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Yannick Haenel, chroniques de décembre 2024

Charlie Hebdo

D 4 janvier 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



« "trop de livres je n’aurai jamais le temps de tout lire
je n’aurai jamais le temps de tout lire
les trous du cul qui disent ce genre de phrases"
Je suis d’accord : les trous du cul. Tous des trous du cul. Quelle joie tous ces livres. » Y. Haenel

Pendant ce temps

Mis en ligne le 4 décembre 2024

Je lis, sur le site de BBC News Afrique, un rapport de l’Unicef : «  Pendant un an à Gaza, 40 enfants en moyenne ont été tués chaque jour. C’est une guerre contre les enfants.   » Récapitulons : le gouvernement israélien d’extrême droite massacre le peuple palestinien, c’est-à-dire avant tout des enfants, pour élargir ses colonies  ; et tirant parti de la criminalité en miroir du Hezbollah, il en profite pour tuer des Libanais et détruire Beyrouth.

Pendant ce temps, la Cour pénale internationale a beau émettre un mandat d’arrêt contre Netanyahou – et aussi contre le chef de la branche armée du Hamas – pour «  crimes contre l’humanité  » et «  crimes de guerre  », les États-Unis rejettent comme si de rien n’était cette accusation et la France lui accorde l’immunité.

Pendant ce temps, l’Algérie, qui a libéré tous les islamistes, jette en prison un écrivain, Boualem Sansal, c’est-à-dire quelqu’un qui n’a que des mots.

Pendant ce temps, La France insoumise voudrait que l’apologie du terrorisme ne soit plus un crime.

VOIR SUR PILEFACE

Pendant ce temps, Donald Trump constitue son armée de négateurs.

De grands ciels qui s’ouvrent comme des chansons

Que faites-vous pour supporter ce monde devenu entièrement insupportable  ? Certains jours, je ne sais plus trop, et puis revient ce bon vieux désir de lire. Les piles de livres autour de mon bureau, celle qui menace de s’écrouler à mon chevet (parfois la nuit, des livres me tombent dessus), celle qui s’adosse aux toilettes : toutes m’indiquent qu’il existe un autre monde.

Aujourd’hui, j’ouvre et emporte avec moi dans le métro, dans la rue et dans les cafés le merveilleux Spacing de Chloé Mons, publié aux éditions Médiapop. C’est un petit recueil de photos que la chanteuse a prises de ses voyages avec son mari, Alain Bashung : elles sont accompagnées de textes heureux qui parlent d’amour. Avez-vous déjà entendu le Cantique des cantiques chanté par Bashung et elle  ? Joie absolue.

Des chambres d’hôtel, des valises, des baignoires, des sourires, des cigarettes et des verres de vin, une petite fille vêtue de rose, la main des amoureux plus forts que la mort, et puis Berlin, l’Inde et ses marchés, de nouveaux deuils et des fleuves et des lits défaits, la Casamance et le pays des Indiens, les grands ciels qui s’ouvrent comme des chansons, et des soirs au restaurant, Paris, Venise, et des lits, toujours autres et toujours le même, où le temps emmitouflé chantonne loin des massacres.

Les livres, qu’ils contiennent ou non des photos, sont de petits albums qui par leur mémoire enchantée conjurent le malheur. Lisez donc aussi de Chloé Mons Jachère. Portrait en mouvement, paru aux éditions Médiapop : il raconte avec audace sa liberté sexuelle. Après la mort de Bashung, après le deuil, elle retrouve l’esprit de la chasse amoureuse. Elle écrit : «  Je couche toujours le premier soir et dans mon esprit, c’est souvent pour la vie.  »


Watteau, « Pierrot, dit le Gilles ». (Mathieu Rabeau/RMN - Grand Palais).
ZOOM : cliquer sur l’image.

L’innocent du Louvre

Mis en ligne le 11 décembre 2024

Quelqu’un vous attend au Louvre. C’est un personnage un peu balourd, entièrement vêtu de blanc, que Watteau (1684-1721) aurait peint vers 1719, un Pierrot qu’on nomme le Gilles. Le tableau dans lequel il se tient, les bras ballants, l’air empoté, est l’un des plus célèbres du musée. Ses vernis étaient assombris, ses repeints altérés : il vient d’être restauré, et une petite exposition lui est consacrée jusqu’au 3 février 2025 – « Revoir Watteau » – qui met à l’honneur son énigme en l’entourant d’autres tableaux et de vitrines qui éclairent la postérité de ce personnage de serviteur bouffon et mal luné appartenant au répertoire du théâtre comique de l’époque (il inspirera le mime Marceau, et jusqu’à Buster Keaton).

J’ai toujours aimé ce grand tableau mélancolique ; il m’émeut. Avec son galurin qui semble une auréole et sa collerette d’ahuri, le Gilles ressemble à un gros oeuf de Pâques, mais derrière la figure du bon lourdaud emmailloté de blanc un trouble se propage.

À LIRE AUSSI : Êtes-vous tous là ?

Approchez-vous, observez bien ses yeux, adressez-lui des questions, il les absorbera toutes, sans jamais en donner une seule qui vous satisfasse : il est le Sphinx de la peinture française. Personne, pas même Vivant Denon, directeur du Louvre sous Napoléon et auteur du génial Point de lendemain, qui l’a découvert, ne sait qui est cet hurluberlu enchagriné : simple comédien mal réveillé, Christ errant au milieu des sarcasmes, Lazare alourdi de bandelettes, idiot du village, ange placide et embarrassé, « spectre ou imbécile, tout blanc, avec de grosses mains d’homme », comme l’écrit Pierre Michon dans Maîtres et serviteurs (éd. Verdier), il vient à nous, méconnu, pâteux, hébété.

Est-il pitoyable ou apitoyé ? Si nous nous reconnaissons en lui, c’est peut-être parce que la connerie contemporaine nous accable et que prendre sur soi nous fatigue. La bonté m’alourdit : voilà ce qu’à travers son épuisement consterné nous dit le Gilles de Watteau.

Alors, c’est pour son innocence qu’il nous émeut : à travers lui s’incarne ce qui est bafoué. L’âne à ses côtés, l’oeil infiniment triste qui coule, est son double, non pas le symbole de la bêtise comme le dit piteusement le cartel, mais celui de l’infinie compassion. Cet abandon qui ne parvient pas à sourire en lui ouvre une béance sur les conduites humaines : ces gens qui font cercle autour de lui sont des bourreaux en puissance, ceux de la méchanceté du quotidien.

À sa manière piteuse, au bord du ridicule, et en cela plus intense encore, plus vrai, Gilles incarne la terrible banalité du corps outragé : il est celui dont, très simplement, on se moque. La peinture nous rend au mystère de la gaucherie : un ciel bleu, quelques feuillages, 17 boutons et deux lacets de satin rose suffisent pour métamorphoser un idiot du XVIIIe siècle en un prophète qui n’en peut plus. Regardez-vous, dit-il.

Vive Laura Vazquez  !

Mis en ligne le 18 décembre 2024

Écoutez :

«  on dirait que le silence se déplace dans la lumière
regarde si tu te tais si je me tais
on dirait qu’il se déplace […]
c’est comme inventer la lumière dans le noir  »

Écoutez :

«  il y a un restaurant quelque part
aux États-Unis ou en Chine
tout le personnel de ce restaurant est atteint de démence
les clients du restaurant savent bien que
les employés commettent des erreurs
les plats ne sont pas les bons
les boissons sont renversées
il n’y a que des erreurs
le concept de l’établissement est fondé sur l’erreur  »

Écoutez :

«  tu as été une femme pour les hommes
une fille pour les hommes
tu es restée là
on t’a mise là et tu es restée là
et tu deviens une femme pour les hommes
tu restes une femme pour les hommes  »

La politique vécue

C’est un petit livre d’invocations, de rages et de choses calmes, un livre rempli de pierres et d’oiseaux, avec des arbres et des visages et des os, avec une mère et sa fille, et des atomes et la géologie. C’est un livre de Laura Vazquez. Il s’appelle Zéro. Il est publié aux Éditions du sous-sol. Il fait 192 pages, et c’est la poésie même qui s’écrit devant vous, en même temps que vous, alors même que vous vivez votre vie et que des livres s’écrivent qui, en général, sont moins bien que la vie. Celui-ci est mieux, plus concentré, plus intense, plus rond : chaque phrase (ou vers, mais je préfère phrase) entre en vous comme une lueur, et accélère vos battements de cœur.

Laura Vazquez est à elle seule une bonne nouvelle : elle vient nous dire que la poésie est la véritable (peut-être la seule) expérience à vivre. L’aventure respirable de l’esprit et du corps. Le combat à mener pour ne pas mourir de son vivant. La politique vécue.

Écoutez :

«  une tueuse en série disait il y a trop de gens
je n’aurai pas le temps de tuer tout le monde
je n’aurai jamais le temps
comme certains disent il y a trop de livres
il y a trop de livres je n’aurai jamais le temps de tout lire
je n’aurai jamais le temps de tout lire
les trous du cul qui disent ce genre de phrases  »

Je suis d’accord : les trous du cul. Tous des trous du cul. Quelle joie tous ces livres. Et surtout celui-ci. Quelle joie Zéro. Quelle joie Laura Vazquez.

Moi j’aime les hanches, les murmures, j’aime les falaises et les plafonds, le mot «  pourquoi  » quand on le tourne en dérision, comme dans ce livre, et puis la matière des nuits, quand la douleur se calme et qu’on rencontre le noyau sans forme, celui qui brûle chaque pensée.

C’est un livre de voix, un théâtre, une fille est morte et ça parle à travers son corps : les insectes, les rires, les larmes, les embrassades. Le monde déploie entièrement sa matière : pourriture et jouissance, pas un mot au-dessus de l’autre, un chant pour tous, un chant littéral.

Écoutez :

«  tu es tellement douce
ça me fait mourir  »

Écoutez :

«  n’oublie pas de me caresser  »

LIRE AUSSI : Arthur Teboul, poète et chanteur : «  si le langage s’appauvrit, notre expérience aussi  »

Cette semaine, je vais écrire ma chronique d’une traite : je vais noter ce qui me passe par la tête jusqu’à ce que je sois arrivé au bas de cette colonne que me réserve notre vénéré rédacteur en chef, Gérard Biard, et comme dirait notre ami Yann Diener qui, comme moi, remplit sa colonne hebdomadaire pour Charlie, je vais «  associer  », par exemple en énumérant ce que j’ai fait cette semaine, ce que j’ai aimé, ce que j’ai vu, lu, perçu, et comme vous savez que je passe mon temps à lire et à écrire, sachez que j’ai découvert les livres de Gabrielle Wittkop (1920-2002), une écrivaine française dont j’aime le raffinement sadien, et que j’ai lu trois livres d’elle d’affilée, La Mort de C., Le Nécrophile (chef-d’œuvre de délicatesse morbide qui n’est pas à mettre entre toutes les mains) et Chaque jour est un arbre qui tombe, où elle écrit : «  Je me sens plus étrangère qu’une météorite, solitaire et libre de tout conflit  », livres publiés tous les trois aux éditions Verticales [1], et puis j’ai profité de ces fêtes de fin d’année pour bien boire et bien manger, évidemment, mais aussi pour respirer l’air hivernal de l’Alsace Bossue, et pour revoir au lit, l’après-midi, tandis qu’il gelait dans la vallée de l’Eichel, des films de Visconti et d’Herzog, et aussi La Maman et la Putain, de Jean Eustache, qui passe en ce moment sur le site d’Arte, et aussi des tas de conneries, pour rien, et parce que voir des conneries à la télé relève d’une éthique de la spontanéité, n’est-ce pas, et puis sachez qu’après avoir eu la nausée en apprenant que Trump allait déclencher une chasse aux transgenres, et qu’il parle à leur propos de «  délire  » et de «  mutilations sexuelles des enfants  », après avoir éprouvé une seconde nausée en apprenant que Macron, pour faire le cador désinhibé, utilisait dans sa conversation des expressions racistes comme «  Mamadou  » (selon lui, «  le problème des urgences   » en France, c’est qu’elles seraient «  remplies de Mamadou  » [2]), j’ai ri en entendant Manuel Valls, à peine nommé ministre des Outre-mer, se faire traiter d’étron en direct, un matin, sur France Inter, je n’ai pas ri du tout en apprenant qu’un conducteur de TGV s’était suicidé en sautant du train en marche, et me suis répété alors, pour conjurer l’horreur, cette phrase de La Maman et la Putain : «  Tu as recommencé à vivre sans que l’angoisse t’étreigne, tu crois que tu te relèves alors que tu t’accoutumes doucement à la médiocrité  », et tandis que j’écrivais chaque jour des pages d’un roman sur la solitude des professeurs de collège, j’ai adoré la chronique de Philippe Lançon sur Hemingway et sans qu’il y ait aucun rapport, sinon peut-être la fulgurance, j’ai bien aimé aussi le but que Mbappé a inscrit à la 10e minute contre Séville, but qui signe, en quelque sorte, son retour en grâce et me permet de vous faire savoir que j’aime le foot, même si je n’en parle jamais.



[1] Bouillon de culture, 19.01.2001. La romancière Gabrielle Wittkop répond aux questions de Bernard Pivot et évoque sa passion pour le marquis de Sade, son existence clandestine avec son compagnon allemand, ses problèmes à la libération (en présence de Catherine Cusset, Françoise Giroud et Françoise Mallet-Joris)