de son monde dans une vulgarité absolue, une dangereuse militarisation et une déréalisation vertigineusement quantique. Derniers détails, Lynch pratiquait la méditation transcendantale, fumait beaucoup, et n’allait jamais au cinéma. Balançant avec gravité entre paradoxes, cris, rires ou pleurs, l’œuvre fantasmatique de l’excellent Lynch restera à nos esprits au plus proche de ses bénéfiques excès, telle l’oreille coupée de Blue Velvet trouvée par hasard dans une friche

Jean-Hugues Larché
25 Janvier 2025


[1] Entretien avec Raymond Bellour et François Ewald : « Signes et événement », dans le Magazine littéraire, 1988.
Par Jean-Hugues Larché
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Cinématographe ! N°1 John Cassavetes
La première émission « Cinématographe ! » sur l’acteur, scénariste et réalisateur américain (1929-1989) date du 12 juin 2024. Jean-Hugues Larché et ses comparses Monique Moulia et Olivier Lolmède, notamment, nous présentent leur propre vision de John Cassavetes.
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Cinématographe ! N°2 Gena Rowlands
John Cassavetes et Gena Rowlands
« Légende du 7e art, elle a tiré sa révérence, l’année dernière, le 14 août 2024. Véritable star du cinéma indépendant, célèbre pour ses rôles auprès de son mari John Cassavetes, de Woody Allen ou de Jim Jarmush […] En plus de soixante ans de carrière et autant de rôles, Gena Rowlands a illuminé le cinéma de sa beauté, sa voix rauque et son talent. »
Pablo Patarin
L’Humanité, 15 août 2024
Après avoir parlé de John Cassavetes dans le premier podcast « Cinématographe ! , impossible de ne pas évoquer e Gena Rowlands, son épouse et muse. Il la fit jouer dans la moitié de ses films ; des chefs-d’oeuvre du cinéma psychologique plébiscités par les cinéphiles européens, comme : Ainsi va l’amour, Une femme sous influence, Opening Night, Gloria, Love Streams.
Cinématographe ! N°3. Pier Paolo Pasolini
Avec Jean-Hugues Larché, Monique Moulia - en chef d’orchestre pour cette émission (indique d’entrée J-H. L), et Olivier Lolmède,
En fin d’émission, Monique Moulia nous fait entendre un extrait du film documentaire « Pasolini l’enragé » (en italien)- un film français réalisé par Jean-André Fieschi, sorti en 1966 -puis nous en traduit l’essentiel. En substance :
Déjà, dans une émission « Lecothèque » diffusée sur la Radio Paul Bert, et dont nous avions rendu compte, J-H. Larché évoquait les figures de son panthéon et avait glissé quelques mots sur Pasolini.
C’EST ICI
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Pasolini ? La Macchinazione par David Grieco
Pasolini, un réfractaire exemmplaire