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Julia Kristeva, elle en a cure

Portrait

D 9 janvier 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Julia Kristeva, à Paris, le 23 décembre 2024. (Cha Gonzalez/Libération).
ZOOM : cliquer sur l’image.

par Pascale Nivelle
publié le 8 janvier 2025 à 16h22

Avec ses grosses lunettes, qui font d’elle une Marguerite Duras jolie, elle vient d’un temps révolu, quand l’intelligentsia rayonnait à Paris et dans le monde. A 83 ans, Julia Kristeva se sent un peu dinosaure, dans l’ambiance saturée par les polémistes de droite. Mais elle tient. « L’intellectuel de gauche aujourd’hui, c’est moi », plaisante-t-elle. Inclassable linguiste, essayiste, romancière, analyste freudienne, multiprofesseure honoraire, Kristeva enchaîne des séminaires en duplex depuis Londres, Paris et New York. Loin des réseaux sociaux et de CNews, elle continue de penser, de publier et de parler en public, attirant une jeunesse en mal de boussoles idéologiques. Toujours à l’avant-garde. « Avec elle, rien n’est figé, elle est libre et elle libère », salue son ami l’artiste Adel Abdessemed, « Elle a une pensée très libre, issue de Mai 1968, avance Keren Mock, qui a passé une thèse de psychologie sous sa direction en 2006. Elle touche à des sujets d’actualité complexes et tabous, le féminin, le religieux, ce n’est pas évident aujourd’hui. » Yorick Secretin, jeune directeur des Editions Compagnon, vient de republier un ouvrage ardu, Polylogue, écrit en 1976. Pour cet ancien étudiant de philosophie à la Sorbonne, « soutenir l’œuvre de Julia Kristeva, c’est faire acte de dissidence, particulièrement à l’heure du spectacle triomphant et de la globalisation de l’hyperconnectivité ». Et, selon lui, il serait loin d’être seul dans ce combat.

Un soir de décembre, en effet, une master class de Julia Kristeva remplit une salle de cinéma de l’ouest parisien. Dans le public, filles et garçons, français et anglophones, des jeunes mêlés à des psychanalystes chenus. On sourit, on s’esclaffe aux plaisanteries cryptées de la conférencière. « Ça, ça vient de Freud, et je vais faire du Julia Kristeva », s’amuse-t-elle, citant la fameuse question de son maître, « que veulent les femmes ? » « Féminin », « besoin de croire », « place de la petite histoire dans la grande, la force de l’individu singulier dans la massification », elle enchaîne ses sujets, piochant dans ses notes volumineuses. Entre deux théories, elle raconte sa vie avec Philippe Sollers, longtemps patron de la revue d’avant-garde littéraire Tel Quel, et leur voyage de 1974 avec une délégation d’intellectuels français dans la Chine de Mao, tache dans leur histoire. « Lacan n’avait pas voulu venir », se souvient Julia Kristeva, qui glisse sur la fonction de l’erreur dans le cheminement intellectuel : « La contestation peut conduire à des impasses, mais c’est la vie. Si on ne se rebelle pas, on s’adapte et on cesse de penser. » Habile façon de balayer les polémiques qui ont marqué sa carrière. Accusée d’imposture intellectuelle par le physicien britannique Alan Sokal en 1997, et d’espionnage à la solde des Bulgares par le The New York Times dix ans plus tard, elle a toujours su enterrer la critique.

Féministe atypique, l’autrice d’un Génie féminin en trois tomes se tient à distance critique de #MeToo. « Ce qui me gène chez certaines féministes, c’est la guerre des sexes. » Elle annonce cependant la fin de l’hétérosexualité, par le processus d’un « féminin transformatif » plein d’avenir : « Contrairement à l’homme, toujours dans la répétition de l’autorité et du pouvoir, la femme est dans une transformation permanente. Actuellement, il y a accélération. » Dans la salle, un jeune homme interroge : « Que faites-vous du malaise masculin actuel ? » Julia Kristeva sourit, comme si le sujet relevait d’un simple retour de l’histoire. De sa voix monocorde, teintée d’accent slave et de jargon psychanalytique, elle disserte sur le thème de son dernier ouvrage, Prélude à une éthique du féminin, paru en octobre chez Fayard, maison passée dans l’orbite de Bolloré en 2023. L’ultra-gauchiste Alain Badiou et la philosophe Barbara Cassin ont quitté le navire, mais Kristeva reste fidèle à son éditeur depuis plus de trente ans. « Pour l’instant, j’y reste et je réfléchis, ils sont très aimables », nous dit-elle, contrariée quand même par le voisinage avec Jordan Bardella.

Elle habite un grand appartement dans le quartier du jardin du Luxembourg, nid d’intellectuels, avec parquets, meubles de famille et photos de vacances. Le bureau de Philippe Sollers, disparu en mai 2023, semble attendre son retour, encombré de livres, cendriers, machine à écrire. Julia Kristeva raconte ce qui l’a conduite dans ce cocon privilégié depuis sa naissance en juin 1941 dans une petite ville bulgare. Sa jeunesse rouge à Sofia, le français appris à l’Alliance française, son intérêt pour le Nouveau Roman et la maigre bourse De Gaulle qui lui a permis de passer de l’autre côté du rideau de fer en 1965. Elle avait 24 ans, et déjà une vie derrière elle. Quelques mois plus tard, coup de foudre à Saint-Germain-des-Prés, et tonnerre dans la carrière de Julia Kristeva. « Dans ma chambre de bonne, je suis tombée sur une photo de Philippe Sollers, auteur du « Nouveau Nouveau Roman » (sic), et je suis allée le voir dans son bureau chez Gallimard. Il avait l’air d’un footballeur, plus que d’un écrivain… Nous ne nous sommes plus quittés. » Fils de bourgeois bordelais, en rupture idéologique avec sa famille, proche d’Aragon, Sollers avait un nom à Paris. Il lui a ouvert les portes des grands écrivains, philosophes, sociologues et psychanalystes de l’époque, Jacques Lacan, Michel Foucault ou Jean Baudrillard. Hypermnésique, surcultivée et très jolie, Kristeva a conquis cette élite masculine. Très vite, elle soutenait sa thèse, le Texte du roman : approche sémiologique d’une structure discursive transformationnelle, sous la direction du théoricien marxiste Lucien Goldmann (1913-1970). Elle était lancée.

En 1967, le couple s’est marié civilement. « Je suis bulgare », rappelle-t-elle. Ils ont eu un fils, amour et drame de leur vie. Handicapé par une maladie neurologique, David, artiste de 47 ans, est partout dans l’appartement, en photo dans leur maison de l’île de Ré, dans les bras de son père ou jouant du piano avec lui. Après la mort de Philippe Sollers, choc absolu après cinquante-huit ans de vie commune, Julia Kristeva n’a plus pu manger ni bouger pendant des mois. Depuis peu, elle retrouve un sens à la vie, et son humour. « A force d’insister sur le féminin transformatif, je me suis rendu compte que moi-même je n’étais pas si lisse, entre le féminin et la maternité », reconnaît-elle, rapport à sa longue union. Avec Philippe Sollers, elle a écrit Du mariage considéré comme un des beaux-arts. En couverture, la photo du couple en tenue de tennis à l’île de Ré avait fait sourire dans les salons. Soucieux d’afficher leur union sous un ciel bleu, les Kristeva-Sollers n’en n’avaient pas pris ombrage. Ce texte en forme de dialogue était le quarantième livre de Julia Kristeva, différent des essais touffus et des romans à clé qui l’ont rangée parmi les penseurs. En vérité, lâche-t-elle à la fin d’une longue conversation, elle n’aime plus les intellectuels, même de gauche. « Je l’ai été au XXe siècle. Aujourd’hui, je suis psychanalyste. »

24 juin 1941 Naissance à Sliven (Bulgarie).

1965 Arrivée à Paris.

1987 Psychanalyste.

2003 Fonde le Conseil national du handicap.

2023 Mort de Philippe Sollers.

2024 Prélude à une éthique du féminin (Fayard). Vidéo.

Libération, 8 janvier 2025.