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Kirili, tourbillon

par Lionel Dax

D 5 décembre 2024     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


A propos d’Alain Kirili, j’ai reçu de Lionel Dax ce texte de jeunesse où il relate une séance d’atelier rue Rodier avec Jean-Paul Fargier...

Kirili, tourbillon

Kirili, le geste d’un joueur, chat à l’improviste, imprévu de l’esquisse. Sa position autour de la matière, du socle, est en équilibre instable. Prêt à bondir ! Ses éléments : Les quatre ! Commence alors la joueuse lutte ! Il s’avance vers le socle et ses serpents de terre. Il les enroule vivement, d’un coup franc, forme des nœuds inédits, une sorte de montagne dérangée par l’usage de ses mains, puis, l’aide de son pouce droit, comme une baïonnette qu’on enfonce dans la chair, il crée une cavité humaine, une empreinte : improvisation du toucher, jouir du contact. Terre mère : maternité. Il tourne autour du socle qui soutient sa proie : et de temps en temps, il propulse son corps, ses mains, ornées d’outils, marteau, couteaux tranchants. Il mutile et découvre des lieux enfouis. La terre est pulsionnellement aimée. Elle est chair. Et ce corps accord, ce corps à corps avec la terre, chez Kirili, c’est une danse, une chanson de gestes vifs, précis, liés à l’impulsion première du corps, à l’origine du mouvement, turbo tango.

« Le sculpteur n’a que la ressource, de mettre du feu et du mouvement dans ses ouvrages. » Montesquieu, Pensée 399.

Je suis ébloui par l’atelier, le secret, voir Kirili se préparer, mettre de l’ordre ou du désordre entre ses œuvres en attente ou finies, organiser ses matériaux minutieusement.

Ce jour-là, Kirili s’attaque à l’image, à la TV, à la vidéo. La TV, nouvel élément, vient se greffer aux quatre autres. Il condense la télé avec ses terres rouge et blanche flexibles, masses lisses et mortes qu’il vient déranger, frapper pour les faire revivre, les ressusciter en danses des matières.

Kirili pose ses boyaux de terre molle, les enroule autour des postes de télé, écrase la terre sur l’écran, imprime le carré du marteau à certains endroits. Sa sculpture s’offre de nouvelles possibilités où il dialogue avec sa propre image. Visiblement, la toile télévisuelle le pousse à écorcher la terre, puis à recouvrir l’écran. La terre mange l’écran. Son corps toujours en mouvement, Kirili tourne, derviche tourneur, autour de son œuvre en éclosion.

Le feu s’exprime aussi, élément motivant qui s’allie au mouvement ; « entités positives » (Parménide) face aux finalités d’une sculpture, l’immobilité et le froid. Pendant l’élaboration des esquisses, des rushes dévoilent Kirili dans une forge devant les feux des fours, l’œil rivé sur les flammes, maître des ombres entre le mythe d’Héphaïstos et le choix de Faust.

L’eau, quant à elle, se mute en lait, en sperme plutôt. Une statue indienne en gros plan, visage de femmes. Le lait spermatique glisse sur son corps en ébène, pleine en érection. Le sperme lactique recouvre la statue, l’écran jugé sur un totem en bois peint.

L’air est à la danse. Au loin, la radio envoie des notes. L’atmosphère est à l’excitation. On évolue autour de Kirili qui est attiré par son socle. Et on tourne tous, satellites photos, flashs, vidéos : déclics à répétition. Les tifosis de Kirili dansent autour du danseur/sculpteur : rires et émulations.

« La danse nous plaît par la légèreté, par une certaine grâce, par la beauté, et la variété des attitudes, par la liaison avec la musique, la personne qui danse comme un instrument qui accompagne. » Montesquieu

Et maintenant, le rire de Kirili, sa tendance à jouir du mouvement, que ça soit lors d’une jam session à New York, avec Roy Haynes ou ici, rue Rodier. Ce rire, c’est le rire de Démocrite ! « Trouble, tumulte, agitation qui s’emparent de la cité. » Pseudo Hippocrate, Le Rire et la folie. Le rire, la folie, le jouir gêneront toujours la politique, le puritanisme, la loi. Démocrite, avec son haut rire, perturbe le bon fonctionnement de la cité, artiste résistant, joueur comme tourbillon, une tornade au milieu des conventions sociales. »

« Toujours mobilité engendre joie, musique, vie, éternité » John Donne

« Démocrite rit de tout (…) il prétend voyager dans l’infini. » ; « Toute rencontre avec les hommes fournissait à Démocrite matière à rire » Juvénal, Satire X.

Kirili tourbillonne autour de sa sculpture et joue avec les éléments, les restructure. L’origine du tourbillon crée l’origine du monde sexuel. Les sculptures de Kirili gravitent autour de l’érotisme. Ces petits monts de terre comme de belles vulves humides dont on devine les fluides. Par deux fois durant cette séance active, un œil s’est collé sur le récepteur, sur l’image de Jean-Paul Fargier, sur la télé recouverte de terres, l’image de Kirili dans sa forge, face au feu des fours et à celui d’un ange. Le feu, le sexe, Dieu. Deux fois, Kirili en riant, s’est exclamé : « Mais c’est l’histoire de l’œil » ! Bataille n’était pas loin, l’érotisme de l’œil d’un prêtre dans le vagin d’une révoltée. D’un autre côté, c’est le phallus qui est mis à nu. Maternité/Phallus, socle vertical, poussé vers le haut : Paradis. Revenir au Phallus, au lingam, à la semence : énergie du père. « Chaque homme recèle un infini ». Les femmes. Tout se mêle dans l’érotisme, dans ce langage/tangage de la terre, du feu, de l’eau et du lait. « L’érotisme ne se laisse pas réduire à un principe. Son royaume est celui de la singularité, de l’unicité : il échappe continuellement à la raison, c’est un domaine mouvant, régi par l’exception et le caprice. » Octavio Paz, Un au-delà érotique : le marquis de Sade

En fait Kirili s’amuse en transe. Et de le voir jouer, de le surprendre dans l’excitation de la création est un plaisir. Quand on est sorti de son atelier, on riait : divine comédie de l’art. Kirili, tourbillon trublion avec sa tourbe mêlée : « Les atomes sont infinis quant à leur grandeur, et quant à leur nombre, ils se déplacent dans tout l’univers en effectuant des mouvements tourbillonnaires, et c’est de la sorte que se forment tous les composés : feu, eau, air, terre. »

Lionel Dax – Juillet 1994
Écrit suite à une séance d’atelier rue Rodier

LIONEL DAX SUR PILEFACE

SUR PILEFACE (A.G.) :

Alain Kirili, le sculpteur et la liberté (avec des extraits d’une émission radiophonique d’octobre 1998 où je lis un passage du livre Sculpture et jazz sur Cecil Taylor).

Je suis chinois. Texte aphoristique par Philippe Sollers et Alain Kirili (une archive tirée de la revue VH 101, printemps 1971)

Alain Kirili sur le Balzac de Rodin
Rodin Confidentiel. Kirili et Sollers sur Rodin ou l’initiation

Alain Kirili et Steve Lacy, la sculpture et le jazz

L’athéisme sexuel. Entretien Alain Kirili / Philippe Sollers, mars 1989

Le sculpteur Alain Kirili est mort

ALAIN KIRILI SUR PILEFACE l’intégrale