
Entré au Panthéon en 1791, Voltaire (François-Marie Arouet), était né le 21 novembre 1694 à Paris. Sollers en fut un grand admirateur jusqu’à se représenter en habit de Voltaire dans le documentaire Empreintes : « Philippe Sollers, l’homme lumière » qui lui est dédié.
Une occasion de (re)visiter quelques uns des articles que nous lui avions consacrés


- Sollers en habit de Voltaire

L’entrée à l’Académie française et en loge maçonnique de Voltaire contée par Amin Maalouf dans "Un fauteuil sur la Seine"
EXTRAIT :

C’était en 1778. Le patriarche de Ferney n’avait plus mis les pieds à Paris depuis vingt-huit ans, les autorités lui ayant fait comprendre, à plusieurs reprises, que sa présence n’était pas souhaitée. Mais cette fois, il avait tenu à revenir quand même. Il voulait revoir la capitale, coûte que coûte. Que pouvaient faire ses ennemis ? L’embastiller ? À quatre-vingt-trois ans ? Eh bien, qu’ils le fassent ! Il arriva à Paris le 10 février, et s’installa chez l’un de ses protégés, le marquis de Villette, dont la résidence était située quai des Théatins », devenu depuis quai Voltaire » ; il y mourut cent dix jours plus tard, à l’issue d’un séjour qui fut une véritable apothéose.
Une précieuse source d’information sur cet ultime voyage est la Correspondance littéraire philosophique et critique tenue en ces années-là par le baron de Grimm, aidé par Diderot, et quelquefois par d’autres collaborateurs. Chronique attentive de la vie culturelle entre 1746 et 1793, elle était adressée régulièrement à un petit nombre d’abonnés ; leurs noms étaient tenus secrets, mais l’on sait que Catherine II, impératrice de Russie, en faisait partie.
Lundi 30 mars, Voltaire se rendit au Louvre, où siégeait toujours l’Académie française. La population s’était amassée sur les quais et dans les rues par lesquelles il devait passer. La foule ne s’écartait que lentement sur son passage, et se précipitait aussitôt sur ses pas avec des applaudissements et des acclamations multipliées, rapporte la Correspondance. Avant d’ajouter : « L’Académie est venue au-devant de lui jusque dans la première salle, honneur qu’elle n’a jamais fait à aucun de ses membres, pas même aux princes étrangers qui ont daigné assister à ses assemblées. On l’a fait asseoir à la place du directeur, et par un choix unanime on l’a pressé d’accepter la charge qui allait être vacante à la fin du trimestre... L’assemblée était aussi nombreuse qu’elle pouvait l’être sans la présence de messieurs les évêques qui s’étaient tous dispensés de s’y trouver, soit que le hasard, soit que cet esprit saint qui n’abandonne jamais ces messieurs, l’eût décidé ainsi pour sauver l’honneur de l’Église ou l’orgueil de la mitre ; ce qui, comme chacun sait, ne fut presque toujours qu’une seule et même chose. » La pointe anticléricale ne surprend guère sous la plume d’un admirateur de Voltaire, mais il est exact que le cardinal de Luynes et les autres prélats de la Compagnie, ne pouvant empêcher leurs confrères de rendre hommage au vénérable revenant, n’avaient eu d’autre choix que celui de s’absenter.
Le jour même, dans l’après-midi, Voltaire se rendit à la Comédie-Française, où la troupe et le public lui firent un accueil mémorable. Il n’en sortit que plusieurs heures plus tard, alors qu’il faisait nuit, et qu’une foule en délire l’attendait. Le peuple criait : "Des flambeaux, des flambeaux, que tout le monde puisse le voir !" Quand il a été en voiture, la foule s’est pressée autour de lui ; on est monté sur le marchepied, on s’est accroché aux portières du carrosse pour lui baiser les mains... On a supplié le cocher d’aller au pas, afin de pouvoir le suivre, et une partie du peuple l’a accompagné ainsi, en criant des "Vive Voltaire !" jusqu’au pont Royal. »
Et le rédacteur de la Correspondance précise, dans une note en bas de page : Les moindres détails de cette journée pouvant avoir quelque intérêt, nous ne voulons point manquer de rappeler ici le costume dans lequel M. de Voltaire a paru. Il avait sa grande perruque à nœuds grisâtres, qu’il peigne tous les jours lui-même, et qui est toute semblable à celle qu’il portait il y a quarante ans ; de longues manchettes de dentelles, et la superbe fourrure de martre zibeline, qui lui fut envoyée il y a quelques années par l’impératrice de Russie, couverte d’un beau velours cramoisi, mais sans aucune dorure...
Il ne serait peut-être pas inutile de préciser que cette manière de traiter un personnage célèbre comme une idole vivante était inconnue jusque-là. Depuis, le vedettariat est entré dans les mœurs - pour des acteurs, des chanteurs, des sportifs, ou des dirigeants politiques. On pourrait presque dire que l’accueil fait à Voltaire lors de son dernier séjour à Paris fut l’acte de naissance d’un comportement social appelé à un grand avenir.
Huit jours plus tard, le mardi 7 avril, ce fut la cérémonie maçonnique dans l’ancien noviciat des jésuites. Elle eut lieu dans la matinée. La grande salle était ornée de tapisseries bleues et blanches, rehaussées d’or et d’argent, ainsi que de drapeaux et de bannières des loges », nous apprend une source maçonnique.
Là encore, de nombreuses personnes s’étaient rassemblées pour contempler le patriarche. Et lorsqu’il parut, appuyé sur le bras de Benjamin Franklin, l’Europe des Lumières soutenue par l’Amérique de la Révolution, et en ce lieu si emblématique, les spectateurs eurent le sentiment d’être les témoins oculaires de la métamorphose du monde.
Un bouleversement, oui, mais dans la circonspection.
Et même dans le consensus. Dans la salle où se déroulait la cérémonie, on avait placé un buste de Frédéric II de Prusse, et un autre de Louis XVI, le premier parce qu’il fut l’ami de Voltaire et un éminent franc-maçon, le second parce que la loge voulait se montrer déférente envers les autorités du royaume. La cérémonie fut abrégée, par égard pour l’âge du nouveau « frère ». Il paraissait chétif, et ses sourires cachaient mal ses souffrances. Ses proches savaient qu’il ne pouvait calmer ses douleurs qu’avec de fortes doses d’opium, qui le plongeaient de plus en plus souvent dans la somnolence. Épuisé par la maladie comme par les honneurs, il mourut quelques semaines plus tard, le 30 mai.
Le cardinal de Luynes vécut une dizaine d’années encore, consacrant son temps à ses recherches scientifiques ainsi qu’aux pauvres de son diocèse. Il s’éteignit le 21 janvier 1788 - un an et demi avant la prise de la Bastille, et cinq ans jour pour jour avant la décapitation de Louis XVI.
Par une ironie du sort, ou par un geste malicieux de ses confrères, on lui désigna pour successeur à l’Académie un jeune poète, Florian, que Voltaire se plaisait à considérer comme son petit-neveu [1].

Allons à Ferney voir Voltaire : avec Macron, Sollers et les autres
Voltaire à Ferney
« À présent quiconque se croit de l’esprit va à Ferney » constatait Frédéric II de Prusse, admirateur de Voltaire. Message reçu par Emmanuel Macron. Le président a choisi de se rendre, jeudi 31 mai [2018], dans l’antre de Voltaire pour son inauguration après sa restauration.
Situé à la frontière suisse, il fut acquis par Voltaire en 1759, alors que le philosophe était persona non grata à la cour de France. Durant les vingt-quatre années où il y vécut « parfaitement libre », le philosophe fit reconstruire le château et « créa » le village de Ferney. Il fit venir, grâce à des prêts, des horlogers genevois, des artisans, fit bâtir une église, une fontaine et des maisons.
C’est aussi et surtout là qu’il écrivit le Dictionnaire philosophique, le Traité sur la Tolérance, plusieurs tragédies et pièces de théâtre et quelques 15.000 lettres. Objet d’admiration de beaucoup de ses contemporains, Voltaire y reçut Condorcet, l’artiste Pigalle, d’Alembert, Vivant-Denon, au point de se plaindre d’être devenu « l’auberge de l’Europe ». Pendant un quart de siècle, Ferney participera à la diffusion des idées de Voltaire, critique de la monarchie absolue, de l’injustice ou de l’intolérance religieuse - des thèmes susceptibles de résonner, aujourd’hui.
Faire revivre la mémoire de Voltaire
Préparation au Portrait de Voltaire, Maurice Quentin de La Tour
(pastel, 1735, Musée Lécuyer)

Dans les pièces visitables, on peut désormais tout apprendre sur les conditions de l’arrivée de Voltaire à Ferney, le développement du village sous son impulsion, la vie au domaine de Ferney, son œuvre et ses combats, l’univers de sa nièce et compagne, Mme Denis et la véritable « voltairomania » dont Ferney fut l’objet.
Au XIXe, Chateaubriand, Flaubert, Dumas, Michelet, Gogol ou Stendhal viendront tous en « pèlerinage » au château. Bien que Mme Denis ait dispersé le mobilier après la mort de Voltaire, les murs et les pièces ne sont pas vides : 460 objets, dont le portrait de Voltaire attribué à Maurice Quentin de La Tour, une huile sur bois, Voltaire, un groupe de villageois de Jean Huber, et le buste de Voltaire en marbre par Jean-Antoine Houdon ont été déposés.
Buste de Voltaire en marbre par Jean-Antoine Houdon
ZOOM : cliquer l’image

Catherine II de Russie, fervente admiratrice du philosophe, avec qui elle correspondait, caressa l’idée de faire construire une réplique de Ferney, dans le parc de Tsarskoïe Selo, en Russie. Si le projet n’a pas abouti, l’impératrice a tout de même acquis la bibliothèque et les manuscrits de Voltaire (près de 7000 ouvrages), rassemblés des échantillons de tissus, et acheté la fameuse maquette réalisée par le valet de chambre de Mme Denis. Étudiés à la loupe par François Chatillon, qui a fait le voyage en Russie, ils ont permis de restituer les couleurs des pièces, et de faire retisser des tentures chez Presle, un soyeux lyonnais, en particulier dans les appartements de Mme Denis. Les échantillons ont également permis de redonner vie au lit de Voltaire. Un lit qui tient une place importante dans les relations sociales de Voltaire. Hypocondriaque, il recevait souvent ses hôtes, alors qu’il ne quittait pas ce lit.
Le principe d’ironie

- Si Dieu nexistait pas,
il faudrait l’inventer
« Il faut ramener Voltaire » (Sollers)
« Le progrès vers Voltaire est un progrès vers moi-même » (Nietzsche)

Philippe Sollers consacrait, largement à Voltaire, le numéro 25 (printemps 1989) de la revue L’Infini. En ouverture un texte qui sera repris — également en ouverture — du recueil Improvisations en 1991 : Le principe d’ironie.

LE PRINCIPE D’IRONIE [2]
qui la connaissent qu’en ceux qui ne la
connaissent pas.
LAUTRÉAMONT
Il paraît que le « voltairianisme » existe. Cela m’étonne, je ne l’ai jamais rencontré. J’ai vu des rationalistes honnêtes ou bornés ; des anticléricaux plus ou moins moisis ; des professeurs secs ; des fanatiques dialectiques ou pseudo-critiques ; des visionnaires du progrès ; des hugoliens, des jungiens, des pseudo-freudiens ; j’ai vu des thomistes arriérés ; des bonzes ou des ânes curés ; des marxistes, des kantiens, des moralistes par culpabilité ; — j’ai vu beaucoup de fous et de folles, et aussi des fous et des folles, à peine plus calmes, qui disaient les soigner ;
— j’ai vu beaucoup d’imbéciles, à commencer par moi-même ;
— j’ai vu des jésuites pas embarrassés ; des francs-maçons appliqués, positifs ou négatifs — et même illuminés ; — j’ai vu des Juifs profonds, admirables, honteux, accablés, souffrants, triomphants, actifs ; — j’ai vu des fascistes et des communistes — les
uns devenant les autres, ou réciproquement ; — j’ai vu des socialistes ou des libéraux ; des révolutionnaires sans révolution, des fonctionnaires pour contre-révolution ; — j’ai vu des coraniques, des orthodoxes, toute la série protestante ; — bref le clergé mondial, ou peu s’en faut. Mais un voltairien, jamais.
Je le jure.
Ce n’est pas que Voltaire, lui — dont nous allons nous occuper un instant — n’ait pas été « voltairien ». C’est tout simplement qu’il n’y a pas de voltairianisme possible. Ce terme a été inventé pour combattre le bourgeois éclairé et retors qui, lui-même, n’a jamais existé. A la longue, l’appellation désignerait n’importe quel nanti, n’importe quel mafieux de la politique à l’oeil allumé, n’importe quel réaliste, en somme. « Voltaire » signifierait : qui a réussi. Et, je le jure, je n’ai jamais rencontré non plus un homme ou une femme ayant réussi. Réussi quoi ? La claire appréciation des fins dernières, sans regret, sans au-delà, sans reste. Gide ? Un peu. Sartre ? Davantage. Mais que de passions inutiles, que de bruit pour rien.
Baudelaire : « Je m’ennuie en France parce que tout le monde y ressemble à Voltaire. » Quelle idée. Plût au ciel. Mallarmé, plus lucide : « Je place au tabernacle pour des livres français et les Contes et les Lettres : celles-ci, aboutissement de la langue, en un négligé valant toute nudité. »
Et aussi : « Le concis, ou le dégagé, égale, dans tel billet, la grâce du mobilier bref de l’autre siècle ; ou les accords d’Haydn. »
Et encore : « Ardeur dévorée par la joie et l’ire du trait qu’il perd, lumineux ... Jeu (avec miracle, n’est-
ce pas ?) résumé, départ de flèche et vibration de corde, dans le nom idéal de — Voltaire. »
Un jeune homme m’a raconté récemment qu’on l’avait surpris à lire les Lettres philosophiques. « Vous n’y pensez pas », lui dit son professeur, en lui mettant aussitôt dans les mains Lacan, Foucault, Derrida, Duras, Blanchot (j’en passe). « Ne perdez pas de temps ! » Ce jeune homme, soigné par moi, est encore bien malade. Il rêve beaucoup, il se rappelle ses rêves, il voudrait les interpréter, ça ne va pas fort. J’ai eu toutes les peines du monde à le retenir d’entrer dans les ordres —, après qu’il a eu l’idée (c’était après la psychanalyse, l’homosexualité sans danger, la drogue et autres aventures légères) de tâter de l’Orient ou du retour compact de la Bible. Héraclite, parfois, lui apparaissait par bribes. Il entendait Empédocle lui souffler des phrases dans une langue inconnue et lui demander même en allemand : « Suis-je Hölderlin ? » Il osait à peine sortir de chez lui. Paris lui semblait une ville vide et maudite. Les autobus de la rue Vivienne, surtout, allez savoir pourquoi, le terrorisaient. Il était particulièrement déprimé d’avoir à employer encore le français, ce dialecte. Il me disait souvent, un léger sourire égaré sur les lèvres : « Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que d’être vraiment en Enfer. » Un jour, je lui citai Voltaire : « Le Paradis est où je suis. » Il eut une convulsion de dégoût. Vous voyez l’histoire.
« Mais Voltaire n’était-il pas antisémite ? » me lance brusquement un sourcilleux lecteur de Heidegger. « Et vous ? » dis-je — « Mon père, ou plutôt mon grand-père, sans doute, mais pas moi. » « En êtes-
vous sûr ? » insistai-je, votre grand-père était-il voltairien ? »
— « Je ne sais pas. » — « Comment, vous ne savez pas ? » Il est vrai que mon interlocuteur n’en était qu’à sa dixième année de divan. C’est peu. Attendons la suite.
Bien entendu, je ressemble au jeune homme dont je parlais. Tout le monde m’a toujours déconseillé de lire Voltaire. A la longue, un auteur aussi unanimement critiqué m’intrigua. Pour les uns, il était trop Panthéon. Pour les autres, pas assez. Bref, il n’avait que des défauts. Cependant, en les écoutant, je regardais mes interlocuteurs vivre. C’est une vieille habitude que j’ai. Il me parut peu à peu que leur existence quotidienne n’était pas à la hauteur de leurs jugements. Voltaire me devint, en secret, sympathique. Je me disais avec candeur : « Il n’est pas impossible que tous ces braves gens, au fond, aient quelque chose de très simple à cacher. » Le cours accéléré des finances me paraissait aller dans ce sens. Avais-je tort ? Ce dont j’étais sûr, en revanche, c’est que ce nom ne laissait personne indifférent. Je résolus de savoir pourquoi. Je le sus. Je connus surtout mon ignorance.

Voltaire, affiche de Savignac réalisée pour l’exposition Voltaire à la Bibliothèque nationale à Paris, en 1979. L’intégrale ICI
Subversion de Voltaire
« Depuis les attentats parisiens du 7 au 9 janvier 20015 [3], il s’est vendu 100 000 exemplaires du Traité sur la tolérance, de Voltaire. Grand lecteur du philosophe des Lumières (1694-1778), l’écrivain Philippe Sollers lui a consacré plusieurs articles dans sa revue L’Infini. Nous lui avons demandé de nous aider à comprendre pourquoi cette œuvre connaît un tel regain d’intérêt. »
— Frédéric Joignot, Le Monde du 9 avril 2015.
FREDERIC JOIGNOT : Le « Traité sur la tolérance », de Voltaire, est un des livres les plus vendus depuis le début de l’année. Ce serait un effet du drame survenu à « Charlie Hebdo ». Qu’en dites-vous ?
PHILIPPE SOLLERS : Il faut se demander pourquoi les Français ont l’air de se réveiller aujourd’hui. On dirait qu’ils découvrent Voltaire. Qu’ils l’aiment tout à coup. Mais les Français n’aiment pas Voltaire, vous savez… Ce sont les Anglais qui l’apprécient le plus. Voyez la Voltaire Foundation de l’université d’Oxford, qui a édité ses œuvres complètes commentées ainsi que son énorme correspondance, treize volumes en Pléiade. Les Anglais l’apprécient pour son ironie.
VOIR AUSSI
En France, c’est différent. Voltaire est trop moqueur, trop irrévérencieux, trop remonté contre l’Eglise pour les gens de droite. Et la gauche lui reproche d’être déiste, rusé, d’avoir fréquenté les puissants et d’être mort riche. On l’encense aujourd’hui parce qu’il attaque avec virulence le fanatisme et défend la tolérance. Mais si on le loue pour son Traité, on s’arrête là. Tous oublient l’ironie de Voltaire, ses sarcasmes, ses combats. Cette manière de faire semblant d’adhérer à la bêtise, pour mieux la ridiculiser. L’ironie ! Elle est plus aiguisée que le blasphème…
Vous voulez dire qu’on oublie le Voltaire en lutte, plume à la main, contre les dévots et l’arbitraire ?
On oublie que Voltaire s’est battu toute sa vie, qu’il devait vivre à Ferney, près de la frontière suisse, pour éviter d’être arrêté, s’élevait contre l’Eglise et le pouvoir royal, dénonçait des décisions de justice injustes. On nous présente un Voltaire tolérant, allégé, décaféiné, mettant tout le monde d’accord, alors que c’est un combattant perpétuel, plein de mordant. Roland Barthes le dit bien, dans sa préface [1964] aux Romans et Contes : « Nul mieux que lui n’a donné au combat de la Raison l’allure d’une fête. Tout était spectacle dans ses batailles : le nom de l’adversaire, toujours ridicule, la doctrine combattue, réduite à une proposition (l’ironie voltairienne est toujours la mise en évidence d’une disproportion) ; la multiplication des coups, fusant dans toutes les directions, au point d’en paraître un jeu, ce qui dispense de tout respect et de toute pitié. » Il faut le rappeler, Voltaire a mené un combat politique, intellectuel, jusqu’à la fin. Il était extraordinairement intolérant envers la bêtise et la tyrannie. Pas de tolérance pour les ennemis de la tolérance, voilà Voltaire !
Voltaire ne pourfend pas seulement l’intolérance, c’est cela ?
La tolérance vendue à l’heure actuelle, c’est la fadeur. C’est l’adhésion à une sorte de neutralité philosophique, sans mener le combat intellectuel contre le fanatisme, sans s’attaquer aux textes religieux eux-mêmes, à la Bible, au Coran, à leurs interprétations. Cela devient un concept bourgeois. Cela confine à la soumission. Voltaire est un insoumis. Il est en fureur contre l’intolérance. Il pourfend les dévots, il les raille, les tourne en dérision. Imaginez ce qu’il aurait écrit sur le Coran aujourd’hui, lui qui a écrit De l’horrible danger de la lecture (1765), prétendument rédigé par un « mouphti du Saint-Empire ottoman » décidé à interdire les livres et l’imprimerie.
Voltaire étudie l’adversaire, c’est toute sa force. Il se renseigne. Sa documentation est extraordinaire. Il se serait renseigné sur toute l’histoire de la religion musulmane, j’en suis sûr. Qui sont les sunnites ? Les chiites ? Les alaouites ? Quels sont les points saillants et absurdes des doctrines ? Et qui est cet Ali, le gendre du prophète ? Pourquoi s’entretuent-ils ? Pourquoi tout cela est-il devenu ingérable ? Et je l’imagine bien commentant les vidéos qui vous présentent le soir vos égorgements préférés. Il manque Voltaire, là !
Mais sur l’islam, n’a-t-il pas écrit quelques textes fameux ?
Souvenez-vous : dans Candide [1759], Pangloss arrive à Constantinople et entre dans une mosquée [4]. Là, il croise « un vieil imam » et « une jeune dévote, très jolie, qui disait ses patenôtres ». La jeune femme laisse tomber son bouquet, Pangloss le lui rend « avec un empressement respectueux » quand l’imam s’aperçoit qu’il est chrétien. Il est aussitôt condamné « à cent coups de latte sur la plante des pieds » et « envoyé aux galères ». N’est-ce pas merveilleux ? Très incisif. En quelques lignes tout est dit. Voltaire a un sens aigu de la formule assassine. N’oublions pas non plus sa pièce Le Fanatisme ou Mahomet [1741], où il n’hésite pas à mettre en scène le prophète qui déclare : « Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers ; il faut un nouveau dieu pour l’aveugle univers. » Dans ce texte, il s’en prend aussi en sous-main à la religion catholique. Car il se méfie de toutes les religions. Dans son Traité sur la tolérance, il écrit à leur propos : « Elles ont toutes le même bandeau sur les yeux quand il faut incendier les villes et les bourgs de leurs adversaires. »
Il analyse aussi très bien le fanatisme…
Il en parle comme d’une maladie de l’esprit, « qui se gagne comme la petite vérole », et ajoute : « Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. » Il décrit les crises de folie causées par la foi : « Je les ai vus ces convulsionnaires, je les ai vus tordre leurs membres et écumer. Ils criaient : Il faut du sang ! » Il est à ce point désarmé par eux qu’il se demande : « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? » Remarquez combien « égorger » pour plaire à Dieu prend aujourd’hui une connotation réaliste. Il ajoute encore, ce qui montre combien il voit juste, que ce sont « les fripons » qui conduisent les fanatiques. Nous le voyons bien aujourd’hui, avec l’Etat islamique qui rançonne, pille, fait du trafic de drogue et d’antiquités…
[…]
Que dire du Voltaire figure des Lumières françaises ?
Aujourd’hui, on avance que tous les Français voulaient, espéraient les Lumières, l’esprit rationnel, la critique du pouvoir royal exorbitant, des abus religieux, de la superstition. Mais ce fut l’activité d’un petit groupe très actif, un « petit troupeau », comme disait Voltaire, séparé « des fripons, des fanatiques et des imbéciles ». Ce sont les encyclopédistes, les athées, Diderot, d’Alembert, d’Holbach, Helvétius et quelques autres. Il suffirait d’être douze (quelqu’un en effet a déjà fait quelque chose avec treize moins un…). Ce sont des aventuriers intellectuels, poursuivis par le pouvoir, dont les œuvres sont condamnées à être brûlées par le Parlement, qui sont obligés de s’exiler. Un grand philosophe a fait un éloge dithyrambique des Lumières françaises. C’est Hegel. Il entre en 1788 au séminaire de Tübingen, partage sa chambre avec Hölderlin et Schelling, tous trois se passionnent pour la Révolution française, lisent Voltaire et les encyclopédistes, et rejoignent les cercles révolutionnaires. Hegel est conquis par l’énergie considérable des Français, qui sont capables à la fois de théoriser les Lumières et d’agir en conséquence.
[…]
Un autre grand philosophe allemand admire Voltaire, en qui il voit « un grand seigneur de l’intelligence » et « un des plus grands libérateurs de l’esprit », c’est Nietzsche, qui lui dédie Humain, trop humain [1878].
[…]
Propos recueillis par Frédéric Joignot, Le Monde du 9 avril 2015.
Le Monde / Hors-série, Voltaire l’irrespectueux, p. 61-65.

Empreintes : « Philippe Sollers, l’homme lumière »
Un film de Sylvie Pierre-Brossolette, France 5, vendredi 18 février 2011 : L’intégrale (52’).


Sollers dans la lumière du XVIIIème avec Voltaire qui ouvre le documentaire.
Visite à la BnF rue Richelieu sous le regard de la sculpture de Voltaire, et au final, dédoublement de Sollers : « Voltaire revenu des morts dans le rôle de Sollers » « Le principe d’ironie » en action, un des textes de Sollers sur Voltaire, aidé par les moyens techniques du trucage vidéo. Ironie de l’ironie. Sollers - dans ses jeux de masques, et dans son aspiration secrète mise en pleine lumière : que la postérite retienne de lui qu’il fût à son siècle, ce que fût Voltaire au sien.
« Mes vraies empreintes ? Ce sont mes livres » conclut-il. Tel quel est Sollers !

Les premiers mots de Sollers, dans le documentaire :
« Je vais où il y a de la lumière ; j’aime la liberté, j’aime pas l’obscurantisme.
Voltaire, Voltaire, c’est à nous !
On connaît Voltaire, on connaît !
Tu parles...!
J’ai écrit plusieurs textes sur Voltaire dont l’un s’appelle "Le principe d’ironie".
Le moment est venu de se demander ce qu’est l’ironie.
C’est quelque chose de très, très puissant,
mais qui n’est pas toujours compris.
C’est quelque chose qui se glisse comme une bombe à retardement.
Dans une époque, il faut bien le dire, d’obscurantisme montant et d’illettrisme généralisé »

Les mots de la fin
- - Voltaire réincarné sous les traits de Sollers, s’adressant à Sollers : ...Et alors, c’est quoi cette empreinte que tu laisses. Faudrait quand même commencer à y penser doucement ?
- Ph. S. : Les vraies empreintes ce sont mes livres. Pour mes déplacements d’apparence j’aime bien empreinter la télévision, [et Sollers de jouer de l’homophonie des mots empreinter - pour ses déplacements d’apparence - mais on peut aussi entendre emprunter... au sens figuré d’utiliser la force de l’adversaire (très chinois) - ce média - pour faire triompher ses fins. Et Sollers, de répéter avec ironie - ...à l’adresse de ceux qui lui reprochent ses trop nombreuses apparitions médiatiques -],
...emprein(/un)ter la télévision
et réemprein(/un)ter encore la télévision.
Sinon, c’est le cimetière,
L’empreinte, c’est tombal !
Et comme tu l’as dit toi-même « On a voulu m’enterrer, mais j’ai esquivé ». Bonsoir.
L’intégrale ICI
[1] le marquis de Florian, qui vivait à Paris et avait épousé une nièce de Voltaire. Il allait s’engager résolument sur la voie tracée par son illustre « grand-oncle ». Celui-ci n’avait-il pas adhéré à la loge des neufs sœurs, Florian la rejoignit à son tour dès l’année suivante. Que reste-t-il dans nos mémoires des écrits de Florian. Qui mettrait son nom derrière les parles d’une chanson qu’il nous arrive encore de fredonner
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment,
Chagrin d’amour dure toute la vie :
Plusieurs autres formulations heureuses, ont survécu, même si on les emploie aujourd’hui sans savoir qui en est l’auteur. Ainsi dans Les Deux Paysans et le nuage, ces répliques :
- Oh, puisqu’il est ainsi je ne dirai plus mot !
Attendons la fin de l’affaire ;
Rira bien qui rira le dernier ! – Dieu merci,
Ce n’est pas moi qui pleure ici.
Ou dans Le Vacher et le garde-chasse :
Puis lui dit : chacun son métier,
Les vaches seront bien gardées.
Ou encore dans Le grillon
Pour vivre heureux vivons cachés.
[2] "Le principe d’ironie", un texte de Ph. Sollers de 1989, toujours d’actualité, un ressort essentiel de l’écrivain et du personnage de Sollers.
[3] Les attentats de janvier 2015 en France sont une série d’attaques terroristes islamistes qui se déroulent entre les 7 et 9 janvier 2015 en Île-de-France. Elles visent la rédaction du journal Charlie Hebdo, des policiers et des clients d’une supérette casher. Dix-sept personnes sont tuées et leurs trois assassins sont abattus par les forces de l’ordre
Sollers et Voltaire
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