Après « La Vierge du chancelier Rolin », le musée du Louvre consacre une exposition à un autre de ses chefs-d’oeuvre, aussi célèbre qu’énigmatique. Il tente de lever les nombreux mystères entourant le « Pierrot » de Watteau qui vient de retrouver toutes ses nuances grâce à une restauration exemplaire.

Partie 1. LE MYSTERIEUX PIERROT DE WATTEAU
Par Mathilde Dillmann

Entré dans les collections du Louvre en 1869, grâce au legs du docteur Louis La Caze, le Pierrot de Watteau ne cesse de fasciner. L’interprétation de ce sujet inspiré par le monde du théâtre sous la Régence reste énigmatique. Le personnage de Pierrot, qui semble bien embarrassé de sa personne et en proie aux moqueries d’un autre comédien, représente-t-il un valet de comédie niais ? Un rêveur lunaire ? Une incarnation du peuple laborieux et méprisé ? Une allégorie de l’artiste en marge de la société ?
Le mystère qui nimbe ce tableau est encore renforcé par les circonstances non éclaircies entourant son apparition sur le marché de l’art au XIX siècle. Aussi étrange qu’il paraisse pour un tel chef-d’œuvre, le Pierrot n’est mentionné de manière certaine que plus d’un siècle après sa création. La première attestation du tableau se trouve dans le catalogue de la vente après décès de la collection de l’ancien directeur du Louvre, Dominique-Vivant Denon, en 1826. Selon une anecdote rapportée par Pierre Hédouin qui établit dans les années 1840 l’un des premiers catalogues de l’œuvre peint de Watteau, le baron Denon aurait acquis le Pierrot pour un prix modique chez un marchand de tableaux : du quai Voltaire. Une autre version de la même histoire met en scène un obscur brocanteur des abords du Louvre.
Au cceur de la querelle des théâtres L’absence de sources du XVIII siècle, le format inhabituel de la toile et sa singularité dans l’œuvre de Watteau ont conduit certains historiens de l’art à mettre en doute son attribution.

Antoine Watteau (1684-1721), Pierrot, dit autrefois Gilles (après restauration), vers 1719. Huile sur toile, 184 x 155 cm. Paris, musée du Louvre. Photo service de presse. © RMN¬Grand Palais (musée du Louvre) / Mathieu Rabeau
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Antoine Watteau, Les Comédiens italiens, 1720. Huile sur toile, 64 x 76 cm. Washington, National Gallery of Art. Photo service de presse.CCO Courtesy National Gallery of Art
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Pourtant, sonstyle et sa qualité exceptionnelle semblent bien attester la main du peintre de Valenciennes. La figure de Pierrot, présentée de manière frontale au centre d’une composition qui réunit des comédiens dans un cadre plus ou moins naturel, se retrouve dans de nombreuses œuvres de l’artiste. Les Jaloux, tableau qui permit à Watteau d’être agréé à l’Académie royale de peinture et de sculpture, mettait déjà en scène en 1712 un Pierrot aux bras ballants et à la pose figée qui contrastait avec les autres personnages de comédie. D’autres toiles comme Pierrot content ou Les Comédiens italiens, mais aussi des projets d’éventail et de paravent, présentent le personnage dans une attitude similaire.
La raideur et l’immobilité de l’acteur pourraient s’expliquer par l’interdiction qui frappa en 1719 les troupes foraines dans lesquelles Pierrot tenait le rôle principal. Cette victoire obtenue par les Comédiens-Français sur les compagnies de théâtre privées se traduirait également par le sourire narquois du personnage vêtu de noir et monté sur un âne. Son costume le désigne comme Crispin, valet maladroit et grossier de la Comédie- Française, qui semble se moquer de Pierrot réduit au silence. La réunion des deux comédiens des troupes rivales tenant des rôles similaires de valets fournirait un nouvel élément de datation qui s’accorde avec la virtuosité technique de l’œuvre, probablement réalisée quelques années avant l’affaiblissement et la mort prématurée de l’artiste en 1721, vraisemblablement causée par la tuberculose. Selon Guillaume Faroult, conservateur en chef au département des Peintures du musée du Louvre et commissaire de l’exposition, la ressemblance entre le visage narquois de Crispin et les rares autoportraits connus de Watteau laisse penser que le peintre s’est représenté sous l’apparence du valet de comédie. Le sourire de cet autoportrait soulignerait-il le ridicule de cette querelle des théâtres ? Ou le triomphe de la peinture sur l’art dramatique ?
Gilles ou Pierrot ?

Nicolas Lancret, Les Acteurs de la Comédie Italienne, vers 1725, huile sur bois, 26 × 22 cm, Paris, musée du Louvre, département des Peintures © Grand Palais Rmn (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle
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Longtemps désigné comme Gilles, le personnage de théâtre peint par Watteau représenterait pourtant Pierrot. Ce valet de comédie fut créé en 1673 par la troupe de la Comédie-Italienne en opposition à Arlequin, autre personnage de valet comique beaucoup plus ancien. Pierrot, empêtré dans des vêtements blancs trop larges, sert de faire¬valoir à la vivacité d’Arlequin qui saute et virevolte tout en ne cessant d’inventer des farces et des stratagèmes. Le personnage du « pauvre Pierrot », à la fois naïf et maladroit, est repris par les troupes qui se produisent lors des grandes foires parisiennes,la foire Saint-Germain et la foire Saint-Laurent. Il acquiert alors une importance nouvelle jusqu’à devenir le personnage central de ces pièces burlesques. Au ceur de l’action théatrale, Pierrot devient un valet rusé qui mène l’inttrigue. Il tient même parfois le rôle de l’amoureux de Colombine qu’il tente de séduire en jouant de la guitare. Mais son triomphe est de courte durée. À partir des années 1720, Pierrot s’efface à nouveau devant Arlequin quand il ne disparaît pas complètement des tréteaux. Il ne figure par exemple dans aucune des pièces de Marivaux qui connaît le succès dès 1720 avec Arlequin poli par l’amour créé à la Comédie-Italienne. En revanche, le personnage de « Gilles le Niais » gagne en importance dans les troupes foraines. Ce personnage de valet de comédie, naïf et souvent grossier, supplante définitivement Pierrot dont il reprend le rôle,
mais aussi le vêtement blanc. La confusion entre les deux valets de comédie explique le titre de Gilles donné à l’oeuvre de Watteau au XIX siècle. M.D.
La restauration du Pierrot
Au terme de la campagne de restauration menée entre 2022 et 2024,
Ces nuances mises en lumière grâce à la restauration permettent de mieux apprécier la technique de Watteau, parfois très rapide et enlevée, parfois très minutieuse pour certains détails. Une autre découverte majeure concerne le format du tableau. Elle révèle que l’œuvre a été découpée, probablement lors d’un rentoilage à la fin du XVIII siècle. La composition originale, qui se présentait de manière strictement symétrique autour du personnage de Pierrot, mesurait 20 centimètres de plus en hauteur et 15 en largeur. Le dégagement récent des quelques centimètres de toile qui avaient été rabattus sur les bords du châssis a permis de donner au tableau une nouvelle ampleur. Mais la perte des parties découpées ajoute encore au mystère qui entoure le chef-d’oeuvre de Watteau.
M.D.
La postérité du Pierrot
La redécouverte du tableau de Watteau au début du XIXe siècle contribua à la renaissance du personnage de Pierrot. Le mime et acrobate Jean-Gaspard Deburau, dit Baptiste, venait de remettre au goût du jour l’art de la pantomime sur la scène du Théâtre des Funambules. Son fils Charles Deburau qui reprit le rôle lui assura un nouveau succès grâce à une série photographique réalisée par Adrien Tournachon, frère du célèbre Nadar. Les clichés qui s’inspiraient du tableau de Watteau contribuèrent à la célébrité grandissante du personnage de Pierrot. Ils influencèrent à leur tour une autre photographie publicitaire, produite trente ans plus tard par les ateliers Nadar, qui mettait en scène Sarah Bernhardt dans le rôle-titre de Pierrot assassin au palais du Trocadéro en 1883. Cette vision androgyne de Pierrot fut aussi mise en lumière dans une célèbre photographie de Greta Garbo par Cecil Beaton en 1946.
Les peintres reprirent également le personnage de Pierrot, souvent en l’assimilant à la figure de l’artiste malheureux et incompris, en marge de la société. Thomas Couture aurait même donné ses traits au comédien dans Le Souper à la Maison d’Or. Picasso représenta à de multiples reprises Arlequin, ainsi que Pierrot dans des attitudes mélancoliques ou parfois étonnamment plus enjouées, comme dans le portrait de son fils Paul âgé de 4 ans, revêtu d’un déguisement blanc. Tout au long du XX siècle, Pierrot demeura un personnage récurrent dans l’œuvre de nombreux artistes. Jean-Michel Alberola déclina dans les années 1990 toute une série directement inspirée du tableau de Watteau.
L’œuvre du Louvre pénétra par ailleurs l’univers du cinéma, et en particulier Les Enfants du paradis de Marcel Carné et Jacques Prévert qui met en scène le personnage de Baptiste librement inspiré par Jean-Gaspard Deburau, dans un costume évoquant le Pierrot de Watteau. Dans une célèbre séquence, le mime, joué par Jean- Louis Barrault, affronte les moqueries du public dans une attitude figée et impassible qui rappelle le tableau du Louvre. Il finit toutefois par retourner la situation en sa faveur en restituant, grâce à la virtuosité de son jeu de pantomime, la scène de vol dont il a été témoin. Comme dans l’œuvre de Watteau, le personnage maladroit et faussement hébété se révèle un acteur talentueux qui finit par opérer une véritable fascination sur ses spectateurs.

Antoine Watteau, Pierrot content, vers 1712- 1713 ?, huile sur toile, 35 × 31 cm, Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza © Museo Nacional / Thyssen-Bornemisza
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Par ailleurs, doit-on reconnaître dans le personnage de Crispin, un brin grimaçant, un autoportrait déguisé du peintre, personnification de la condition si singulière de l’artiste au XVIIIe siècle ? L’exposition dévoile ainsi une gravure de Benoît Audran d’après Portrait de Watteau dessiné par lui-même dans son lit (vers 1727, Bnf, Arsenal) qui présente une troublante ressemblance avec le valet au sourire narquois…


Louis Crépy d’après Antoine Watteau, Autoportrait d’Antoine Watteau, vers 1727, 22,2 × 13,5 cm, burin et eau-forte, Paris, BnF, département Estampes et photographie © Bibliothèque nationale de France

Au-delà de ces hypothèses magistralement développées dans le catalogue, l’on ne peut manquer d’être troublé par l’art du « mentir-vrai » de ce peintre qui excellait à brouiller les pistes en plaçant dans un paysage idéal des personnages de théâtre semblant surgir de la fosse, tel Momus, ce dieu de la raillerie coiffé d’une crête (vraisemblablement assimilé à la figure du Fou), cet âne à la présence saugrenue (symbole traditionnel de la bêtise ou de l’amusement), ou bien encore ce couple d’amoureux, comme échappés d’une comédie.
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Pablo Picasso (1881-1973), Paul en Pierrot, 28 février 1925. Huile sur toile, 130 x 97 cm. Paris, musée national Picasso-Paris. Photo service de presse. © Succession Picasso 2024 / Photo © Grand Palais Rmn (musée national Picasso-Paris) / Mathieu Rabeau


Atelier Nadar (Paul Nadar), Sarah Bernhardt dans Pierrot assassin, pantomime de Jean Richepin, 1883. Photographie, 35 x 25 cm. Pans, BnF, departement Estampes et photographie. Photo service de presse. @ Bibliothèque nationale de France

L’évocation de la postérité du tableau ne saurait cependant être complète sans la présence poétique de Jean-Louis Barrault interprétant le rôle de Baptiste Deburau dans le très beau film Les Enfants du Paradis de Marcel Carné (1945). Comme un frère de songe du Pierrot de Watteau, le comédien vêtu de blanc surgit, telle une apparition, fragile et lunaire tout à la fois. Et c’est absolument magique…


Jean-Louis Barrault dans le rôle de Baptiste Deburau dans la scène de la parade devant le théâtre, extrait du film de Marcel Carné, dialogues et scénario de Jacques Prévert, Les Enfants du paradis, 1945, 182 min © 1945 – Pathé Films


Une réunion exceptionnelle d’œuvres
Conçue autour du Pierrot, l’exposition rassemble une soixantaine d’œuvres qui permettent d’éclairer à la fois la genèse du tableau et sa postérité. Elle réunit les toiles de Watteau mettant en scène le comédien habituellement conservées dans différentes institutions en Europe et aux États-Unis, comme Pierrot content venu du musée Thyssen¬Bornemisza de Madrid, L’Amour au théâtre italien de la Gemalde galerie de Berlin, La partie carrée du Fine Arts Museum de San Francisco et Les Comédiens italiens de la National Gallery of Art de Washington.

Antoine Watteau, La Partie carrée, 1714, huile sur toile, 50 × 63 cm, San Francisco, The Fine Arts Museum, Museum © Photo Joseph McDonald
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Parmi les autres prêts exceptionnels figurent de somptueux dessins du maître de Valenciennes, comme l’esquisse du personnage de Pierrot à la sanguine, pierre noire et craie blanche du Teylers Museum d’Haarlem et l’étude préparatoire au visage de Crispin conservée à la Staatliche Graphische Sammlung de Munich qui pourrait se révéler un autoportrait de l’artiste. La présence des Comédiens italiens du Getty Museum de Los Angeles permet de relancer le débat autour de son attribution. Cette grande toile, qui serait vraisemblablement une œuvre inachevée de Watteau remaniée par Jean-Baptiste Pater, est mise en regard d’un tableau de ce dernier, la Réunion de comédiens italiens dans un parc conservée dans les collections royales britanniques. Les prêts d’œuvres du XXe siècle ne sont pas moins importants, avec notamment le Paul en Pierrot de Picasso et l’Arlequin et Pierrot de Derain. M.D.

Antoine Watteau, Pierrot, vers 1717. Sanguine, pierre noire et craie blanche, 24x16 cm. Haarlem, Teylers Museum. Photo service de presse. © Teylers Museum



« Revoir Watteau. Pierrot dit le Gilles. Un comédien sans réplique »
Musée du Louvre, aile Sully, niveau 1, salle de la Chapelle (salle 600)
Jusqu’au 3 février 2025.Catalogue de l’exposition sous la direction de Guillaume Faroult, coédition musée du Louvre/Liénart, 240 pages, 150 illustrations, 39 €.
Crédit :
Partie 2. SOLLERS ET WATTEAU
Sollers est notamment l’auteur d’un texte publié en 1984 dans le livre d’art « Watteau et les femmes », pour le tricentenaire de la naissance du peintre. Dans « La Fête à Venise » (1991), Froissart-Sollers est à Venise pour s’occuper du bon déroulement de la livraison d’un tableau clandestin justement intitulé « La Fête à Venise » de Watteau, « tableau magnifique…jamais montré en public, son existence seulement soupçonnée. » Existe-t-elle réellement cette fête qui est de la même époque que les Fêtes vénitiennes qu’a célébrées Watteau ? Puis Sollers choisit un détail du Pierrot de Watteau en couverture de l’édition Folio de « L’Etoile des amants » (2004). Sollers publia également dans sa collection l’INFINI, le livre de référence de Gilles Cornec intitulé « Gilles ou le spectateur français » en 2009.




Détail du Pierrot de Watteau, autrefois dit Gilles, vers 1720,
huile sur toile 184 x 149 cm, Musée du Louvre, Paris,
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Voit ICI Watteau et les femmes

Un autre Philippe Sollers par Jacques Cauda. VOIR ICI

Voir ICI Jacques Cauda : WATTEAU, SOLLERS ET MOI

Gilles ou Le spectateur français
par Gilles Cornec
L’INFINI / Gallimard
Broché – 25 août 1999
Le Gilles de Watteau est l’un des tableaux les plus mystérieux du monde. Tout en lui est évident, lumineux, et tout est obscur. Qui est ce personnage de scène innocent, peut-être idiot, profond, et surface pure ? D’où vient-il ? Que montre-t-il ? Que cache-t-il ? Pourquoi une telle clandestinité en plein jour ? Que font, derrière lui, ces comédiens et cet âne ? Nous sentons bien que, comme dans La lettre volée d’Edgar Poe, un certain retournement, ici, nous regarde. Watteau nous voit, et peut-être que son silence est terrible. Il est au Louvre, à Paris, et en même temps définitivement ailleurs. Il fallait donc, sur cette énigme historique, une enquête audacieuse : la voici.Philippe Sollers.
Voir l’excellent article d’AG : « Le Gilles de Watteau »
Un comédien sans réplique. Pierrot, dit le Gilles
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1 Messages
Après la lecture de cet excellent dossier, je renvoie à La musique savante de Watteau et de Sollers.
Jean-Baptiste Carpeaux, Antoine Watteau.
« Alors, en effet, le héros du livre est, en un sens, Watteau »
Photo A.G., Musée de Valenciennes, 23 août 2015. Zoom : cliquez l’image.