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Macron ? « Il a renforcé le Rassemblement national »
(Philippe Sollers, La Revue Politique et Parlementaire, 2019)

D 11 octobre 2025     A par Albert Gauvin - C 4 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Le forcené de l’Elysée » titre en gros caractères l’hebdomadaire Marianne sur la couverture de son dernier numéro (9-15 octobre 2025) ...

17 décembre 2024...

Y-a-t-il un cas Macron ? Le 28 mai 2017, peu après l’élection présidentielle de 2017, on se souvient que Philippe Sollers avait posté de « Venise » un texte intitulé Macron lacanien. Macron lacanien ? Hum ! L’ironie était perceptible — mais l’a-t-on perçu ? Sans doute pas plus que quand le même Sollers avait écrit, en 1995, Balladur tel quel. En fait, ce sur quoi Sollers mettait l’accent était la différence d’âge entre Macron et celle qui deviendra son épouse Brigitte Trogneux. Évidemment Sollers écrivant : « les rares garçons, qui ont eu la chance d’être désirés et aimés par des femmes plus âgées qu’eux, sont très performants. Ils sont rapides, agiles, déterminés, très confiants en eux-mêmes, un nimbe incestueux les protège » ne faisait que rappeler son histoire personnelle, autrement singulière (avec Eugénie, avec Dominique Rolin, deux femmes plus âgées que lui). « Les femmes entre 40 et 50 ans tiennent la corde, elles n’ont qu’à choisir leur adolescent mâle doué, et j’en connais un, auquel personne n’a jamais fait attention sur ce point précis », concluait-il.
Le couple Macron a fait beaucoup (trop) jaser depuis sept ans... Quant au « monarque républicain », Sollers en a fait très vite un personnage de la société du spectacle, un vulgaire DRH, placé au premier rang par l’exigence des puissances financières d’une France en déliquescence. Exemple, en 2018, dans l’émission Quotidien, alors que Sollers venait de publier son roman Centre.

Y-a-t-il un « cas » Macron ? Il est toujours périlleux de se lancer dans la psychologie des hommes d’État (que dire d’un Donald Trump ? [1]). Sollers est mort. Aucun écrivain, à ma connaissance, n’a tenté de saisir de l’intérieur Emmanuel Macron. Serait-il finalement si peu romanesque ? Sa « folie », quoique disruptive, symptôme d’une République à bout de souffle et d’une société au bord de la crise de nerfs, serait-elle en fait devenue très banale (la banalité du vide) ? S’inspirant des concepts du psychanalyste Paul-Claude Racamier qui, le premier peut-être, définit la « perversion narcissique » (« Aucun scrupule n’arrête le narcissique en son triomphe : rien ne lui résiste, tout lui appartient, tout doit se soumettre et plier. De tous côtés, il commande, surveille et dirige »), un sociologue, Marc Joly, vient de publier un essai percutant, précis et inquiétant sur Macron, qu’il a intitulé La pensée perverse au pouvoir. « Le macronisme est un délire individuel qui s’étaye sur des dynamiques sociales-historiques, lesquelles, du coup, et pour autant qu’on sache s’affranchir des fausses oppositions conceptuelles, deviennent compréhensibles. » CQFD.

SCOOP

Macron lacanien

Un garçon de 13 ans, né dans une famille provinciale française sans religion, décide brusquement de se faire baptiser catholique. C’est un brillant élève d’un lycée privé de jésuites, appelé Providence. Sa professeure de français, une blonde avisée, lui fait faire du théâtre. Elle a 24 ans de plus que lui, il a 16 ans, ils tombent amoureux l’un de l’autre, elle quitte son mari et ses trois enfants, il revient plus tard et l’épouse. De là, après un stage dans la banque et un poste de ministre de l’Économie, il fonde un mouvement politique, et se fait élire Président de la République.

Son sacre est un triomphe. Sur fond de l’Hymne à la joie de Beethoven, il émerge des souterrains du Louvre et parle au pied de la Pyramide. Un ancien élève des jésuites est ainsi (providence !) promu au sommet de la religion républicaine. Les forces spectaculaires de l’esprit ont réussi ce coup d’état technique étourdissant. Dieu veille à tout, et vive le pape argentin jésuite, que les jésuites français avaient (c’est un comble !) oublié de prévenir.

Les rares garçons, qui ont eu la chance d’être désirés et aimés par des femmes plus âgées qu’eux, sont très performants. Ils sont rapides, agiles, déterminés, très confiants en eux-mêmes, un nimbe incestueux les protège. Ils peuvent rassembler les individus les plus différents, rien ne les arrête, ils planent. Ils sont descendus chez les Mères, ont reçu leur bénédiction, sont remontés à la surface, avec une puissance de séduction globale. Ils sont très en avance sur les hétéros abusés et les gays illusionnés. C’est ainsi qu’on éduquait, autrefois, les rois de France. Le jeune monarque républicain renoue pour l’avenir avec le passé. Les garçons seront initiés à la vraie philosophie dans le boudoir, et les femmes divorcées, déjà mères, obtiendront enfin le mariage idéal pour toutes.

C’est une révolution. Les femmes entre 40 et 50 ans tiennent la corde, elles n’ont qu’à choisir leur adolescent mâle doué, et j’en connais un, auquel personne n’a jamais fait attention sur ce point précis. Pendant que des arriérés (notamment des psychanalystes), s’effrayaient du risque populiste fasciste, il se taisait, et pour cause. On le lui a injustement reproché. Mais qu’importe ? Ad Majorem Dei Gloriam ! Providence ! Vive les corps informés !

Philippe Sollers
Venise, dimanche, 28 mai 2017, 19h16

« Il a renforcé le Rassemblement national »

Il n’est jamais bon de n’écouter que d’une oreille ou de s’en tenir aux titres des livres ou des journaux. Lire — cette pratique...

Au printemps 2019, interviewé par La Revue Politique et Parlementaire sur la France et l’Europe (entretien repris dans L’Infini 146, printemps 2020), Sollers déclarait :

... le président actuel a au moins cette qualité fulgurante d’avoir su incarner ce que le Spectacle voulait comme président de la République française. Il était absolument à l’endroit qu’il fallait.

RPP - La représentation du pouvoir que le Spectacle voulait, c’était Jupiter ?

Philippe Sollers - Oui. Parce qu’on le voit tout le temps.

RPP - Comment Macron a-t-il eu l’intelligence de savoir que c’était cela que le Spectacle voulait ?

Philippe Sollers - Parce qu’il est doué, très intelligent et qu’il est détesté par les gens qui ne voient pas sa supériorité. C’est pareil pour Delon. On le déteste parce qu’il est très beau et très intelligent. Vous êtes dans un pays qui retrouve ses plus mauvais instincts dès qu’une tête dépasse. C’est incroyable. Refaire des petites scènes où Louis XVI est décapité, quelle misère !

Mais aussi :

L’Europe est française à côté de la plaque de la France. Vous avez une finale qui reproduit l’élection présidentielle qui explique tout. [Nous sommes en 2019. Il y a eu une deuxième finale en 2022.]

RPP - Pensez-vous que Macron a commis une erreur en surjouant cette opposition entre progressistes européens et nationalistes ?

Philippe Sollers - Il a renforcé le Rassemblement national. Le Front national est issu de ce que la France a de plus nauséabond. Comment le FN est-il passé d’un score de 2 % à 24 % aujourd’hui ? C’est quand même cela qu’il faut comprendre. La faiblesse c’est d’avoir laissé faire ça. Le président Mitterrand est pleinement responsable de cette situation. Je ne suis pas de ceux qui ont crié « on a gagné » le soir de son élection en 1981 car j’ai immédiatement imaginé la suite. Par ailleurs, pourquoi avoir laissé un tel pouvoir aux socialistes, présidence de la République, majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat. Pourquoi ensuite cette liquéfaction ? À quoi est-elle due ? Que met-elle en jeu ? Karl Marx vous dit qu’il y a trois piliers pour fonder son église, et dieu sait qu’elle a fonctionné : l’économie politique anglaise, c’est-à-dire la banque, la philosophie allemande et puis le socialisme français. Mais où est-il ? Vous le cherchez à la bougie, il est partout et nulle part. La gauche, la droite c’est fini, mais on est en plein rêve. Je dis que l’Europe, c’est la France, si la France est pensée. Mais elle ne l’est pas, elle est bradée, elle est abandonnée. Il faut dire : « Ici Londres ! ».

RPP - Pourquoi n’avez-vous jamais cru que la référence de certains à la République, au républicanisme puisse constituer une voie de reconstruction politique ?

Philippe Sollers - C’est foutu, c’est un vide !

RPP - Vraiment ?

Philippe Sollers - Tant que l’on ne pense pas, on répète des mots-clés, des slogans.

RPP - Est-ce la faute de la prévalence de l’ingénierie dans la politique ?

Philippe Sollers - Ce n’est plus de la pensée. La pensée n’a plus de raison d’être car on a pas le temps et cela demande un système nerveux extrêmement résistant. On est surmené, digitalisé, on ne se donne plus le temps de rien… Je n’ai pas d’ordinateur, ce sont mes amis qui s’occupent de mes réseaux sociaux. C’est une question de résistance. Il faut se donner les moyens de penser. Les livres nous y aident.

[...]

RPP – A-t-on tort de s’exciter contre les populistes ?

Philippe Sollers – Oui c’est une erreur stratégique.

RPP – En même temps, Macron a (presque) remporté son pari pendant les élections européennes [Celles de 2019. On sait que ce fut très différent en 2024, d’où, sur un coup de tête, dissolution de l’Assemblée Nationale, etc. A.G.]…

Philippe Sollers – Marine Le Pen n’a aucune envie de prendre le pouvoir, c’est trop de travail. Mais la rente d’opposition c’est admirable si elle vous est servie tous les jours. Macron leur donne trop d’importance. « C’est moi ou le chaos, c’est moi ou la barbarie, c’est moi ou le populisme, c’est moi ou la régression, c’est moi, c’est moi ». Le Spectacle implique que c’est moi et que si c’est pas moi c’est personne. Cela est stupéfiant d’ennui. Et l’ennui ne provoque en général pas autre chose que du lourd. Et qu’est ce qu’ils sont lourds. Ils ne sont pas méchants, ils sont lourds. Très franchement, il faut que quelqu’un pose un diagnostic.

Nous en sommes là. Sollers est mort en mai 2023. Que lui aurait inspiré les derniers mois de la politique française ? Beaucoup d’ironie sans doute. N’écrivait-il pas dans le JDD du 29/04/2012 (Littérature et politique, Flammarion, p. 728] :

« Et Bayrou ? me dites-vous. Bayrou ? Comme d’habitude, avec une belle obstination paysanne, il attend son heure. Ce serait l’heure de la raison centrale, celle qui ne vient jamais. Les élections ne sont pas raisonnables. »

L’heure de Bayrou est venue. On en perçoit déjà les premières conséquences. Cela est stupéfiant d’ennui. [J’écrivais ça le 19 décembre 2024. On sait comment cela s’est terminé...]

Comprendre ce qui nous arrive, ce qui nous est arrivé… Tel est l’enjeu de ce livre. Avec les outils des sciences sociales et de la psychanalyse, le sociologue Marc Joly, spécialiste de la sociologie du pouvoir et de la violence morale, décrypte avec précision et efficacité la crise démocratique que nous vivons à partir d’un cas, celui du président Macron.

À la suite de la dissolution de l’Assemblée nationale, le 9 juin 2024, nombre de commentaires ont fleuri sur la « folie » d’Emmanuel Macron, « artisan du chaos ». Le ressentir et le dire est une chose ; analyser en quoi consiste précisément cette pathologie au pouvoir en est une autre. C’est tout l’enjeu du patient travail de Marc Joly. Tenant d’une véritable articulation de la sociologie avec la psychanalyse (en particulier à partir du travail et des concepts forgés par le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier), prolongeant une vaste enquête consacrée à la catégorie de « perversion narcissique », il dévoile ce qui est effectivement en jeu : une folie narcissique que colmate une perversité accomplie et qui, en conséquence, rejaillit sur tout un peuple.
Pour mettre des mots (et du savoir) sur le décervelage que provoque la personnalité d’un président usant sans la moindre considération éthique de toutes les prérogatives que lui offre la Constitution de 1958, l’auteur perce à jour les différentes dynamiques et relations sociales à l’oeuvre : crise de la violence symbolique ; « folie à deux » ; masculinité toxique et capitalisme prédateur ; fantasme monarchique de la Ve République.

Table des matières

Prologue
1 – Perversion et domination illégitime
2 – Un lanceur d’alerte
3 – La paradoxalité contre l’ambigüité
4 – Pensée perverse et décervelage
5 – Un chaînon inattendu
6 – Immaturité et « folie à deux »
7 – La perversion relationnelle comme fait politique
8 – Le temps impossible des « hommes ordinaires »
9 – La chimère de l’intelligence
10 – Le voleur de clarté
11 – La domination masculine à la folie
12 – Choisir son camp
Index des noms
Bibliographie
Biographie de l’auteur

Prologue

« La pensée perverse contraint, empiète, pénètre, absorbe et dilacère, elle “prend la tête”, opérant insidieusement à la façon d’une grenade à fragmentation. » Paul-Claude Racamier (« Pensée perverse et décervelage », 1992)

Au soir de sa large victoire contre Marine Le Pen, le 7 mai 2017, Emmanuel Macron, après une longue déambulation inspirée – musique et costume – de François Mitterrand, invite la foule réunie au Louvre à ne pas siffler les électeurs et électrices de son adversaire (cette exhortation bienveillante étant empruntée, elle, à Barack Obama). Il promet avec emphase qu’il fera « tout durant les cinq années qui viennent pour qu’ils n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes ». Quant aux compatriotes lui ayant accordé en nombre leurs suffrages uniquement « pour défendre la République », il ne les oubliera pas, assure-t-il, il « protégera la République », et il sait « qu’il ne s’agit pas là d’un blanc-seing ». Parmi ces compatriotes, la grande majorité se situe à gauche, une partie non négligeable se classe même à l’extrême gauche.
Réélu le 24 avril 2022 contre la même candidate, avec 58 % des suffrages, le président de la République exprime des remerciements encore plus vibrants à l’adresse de toutes celles et tous ceux qui ont voté pour lui afin de faire barrage à l’extrême droite, et « non pour soutenir les idées que je porte » : « Je veux [...] leur dire que ce vote m’oblige pour les années à venir : je suis dépositaire de leur sens du devoir, de leur attachement à la République et du respect des différences qui se sont exprimés ces dernières semaines ».
Le 9 juin 2024, son parti ayant essuyé une lourde défaite aux élections européennes, Emmanuel Macron décide de dissoudre l’Assemblée nationale. Il est difficile d’imaginer un contexte plus anxiogène. La liste du Rassemblement national menée par Jordan Bardella vient de réaliser un score historiquement élevé ; peu de zones du territoire échappent à cette poussée de fièvre ; dans la crainte, ou l’espoir, que le parti d’extrême droite obtienne la majorité absolue à l’Assemblée, un esprit de vertige s’empare du pays. Tout indique que le RN, en nombre de voix, restera porté par la dynamique des européennes. Pendant la campagne du premier tour, le président jette de l’huile sur le feu. Il renvoie dos à dos « les extrêmes ». Il refuse ostensiblement de nommer par son nom le Nouveau Front populaire, cette union de la gauche qu’il n’a pas vu venir. Il parle des « LFI et associés » (en les mettant sur le même plan que les « RN et associés »). Il agite le spectre de la « guerre civile » si jamais « l’extrême gauche », « communautariste », censée refuser « la clarté sur la laïcité et l’antisémitisme », devait l’emporter. Il n’hésite pas à reprendre à son compte, pour discréditer le programme de la gauche, certains des mots les plus connotés de l’extrême droite, comme « immigrationniste ».
Dans ce contexte, le champ sémantique de la folie irrigue le débat politique comme jamais. Les protagonistes se jettent à la figure le qualificatif de « fou ». François Ruffin, lançant dès l’annonce de la dissolution le mot d’ordre d’un nouveau Front populaire, ne contient pas son exaspération : « On a un taré à la tête de l’État ! C’est un diagnostic clinique qui est maintenant posé depuis sept années ». « On est chez les fous ! » : Macron, pour dénigrer les alliances politiques constituées à gauche et à l’extrême droite, s’empresse, lui, de se réapproprier ce cri du cœur qui le vise de toutes parts, y compris de son propre camp.
Parallèlement, le mot « clarification » ne laisse pas d’être employé. Le président de la République, par ces législatives anticipées, entend ouvrir « un temps de clarification indispensable » : « Nous devons clarifier le choix pour notre pays et pour nos vies ». Le soir du premier tour, il confirme dans un simple communiqué sa « volonté de clarifier la situation politique » et appelle, face au Rassemblement national, à « un large rassemblement clairement démocrate et républicain ». « Le choix est clair », se félicite de son côté Bardella, en opposant « l’union nationale » qu’il défend à « l’alliance du pire ».

Le champ sémantique de la clarté se superpose ainsi à celui de la folie. Cette superposition est symptomatique. Les choses ont été organisées de telle sorte que, de « choix clair », de « clarification » (au sens d’une compréhension claire et sereine de sa propre volonté), il ne pouvait y avoir.
En dissolvant la chambre des députés dans la foulée d’élections européennes perdues et à la veille des Jeux olympiques de Paris, le président a créé une ambiance inédite de clarification irrationnelle, de clarification en état de sidération. Il a inventé la clarté confuse, la clarté dans le brouillard de la peur et de l’incompréhension. Tout cela, finalement, pour tirer dans les pires conditions possibles une leçon évidente (à savoir que la logique veut qu’il gouverne en coalition avec la droite) ; leçon qui s’imposait à lui depuis 2022 et qu’il aurait parfaitement eu les moyens de justifier le soir du 9 juin (à la lumière des résultats à l’échelle européenne), sans jouer avec les nerfs du pays, puis avec les institutions en faisant mine de ne pas comprendre ce qui est pourtant limpide : que la gauche a gagné les législatives des 30 juin et 7 juillet 2024, moralement, en impulsant et en pratiquant la discipline du « front républicain », électoralement, en arrivant en tête (certes de peu) au second tour.
Cela paraît fou ? C’est fou, en effet. Encore faut-il saisir de quelle folie il y va. Une folie narcissique, assurément. Mais pas celle qu’on pourrait croire (en pensant par exemple à l’hypomanie) : une folie narcissique que colmate efficacement une perversité accomplie et qui, en conséquence, rejaillit sur tout un peuple. Et une folie, comme toute folie, qui ne fait pas irruption dans la tête d’un individu sans histoire, mais porte la marque de ses relations et de son inscription dans divers processus.
Psychopathologie et processus sociaux ne s’opposent pas. Les êtres humains sont des processus (individuels) vecteurs et producteurs de processus (sociaux). Si la folie isole, les fous ne le sont jamais qu’en relation. Disons-le donc d’emblée : le macronisme est un délire individuel qui s’étaye sur des dynamiques sociales-historiques, lesquelles, du coup, et pour autant qu’on sache s’affranchir des fausses oppositions conceptuelles, deviennent compréhensibles.
Il en va ainsi du processus d’autonomisation, à l’égard de la souveraineté populaire et sous l’influence d’un champ économique globalisé, d’un champ du pouvoir étatique européanisé (l’Union européenne étant le produit, la « chose » des souverainetés étatiques). Il en va ainsi, en conséquence, d’un champ des partis politiques dont les luttes et rapports de force tendent à se structurer par référence à des institutions représentatives de moins en moins en mesure de jouer leur rôle. Il en va ainsi, enfin, d’une dynamique de symétrisation tendancielle des relations hommes-femmes – relancée notamment par le mouvement #MeToo – qui excite structurellement de violents contre-mouvements, les plus insidieux nourrissant un pouvoir capitaliste débridé, et s’en nourrissant.
Une conclusion s’imposera, surprenante de prime abord : en la personne d’Emmanuel Macron, se conjoignent deux fantasmes de toute-puissance masculine (mais des fantasmes qui n’en sont pas vraiment, car épandus au-delà des bordures de sa psyché individuelle et de l’ordre du délire contenu autant qu’entretenu par l’institution [2]).
Le premier : la toute-puissance du tycoon disrupteur auquel aucun obstacle ne résiste.
Le second : la toute-puissance du père de la Nation, ou du monarque, dont la parole souveraine reflète une vérité inaccessible au commun des mortels.
Et on comprendra que son incapacité à nommer une Première ministre de gauche tient autant à ce narcissisme mégalomaniaque qu’à sa fonction objective de président au service du capital.

*

Le présent ouvrage est un essai de clarification scientifique qui repose sur des recherches théoriques et empiriques de longue haleine. L’orientation et la spécificité de ces recherches expliquent la combinaison, mise en œuvre ici, de clarification sociologique et de clarification psychopathologique d’ordre psychanalytique. Il puise abondamment dans la boîte à outils conceptuels du psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier (1924-1996), le créateur de la catégorie de « perversion narcissique ». […] La psychose et la perversion […] ont été la grande affaire de Racamier. Il s’est autant dévoué au soin des psychotiques qu’il a bataillé contre les personnalités perverses. De toutes ses notions, faisant système, il m’est apparu que la plus heuristique, pour ce qui nous concerne ici, est celle de « pensée perverse [3] ».
Mais la sociologie (au sens large) n’est pas en reste, qui aide à appréhender les processus sociaux, les concaténations de configurations et d’évènements à la faveur desquels la perversion est en mesure de prospérer. On verra qu’un grand nombre de travaux ont été publiés, conceptuellement novateurs, qui permettent de situer avec précision dans l’espace social et dans des dynamiques politiques et économiques cet agent du chaos qu’est Emmanuel Macron. Et, bien entendu, la thèse centrale que je développe est sociologique : il n’y a de prospérité de la pensée perverse qu’à la faveur d’une crise de la violence symbolique. […]

1. Perversion et domination illégitime

[…]

Alors que ma recherche sur la perversion narcissique touche à sa fin, au cours du premier semestre de l’année 2023, je suis stupéfait de retrouver, dans le discours des personnalités politiques et syndicales mobilisées contre la réforme des retraites imposée à toute force par Emmanuel Macron, le même champ sémantique que celui des femmes victimes de violence morale conjugale sur lesquelles j’ai enquêté : « déni », « déni de l’altérité », « orgueil », « folie », « ridicule et terrifiant », « violence verbale », « violence personnelle », « mépris », « manipulation », « mensonges », « toxique », « état de sidération », « absence d’empathie [4] », « immaturité », « plaisir malsain », « au-delà de l’arrogance », « c’est d’ordre psychanalytique », etc.
Au-delà des expressions, j’identifie les mêmes signes de victimation et de traumatisme : voix tremblante, gestuelle traduisant un état de choc, incompréhension, incapacité à trouver les mots (« Je ne trouve même pas les mots… »), etc. Les ouvrages, brochures ou guides que les associations mettent à disposition des victimes décrivent précisément les raisons d’un tel ressenti : les « manipulateurs » jouent avec nos nerfs, leur langage verbal et leur langage non verbal sont puissamment désaccordés, ils font peser une menace permanente, ils prennent soin d’entretenir un climat d’anxiété et ne manquent pas, fugacement, de nous adresser ce fameux « regard du tueur » qui ne laisse aucun doute sur ce que nous représentons pour eux – un être à détruire, ou le néant.
Une formatrice en communication et développement personnel note ainsi, dans l’un de ces guides, que « le manipulateur dénature la signification profonde des termes “responsabilité” et “pouvoir d’agir” » : cela s’applique si bien à l’actuel président que c’en est presque inquiétant. Elle ajoute :

Normalement, ces deux concepts sont indissociables. On ne peut avoir la responsabilité que de ce sur quoi on a le pouvoir d’agir. Mais, dans une relation d’emprise, le manipulateur se garde un pouvoir absolu et donne la responsabilité totale à sa victime [5].

Et il y a encore autre chose, que je perçois bien sûr à l’aune de mes terrains d’enquête, mais qui n’en est pas moins troublant, sans doute symptomatique. Parmi les responsables politiques et les syndicalistes les plus en pointe contre la pratique du pouvoir du président Macron, figurent des femmes et des hommes précisément capables, selon toute apparence, non seulement de déchiffrer ou de pressentir les personnalités perverses et manipulatrices, mais d’y faire face, en usant de stratégies et de techniques adaptées, celles-là mêmes qui s’enseignent dans les associations d’aide aux victimes que j’ai fréquentées :
— l’affirmation tranquille de soi (afin, par exemple, de rester centré sur ce qui importe et de ne pas perdre le fil de ses besoins, sentiments et contraintes propres) ;
— le rappel des limites et du « cadre », tous les comportements inadéquats – agression, mensonge, insultes, sous-entendus, etc. – étant dûment signalés et condamnés ;
— la contre-interrogation calme et la demande de clarification ;
— le refus de l’urgence ;
— la technique du disque rayé (qui consiste à reproduire autant que nécessaire une opposition légitime sans changer de ton et sans agressivité, dans les mêmes termes, et généralement en rappelant l’autre au bon souvenir de ses grandes promesses).
Le député François Ruffin fait ainsi merveille dans l’emploi de cette dernière technique, celle du « disque rayé », en ne se lassant pas de répéter les mots prononcés par Emmanuel Macron pendant la crise du Covid : « “Il faudra se rappeler que le pays repose tout entier sur ces femmes et ces hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal.” » Sophie Binet, élue à la tête de la CGT en plein cœur des mobilisations, prend aussitôt ses marques en maniant l’ironie avec une efficacité dévastatrice : « Ben j’avais envie de dire : “Lol”. Bon, c’est bien que, tout d’un coup, il [Macron] ait envie de rencontrer les syndicats, sachant que ça fait un mois qu’on lui a demandé un rendez-vous et qu’il nous l’a refusé » ; « C’est presque poétique tellement c’était creux ».

[…]

La popularité de Laurent Berger et l’ampleur du rejet d’Emmanuel Macron (43 % d’opinions très négatives le concernant, selon une étude réalisée entre le 31 mars et le 4 avril 2023), mais aussi les mots employés pour décrire les qualités, valeurs ou manières d’être attendues des titulaires d’une fonction de représentation constituent un seul et même fait social qui mérite examen. Il n’est pas du ressort du présent travail de trancher la question de savoir si l’intersyndicale, incarnée par Berger, ne se serait pas trompée de stratégie, ou n’aurait pas eu les moyens d’en déployer une autre.

[…]

Le propos, ici, est d’une autre nature. Comment a-t-il été possible qu’un homme, seul, plonge tout un « pays » « en état de sidération », selon les mots mêmes de la Première ministre Élisabeth Borne ? Comment expliquer que cette dernière, au diapason de l’opinion publique (elle-même ayant dû actionner l’article 49.3 contre sa volonté), reconnaisse ainsi que le président s’est conduit de manière choquante, ayant eu ni plus ni moins qu’un comportement d’agresseur impitoyable, sourd aux demandes précises et répétées d’autrui, indifférent au contexte social et politique si particulier de son action [6] ? Et qu’elle aille jusqu’à appeler à « respecter une période de convalescence », comme si elle parlait d’une victime d’agression ou d’accident ? Comment une telle brutalité a-t-elle pu se déployer sans limite, forcer la main de syndicats unis comme jamais, de la quasi-totalité de la population active, de la majorité de l’Assemblée nationale ? Et comment interpréter le fait qu’elle ait à ce point ébranlé la société française ?

[…]

Les insolentes réussites capitalistes de quelques milliardaires ou multimillionnaire ne parviennent pas à dissimuler, dans un pays comme la France, l’ampleur des dynamiques de violentation morale (le déni, par excellence) et physique (qu’incarnent, depuis la répression des manifestations de 2016 contre la loi Travail et plus encore depuis celle des Gilets jaunes, toutes ces victimes arbitraires d’armes mutilantes) qu’il importe d’enclencher pour les légitimer, et pour légitimer plus généralement l’accroissement des inégalités – la désactivation des mécanismes de violence symbolique devant bien être compensée. Ces dynamiques de violentation sont de nécessité, mais aussi de dépit. C’est ici, précisément, qu’est susceptible de s’épanouir la perversion, via la transformation en objets de jouissance personnelle et de rehaussement narcissique de mécanismes impersonnels, certes nécessaires, mais dont sauf exception les bénéficiaires, nostalgiques de la violence symbolique, savent qu’il n’y a pas lieu de se vanter. S’il est possible de voir dans l’action du président Macron, par-delà les continuités, une « rupture qualitative avec ses prédécesseurs [7] », c’est parce qu’il se joue quelque chose de ce type.
Mais n’allons pas trop vite.

Entretiens

avec Denis Robert

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron jusqu’à la dissolution de l’Assemblée nationale, il y a eu beaucoup de commentaires sur la « folie » d’Emmanuel Macron « artisan du chaos ».
Le ressentir et le dire est une chose ; analyser en quoi consiste cette pathologie au coeur du pouvoir en est une autre. C’est tout l’enjeu du patient travail du sociologue et chercheur au CNRS Marc Joly, auteur d’un formidable essai « La pensée perverse au pouvoir » (Anamosa éditeur), dont en plus de cet entretien, Blast publie les bonnes feuilles (voir ci-dessus). Articulant l’enquête sociologique et la psychanalyse, en particulier à partir du travail du psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier, il dévoile ici, dans cet entretien savant, méticuleux, passionnant et inédit ce qui est effectivement en jeu en France aujourd’hui : une folie narcissique et une perversité accomplie qui rejaillissent sur et maltraitent tout un peuple. Accrochez vos ceintures, ce zoom arrière vertigineux permet de comprendre ce qui nous est arrivé et ce qui va encore nous prendre en traitre. Cœur sensible ou macroniste s’abstenir.

Avec Julien Théry

« Un homme plein de paroles, mais un homme sans parole » : c’est ainsi que le psychanalyste Paul-Claude Racamier a évoqué le profil-type du pervers narcissique. Le comportement de l’actuel président de la République paraît bel et bien correspondre à cette formule, ainsi qu’aux autres traits de la catégorie psychopathologique en question – laquelle, on le sait, constitue un thème à la mode depuis plus d’une vingtaine d’années.
Alors qu’il menait une enquête approfondie sur les violences sexistes et sexuelles, la souffrance des victimes et le travail des associations vouées à les soutenir, le sociologue #MarcJoly a été frappé par les similitudes aussi bien entre le comportement des hommes auteurs de maltraitances psychologiques et celui d’Emmanuel Macron au pouvoir qu’entre le discours des victimes de ces maltraitances et celui des gouvernés confrontés à la politique et aux discours du président. C’est ainsi qu’il a conçu un livre d’intervention, à la fois sociologique et politique, intitulé « La pensée perverse au pouvoir », récemment paru aux éditions Anamosa.
Avec #JulienThéry, qui le reçoit dans ce nouveau numéro d’« On s’autorise à penser », M. Joly revient sur les principaux aspects de la violence morale caractérisant la façon de faire d’E. Macron. L’absence de toute empathie et plus largement de toute prise en compte véritable de ce qui fait obstacle dans le réel, l’habileté à mettre les interlocuteurs dans des impasses en leur tenant des discours contradictoires et incompatibles (c’est la « paradoxalité perverse »), la propension à toujours centrer les discussions sur soi-même, sont des traits typiques de la perversion manipulatrice. Derrière le cas Macron et la réussite exceptionnelle d’un individu, M. Joly discerne un fait social contemporain : la compensation du déclin historique des grandes autorités et de la violence symbolique qu’elles exerçaient pour faire accepter aux dominés leur place subalterne par la montée d’une violence psychologique perverse aussi bien dans les couples et dans les relations au travail que dans la sphère politique.

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Macron : un pervers narcissique au pouvoir ? avec le sociologue Marc Joly

Marc Joly, sociologue : « Concernant Macron, ma question était : que donne une pensée perverse au pouvoir ? »

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Emmanuel Macron à Prague le 5 mars 2024.
LUDOVIC MARIN / AFP

Entretien. Dans « la Pensée perverse au pouvoir », Marc Joly, sociologue chargé de recherche au CNRS, interroge le mode de fonctionnement pervers du président. Et se demande comment un homme autocentré a pu accéder au pouvoir.
Pendant six ans, le sociologue Marc Joly a travaillé sur la perversion narcissique dans le couple. Cela fait de lui un spécialiste de la vie et de la théorie de l’inventeur de cette notion, Paul-Claude Racamier, génial psychiatre et psychanalyste. C’est fort de concepts psychanalytiques maîtrisés à la perfection qu’il a étudié le quinquennat Macron et son impact sur la société. Cela donne un essai ébouriffant, qui paraît aux éditions Anamosa.

Comment êtes-vous passé d’une enquête sur la perversion narcissique dans le couple à un livre politique sur Macron ?

Marc Joly Ce qui a été déterminant, c’est l’observation du face-à-face entre Laurent Berger et Emmanuel Macron pendant les mobilisations contre la réforme des retraites, au début de l’année 2023, au début de l’année 2023. J’ai été impressionné par la capacité du leader de la CFDT à faire face aux pressions et manipulations de la macronie. Sa posture raisonnable, sa volonté de jouer collectif, son discours de responsabilité ont attiré mon attention. Le lien s’est fait avec mon travail de recherche sur la genèse et les usages sociaux de la catégorie de « perversion narcissique », travail de six années qui touchait à sa fin. Intuitivement, j’ai eu le sentiment que Berger savait qu’il se débattait avec une logique perverse… Cela a été confirmé par le témoignage, décisif, de l’historien Patrick Weil, qui a accepté que je l’interroge et qui fut le premier à alerter sur la dangerosité de Macron, dès 2016-2017.

Pendant cette séquence des retraites, vous avez aussi retrouvé, dans la bouche des syndicats, le champ sémantique des femmes victimes de violence morale.

Oui, c’était incroyable. Déni, orgueil, violence verbale, mépris, état de sidération, absence d’empathie : les mêmes expressions, et donc les mêmes impressions, se répétaient. Au-delà, je retrouvais des stratégies dites de contre-manipulation que j’avais eu l’occasion d’observer dans des associations d’aide aux victimes. Par exemple, l’ironie. Sophie Binet l’a maniée tout de suite avec brio – Marine Tondelier le fera aussi plus tard magnifiquement. J’évoque également la technique du disque rayé, qui consiste à rappeler invariablement l’autre à ses promesses, à ce qu’il a dit, en étant factuel. Chez François Ruffin, c’en était presque comique tellement c’était robotique. Il ne cessait de marteler ces mots de Macron : «  Il faudra se rappeler que le pays repose tout entier sur ces femmes et ces hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal. ».

Entretien Patrick Weil : « Il faut rappeler le président à ses devoirs constitutionnels »

Et donc, vous avez poursuivi votre recherche ?

Pour être précis, je l’ai prolongée pendant plus d’un an dans deux directions parallèles, très éloignées : un « fait divers », l’affaire Grégory, et Emmanuel Macron. Dans le premier cas, j’ai connecté la notion de « noyau pervers » de Paul-Claude Racamier à une analyse sociologique en termes de violence intrafamiliale et de rapports de genre. Concernant Macron, ma question était : que donne un mode de pensée pervers au pouvoir ? La perversion, selon Racamier, joue aux niveaux du caractère, de la pensée (là est l’originalité du psychiatre et psychanalyste : il y a pour lui une manière perverse de penser, qui se trouve être de la non-pensée ou de la pensée court-circuitée), et dans la relation à l’autre. Je ne me suis pas concentré sur le fonctionnement mental du président, je ne suis pas psychiatre. Mais en tant que sociologue, j’ai tenté d’objectiver la perversion de son discours et de sa relation à l’autre et à la société tout entière.

Et vous avez trouvé de quoi faire dans l’actualité…

C’est le moins qu’on puisse dire ! A chaque fois, cela a été un choc. Prenons la séquence de la loi asile et immigration : j’ai été marqué par la manière dont Elisabeth Borne a été traitée par Macron (je consacre d’ailleurs un chapitre du livre au masculinisme de Macron, qui est central). J’ai trouvé la conférence de presse du 16 janvier 2024 hallucinante : cette façon de vouloir tout contrôler jusqu’aux écrans des enfants, de ne voir le monde que par rapport à lui, son vécu, etc. C’est moi, moi, moi ! Et l’angoisse d’une guerre avec la Russie, la crise agricole et cette visite présidentielle au salon de l’agriculture elle aussi hallucinante, la crise en Nouvelle-Calédonie, etc. A chaque fois, je repoussais le moment de conclure (par exemple, j’envisageais un long développement sur le mépris dont le pouvoir macroniste fit preuve à l’égard des rites du deuil kanak). Et il y a eu enfin la dissolution : avec elle, le livre a pu trouver une forme cohérente.

Vous vous appuyez sur beaucoup de documents.

Il existe de nombreuses enquêtes journalistiques et d’excellentes analyses. J’ai tâché aussi de mobiliser les témoignages publiés, par exemple ceux, très intéressants, de l’ancienne députée Frédérique Dumas ou de Marie Tanguy, une « plume » de la campagne présidentielle de 2017.

La Ve République est-elle en cause ?

La Ve République souffre d’un vice de conception (elle ne tranche pas entre les régimes parlementaire et présidentiel) et d’un vice de reconception (étant donné la manière dont l’élection du président de la République au suffrage universel a été rendue possible en 1962). Elle porte en elle un fantasme monarchique qui est complètement vain et inefficient, mais dont Macron s’est emparé. C’est que la perversion prend au pied de la lettre les idéaux, les valeurs, les mythes d’une société, mais en les coupant de leur histoire et en les personnalisant à outrance. Le seul avantage de la perversion, c’est qu’elle oblige à comprendre ce qui lui a permis de triompher. Grâce à Macron, on ne peut plus ignorer le caractère dysfonctionnel de nos institutions.

Le « en même temps » est-il un marqueur de la perversion ?

L’ambiguïté est un authentique « en même temps » : on met en présence, en balance, deux choses opposées, sans que l’une écrase l’autre, et on s’en arrange, on en tire le meilleur parti. On est au clair sur cette double nature. Racamier a beaucoup insisté sur cette acception positive de l’ambiguïté. Or Macron en est incapable. Son registre est celui de la paradoxalité, comme le dit Racamier : il fonctionne uniquement en paralysant les pensées d’autrui, en créant de l’inextricable, en nouant des propositions parfaitement inconciliables, tout en le niant. D’où, chez lui, toutes ces contradictions entre les paroles et les actes, entre le langage verbal et le non verbal, entre les termes d’une même phrase. Ce sont des pièges de la pensée. Au moment où le président témoigne qu’il n’a aucune capacité d’empathie à l’égard des femmes victimes, il répète que c’est la grande cause de ses deux mandats…

Macron est-il le centre de ce que Racamier appelle un « noyau pervers » ?

La conceptualisation du noyau pervers par Racamier est d’une grande finesse. Un noyau pervers se forme dans un milieu donné – ici, le champ du pouvoir étatique – pour mettre en œuvre un fantasme partagé – ici, la conquête du pouvoir par le secret et la prédation. En l’espèce, on pourrait dire qu’Emmanuel et Brigitte Macron ont constitué un tel noyau avec Alexis Kohler, homme de l’ombre. Et tout autour : énormément de satellites, des complices, des opportunistes, des porte-flingues, mais aussi des personnes naïves, sidérées. En Macronie, on trouve des gens sans états d’âme qui ont pu ainsi bénéficier d’une incroyable accélération de carrière…

Vous pensez à Gabriel Attal ?

Gabriel Attal a donné au « Point » un entretien dans lequel il prétend vouloir écrire une histoire avec les Français. C’est quasiment mot pour mot du Macron 2016. Il refait le coup du dépassement des clivages, de l’audace, de la force centrale, alors qu’on a vu dans quelle impasse antidémocratique cela nous a menés. Cette stratégie est par nature confusionnante. Elle conduit à renvoyer dos à dos les extrêmes, et elle banalise l’extrême droite. Elle est toxique. Après Macron tout le personnel politique devrait faire son examen de conscience. En 2027, on ne pourra pas se présenter impunément à l’élection présidentielle, on ne pourra pas y aller sans des motivations saines et transparentes. Cela vaut en particulier pour celles et ceux qui voudraient reproduire cette posture cool et centrale du macronisme de 2016-2017, mélangeant exhortation à la bienveillance et appel à la libération des énergies pour cacher une soumission totale aux intérêts du capital privé. Toutes celles et ceux qui entendent aujourd’hui faire renaître la « social-démocratie » ou la prétendue « gauche de gouvernement » sont, que cela plaise ou non, également comptables du désastre macronien…

Car votre livre a l’originalité de ne pas opposer les grilles d’analyse psychanalytique et macroénonomique. Macron y a tout l’air d’un agent du néolibéralisme.

Macron était le candidat idéal des chefs d’entreprise et des grands intérêts patronaux. Il a profité de l’impatience réformiste des milieux économiques pour se mettre dans leurs mains, à leur service, et être propulsé. Mais sans complot ! Pierre Bourdieu, on l’a beaucoup moqué, écrivait souvent « tout se passe comme si ». Tout se passe en effet comme si le grand patronat avait décidé de placer « son » agent à l’Élysée.

Que devient un homme comme Macron quand il quitte le pouvoir ?

Je n’en ai aucune idée, mais il est probable qu’il ne se résout pas à devoir quitter le pouvoir. Je suis convaincu qu’il cherchait dès 2017 le moyen de faire un troisième mandat et qu’il est en ce moment un peu désemparé – sans avoir renoncé…

Dans votre livre, vous louez ces techniques de contre-manipulation de Berger, Ruffin, Tondelier. Comment contre-manipuler en tant que citoyen ?

Dans les relations intimes, face à une personnalité toxique, perverse, la contre-manipulation suppose de cacher en partie son jeu, de se protéger au maximum…

Ce qui fait de nous des pervers ?

Cela fait partie des critiques qui ont été formulées contre Isabelle Nazare-Aga, psychothérapeute qui apprend aux victimes à contre-manipuler, mais je suis en désaccord. Non, ce n’est pas ça ! Les luttes féministes ont beaucoup fait pour établir l’exigence d’une véritable intégration par les hommes de la norme de symétrisation réflexive [égalité dans la réciprocité, NDLR], dans les couples et ailleurs. La catégorie de pervers narcissique permet de comprendre qu’il y a des personnes et singulièrement des conjoints avec lesquels on ne peut et on ne pourra jamais symétriser. C’est impossible. Il faut donc agir en conséquence pour se protéger soi-même. Il faut apprendre à suspendre la norme, au nom même de la norme.

En prenant Macron et le Nouveau Front populaire, cela donne quoi ?

C’est tout le problème. En théorie, le NFP aurait dû cacher en partie son jeu. Peut-être après le 7 juillet ne pas crier haut et fort ses intentions sur l’abrogation de la réforme des retraites ? Il aurait aussi sûrement fallu qu’il se mette tout de suite d’accord sur le nom d’une première ministre, en anticipant le fait que Macron allait jouer la montre. Dans les médias, les macronistes ont eu tout le temps de s’amuser des dissensions, de se moquer à coup de off et de petites phrases. Quinze jours, c’est très court, mais cela suffit pour installer le discrédit. Cela dit, « tout se passe comme si », en choisissant finalement Lucie Castets, le NFP avait voulu mettre en avant une personnalité totalement opposée, du point de vue des valeurs et de la trajectoire, à Macron, pour le renvoyer à son imposture.

Propos recueillis par Nolwenn Le Blevennec, Le Nouvel Obs, 9 octobre 2024.

Marc Joly, sociologue : “Le pervers narcissique n’est pas une catégorie galvaudée”

Propos recueillis par Victorine de Oliveira publié le 21 novembre 2024

La notion de « pervers narcissique » a eu tellement de succès qu’on considère souvent qu’elle n’est qu’un effet de mode sans réalité. Faux, répond Marc Joly, qui l’a étudiée en sociologue. Pour lui, la perversion narcissique est une réaction, proprement masculine, au processus d’égalisation et d’autonomisation des femmes. Entretien.

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Six ans d’enquête ont conduit le sociologue Marc Joly à prendre très au sérieux la catégorie des pervers narcissiques, non comme simple phénomène médiatique, mais comme le signe d’une transformation de l’exercice de la violence et de la domination masculine. En résulte l’imposant La Perversion narcissique. Étude sociologique (CNRS Éditions, 2024), ainsi que La Pensée perverse au pouvoir (Anamosa, 2024), dans lequel Marc Joly s’intéresse plus précisément à la personnalité d’Emmanuel Macron. Si le pervers narcissique prolifère selon lui, et s’il inspire à ce point les productions culturelles de ces dix dernières années, c’est en raison de l’acquiescement, difficile pour les hommes, d’une plus grande égalité entre les genres, notamment au sein du couple. Pourquoi une telle résistance, et pourquoi sous la forme d’une pathologie psychiatrique bel et bien recensée ? Ce sont les questions que nous lui avons posées.

Qu’est-ce qui vous a mené sur la piste du pervers narcissique non pas comme “effet de mode” mais comme phénomène social ?

Marc Joly : C’est précisément l’idée que ce qu’on qualifie ou plutôt ce qu’on disqualifie comme « effet de mode » met en jeu des luttes de classement et, donc, des processus sociaux, des transformations significatives des rapports sociaux. Je n’avais en fait aucune opinion préconçue sur la catégorie quand je l’ai découverte.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans les témoignages que vous avez pu lire et recueillir ?

Si je fais l’effort de me remettre dans l’état d’esprit dans lequel j’étais lorsque je commençais mes recherches, par exemple en consultant des forums de discussion et en élaborant des corpus de textes, c’est le caractère libérateur et je dirais producteur de lien (entre victimes) de la catégorie qui m’a vraiment impressionné : le sentiment qu’elle aide à mettre des mots sur des souffrances vécues (sur des maux, comme il est souvent dit), à partager des expériences, et à agir en conséquence. L’exemple classique, c’est : « D’accord, j’ai compris que mon conjoint, ou mon ex-conjoint qui continue à me harceler après la séparation, fonctionne d’une manière telle qu’il ne changera pas, et je dois en tirer les conséquences : fuir et me protéger après la fuite. » Cette caractéristique, la catégorie de « perversion narcissique » la partage avec bien d’autres catégories « psy ».

“Le ‘pervers narcissique’ se défend contre des conflits internes ou d’autres processus psychiques »

Que désigne précisément le terme “pervers narcissique” ?

Il désigne un mécanisme interactif qui place une personne sous la dépendance d’une autre, d’une manière particulière, via des attaques sournoises répétées contre son propre narcissisme. Le « pervers narcissique » se défend ainsi contre des conflits internes ou d’autres processus psychiques, comme le deuil. Cette approche très subtile, son créateur, Paul-Claude Racamier, l’expose pour la première fois lors d’une conférence prononcée en 1978 (d’où est issu son livre Les Schizophrènes, publié en 1980). Il utilise alors déjà l’expression de «  perversion narcissique », mais sans définir précisément le concept. C’est chose faite dans un article paru en 1987 sous le titre « De la perversion narcissique » (repris partiellement en 1992 dans son maître-ouvrage, Le Génie des origines). Par «  perversion narcissique », Racamier définit ainsi « une organisation durable ou transitoire caractérisée par le besoin, la capacité et le plaisir de se mettre à l’abri des conflits internes et en particulier du deuil, en se faisant valoir au détriment d’un objet manipulé comme un ustensile et un faire-valoir ».

Vous décrivez un phénomène de galvaudage de la notion : est-ce l’effet du discrédit, ou d’une large circulation de la notion, qui fonctionne aussi comme signal d’alerte entre femmes ?

Comme sociologue, j’avais deux problèmes à résoudre. Premièrement : comment un psychiatre et psychanalyste français, né en 1924, décédé en 1996, a-t-il été amené à conceptualiser la « perversion narcissique  » ? C’est d’abord lié à sa trajectoire à l’intersection du champ médical et du champ de la psychanalyse, à ses pratiques (en institution), au profil de ses patientes et patients (en majorité de jeunes psychotiques), à l’intérêt qu’il a précocement porté aux psychoses et plus précisément aux schizophrénies, etc. Deuxièmement : comment expliquer – dès lors que l’analyse textuelle puis une enquête approfondie dans une association de lutte contre la violence morale intrafamiliale, l’association AJC, ont permis d’établir ce fait – que la catégorie de « perversion narcissique » ait aidé à dénoncer et à pointer structurellement une violence masculine en couple, des formes relativement nouvelles de violence masculine en couple, fondées sur la « désagentivité » ? Comment expliquer, autrement dit, qu’elle ait servi à pointer du doigt des dynamiques intimes interpsychiques d’attaques répétées contre l’autonomie d’action et de pensée de la partenaire ? Pour répondre à ce problème, je me suis efforcé de montrer comment ces dynamiques s’articulent, réactivement, avec des dynamiques sociales d’autonomisation des femmes sur tous les plans de l’existence.

“Je me suis efforcé de montrer comment ces dynamiques s’articulent, réactivement, avec des dynamiques sociales d’autonomisation des femmes sur tous les plans de l’existence”

Qu’en avez-vous conclu ?

C’est un fait social en soi : parlez de « pervers narcissique  », et on vous répondra : « c’est une catégorie galvaudée », « c’est totalement galvaudé » ! C’est amusant à observer. Ce que je dis, c’est que Racamier, évidemment, n’avait pas prévu que sa catégorie ferait l’objet d’usages aussi précisément situés dans l’espace des rapports sociaux de genre. Mais je note quand même que l’article dans lequel pour l’une des premières fois il raisonne en termes de « structure psychotique perversifiée  », ce qui annonce la « perversion narcissique », traite du cas d’un homme qui ne supporte pas que sa femme, qui demande le divorce, lui échappe. Nous sommes en 1966 – à une époque où le taux de divorces est encore faible. Ce cas évoque furieusement quelque chose qui s’est fortement répandu, quelque chose désormais de l’ordre de la sociopathologie (avec, dirais-je, la multiplication des cas). Je la définis ainsi : un syndrome de l’appropriation corporelle illégitime mais irrépressible, une sociopathologie qui consiste dans le fait de vouloir s’approprier coûte que coûte, à vouloir contrôler absolument, un objet – une partenaire ou une ex-partenaire – non disposé à se laisser approprier, contrôler ; et cela dans une configuration sociale qui tend à délégitimer tout rapport asymétrique. Pour le dire autrement : on peut objectiver sociologiquement la structuration d’un narcissisme pathologique masculin, ou masculiniste, qui fait beaucoup de mal au narcissisme normal féminin.

Comment expliquer le fait que la perversion narcissique, qui est pourtant bien une catégorie psychiatrique recensée et décrite par un psychiatre, soit aujourd’hui régulièrement qualifiée de chimère ?

Cela fait justement partie du phénomène que je viens de décrire. Dire que la « perversion narcissique  » ou les « pervers narcissiques » n’existent pas, c’est une façon de dire : aucun problème de narcissisme pathologique masculin, face au mouvement en cours d’égalisation, de symétrisation des relations conjugales ou intimes – aucun problème avec les hommes ! Or il y a un problème, et il est massif ! Un problème d’adaptation. Cela relève d’une sorte de défense inconsciente, très sensible, très sourcilleuse, et prompte à la persécution, vis-à-vis de toute menace qui pointe le bout de son nez. C’est donc une manière de se voiler la face. Il faut aussi attirer l’attention sur le fait que Racamier était psychiatre mais surtout psychanalyste – et un psychanalyste d’un genre particulier, intéressé par les mécanismes et les relations plus que par les entités nosologiques. Beaucoup d’esprits forts revendiquent une conception dogmatique de « la » science pour discréditer la catégorie de « pervers narcissique  » et la psychanalyse. Souvent, ce sont des idéologues ou des militants masculinistes, incroyablement péremptoires, intimidants voire terrorisants, pas gênés le moins du monde par la faiblesse de leur culture épistémologique ou le fait que leur connaissance de la psychanalyse se réduise à deux ou trois clichés éculés, alors que son histoire est d’une grande complexité.

“Dire que la perversion narcissique n’existe pas relève d’une sorte de défense inconsciente, très sensible, très sourcilleuse, et prompte à la persécution, vis-à-vis de toute menace qui pointe le bout de son nez. C’est une manière de se voiler la face”

Pourquoi selon vous le pervers narcissique au féminin n’existe-t-elle pas ?

En fait, j’essaye de déplacer le problème. D’abord, je vois dans la féminisation de la catégorie une manière de réagir à la fonction sociale de « pervers narcissique » comme catégorie d’alerte contre un narcissisme pathologique structurellement masculin, dans le cadre des relations de couple, des relations intimes hétérosexuelles. Ensuite, cette féminisation peut être vue comme le signe d’une évolution générale des sensibilités, qui concerne toutes les configurations de relation. Mais il faut être très prudent sur ce point. Le discours qui consiste à dire «  il y a autant de femmes perverses narcissiques que d’hommes pervers narcissique » est non seulement faux, mais confusionnant, délibérément ou non. Admettre le caractère structurel d’un narcissisme pathologique masculin ou plus exactement marital (je parle aussi dans mon travail de « rage narcissique maritale ») ne revient pas à nier les souffrances que peuvent vivre certains hommes dans leur couple ou leur famille. Cela ne leur enlève rien.

À votre avis, cette mutation de la violence masculine est-elle résiduelle, est-elle une sorte de chant du cygne de la violence patriarcale ? ou au contraire témoigne-t-elle de sa force, de sa vitalité ?

D’un point de vue sociologique processuel, c’est quelque chose de défensif, de réactif. Et cela, on peut le documenter, l’objectiver abondamment. Il est un peu difficile d’en dire davantage. Le processus d’égalisation, d’autonomisation des femmes sur tous les plans de l’existence, ce processus il est vrai paraît très fort. Mais le prix que de nombreuses femmes doivent payer en retour n’en est pas moins exorbitant. J’étais récemment à l’AJC et je discutais avec la fondatrice et directrice de cette association – Chantal Paoli-Texier, une femme extraordinaire – d’un cas sensible : une mère en cours de séparation qui a été victime de plusieurs AVC et que le mari s’emploie à détruire, littéralement à faire mourir, en essayant de l’arnaquer financièrement par tous les moyens et en parvenant pour le moment à monter contre elle leurs enfants, de jeunes ados. C’est l’horreur absolue. Il n’a pas fallu plus d’une conversation avec cet homme pour que la propre avocate de la victime se fasse berner : «  C’est pas possible que les deux versions soient aussi opposées »… Cet homme est un redoutable manipulateur dans la mesure où son cas est typique de cette sociopathologie de l’appropriation corporelle illégitime, mais irrépressible, qui force à activer la face la plus destructrice du patriarcat. Quand on me raconte ce genre d’histoire, j’ai du mal à être optimiste… Tout se passe comme si, pour sortir du patriarcat, il fallait subir le pire du patriarcat.

“Tout se passe comme si, pour sortir du patriarcat, il fallait subir le pire du patriarcat”

Dans les témoignages que vous citez, la seule option est la fuite, “sauver sa peau”, rompre les liens, sous peine d’être détruite psychologiquement, voire physiquement. Cela signifie-t-il que le couple, la relation conjugale, demeure l’un des pièges les plus retords du patriarcat pour les femmes, et l’un des derniers lieux où la domination peut s’exercer en toute impunité, alors que les relations tendent à se normaliser dans le monde du travail par exemple ?

Dans le monde du travail, je dirais qu’il demeure peut-être plus facile d’imposer aux femmes des mécanismes visant à les réduire au silence ou à réduire leurs ambitions et leurs possibles. Le couple, lui, est la configuration de relations où l’égalité est censée s’imposer de la manière la plus pure. C’est tout ou rien, en quelque sorte. Pour les hommes incapables de regarder en face la symétrisation tendancielle des rapports sociaux de sexe, et de faire en pratique une place au narcissisme de leur partenaire aussi grande ou aussi respectable que leur narcissisme propre, c’est donc « rien » ! Ils doivent réduire à néant. Dès lors, ils sont dans un double déni : dans le déni de leur incapacité, et dans le déni du processus destructif que produit cette incapacité. Et c’est après la séparation, surtout quand il y a des enfants, que ce double déni est peut-être à la source des pires dégâts, des dégâts encore mal appréciés par les institutions de travail social, de justice et de police, malgré de plus en plus d’enquêtes sociologiques sur les « pères séparés » (je pense aux travaux importants d’Aurélie Fillod-Chabaud, d’Édouard Leport ou de Pierre-Guillaume Prigent).

Comment interprétez-vous les appels récents à délaisser la conjugalité pour plutôt miser sur les relations amicales, voire à cultiver une forme de romantisme en amitié ?

Comme sociologue, j’observe ces produits culturels – par exemple les essais de Geoffroy de Lagasnerie, Une aspiration au dehors et celui d’Aline Laurent-Mayard, Post-romantique –, ainsi que les débats qu’ils suscitent, avec beaucoup d’intérêt. On constate une diversification des pratiques – par exemple s’agissant de la sexualité – parallèlement au déclin relatif non pas seulement de la norme hétérosexuelle, mais de toute norme qui viserait à « ranger » les gens et les groupes dans des cases intangibles, selon une logique de hiérarchisation. Donc la conjugalité elle-même change. C’est frappant. Et les appels à la délaisser ne peuvent avoir qu’un caractère d’utopie, d’incitation à élargir l’espace des possibles, non pas d’exhortation à s’affilier à une nouvelle norme unique, impérative. Ils participent autant d’une diversification des pratiques et des valeurs qu’à l’installation non autoritaire – mais combattue par les anciens groupes dominants – de la symétrisation réflexive comme norme de référence.

“Chez Macron, c’est exactement le même processus, la même stratégie, la même violence qui est à l’œuvre que chez les pervers narcissiques. Tout concorde”

Vous étudiez la perversion narcissique dans le registre de l’intime, et les dégâts qu’elle peut faire dans la sphère du foyer. Mais vous identifiez également cette pathologie chez le président de la République. Qu’est-ce qui vous a mis la puce à l’oreille ?

Dans les deux premiers chapitres de La Pensée perverse au pouvoir, j’essaye d’expliquer la logique de recherche qui m’a conduit à déplacer des résultats et des outils, liés en effet à une enquête sur les relations conjugales, vers l’analyse des rapports entre la classe dirigeante et la population. Que la pratique du pouvoir qui est celle du président de la République Emmanuel Macron depuis 2017 heurte les sensibilités est un fait social qu’il m’a paru intéressant d’analyser. Pour cela, je suis parti des catégories utilisées par les gens. Ce qui m’a mis précisément la puce à l’oreille, comme vous dites, ce sont les mobilisations contre la réforme des retraites, au début de l’année 2023. J’ai été frappé par la proximité entre le champ sémantique des femmes victimes de violence morale conjugale et celui des personnalités et organisations opposées à cette réforme. Je me suis intéressé plus particulièrement au face-à-face entre Emmanuel Macron et Laurent Berger, le leader de l’intersyndicale, alors à la tête de la CFDT. C’était fascinant à observer. D’un côté, un agresseur, un manipulateur, à la mauvaise foi évidente, multipliant les mensonges ; de l’autre, si je puis dire, une victime – mais une victime à même de contre-manipuler, faisant preuve d’un grand sens des responsabilités. Le caractère anachronique de Macron et de sa conception d’une parole souveraine, son fantasme de toute-puissance sont alors apparus au grand jour. Or non seulement Macron a agi avec une brutalité inédite, comme aucun de ses prédécesseurs n’en avait jamais fait preuve ; mais, en plus, il agit dans une période historique, dans une configuration sociale où ce type de comportement, autoritaire, qui se veut sans appel, n’est tout simplement plus toléré. On retrouve le double déni dont je parlais tout à l’heure : Macron, déniant sa propre inadaptation aux mœurs démocratiques, sa propre faillibilité, ne peut qu’aller toujours plus loin dans le déni des qualités et de la valeur non pas seulement de ses adversaires politiques, mais du peuple français dans son ensemble.

Si le pervers narcissique séduit d’abord sa victime en étant le plus adorable et attentionné des compagnons, peut-on dire que Macron a adopté cette stratégie avec les Français ?

Oui, on retrouve exactement le même processus, la même stratégie, la même violence : donner l’illusion d’une compréhension parfaite, d’une empathie sincère, puis retirer brutalement tous ces signes de reconnaissance par une agression verbale inattendue, par une provocation insupportable, par un comportement sidérant. Vous n’imaginez pas le nombre de femmes victimes, à l’AJC ou ailleurs, qui m’ont dit avoir reconnu leur bourreau dans la personne du président de la République : dans son regard, dans sa manière de parler et d’énoncer des verdicts sans appel, dans sa démarche ou sa posture, dans son usage décervelant de la parole, dans sa tendance à se dégager de toute responsabilité et à discréditer, toujours et encore, etc.

“Macron symbolise l’incapacité des groupes dominants en déclin à faire le deuil de leur domination. Il souffre bel et bien de ce syndrome de la domination souveraine masculine illégitime mais irrépressible”

Qu’est-ce qui vous empêche de croire qu’il ne s’agit pas d’une simple tactique politique ? D’une sorte de personnage qu’il jouerait ?

Justement ce que je viens de préciser : à savoir son anachronisme, son caractère totalement déphasé, désynchronisé – autant de traits psychopathologique que j’essaye d’expliquer (notamment dans le chapitre que je consacre à son couple avec Brigitte Macron). Certes, depuis 1958, il s’est toujours trouvé des pamphlétaires ou des âmes justicières pour blâmer le président en place, son goût compulsif du pouvoir, ses mensonges ou ses revirements, ses manipulations, l’hubris qui le gagne, etc. Certes, avant Macron, un ex-banquier de Rothschild avait déjà été accusé de trahir pour mieux prendre sa place le président de la République dont il avait été le collaborateur : je pense bien sûr à Georges Pompidou, pris pour cible en 1969 par Louis Vallon, député gaulliste de gauche, dans un pamphlet retentissant intitulé L’Anti De Gaulle. Concernant Macron, il n’empêche, l’essentiel reste encore à éclaircir : un besoin de couper les liens, d’évacuer les origines, d’effacer la moindre dette, de se mettre sans cesse en avant, de rendre illisible la frontière entre le vrai et le non-vrai, un besoin, ou une nécessité, qui explique qu’il ne puisse s’épanouir que dans la séduction et la disqualification, et qu’il paraisse voué à entretenir le chaos. Depuis la dissolution du 9 juin dernier, cela ne fait plus beaucoup de doute… Il serait toutefois trop commode de pointer une simple folie individuelle, une sorte d’aberration personnelle mystérieuse, inexplicable, en passant par pertes et profits sa dimension sociopathologique, liée au fantasme masculin d’une réinvention du pouvoir absolu, souverain, dans l’ordre politique (c’est le fantasme monarchique et patriarcal) et dans l’ordre économique (c’est le fantasme du tycoon sans foi ni loi qui tue la concurrence et rafle la mise). Macron symbolise l’incapacité des groupes dominants en déclin à faire le deuil de leur domination, et d’une domination légitime, privant les dominés de tout droit à la parole. De là, son adoration infantile de « la bagnole », l’admiration de Gérard Depardieu qu’il dit éprouver, etc. Il souffre bel et bien de ce syndrome de la domination souveraine masculine illégitime mais irrépressible, dont le syndrome d’appropriation corporelle, dans la famille, est une variante. Le problème est, que pour se « soigner », il a plongé tout un pays, toute une classe politique, dans le chaos. À l’Assemblée nationale, c’est l’anomie. Plus rien n’a de sens. Les conséquences pour la démocratie française pourraient être dramatiques...

En quoi les institutions de la Ve République seraient-elles le terrain de jeu idéal du pervers narcissique ?

Un éditorialiste notait dès 1972, à propos de ces institutions : « Tout est suspendu à une source unique : la pensée du chef de l’État. Dès lors, que se passe-t-il si le chef de l’État n’a pas de pensée ? Ou s’il en a deux qui s’excluent mutuellement ? » Nous y sommes ! Un chef de l’État qui ne connaît que la pensée perverse et qui manie en permanence la paradoxalité, c’est-à-dire le nouage de propositions inconciliables, ce qui sidère la pensée d’autrui, ce qui attaque la possibilité même de la pensée, l’intelligence. On a maintenant la preuve de la nocivité irrémédiable des institutions de la Ve République, qui organisent l’irresponsabilité du président. On a vu ce que cela donnait avec une personnalité comme Macron… Je ne vois pas comment il sera possible de faire l’impasse sur ce problème lors de la prochaine élection présidentielle.

Philosophie Magazine, 21 novembre 2024.

La Pensée perverse au pouvoir” : le livre le plus cruel jamais écrit sur Emmanuel Macron ?

par Jean-Marie Durand
Publié le 8 octobre 2024 à 19h06

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Emmanuel Macron
© John MACDOUGALL / AFP

Dans cet essai sociologique, nourri de littérature psychanalytique, Marc Joly analyse la personnalité du président sous le signe de sa névrose : la perversion narcissique. Le portrait au vitriol d’un mégalomaniaque sans scrupule.
“On a énormément de mal à rehausser la politique au niveau de la pensée”, déclarait Emmanuel Macron en 2015 avant de devenir président. “Lui n’en a aucun à rabaisser la politique au niveau de la pensée perverse”, lui rétorque, comme du tac au tac, le sociologue Marc Joly dans un essai aussi désolant (pour Macron) que jubilatoire (pour les lecteur•rices), La Pensée perverse au pouvoir. Peut-être le livre le plus cruel jamais écrit sur le président, parce que le plus lucide et féroce dans l’exploration de sa structure mentale.
Qualifier Macron de pervers narcissique pourrait sembler un peu facile et risqué, compte tenu du défaut bien connu de trop “psychologiser“ les leaders politiques qui, par définition, ne peuvent jamais être des modèles de vertu, tant le pouvoir les obsède. Pourtant, Joly se refuse de jouer au psychologue de service, comme tant d’éditorialistes politiques aiment le faire, car il se veut avant tout sociologue (spécialiste des œuvres de Norbert Elias et de Pierre Bourdieu, entre autres). Un sociologue simplement préoccupé par la prospérité actuelle des formes nouvelles du psychisme, au premier rang desquelles la perversion narcissique. Et en bon sociologue qu’il est, Joly sait d’ailleurs “qu’il n’y a de prospérité de la pensée perverse qu’à la faveur d’une crise de la violence symbolique”.

Dire tout et son contraire : une matrice du pervers

En travaillant sur l’œuvre du psychiatre Paul-Claude Racamier (1924-1996), créateur de la catégorie de perversion narcissique, et après avoir écrit un livre sur le sujet, La Perversion narcissique, étude sociologique (CNRS éditions, 2024), Marc Joly a été très frappé, au moment de la dissolution de l’Assemblée nationale au printemps, par la volonté de Macron de semer la confusion, tout en affirmant vouloir clarifier la situation. Dire tout et son contraire : une matrice du pervers. “Il a été un voleur de clarté”, écrit Joly.
Derrière la façade de “jeune homme si parfait”, une “inquiétante carence du caractère”, un “troublant défaut de construction psychique” se laissaient alors deviner. Selon le sociologue, “il est difficile de ne pas être perturbé par la cohabitation entre, d’un côté, une ligne de force narcissique dont l’élitisme impitoyable et l’autoritarisme tout-puissant s’annoncent comme tels, et de l’autre un enrobage séduisant qui suggère tout le contraire : l’empathie, l’attention aux autres, le souci de protéger les plus faibles, le désir de donner un réelle chance à tout le monde, le sens de l’intérêt général“.

Toute-puissance masculine

Marc Joly s’appuie ainsi sur les thèses fondatrices de Racamier, qui rappelait que “la vérité n’importe pas au pervers narcissique”. “Aucun scrupule n’arrête le narcissique en son triomphe : rien ne lui résiste, tout lui appartient, tout doit se soumettre et plier. De tous côtés, il commande, surveille et dirige”, rajoutait-il, comme un résumé descriptif de la personne de Macron, chez qui se conjoignent deux fantasmes de toute-puissance masculine : “la toute-puissance du tycoon disruptif auquel aucun obstacle ne résiste”, et la toute-puissance “du père de la Nation ou du monarque, dont la parole souveraine reflète une vérité inaccessible au commun des mortels”. Son incapacité à nommer une Première ministre de gauche “tient autant à ce narcissisme mégalomaniaque qu’à sa fonction objective de président au service du capital”, précise Joly.
Comme chez tous les pervers narcissiques, la contradiction n’est pas le problème de Macron. Sans dette, ni filiation aucune, “il n’a jamais de compte à rendre, il n’est jamais responsable de rien“, il ne comprend rien alors qu’il croit tout comprendre. “Macron est incapable de prendre la mesure de la contradiction entre sa soif individuelle de pouvoir souverain et la faible disposition sociale à accepter une autorité qui ne fasse pas la preuve de sa contribution au service de l’intérêt commun”, affirme Joly. Incapable de considérer un autre point de vue que le sien, “inaccessible à la moindre remise en question autre que posturale”, Macron démontre “son incompétence fondamentale en matière d’évaluation de lui-même et d’appréciation des situations”.

Animaux politiques

Ce n’est même pas un costume que Marc Joly taille au président pour l’hiver à venir ; c’est un diagnostic appelant un traitement médical, psychique et politique, qu’aucun médecin ne sera capable de lui prescrire. Certes, l’histoire politique n’est pas pleine de gentils et innocents animaux politiques, surtout lorsqu’ils arrivent au sommet du pouvoir.
Mais, même du temps de Nicolas Sarkozy, suscitant à l’époque beaucoup de diatribes courroucées contre sa présidence bling-bling, jamais un président en exercice n’a connu un tel réquisitoire : celui mettant à nu un mode de fonctionnement visant à “embrouiller pour nuire et à nuire en embrouillant”. Gare au pervers.

Les Inrocks, 8 octobre 2024.

Emmanuel Macron, la pensée perverse au pouvoir

par Johann Chapoutot, historien, professeur d’histoire contemporaine à Paris-Sorbonne

80e anniversaire de la Libération, Manouchian au Panthéon, trêve olympique : le Président use et abuse de ces célébrations pour imposer un récit néolibéral à mille lieues de la réalité politique et sociale vécue par les Français.

Le président Macron lors du 80e anniversaire des combats du plateau des Glières, célébré à Thônes (Haute-Savoie), le 7 avril 2024. (Frédéric Pétry/Hans Lucas. AFP)

On subodore que la cérémonite est symptomatique des pouvoirs faibles. En son temps, François Hollande avait usé et abusé du centenaire de la Grande Guerre pour faire oublier qu’il ne faisait rien, mais le champion du badinage mémoriel est son successeur, qui a tiré parti de toutes les ressources du calendrier pour bavarder çà et là, qui a vampirisé chaque mort comme il s’approprie chaque victoire (ou chaque défaite, le forçage papouilleux imposé à Kylian Mbappé au Qatar faisant foi).

On songe à ce bon mot par lequel les Allemands tentaient de s’accommoder de Guillaume II, empereur immature et brouillon, qui changeait d’uniforme deux fois par jour – il m’était revenu en mémoire au spectacle du jeune élu de 2017 qui, chaque jour, se grimait en sous-marinier, en joueur de l’OM, en pilote de chasse, vivant sa plus belle vie d’acteur de série B – , prenait la vie pour un théâtre et inquiétait l’Europe par son inconséquence : « A la chasse, il veut être le cerf, à chaque mariage, la mariée, à chaque enterrement, le mort. »

Provocation cynique, rapport psychotique au langage…

Les cérémonies du 80e anniversaire de la Libération du territoire français ont donné lieu à des laïus dont le contenu ne laissait d’étonner. Alors que de « trêve olympique » en « consultations » juridiquement baroques, l’on procrastinait pour ne pas respecter le résultat des élections, alors que, malgré la victoire du front républicain contre l’extrême droite, on héritait d’un gouvernement dirigé par le cinquième parti de l’Assemblée nationale, composé de ministres battus, le tout soutenu par le RN, on entendait distraitement des odes à la liberté, au suffrage, à la démocratie, réitérées, toute honte bue, devant le Conseil d’Etat ou l’Assemblée générale de l’ONU.

Provocation cynique, rapport psychotique au langage, ou expression d’une « pensée perverse », comme la définit précisément le sociologue Marc Joly dans un livre paru le 10 octobre. La perversité au pouvoir c’est, plus que le mensonge permanent, une subversion complète des rapports entre le langage – considéré non comme une voie d’accès au réel et à l’autre, mais comme pur instrument domination – et la réalité – travestie, trahie, niée, car elle infirme à chaque instant les principes, les postulats et les raisonnements du locuteur.

Il faut nier avec constance le réel

En ce sens, la « pensée perverse » est peut-être bien le mode d’expression idoine du pouvoir en contexte néolibéral : comme la politique du gouvernement va contre les intérêts de l’écrasante majorité des citoyens et, au-delà, du vivant dans son ensemble, il faut mentir en permanence, jusqu’à ne plus savoir où l’on en est du réel ni ce que l’on dit. Pire, comme la politique néolibérale est un échec (le désastre macronien, des 1 000 milliards d’euros de dette supplémentaires en sept ans au discrédit universel de la France sur la scène internationale, en passant par l’affaissement économique et la destruction opiniâtre des services publics, source de misère massive, de rancœurs sans fin et de déclassement d’un pays qui dévisse, en est un exemple paradigmatique), il faut nier avec constance le réel et détruire jusqu’au sens des mots.

C’est donc avec « bienveillance » et « respect » que l’on va détruire le droit du travail et rendre la vie de millions de citoyens impossible ; c’est par « esprit de responsabilité » que l’on va gouverner avec le RN au mépris de tous les contrats électoraux passés avec les Français depuis 2017 ; c’est parce que l’on incarne le « camp de la raison » que l’on va construire l’A 69, agrandir les aéroports, organiser les jeux d’hiver de 2030 et placer au ministère de l’Ecologie, couronnement d’une étonnante procession de nullités, une amatrice de forçages pétroliers (forages forceurs de puits en fin de vie).

La manifestation d’un phénomène d’individus sans mémoire ni principe

Emmanuel Macron n’est que la manifestation d’un phénomène plus large qui a pour noms, depuis les années 90, Berlusconi, Nétanyahou, Bolsonaro, Trump, Boris Johnson – soit des individus sans mémoire ni principe, qui sont prêts à dire absolument n’importe quoi et à faire absolument tout pour conserver un pouvoir qu’ils ont généralement beaucoup de mal à rendre. Ils ont beau faire quelques génuflexions réglementaires devant la « démocratie » (ou la « République »), on constate surtout leur dilection pour les putschs (6 janvier 2021 à Washington, 8 janvier 2023 à Brasília), à nier le résultat des élections ou à ne pas en tenir compte (France), à détruire l’Etat de droit en minant la justice et la Cour suprême (Israël), à corrompre, tricher et voler (Berlusconi, mais aussi en France, où l’Elysée a juré la perte d’Anticor…).

C’est là que l’on revient aux commémorations : la pensée perverse y trouve matière à faire un « événement » et à mettre en scène des « éléments de langage », sans qu’aucune réflexion sérieuse ne soit consacrée à la date commémorée : on sait que les gaullistes (honneur à eux, quand on les entend aujourd’hui), les communistes, Missak Manouchian et tant d’autres se sont battus contre la corruption (de la presse et du pouvoir), le libéralisme économique (qui avait mené au désastre de la crise de 1920, de la dépression et du fascisme), et un pouvoir solitaire, inepte et gâteux (celui de Pétain et de ceux qui, aujourd’hui encore, persistent à lui rendre hommage).

Libération, 10 octobre 2024.

« La Pensée perverse au pouvoir » : dans la tête d’Emmanuel Macron

Pour le sociologue Marc Joly, le chef de l’Etat correspond au profil du pervers narcissique, une catégorie créée au XXᵉ siècle par le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier.

Par Alain Beuve-Méry

Dans La Pensée perverse au pouvoir (Anamosa, 288 p., 20 €), le sociologue Marc Joly propose une analyse parmi les plus subtiles des mécanismes qui expliquent la fascination exercée par Emmanuel Macron sur le personnel politique, les journalistes et l’opinion publique, depuis sa conquête éclair de la présidence de la République en mai 2017. Cinq ans après sa victoire, le chef de l’Etat a réédité l’exploit avant de fracasser son autorité sur une dissolution ratée qui, selon l’essayiste Alain Minc, ne fait que « traduire un narcissisme poussé jusqu’à un niveau pathologique, avec pour corollaire un total déni de la réalité  ».

Marc Joly cherche à comprendre l’enchaînement des événements depuis 2017. Spécialiste de Norbert Elias et de Pierre Bourdieu, l’auteur utilise en sociologue la boîte à outils conceptuelle du psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier (1924-1996), créateur de la catégorie de la « perversion narcissique ». Ayant consacré son postdoctorat, au CNRS, à la circulation de cette notion parfois dévoyée, il discerne, en scrutant l’exercice du pouvoir par le chef de l’Etat, les caractéristiques propres à ceux qui, selon lui, maîtrisent et manipulent habilement les rouages de la pensée perverse.

Paradoxe et ambiguïté

D’après l’auteur, le chef de l’Etat a en quelque sorte mis «  sous emprise » la société française. Ce comportement, cause de nombreux échecs, est celui du pervers narcissique qui, pour atteindre ses objectifs, se doit d’évincer tout conflit intérieur en faisant peser sur autrui la charge de cette éviction. Il liste les différents procédés utilisés par le pervers narcissique : l’affirmation tranquille de soi, le rappel du cadre en nommant les comportements inadéquats, le refus de l’urgence ou encore la technique du disque rayé qui consiste à réaffirmer autant que nécessaire la légitimité de son point de vue «  sans changer de ton et sans agressivité ».

Le président de la République a pour ambition de secouer la société pour la moderniser, au risque de l’insécuriser. Après le mouvement des « gilets jaunes », il affirme lancer un grand débat qui se transforme en un exercice où la parole présidentielle réduit celle des autres au silence. Lors de la bataille sur la réforme des retraites, Emmanuel Macron dit vouloir « coconstruire » le texte de loi avec Laurent Berger, puis accuse le secrétaire général de la CFDT d’avoir été désavoué en interne pour avoir soutenu une réforme similaire à celle portée par l’Elysée – une allégation infondée.

Pour le sociologue, il y a une différence entre le paradoxe – dire tout et son contraire, ce que fait M. Macron – et l’ambiguïté, qualité jugée noble en politique et qui est même la vertu du « Prince », selon Machiavel. A deux ans d’écart, Emmanuel Macron a déclaré : « Moi, je suis socialiste », avant de reconnaître : « L’honnêteté m’oblige à vous dire que je ne suis pas socialiste.  » Une fois le livre refermé, on n’analyse plus les mots et les gestes d’Emmanuel Macron avec la même grille de lecture.

Le Monde, 11 décembre 2024.

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[2] On est ici dans un entre-deux qui peut troubler et ne trouve un commencement d’éclairage qu’avec la notion de « fantasme-non-fantasme » construite par Paul-Claude Racamier (et à laquelle je me référerai sans utiliser l’expression).

[3] De même, j’ai mobilisé le concept de « noyau pervers  » pour essayer d’éclairer la tragédie de « l’affaire Grégory ». Voir Marc Joly, « De la violence intrafamiliale au noyau pervers. Quelques lumières sociologiques et psychanalytiques sur un fait divers », Le carnet de Savoir/Agir, 21 mai 2024, en ligne : https://savoiragir.hypotheses.org/258.

[4] Avant la séquence du premier semestre 2023, les expressions décrivant le « manque d’empathie » ou « l’absence d’empathie » du président de la République étaient déjà récurrentes dans la presse écrite. Voir Eva Chaussinand, « Le “déficit d’empathie” d’Emmanuel Macron ? Quand la presse décrypte les émotions présidentielles... », Mots. Les langages du politique, n° 132, 2023, p. 137-148. Ce qui semble caractériser cette séquence, plus encore que celle des Gilets jaunes, et lui confère un aspect proprement traumatique, est la cristallisation d’un champ sémantique de la violence relationnelle qui ne laisse aucun doute sur la valeur universelle et le statut référentiel d’une norme comportementale interpsychique de symétrisation réflexive, au-delà des relations conjugales et intimes : ne pas comprendre et ne pas respecter les besoins et ressentis d’autrui au même titre qu’on s’attend à ce que les siens propres soient compris et respectés constitue une déviance, dénoncée comme telle. Comme le notait Alice Krieg : « L’analyse du discours de presse s’attache à voir dans quelle mesure certains boule- versements sociaux s’accompagnent de changements dans le lexique employé par les journaux, ou de déplacements dans la signification du vocabulaire utilisé » (cit. in ibid., p. 140). C’est ainsi que, dans la lutte pour l’accès aux positions les plus élevées du champ du pouvoir étatique, empathie est devenu un « terme polémique, qui classe les acteurs politiques le long d’une échelle axiologique » (ibid., p. 142).

[5] Christel Petitcollin, Échapper aux manipulateurs. Les solutions existent !, Paris, Guy Trédaniel, 2015 [2007], p. 29.

[6] Précisons que la Première ministre, surnommée « Madame 49.3 », technocrate dans l’âme réputée pour sa dureté, était tout aussi convaincue qu’Emmanuel Macron de la nécessité de la réforme, tout aussi conformiste que lui en donnant le primat à l’efficacité budgétaire : « “Je ne comprends pas pourquoi les gens ne comprennent pas cette réforme”, s’agace-t-elle au sortir de la matinale de France Info, le 3 janvier [2023] » (Bérengère Bonte, Élisabeth Borne, la secrète. Biographie, Paris, L’Archipel, 2023, p. 209). En revanche, elle a subi la double anormalité d’une surdité jamais vue depuis 1958 du pouvoir exécutif – c’est-à-dire du président de la République – à l’égard des demandes syndicales de rencontre et de médiation (dans un contexte de manifestations de masse), et d’un mépris vis-à-vis des droits du Parlement lui-même inédit à un tel degré.

[7] David Muhlmann, Où va la France de Macron ? Dynamique du capital et luttes sociales, Paris, PUF, 2023, p. 175. Les italiques sont de mon fait.

4 Messages

  • Albert Gauvin | 20 décembre 2024 - 00:21 1

    Bravo pour vos jolis portraits ! Voltaire, Daumier, Monet ressuscités ! Mais, chut ! Pas un nom ! Gardons l’anonymat ! La police veille ! Et préparons-nous, dès le retour de Macron II, notre monarque républicain, à célébrer la naissance du gouvernement d’extrême-centre pas du tout plébéien Barniou/Retaillé !


  • SH | 19 décembre 2024 - 22:54 2

    Merci, cher Monsieur Albert Gauvin, d’avoir démontré dans votre commentaire précédent, avec une rigueur exemplaire, citations à l’appui, qu’il n’existe aucune comparaison possible entre les propos pertinents, nobles et empreints d’ironie subtile du grand Sollers, et le bavardage plébéien, inepte et lourdingue d’un sociologue médiocre Et quelles photos, avec la sublime Brigitte Macron, qui, quoi qu’on en dise, n’est pas si loin de Dominique Rolin ! Sollers, c’est la classe  : noble, subtil, l’ironie au bout des doigts, comme un funambule sur les mots… et à côté, paf  ! Voilà l’autre, Marc Joly – tiens, pas très joli-joli, hein  ? Un pauvre sociologue à la mords-moi-le-crâne, lourdingue, pesant comme une enclume  ! Ça baratine de perversion ou domination, mais ça ne dit rien, jamais  ! Pas un nom, même pas une idée  : juste du bruit, du gras, du vent  ! Pas-Joly, c’est le bruit de la cuillère qui racle le fond de la casserole vide  : ça frotte, ça énerve, ça fatigue.
    Restons avec Sollers  ! Sollers, c’est un éclat, une lumière  ; chaque mot claque et danse. Vous, Monsieur Gauvin, vous avez eu l’élégance de rappeler ce gouffre abyssal entre l’élégance d’un maître qui domine pour du vrai et de loin, et la bêtise pataude de ce petit sociologue de rien du tout. Votre démonstration, peut-être à votre insu, est parfaite. CQFD


  • Albert Gauvin | 19 décembre 2024 - 16:21 3

    Il n’est jamais bon de n’écouter que d’une oreille ou de s’en tenir aux titres des livres ou des journaux. Lire — cette pratique...

    Au printemps 2019, interviewé par La Revue Politique et Parlementaire sur la France et l’Europe (entretien repris dans L’Infini 146, printemps 2020), Sollers déclarait :

    ... le président actuel a au moins cette qualité fulgurante d’avoir su incarner ce que le Spectacle voulait comme président de la République française. Il était absolument à l’endroit qu’il fallait.

    RPP - La représentation du pouvoir que le Spectacle voulait, c’était Jupiter ?

    Philippe Sollers - Oui. Parce qu’on le voit tout le temps.

    RPP - Comment Macron a-t-il eu l’intelligence de savoir que c’était cela que le Spectacle voulait ?

    Philippe Sollers - Parce qu’il est doué, très intelligent et qu’il est détesté par les gens qui ne voient pas sa supériorité. C’est pareil pour Delon. On le déteste parce qu’il est très beau et très intelligent. Vous êtes dans un pays qui retrouve ses plus mauvais instincts dès qu’une tête dépasse. C’est incroyable. Refaire des petites scènes où Louis XVI est décapité, quelle misère !

    Mais aussi :

    L’Europe est française à côté de la plaque de la France. Vous avez une finale qui reproduit l’élection présidentielle qui explique tout. [Nous sommes en 2019. Il y a eu une deuxième finale en 2022.]

    RPP - Pensez-vous que Macron a commis une erreur en surjouant cette opposition entre progressistes européens et nationalistes ?

    Philippe Sollers - Il a renforcé le Rassemblement national. Le Front national est issu de ce que la France a de plus nauséabond. Comment le FN est-il passé d’un score de 2 % à 24 % aujourd’hui ? C’est quand même cela qu’il faut comprendre. La faiblesse c’est d’avoir laissé faire ça. Le président Mitterrand est pleinement responsable de cette situation. Je ne suis pas de ceux qui ont crié « on a gagné » le soir de son élection en 1981 car j’ai immédiatement imaginé la suite. Par ailleurs, pourquoi avoir laissé un tel pouvoir aux socialistes, présidence de la République, majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat. Pourquoi ensuite cette liquéfaction ? À quoi est-elle due ? Que met-elle en jeu ? Karl Marx vous dit qu’il y a trois piliers pour fonder son église, et dieu sait qu’elle a fonctionné : l’économie politique anglaise, c’est-à-dire la banque, la philosophie allemande et puis le socialisme français. Mais où est-il ? Vous le cherchez à la bougie, il est partout et nulle part. La gauche, la droite c’est fini, mais on est en plein rêve. Je dis que l’Europe, c’est la France, si la France est pensée. Mais elle ne l’est pas, elle est bradée, elle est abandonnée. Il faut dire : « Ici Londres ! ».

    RPP - Pourquoi n’avez-vous jamais cru que la référence de certains à la République, au républicanisme puisse constituer une voie de reconstruction politique ?

    Philippe Sollers - C’est foutu, c’est un vide !

    RPP - Vraiment ?

    Philippe Sollers - Tant que l’on ne pense pas, on répète des mots-clés, des slogans.

    RPP - Est-ce la faute de la prévalence de l’ingénierie dans la politique ?

    Philippe Sollers - Ce n’est plus de la pensée. La pensée n’a plus de raison d’être car on a pas le temps et cela demande un système nerveux extrêmement résistant. On est surmené, digitalisé, on ne se donne plus le temps de rien… Je n’ai pas d’ordinateur, ce sont mes amis qui s’occupent de mes réseaux sociaux. C’est une question de résistance. Il faut se donner les moyens de penser. Les livres nous y aident.

    [...]

    RPP – A-t-on tort de s’exciter contre les populistes ?

    Philippe Sollers – Oui c’est une erreur stratégique.

    RPP – En même temps, Macron a (presque) remporté son pari pendant les élections européennes [Celles de 2019. On sait que ce fut très différent en 2024, d’où, sur un coup de tête, dissolution de l’Assemblée Nationale, etc. A.G.]…

    Philippe Sollers – Marine Le Pen n’a aucune envie de prendre le pouvoir, c’est trop de travail. Mais la rente d’opposition c’est admirable si elle vous est servie tous les jours. Macron leur donne trop d’importance. « C’est moi ou le chaos, c’est moi ou la barbarie, c’est moi ou le populisme, c’est moi ou la régression, c’est moi, c’est moi ». Le Spectacle implique que c’est moi et que si c’est pas moi c’est personne. Cela est stupéfiant d’ennui. Et l’ennui ne provoque en général pas autre chose que du lourd. Et qu’est ce qu’ils sont lourds. Ils ne sont pas méchants, ils sont lourds. Très franchement, il faut que quelqu’un pose un diagnostic.

    Nous en sommes là. Sollers est mort en mai 2023. Que lui aurait inspiré les derniers mois de la politique française ? Beaucoup d’ironie sans doute. N’écrivait-il pas dans le JDD du 29/04/2012 (Littérature et politique, Flammarion, p. 728] :

    « Et Bayrou ? me dites-vous. Bayrou ? Comme d’habitude, avec une belle obstination paysanne, il attend son heure. Ce serait l’heure de la raison centrale, celle qui ne vient jamais. Les élections ne sont pas raisonnables. »

    L’heure de Bayrou est venue. On en perçoit déjà les premières conséquences. Cela est stupéfiant d’ennui.

    *

    Pas plus que Marc Joly, si on l’a bien lu, je n’ai rien contre la personne de Brigitte Macron. J’ai même eu l’occasion de la rencontrer à Reims, loin des projecteurs, en février 2024. Elle voulait rencontrer les responsables du club où s’entraîne un joueur sélectionné pour les Jeux Paralympiques (je n’avais rien demandé). J’ai découvert une femme chaleureuse, spontanée, drôle et... très consciente de son rôle. Il y a même des photos.


    De là à comparer le couple spectaculaire qu’elle forme avec Emmanuel Macron à la relation antispectaculaire de Sollers avec Dominique Rolin, il y a un pas que je ne franchirai pas. Sollers a dit un jour souhaiter lire la correspondance entre Macron et sa femme. Attendons...

    Le hasard faisant bien les choses, je lis dans le dernier numéro de Charlie Hebdo, oui, Charlie :

    Complotisme. Brigitte Macron réplique à ses casse-couilles

    Quatre hommes absolument passionnés par le genre et la sexualité de Brigitte Macron ont été interpellés. La première dame avait porté plainte pour cyberharcèlement sexiste.

    En voilà une belle surprise de l’Avent  ! Le 11 décembre dernier, les policiers ont réussi un petit coup de filet dans le monde merveilleux de la «  complosphère  », celui où la Terre est plate et où nos élites s’abreuvent du sang de nos chérubins afin de rester jeunes. Le premier à s’être fait interpeller se nomme Aurélien Poirson-Atlan, plus connu sur les réseaux sociaux sous le pseudo de Zoé Sagan. Grand copain du sulfureux avocat Juan Branco, celui qui se présente comme «  la première intelligence artificielle féminine du XXIe siècle  » multi­plie depuis des années les sorties complotistes, se targuant de révéler à sa horde de fans les dessous du monde médiatico-politique.

    Des complotistes de bas étage

    Après s’être attaqué de nombreuses fois à Brigitte Macron, répétant inlassablement qu’elle est une femme transgenre, Poirson-Atlan a fait sensation en mai 2024 en publiant sur X une «  liste noire  » des personnalités du cinéma français prétendument accusées de violences sexuelles. Miraculeusement radié du réseau social, l’ancien publicitaire n’a pas perdu sa verve pour autant, puisqu’il a été, comme d’autres du même acabit, interpellé dans le cadre d’une enquête pour cyber­harcèlement sexiste, à la suite d’une plainte déposée par la première dame.
    Les autres, justement, ce sont par exemple Bertrand Scholler, géophysicien français dont le cerveau s’est mis à tourner à l’envers dans le courant des années 2020. Pantin du Kremlin, ce qui lui vaut d’être adoubé par le site d’Alain Soral Égalité et réconciliation, Scholler coche toutes les cases du complotiste de bas étage : antivax, persuadé que personne n’a jamais marché sur la Lune, disciple de la théorie du Great Reset (« la grande réinitialisation  ») selon laquelle on cherche à détruire la population avec les pandémies et la 5G… Bref, un spécimen rare qui, comme son comparse, n’a de cesse de s’intéresser obsessionnellement à l’intimité de Brigitte Macron.

    La liberté d’expression pourchassée

    Mais forcément, pour leurs adeptes, ces arrestations sont un gigantesque scandale. Et tout en sobriété : «  C’est une rafle  », «  Nuremberg 2.0  », «  soutien aux résistants arrêtés  », «  dictature macroniste  », peut-on ainsi lire sur X. D’autres, à l’instar de David van Hemelryck, pilote d’avion connu pour avoir déployé dans les airs une banderole où il était inscrit «  Destitution  » et également fin scrutateur de l’entrejambe de Brigitte Macron, a tenu à rassurer sa communauté : «  La dictature macroniste arrête, intimide, pourchasse la liberté d’expression […] Je suis en sécurité à l’étranger.  » Allez, laisse-nous deviner : en Russie  ?

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  • SH | 18 décembre 2024 - 16:50 4

    Ce bref texte de Sollers, intitulé « Macron lacanien », apparaît aujourd’hui, à sa relecture, comme tout simplement magnifique. Lire Lacan (par exemple : Le Séminaire, Livre XVI (1968-1969), "D’un Autre à l’autre", Éditions du Seuil, 2006) pourrait nous prémunir contre la tentation de proférer des assertions ineptes comme : "la pensée perverse au pouvoir ", "la domination masculine à la folie", "perversion et domination illégitime", et autres formulations tout aussi insensées. Comme le souligne Albert Gauvin, Philippe Sollers établit ici un parallèle très juste et éclairant entre Dominique Rolin et Brigitte Macron – deux femmes ayant une différence d’âge notable avec leurs compagnons et incarnant une passion fixe qui a la volonté de s’opposer aux stéréotypes.

    Ce rapprochement est loin d’être anodin, car si Brigitte Macron incarne une figure exceptionnelle dans notre société, il est profondément regrettable de constater un retour insidieux de la misogynie, qui se cache derrière ces critiques injustes et souvent gratuites adressées à la présidence d’Emmanuel Macron. Certaines attaques, qui ciblent particulièrement Brigitte Macron, révèlent une hostilité envers les femmes affirmées, libres et résolument modernes. Comme Dominique Rolin, Brigitte Macron incarne une certaine idée de la femme qui refuse de se plier aux normes conventionnelles, une femme qui inspire, qui soutient et qui rayonne par sa beauté. Chose étrange : ce qui frappe également en les comparant, c’est la ressemblance étonnante dans la manière de rire de Dominique et de Brigitte : un éclat à la fois franc et spontané, révélant une complicité et une spontanéité presque jumelles : "un vrai rire de joie sans raison, un rire pour être présentes, simplement, d’une seule coulée" (Passion fixe). Car tout comme Dominique Rolin, dans sa correspondance avec Sollers, a su révéler sa voix littéraire, pleine de passion et de sensibilité témoignant de l’impact qu’une femme plus âgée peut avoir sur la créativité de celui qui partage sa vie, de la même manière tout aussi belle, Brigitte Macron participe à une forme de dialogue continu et inspirant avec Emmanuel Macron, même si ses mots restent privés, son rôle auprès du président révèle une présence comparable, un soutien affectif qui enrichit et renforce son dévouement. Brigitte Macron, comme Dominique Rolin en son temps, prouve que la force d’une femme beaucoup plus âgée peut être à la fois un moteur et une lumière, et que cela mérite d’être célébré, non dénigré.