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La revue Écho Antonin Artaud, ou la deuxième vie de l’auteur maudit

Avec « Van Artaud » de François Audouy

D 8 janvier 2025     A par Viktor Kirtov - Audouy (François) - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Sollers et Antonin Artaud

Artaud, longtemps marginalisé et incompris à cause de ses internements psychiatriques et de ses textes déroutants, a trouvé en Sollers un avocat passionné. À travers ses articles, préfaces et entretiens, Sollers a œuvré pour une relecture sérieuse de l’œuvre artaudienne, montrant que derrière l’apparent chaos se déploie une pensée visionnaire. Dans ses interventions, il insiste sur l’importance d’Artaud pour comprendre les fractures de la modernité et la puissance du cri comme expression de la souffrance humaine et de la révolte contre le réel.
Le Colloque de Cerisy consacré à Antonin Artaud, dirigé par Philippe Sollers en 1972, marque un tournant dans la reconnaissance académique et critique de l’œuvre d’Artaud. Organisé sous l’égide du Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle, cet événement est une initiative clé de Sollers et de l’équipe de la revue Tel Quel, qui s’efforce de réhabiliter des figures radicales de la modernité littéraire et artistique.

À travers son soutien indéfectible, Sollers a contribué à faire d’Artaud une figure incontournable de la littérature du XXe siècle, soulignant l’importance de sa quête poétique et existentielle pour une pensée de la liberté et de la création.

Antonin Artaud sur pileface

Philippe Sollers, en tant qu’écrivain, critique littéraire et cofondateur de la revue Tel Quel, a joué un rôle fondamental dans la reconnaissance et la défense des œuvres et des idées d’Antonin Artaud.
Dans ce prolongement, c’est tout naturellement que nous braquons, aujourd’hui, le projecteur sur une revue intitulée « Echo Antonin Artaud » et l’un de ses rédacteurs essentiels François Audouy, dans la poursuite, initiée par Sollers, de la reconnaissance et la défense des œuvres et des idées d’Antonin Artaud. Le titre de la revue est sobre mais l’ambition est grande : créer une « une sorte de Wikipédia artaudien »

La revue Écho Antonin Artaud, lance un nouveau projet liant Antonin Artaud à la littérature, la philosophie, le théâtre et l’art qui débutera avec son 13e numéro de mai 2025. L’idée ? « Diffuser l’information auprès du plus grand nombre d’écrivains, d’amateurs d’Artaud et d’universitaires, afin de créer à long terme une sorte d’encyclopédie numérique composée d’articles complets et de qualité (une sorte de Wikipédia artaudien) », partagent avec nous François Audouy et Ilios Chailly, qui portent la revue. [Ilios Chailly en étant le créateur]

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Autoportrait d’Antonin Artaud en 1946 (Domaine public)

La revue Écho Antonin Artaud

Écho Antonin Artaud est la première revue littéraire entièrement dédiée à l’œuvre et à la pensée d’Antonin Artaud.

Le 1er mai 2023, paraissait le premier numéro de cette revue bimestrielle à l’initiative d’Ilios Chailly. 29 pages étaient consacrées à Antonin Artaud (1896-1948), auteur, poète, acteur, metteur en scène et dessinateur français. Pour y retracer la vie et l’œuvre de cet «  esprit le plus audacieux du 20e siècle ». Revue réalisée en collaboration avec le peintre Katonas Asimis .
La revue est publiée à la fois en format papier et électronique, et elle est disponible en français et en anglais. « Notre objectif principal est de promouvoir l’univers d’Artaud, d’où la gratuité de la version électronique de la revue » précise Ilios Chailly.
Pour l’ initiative évoquée plus haut qui débute avec le 13e numéro, prévu pour mai 2025, la revue lance un appel à contributions autour du thème : Artaud et ses double. Ce numéro s’attachera à explorer la constellation d’artistes et de penseurs qui, par leurs créations, ont soit influencé, soit été influencés par Antonin Artaud.
Ce numéro s’articulera autour de cinq thématiques : littérature, philosophie, théâtre, arts visuels (peinture, arts plastiques, cinéma) et musique.
Chaque contributeur est invité à présenter, en un court article de deux pages, une figure de la galaxie Artaud (un artiste/penseur dont l’œuvre est régulièrement associée à l’image du poète).
Des exemples ? L’influence de Baudelaire, Poe ou Nerval sur la poésie d’Artaud (Littérature), la continuité de la pensée d’Artaud chez Deleuze ou Derrida (Philosophie), Grotowski et le Living Theater (Théâtre), l’échange artistique avec Masson ou Balthus (Peinture), l’influence d’Artaud sur l’esthétique post-punk (Musique), ou encore la présence d’Artaud à l’écran, de Dreyer à Fassbinder (Cinéma).
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echoantoninartaud@outlook.fr.
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Bon vent, à ce numéro !

Van Artaud


ZOOM : cliquer l’image

Par F r a n ç o i s A u d o u y
fraudouy@hotmail.com

(Texte écrit pour la revue « Echo Antonin Artaud »)

Commençons par le dire haut et fort : Van Gogh le suicidé de la société est sans doute le plus grand texte d’Antonin Artaud et un des textes majeurs de la poésie du XXème siècle (j’ai bien écrit : de la poésie). Artaud y trouve l’alliage parfait entre une pensée dense et le rythme, la rage et sa musique propre, même nerveuse et dissonante. Le texte le plus comparable dans sa forme serait Héliogabale (bref essai sur une figure historique à laquelle Artaud s’identifie). Si ce dernier est plus fouillé (on sait les recherches menées par Artaud), Van Gogh, écrit selon la légende en quelques jours, me semble plus puissant formellement. Comparée aux textes de la même période comme Suppôts et suppliciations ou Pour en finir avec le jugement de dieu, la charge d’Artaud contre les psychiatres est certes violente mais non dépourvue d’une forme d’humour : “ On peut parler de la bonne santé mentale de Van Gogh qui, dans toute sa vie ne s’est fait cuire qu’une main et n’a pas fait plus, pour le reste, que de se trancher une fois l’oreille gauche (...)’’

Si la structure est étonnante - une introduction suivie d’un post-scriptum puis le livre divisé en chapitres brefs, suivi également d’un post-scriptum-, elle est relativement simple à suivre. Artaud bout toujours de colère mais d’une colère plus structurée. Il ne s’agit pas de “chier sur le baptême”, la France ou les institutions mais de prendre Van Gogh comme étendard d’une révolution silencieuse. Pourquoi le peintre dérange-t-il au point d’être suicidé par la société ? Pourquoi Artaud a-t-il vécu neuf ans interné comme le premier crétin des Alpes venu ? Parce qu’ils dérangent. Ils dérangent moins par leurs idées que par la forme même de leurs oeuvres, une forme vitale et anarchique qui ouvre une porte vers l’infini. C’est à une défense de l’infini, pour reprendre un titre d’Aragon, qu’Artaud va se livrer ici :

Et il avait raison, Van Gogh, on ne peut vivre que pour l’infini, ne se satisfaire que d’infini, il y a assez d’infini sur terre et dans les sphères pour rassasier mille grands génies, et si Van Gogh n’a pas su combler son désir d’en irradier la terre entière, c’est que la société lui a interdit. Dans une lettre à Henri Parisot de Rodez le 9 octobre 1945, Artaud écrit qu’”(...) on nous a distillé à tous nos perceptions, nos impressions et que nous ne les vivons qu’au compte-gouttes, respirant l’air des paysages par le dessus et le rebord et l’amour par le dehors du panier, sans pouvoir prendre tout le panier”. Van Gogh est celui qui va rendre la vie au paysage, redonner de l’air au paysage vrai. La nature, il la restitue telle qu’elle est, dans sa fondamentale puissance, pas une nature domestiquée, retouchée par la main de l’homme, une nature polie et acceptable :

Je ne décrirai donc pas un tableau de Van Gogh après Van Gogh mais je dirai que Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature, qu’il l’a comme retranspirée et fait suer, qu’il a fait gicler en faisceaux sur ses toiles, en gerbes comme monumentales de couleurs, le séculaire concassement d’éléments, l’épouvantable pression élémentaire d’apostrophes, de stries, de virgules, de barres dont on ne peut plus croire après lui que les aspects naturels ne soient faits.

Van Gogh, comme un voleur de feu, vient nous restituer la nature, épouvantable et fascinante, hors de tout contrôle sociétal. Voilà ce qui dérange “le conformisme larvaire” des notables du Second Empire qui a perçu confusément qu’une telle éruption volcanique désagrège les institutions, perturbe “les crédences petites-bourgeoises de : LA BONNE SANTÉ SUFFIT” (Le Malade et les médecins). Voilà ce que les vociférations d’Artaud dans le micro de la Radiodiffusion française, ses incantations d’Indien fou provoqueront quelques mois plus tard. Le “Non, Van Gogh n’était pas fou” fait écho au “Non, je ne suis pas fou” de Pour en finir avec le jugement de dieu et Artaud oppose la lucidité du peintre, lucidité logée dans l’oeil, au délire des psychiatres eux-mêmes.

Si Van Gogh glisse vers une forme libre et des glossolalies, elles demeurent assez peu nombreuses. S’il est poésie, c’est par le rythme, non seulement des glossolalies mais du texte dans son entièreté. Van Gogh n’est pas uniquement peintre mais poète et musicien. Ses toiles sont des drames shakespeariens où des forces barbares se jouent de nous. Artaud se fait lui-même compositeur, aligne des opéras de ciels, des symphonies de meules de foin. Musique qui culmine dans la description de la dernière toile peinte par Van Gogh, à Auvers-sur-Oise, juste avant sa mort. Il s’agit ici d’une collaboration post-mortem entre deux artistes que cinquante ans seulement séparent. Si nous ne voyons pas la nature de la même façon après Van Gogh, nous ne percevons pas cette toile de la même manière après Artaud. Qui d’autre aurait vu les corbeaux comme “les microbes noirs de sa rate de suicidé” ? La terre comme “ce linge sale, tordu de vin et de sang trempé” ? Artaud repeint ce champ de blé, lit entre les lignes de ce ciel bas, “violacé, comme des bas-côtés de foudre”. Une toile réécrite par Van Artaud.

A ceux qui n’ont pas lu Artaud, je conseille de commencer par Van Gogh. La “pléthore de sa puissance” (Le Malade et les médecins) s’y trouve, malgré le séjour asilaire, sous une forme intense mais lucide. Je pense aux pauvres étudiants en lettres ou en arts du spectacle traumatisés par la lecture du Théâtre et son double, texte théorique exigeant et, disons-le, plutôt aride. Van Gogh, à l’inverse, inclut le lecteur, cherche à le convaincre de la bonne santé mentale du peintre et de celle de l’auteur par conséquent. Comme la peinture gicle sur la toile, c’est un long orgasme verbal, une “insurrection de bonne santé”. Le verbe d’Artaud inonde la page, s’y répand généreusement comme la lave chaude du volcan mexicain qui clôt le livre, le mythique Popocatepetl, sans perdre de sa charge subversive.

Deux témoignages sur Artaud

Deux témoignages superbes et rarement cités :

par François Audouy

“Artaud n’arrêtait pas de se quitter. Tant qu’il gardait sa lucidité, il était fantastique. Royal. Prodigieux dans ses visions. Drôle dans ses réparties. Il était tout huilé d’humour. Mais quand, sous l’effet de la drogue ou de la souffrance, ses échappés le submergeaient, la machine se mettait à grincer. C’était pénible, douloureux. On souffrait pour lui. Son corps était raidi, retourné comme quelqu’un qui se déforme sous la torture. Ses dents s’usaient à se manger les lèvres. Sa boîte crânienne se développait outre mesure comme sous la poussée du cerveau. Ses orbites apparaissaient d’autant plus grandes que le regard portait loin - comme un laser . Il avait été particulièrement beau mais son feu intérieur le calcinait. La fréquence des vibrations de son diaphragme faisait taper sa voix sur les régions frontales les plus avancées de ses résonateurs. Sa voix était à la fois haute et rauque. Un enfant incendié par lui-même.”

Jean-Louis Barrault, Souvenirs pour demain, Seuil, 1972

*

“Il était beau, efflanqué, sombre ; il avait assez d’argent, que lui rapportait le théâtre, mais il n’en avait pas un moins l’air famélique ; il ne riait pas, il n’était jamais puéril, et bien qu’il parlât peu, il y avait quelque chose de pathétiquement éloquent dans le silence un peu grave et terriblement agacé qu’il observait. Il était calme : cette éloquence muette n’était pas convulsive, elle était triste, au contraire, abattue, intérieurement rongée. Il ressemblait à un rapace trapu, de plumage poussiéreux, ramassé au moment de prendre son vol, mais figé dans cette position. J’ai entrevu Arthaud après son retour de Rodez à la terrasse des Deux-Magots. Il ne me reconnut pas et je ne cherchai pas à me faire reconnaître de lui : il était dans un état de délabrement qui effrayait, l’un des hommes les plus vieux que j’ai jamais vus.”

Georges Bataille, Le Surréalisme au grand jour in Oeuvres Complètes, Gallimard, 1976


Photographie : Antonin Artaud par Man Ray en 1926

A propos de François Audouy

Auteur né en 1985, professeur d’anglais. Mes thèmes de prédilection sont la musique (Brighton Rock(s), 2011 ; Les Harmonies, 2020) et la poésie (Antonin Artaud, le sur-vivant, 2016).
Sortiront en 2025 une fiction hommage à Proust (Retour vers le Temps perdu) et un recueil de poèmes (Mémoire vive).

Crédit : Page auteur

ANTONIN ARTAUD le sur-vivant -

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le livre sur amazon.fr

ANTONIN ARTAUD le sur-vivant
Essai de François Audouy

Editions de L’Harmattan, 2016*

Artaud, poète de la survie et de la sur-vie ? C’est l’angle d’approche de cet essai, qui revisite cet être hors-normes et haut en couleurs. L’impatient patient Artaud se trouve ici confronté à ses foisonnantes références, religieuses et philosophiques, remis dans son contexte actuel, attaqué et fouillé au corps pour en extraire sa substantifique moelle : celle d’un nouveau-né éternel, d’un trompe-la-mort, d’un tueur de verbe. D’un sur-vivant.

En fin d’introduction du livre on peut déjà lire :

Ayant découvert Artaud à l’âge de quinze ans (j’en ai
Trente [écrit en 2016], je souhaite désormais faire office de passeur, synthétiser la vision que j’ai pu acquérir de cet auteur
hors du commun, qui n’est bien sûr jamais que la
mienne. Après avoir tenté d’écrire ce livre à plusieurs
reprises, souvent dépassé par mon sujet, je vous livre
cette version, qui n’est sûrement pas la dernière, car,
pour Artaud comme en général, l’essentiel réside dans
le changement, la remise en cause permanente qui
permet de garder un souffle, le chemin plutôt que
l’arrivée, le mouvement plutôt que l’ordre figé. La sur-
vie plutôt que la vie.

*

(Texte publié dans la revue Echo Antonin Artaud)

Du 30 au 31 juillet dernier s’est tenu à l’université de Kingston, dans la banlieue Sud de Londres, le plus important colloque autour d’Antonin Artaud en Grande-Bretagne au cours des trente dernières années. S’y réunissaient une trentaine d’intervenants de tous bords - auteurs, réalisateurs, musiciens, traducteurs, éditeurs...

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Crédit : François Audouy

1 Messages

  • Viktor Kirtov | 24 janvier 2025 - 19:32 1

    Franz Audouysz
    Ayant reçu pour le numéro de la revue Écho Antonin Artaud que je prépare pour mai une contribution passionnante d’Amanda Di Ponio, professeure à l’université canadienne de Huron, qui dresse un parallèle entre Le Jet de sang, courte pièce d’Artaud et Les Mamelles de Tirésias, je suis amené à travailler sur la pièce d’Apollinaire. Et quel pied !
    Citation :

    "C’était au temps où j’étais dans l’artillerie
    Je commandais au front du nord ma batterie
    Un soir que dans le ciel le regard des étoiles
    Palpitait comme le regard des nouveau-nés
    Mille fusées issues de la tranchée adverse
    Réveillèrent soudain les canons ennemis (...)
    Et tous mes canonniers attentifs à leurs postes
    Annoncèrent que les étoiles s’éteignaient une à une
    Puis l’on entendit de grands cris parmi toute l’armée
    ILS ETEIGNENT LES ETOILES A COUPS DE CANON (...)
    ILS ONT MEME ASSASSINE LES CONSTELLATIONS"


    Crédit : page Facebook de Franz Audouysz

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