

Hasard objectif. « Vandalisé, caché et finalement plébiscité. Le mardi 26 novembre 2024, le tableau de Nicolas Poussin, Vénus épiée par deux satyres, sera présenté aux enchères à l’Hôtel Drouot, par la maison Ader. Estimée entre 800 000 et 1 000 000 euros, cette grande toile de la jeunesse du peintre a une histoire hors-norme » (france info, 20 novembre 2024).

Vénus épiée par deux satyres, Nicolas Poussin, 1625-1626.
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Postmodernité
Mardi 19 novembre, j’écoute France Culture. Vers 13h, c’est « le point culture » ; j’entends une voix de femme qui nous parle du procès de Mazan, la sordide histoire de Gisèle Pelicot endormie par son mari et violée pendant des années par des dizaines d’hommes. Haenel en a rendu compte dans Charlie Hebdo au début du mois. Je tends l’oreille. Le but du "point" est en fait d’interroger certaines représentations culturelles, littéraires et picturales de ce qu’on appelle les "belles endormies". L’universitaire interviewée qui répond au nom d’Aragon déclare :
« C’est un élément important qu’on va retrouver notamment avec Zeus qui est celui qui va séduire bon nombre de filles endormies. On le retrouve aussi dans les contes de fées comme La Belle au bois dormant ou dans Blanche-Neige qui est réveillée par un baiser. C’est un fantasme masculin de toute puissance et de domination. On voit ainsi régulièrement l’homme dominant qui arrive et prend possession de la femme qui se retrouve dans sa plus totale dépendance. Elle est absorbée dans son sommeil et c’est ce qui justement la rend désirable. [...] On a tous une responsabilité en tant que lecteur et en tant qu’enseignant lorsqu’on transmet une culture pendant des années. On ne peut plus continuer à expliquer les textes exactement comme avant parce que cela participe à une culture du viol. »
« Culture du viol » : le mot est lâché. On se souvient qu’il n’y a pas si longtemps certains en voyaient l’illustration dans Le verrou de Fragonard. Cette fois, reprenant ce qui est devenu depuis quelques années une ritournelle, la cible est Pablo Picasso. Nous voilà glissant du procès du sinistre Dominique Pelicot et de ses cinquante violeurs à celui du plus grand peintre du XXe siècle. Le dangereux Choderlos de Laclos et ses Liaisons dangereuses sont aussi suspectés. Il est vrai que le comportement de Valmont et de Mme de Merteuil laisse parfois à désirer. L’émission était sans doute trop courte : il n’a pas été question du très contestable et diabolique Don Giovanni de Mozart. Je ne sais pas si cela relève du « wokisme » ou de la « cancel culture », mais je doute fort qu’on puisse mieux comprendre avec une telle approche : 1) les dessous du procès de Mazan et de ce qu’il révèle des bas fonds de la société, 2) l’histoire de la culture occidentale et de sa grandeur, des Grecs à nos jours (non de Zeus !). Voici l’émission « Procès de Mazan : repenser le motif des "belles endormies" » :

Aragon, l’interviewée, a développé ce thème dans un article du site The conversation. Le titre de l’article : Notre littérature, avec ses « belles endormies », fait-elle l’apologie du viol ?. La toile qui l’illustre est Vénus endormie surprise par un satyre de Nicolas Poussin. Elle fut exposée à Lyon, en 2022, lors de l’exposition « Poussin et l’amour ». A cette occasion, les commissaires rappelaient déjà que « certains de ses tableaux ont été jugés si érotiques qu’ils ont été mutilés, découpés, voire détruits, dès le XVIIe siècle » [1].
C’est toujours le hasard qui a voulu que j’écoute cette émission qui m’a laissé dubitatif alors que je travaillais, après l’avoir lu avec une jubilation certaine, à la présentation du livre que vient de publier aux éditions Tinbad Thomas A. Ravier Je lisais, ne vous déplaise, essai — recueil d’essais — qui interroge notre étrange postmodernité à la lumière de grands textes classiques ou modernes, absolument modernes. Les lecteur de Pileface savent que j’ai, à maintes reprises, attiré l’attention sur les écrits de Ravier que je considère comme un excellent essayiste dont « le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités » (voir Thomas A. Ravier). C’est dire que je recommande la lecture de Je lisais, ne vous déplaise jusqu’aux surprenantes, et même hallucinantes, dernières pages sur... Sollers que je reprends plus loin.



Librairie Gallimard.
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« Si les noms de Montaigne, Shakespeare, Bossuet, Marivaux, Proust, Morand, Colette (Colette, je vous aime !), Bernanos, Artaud, Céline, Faulkner, Genet ou Sollers ne vous semblent pas suffisamment importants pour leur consacrer toute une vie au détriment de contemporains discutables, que ce soit les romanciers de "prestige" (comme on le dirait de biens immobiliers exceptionnels), les bons élèves surclassés (un critique littéraire acheté, un livre offert), les poètes à lire au calme, l’élevage durassien, les blogueurs anoblis ou tout le gratin des victimes qui font le bonheur des librairies... Alors ce livre n’est pas pour vous. »
Thomas A. Ravier est un romancier et essayiste français né en 1969 à Hyères. Il a publié de nombreux essais et romans, dont, chez Gallimard (coll. L’Infini), Le Scandale McEnroe, Les aubes sont navrantes et L’oeil du prince. Il a collaboré à de nombreuses revues : artpress, la N.R.F., L’Infini, La Revue littéraire et dernièrement Les Cahiers de Tinbad.




À quoi bon cette fresque de mes lectures dans un monde où il n’est même plus nécessaire de brûler les livres pour assurer leur disparition instantanée ? J’en appelle aux martiens de la bibliothèque. L’humanité ? Parlons-en. Des troupeaux d’enfants la tête dans l’auge de leur téléphone, condamnés à ruminer un foin infernal d’images ; des adultes parcourant de ces livres numériques dont les pages fantômes ne renfermeront jamais de fleurs séchées ; des vieillards promenant un doigt sur leur tablette à la manière d’aveugles de formation sur du braille lisse. Le passé ? Pourquoi pas, mais avec, comme on le voit dans les musées, « CLIC-CLIC », ses œuvres d’art à emporter. Rien pour exciter les foules, on s’en doute, à côté de la perspective d’une destruction planifiée. Et ce sont les mêmes dont on voudrait nous faire croire qu’ils pourraient lire La Comédie humaine ou À la recherche du temps perdu ? S’ils arrivent à lire la notice de leur portable, ce sera déjà bien.
J’exagère ? Si ça peut vous rassurer. Mais expliquez-moi comment cette nouvelle population humaine emmurée vivante derrière des épaisseurs d’écrans toujours plus hautes, après avoir été enfermée à la naissance dans ce cloître qu’est devenue la société (au contact de laquelle il n’est même plus question de se faire son immunité spirituelle), comment cette population pourrait-elle toucher du doigt, sur simple prescription culturelle, cette révélation épidermique qui est le secret de la littérature ? On a fait la peau au monde, et je pèse mes mots.
Il est évident que la littérature se trouve directement visée par ce crime contre la sensualité, au contraire des autres moyens de connaissance. Colette est l’héroïne de ce livre ; elle écrit dans La Retraite sentimentale : « Quand mon corps pense, alors tout le reste se tait […] À ce moment là, toute ma peau a une âme. » Proust ou Genet, mais aussi Bernanos (l’épiderme n’est-il pas dans le roman bernanosien l’occasion d’étudier sur un personnage une crise profonde, les premiers dégâts du mal ?) ou Faulkner (ce romancier du temps à fleur de peau), tous pourraient se reconnaître dans cette déclaration. Peu attaché à établir un système d’idées profond mais sans âme, encore moins à fonder une science privée de souffle, l’écrivain se plaît à effleurer la vérité ; à la caresser… pour mieux la faire frémir. Il travaille à la vibration. Il s’avance volontiers en tremblant. Il sculpte à l’instinct. Il percute les mystères. Il fait parler, quand ce n’est pas chanter, les couches superficielles. Il joue son don sur une lueur. Découverte en partie rêvée… Logique aux abois… Ivresse de l’observation… Et le reste est philosophie.
Comment lire si dans les têtes il n’y a plus de place que pour des mots d’ordre ? Ce qui n’exclut pas une chaleur nouvelle dans les rapports sociaux. On ne vous souhaite plus une « bonne », mais une « belle journée » ? Vous êtes prévenus. « Une bonne journée », c’était une journée qui pouvait se goûter, dans laquelle on pouvait mordre à pleines dents. Alors qu’une « belle journée » se regarde, s’admire de loin, on peut l’exposer à la vue de tous… mais on n’y touche pas. Quant à mordre dedans, vous n’y pensez pas. La chair est triste, quand le monde, embaumé dans une lumière bleuâtre, vient échouer à chaque seconde au bout des doigts de ce qui subsiste des êtres parlants. Et je n’ai encore rien dit de cette crise du son que provoque le progrès technique. Du venin de ces voix humaines qui dégoulinent du moindre téléphone… et déversent leur misérable acidité dans les rues, partout. L’air est comme rayé. Le salarié transforme trottoirs, terrasses, parcs, jardins ou pelouses en bureau… et le reste de la population s’occupe du bureau des plaintes. L’être humain patrouille. Est-il encore temps d’échapper à cette friture d’outre-tombe ? Oui, répond le lecteur héroïque.
Faulkner à qui on demandait en 1956 d’imaginer des mesures afin d’améliorer la situation des États-Unis fit cette suggestion fulgurante : « Anesthésier les cordes vocales des Américains pendant au moins un an. » On pourrait, ce serait tentant, reprendre sa proposition en l’élargissant à la population mondiale sur une durée d’un siècle ou deux. Un sortilège géant. L’autre solution, plus simple mais non moins ambitieuse, consiste à ouvrir un livre. Parce que lire, c’est se refaire une virginité auditive. Parce que la littérature du vingtième siècle est une bible de sons, et que c’est le moment ou jamais d’en avoir la révélation. Faulkner, j’y reviens, opère dans ses romans à partir d’un son clé que libèrent par à-coups les ondes orageuses de sa phrase ; Céline (oui, oui, Céline) est non seulement le créateur d’un « opéra du déluge », mais l’inventeur du direct en littérature ; Colette, en bruiteuse de génie, a exploré toutes les vibrations du plaisir ; Artaud est l’instrumentiste déchaîné d’un enfer aux contours enfantins ; Sollers, avec Paradis, a tiré de l’apocalypse technique un théâtre futuriste de l’écoute, un sound system à animalité de soie et d’acier, le défouloir électronique d’un éclat de rire vieux comme le monde. La littérature fait de la concurrence tout à la fois au bruit, à la fureur, et au silence.
Lire a très vite été pour moi la meilleure façon de veiller. Et tant qu’à veiller, autant veiller sur un trésor. Montaigne, Shakespeare, Bossuet, Marivaux, Proust, Morand, Colette, Bernanos, Artaud, Céline, Faulkner, Genet, Sollers… J’entends d’ici l’indignation provoquée par le sommaire de ce livre. On comprend que chez les illettrés en place, de tels choix puissent passer pour élitistes. Mener une guerre du goût, au siècle dernier, supposait un adversaire digne de ce nom, et, pourquoi pas, un certain soutien ambiant qui était dans l’air, des murmures d’encouragements, assez pour faire de la grandeur et de la liberté de la littérature un enjeu dépassant la préoccupation exclusive d’une sensibilité magistrale. État, pays, société, culture… Trente ans plus tard, le goût n’a plus la moindre instance sous-jacente pour lui. Une minorité dévouée ? Peut-être, et encore, ça reste à prouver. C’est évident : la guerre du goût prend des allures de guérilla.
Et non, contrairement à ce qu’on pourrait penser, je ne fais aucune allergie biologique aux vivants. Vous ne me ferez pas passer pour l’Alceste de la bibliothèque. Je ne suis pas affamé de poussière, je ne demande pas mieux que d’approuver « les ouvrages du temps ». J’attends qu’un nouvel écrivain français présente l’envergure d’un futur classique, et je me rue sur ses livres, comme je me rue sur ceux de Bret Easton Ellis. Vous me répondez, et Houellebecq ? Sans doute, peut-être, mais j’aime les écrivains qui défendent une forme, et la sienne est trop triste pour être célébrée. Quant aux « romanciers de prestige » dont l’absence ici, je le sens, vous scandalise, on en reparlera quand ces beaux messieurs auront compris que bien écrire est le contraire d’écrire bien, et qu’il doit exister un juste milieu entre Lagarde et Michard et Twitter, comme entre un « marchand de cervelle » [2] et un blogueur anobli.
Entre nous, le pari sur le passé est plus risqué qu’on ne le croit. Ces noms qu’on pensait définitivement glorieux ne sont-ils pas scandaleux ? Et quand ils ne sont pas scandaleux, suspects ? Les cas de Céline (l’antisémite collaborationniste), Morand (le collaborationniste antisémite) ou plus loin dans le passé Bossuet (l’intégriste intégral), sont derrière nous ; passons si vous le voulez bien à ceux de Proust et de Colette : soit l’homophobe et la misogyne. Et voilà comment hier encore exemplaire, ce sommaire aux allures de best-of encyclopédique prend des aspects de catalogue sulfureux, de bibliothèque maudite, et même de liste noire. Le procès du style, j’en sais quelque chose, bat son plein. Ah bon… il paraît que je me regarde écrire ? Mais oui, bien sûr : je fais des selfies avec les muses. Pendant ce temps-là, j’en connais qui feraient mieux de s’écouter lire.
Mais n’allez pas croire que la situation soit meilleure parmi les écrivains eux-mêmes. Si la difficulté à parler de littérature est aujourd’hui générale, c’est l’impossibilité à évoquer plus précisément l’écriture qui marque une étape supplémentaire sur le chemin de la désensibilisation. C’est tout juste si avec mes considérations grammaticales sur Colette ou Marivaux, je ne me fais pas traiter de fanatique. Un jeu formel décadent, une manie bourgeoise qui a fait son temps, bonne pour les concours d’éloquence… voilà ce que représente l’écriture quand on est devenu incapable d’envisager la sienne, c’est-à-dire le langage comme un instrument. Les uns préfèrent parler de psychologie – que d’être incapable d’écrire une bonne phrase n’empêche pas d’enseigner dans des ateliers d’écriture ; les autres de « parole » – parole qui pourvoirait seule, et de manière forcément insaisissable, ses apôtres, indépendamment d’une quelconque méditation sur la composition. Quant à la virtuosité, celle par exemple d’un Morand dans la droite ligne des moralistes français du 18e, elle est devenue tout simplement immorale, comme l’art lui-même, poussé vers la sortie malgré le titre d’artiste décerné au premier anonyme venu. Pourquoi les émissions littéraires ressemblent-elles de plus en plus à des réunions d’entreprise ? Avec des invités (Bonsoir Valérie, Virginie, Cynthia, Jean-Pierre, Adam…) qui ont une heure pour prouver que derrière leur livre se cache un humain en thérapie dont la société consent à faire un artiste solidaire, un modèle d’intégration ? Vous pouvez toujours chercher dans les parages des inadaptés qui n’auraient pas les pleureurs pour eux ; des amateurs ombrageux ; des personnalités inquiétantes dont la révolte n’est pas aussitôt désacralisée par toute une rhétorique corporelle. Certes, le retour à une répression frontale émanant des réseaux sociaux semble indiquer une faille dans les progrès de la censure. Alors que le destin des sociétés, fixé apparemment de manière irréversible, était d’absorber sans réaction tout ce qui les conteste, voilà qu’une crispation du système pourrait profiter à la liberté de pensée par le fait même de la réprimer. Il n’en sera rien, bien sûr. Si j’ose dire, le bien est fait. Qui ne se montre pas suffisamment exemplaire sur le plan physique saura ainsi trouver le détail significatif qui le rachète aux yeux du public. En 2024, invité dans une de ces émissions littéraires, Bukowski sortirait un mug.
Le réflexe idéologique jouant désormais le rôle d’un nouvel organe humain, il relègue loin ceux de la perception. Ce n’est plus le village global, c’est l’usine instantanée. Pour rendre sensible une telle prolétarisation des corps (prolétarisation que nourrit en priorité la bonne bourgeoisie, s’offrant en exemple avec une jouissance particulière), il fallait identifier la valeur d’échange au principe de viralité comme ultime forme de vie sur terre – la contagion prenant par contrecoup le visage exemplaire du mal. Tel est l’unique progrès d’un totalitarisme social qui pour le reste n’a pas réellement varié : censurer progressivement la peau (avec la bénédiction d’êtres humains considérant de plus en plus la leur, dans le meilleur des cas, comme le support graphique d’un message personnalisé) ; une emprise physique sur l’intimité ; et la répercussion de l’ensemble de ces directives sur des gestes entièrement fabriqués. Les doigts, j’y reviens (ces doigts qu’il n’est plus à l’ordre du jour d’humecter pour accrocher le papier, réflexe chargé d’une sensualité liturgique qui doit être définitivement éradiquée), puis la main toute entière… Or, lire est un geste, et quel geste ! Qu’il convenait de rabaisser au dernier degré de la subordination et du parti-pris. C’est fait.
Le principal relais de cette purge vertueuse de la bibliothèque universelle est facile à identifier, il n’est même pas utile de le nommer. Le nommer ? Molière l’a fait avec quatre siècles d’avance dans Les Femmes savantes. La preuve :
Pour la langue on verra dans peu nos règlements,
Et nous y prétendons faire des remuements.
Par une antipathie, ou juste ou naturelle,
Nous avons pris chacune une haine mortelle
Pour un nombre de mots, soit ou verbes ou noms,
Que mutuellement nous nous abandonnons ;
Contre eux nous préparons de mortelles sentences,
Et nous devons ouvrir nos doctes conférences
Par les proscriptions de tous ces mots divers
Dont nous voulons purger et la prose et les vers. [3]
L’invention du wokisme de salon ? Et donc :
Nous serons par nos lois les juges des ouvrages
Par nos lois, prose et vers, tous nous sera soumis
Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis.
Nous chercherons partout à trouver à redire
Et ne verrons que nous qui sache bien écrire. [4]
Ces femmes sans sexe se reconnaîtront. D’elles, je crains pour ma part de n’être pas bien vu. Sûr que je sais bien écrire… Mais pour ce qui est d’être bien jugé, moi et mes ouvrages, j’ai encore des progrès à faire. On trouvera facilement à redire. Il serait temps de me soumettre ? Je n’en prends malheureusement pas le chemin. « C’est vice de s’obliger » m’encourage Montaigne depuis le 16e siècle.
Nous sommes le 1er Juillet 2023 : l’été est irrespirable, une bise brûlante est venue recouvrir le monde… et je n’en suis pas plus dépourvu. Je lis et je vais lire comme ça tout l’été, nuit et jour. À juger de la richesse de ma bibliothèque, je ne suis pas prêt de crier famine.
Inutile, donc, de me poser la question : « Que faisiez-vous au temps chaud ? » La réponse est entre vos mains.
Eh bien lisez, maintenant.




Le mutant et son ombre (Sollers)
Voici les dernières pages du livre. Après s’être livré à une brillante et souvent incontestable analyse de certains romans de Sollers (Lois, Paradis, Femmes, Portrait du Joueur), Ravier qui semble faire mourir l’écrivain « dissident » à la fin des années 80 du XXe siècle (comme d’autres l’avaient déjà enterré après 1968) se livre à une critique sévère de ses derniers écrits et, là, stupéfaction !
Comment un lecteur aussi clairvoyant peut être aveugle à ce point sur les trente ou quarante dernières années de l’oeuvre de Sollers (ce qui fait quand même beaucoup) au point de reprendre — vous le verrez dans les extraits que j’ai retenus d’un entretien de 2022 avec Patrick Amine intitulé Le mutant et son ombre (mais qui est réellement, y compris sur le plan romanesque, l’ombre, même bienfaisante, du mutant ?) — les clichés de certains journaux non seulement sur la stratégie romanesque du dernier Sollers, mais aussi sur sa stratégie d’intervention dans les médias [5] (on croit parfois lire certains articles de L’Express — en pire). Ravier, qui a passé son enfance dans le midi de la France (lire son beau récit Les hautes collines, Gallimard, 2017) oppose son Sud (méditerranéen, dionysiaque) au Sud de Sollers (océanique, « tempéré » [sic]). Il va jusqu’à affirmer que la Grèce est absente chez Sollers ! Ce qui ne peut que surprendre le lecteur de Guerres secrètes ou de Beauté pour ne citer que les oeuvres les plus récentes [6] — et sans, bien sûr, parler de la toute-présence d’Ulysse auquel Sollers n’a cessé de s’identifier dans sa « mythobiographie », jusqu’à retourner, comme lui, dans son île pour y retrouver sa femme et son fils, et y être inhumé. Le lecteur de Pileface trouvera sur ce site tous les articles argumentés — de Sollers lui-même, d’Henric, de Wald Lasowski, de Forest et même de Basquin (l’éditeur désormais de Ravier) — qui démontent (démentent) l’approche par Ravier du prétendu « effondrement » (sic) de Sollers qui, même rapproché de celui de Nietzsche à Turin, me paraît être un véritable contresens (faute de lecture ?) [7]. Je n’y reviens pas, il suffit de s’y reporter.

[...] Le monde masculin est celui des démonstrations de force et d’autorité, mais sûrement pas du pouvoir, voilà ce que tous ces écrivains classiques ont démontré, chacun dans leur registre. Et ils n’avaient encore rien vu par rapport à Sollers. Et Sollers n’avait encore rien vu par rapport à nous. Depuis Femmes, c’est-à-dire depuis 1983, le catalogue féminin en question exige d’être sérieusement complété, non ? Ce dont Femmes ne peut rendre compte, en 1983, c’est principalement la conjonction entre l’indépendance technique de la procréation et l’effondrement des relations de langage entre les sexes, relations ayant perdu leur moteur essentiel, à savoir cette guerre énergique entre les hommes et les femmes nourrie, jusqu’à l’intégration de l’utérus artificiel, par l’enjeu latent autour de la reproduction. Comme en témoignent les dialogues du roman, les héroïnes négatives de Femmes restent très dynamiques sur le plan de la conversation. On est encore à l’époque où les sexes ne se haïssent pas sans y mettre les formes. Ça paraît loin. Vous me demandez si je me considère comme un héritier de Sollers ? La formule n’a pas vraiment de sens pour moi. Sans compter que la référence est écrasante. Ce que je peux affirmer, en revanche, c’est qu’un roman comme Fantasque [8] n’aît directement de la lecture de Femmes, avec le projet de faire sérieusement le point, trente ans plus tard, sur la mutation du féminisme. L’héroïne de Fantasque, la photographe suédoise Oïga Svensson, condense ces trente dernières années d’évolution du bio-pouvoir féminin. Avec Oïga et ses sœurs d’armes, on bascule en douceur dans le cyber-féminisme intégré, à coté de quoi les passionarias de la cause issues de Femmes font figures d’amatrices échevelées, de féministes d’Ancien Régime ! La guerre des sexes était encore chez elles, je me répète, une figure palpable. Alors qu’un programme comme celui d’Oïga rend compte à son insu de cette déchirure finale du tissu verbal à travers l’inclusion du clivage sexuel. Voilà : Femmes m’a donné l’impulsion indispensable. Il y aurait un destin féminin du nihilisme ? Panique à bord de la grande machine philosophique... et vaste sourire de la littérature, Sollers en chef de file. Plus la question du nihilisme devient irréductible à une approche philosophique somme toute unisexe, plus la littérature affirme sa fantastique avance narrative sur les outils de connaissance les plus prestigieux. Prestigieux mais désespérément scientifiques.
4/ Vous venez d’évoquer longuement votre admiration littéraire pour Sollers et son rôle formateur dans votre itinéraire d’écrivain. Sollers en 2005 devient votre éditeur. Pouvez-vous raconter votre rencontre ? Quelle relation entretenez-vous alors avec celui qui est a la fois un maître en écriture et l’éditeur de vos livres ?
Imaginez : c’était comme si j’avais pu rencontrer Proust ou Flaubert ! Je dialoguais en direct avec un classique. Morand évoque cette expérience au moment de sa première rencontre avec Proust venu lui rendre une visite nocturne : « Voilà que devant mes yeux se tenait un classique. Et par un miracle inouï, ce classique respirait, remuait, riait ; ce classique n’était pas relié. » Voilà, c’est exactement ça. Il faut dire que le corps de Sollers est en soi tout un poème scénique. Avec ses éclats de rire digne d’un Falstaff français !Je l’entends encore, lors de notre premier rendez-vous, m’apostropher du haut de l’escalier de Gallimard qu’il dévalait, ou plutôt qu’il avalait, dans une sorte de dribble enjoué avec les marches, pour me saluer en s’écriant d’une voix d’ogre de comédie : « Salut Ravier ! » Avant de m’entraîner dans le sillage de son rire, avec ses façons de poseur de bombe. Vous pensez bien que je suis sous le charme, prêt à le suivre jusqu’à Venise. Sollers m’a donné cette impression très particulière de traverser les gens comme un rayon. Et sa manière de fumer ! Quand il vous tient au bout de son porte-cigarette, malheur à vous... Avec ce sourire énigmatique à côté duquel celui de La Joconde ferait l’effet d’un smiley. Quand il ne vous envoie pas son rire comme une sonde — un rire qui lui sert manifestement d’instrument, et de mesure et de musique. Il y aurait chez les vrais écrivains un rapport à l’espace très particulier ? Les particules de l’atmosphère se changent en chœur invisible, plus ou moins favorable. Cela rejoint certaines expériences propres aux textes de Sollers sur le dédoublement narratif par rapport à une quatrième dimension textuelle. En d’autres termes, la présence de Sollers témoigne d’un corps habitué à vivre physiquement sur plusieurs plans à la fois. Un corps resté étonnement alerte, encore aujourd’hui, à quatre-vingts ans. On sent une présence intérieure encore vive, toujours forte. Cette manière qu’a Sollers de vous observer comme par dessus son oreille, laissant venir l’adversaire... L’écoute, toujours l’écoute. Une écoute qui a quelque chose d’éminemment offensif. L’écoute comme affirmation. C’est très évangélique. Là où l’écoute abonde, la parole surabonde ! En ce qui concerne nos rencontres, déjà anciennes, il n’y a hélas pas grand chose à en dire, c’est assez décevant. La première explication que je donnerais, c’est que Sollers, en 2005, a déjà été en partie absorbé par son personnage médiatique, avec lequel il est de plus en plus contraint de fusionner ; en d’autres termes, il paradait, au détriment d’une véritable implication dans la conversation. L’autre explication tient sans doute au peu d’intérêt que je représentais alors pour lui, à la fois sur le plan intellectuel et « spectaculaire ». Le résultat est là. Certes, son soutien éditorial fut loin d’être négligeable puisqu’il est l’éditeur de quatre de mes livres. Mais ce fut toujours un soutien extrêmement lointain, soyons honnête. Et qui s’est interrompu curieusement au moment où mon écriture s’est réellement mise en place, à partir de L’œil du prince, qu’il publie avec une évidente mauvaise volonté. Je n’en avais absolument pas conscience à l’époque, trop fasciné par le personnage ... Mais en réalité, dès le départ, Sollers et moi sommes séparés par deux conceptions du sud sensiblement différentes. La sienne, d’épicurien bordelais... la mienne, de fada méridional. Certes, Sollers se présente comme un homme du sud, voire comme un « écrivain sudiste ». Mais quel sud, c’est toute la question. Vous me répondrez que l’Italie est omniprésente dans l’œuvre de Sollers, pas seulement Venise. Peut-être, mais l’Italie amputée précisément de son sud. Quant à la Grèce, le moins qu’on puisse dire est qu’elle brille par son absence, Sollers, autre que derrière les images de Jean-Daniel Pollet, ne s’étant jamais risqué à envoyer un de ses multiples narrateurs sur la terre de Dionysos ou d’Apollon. Ce serait l’explication de l’étrange rejet que provoque chez Sollers le sud dans sa version méditerranéenne ? C’est un fait, l’anathème de fond contre « l’antique civilisation méridionale » (Nietzsche) est récurrent chez Sollers. C’est le point de vue de l’homme tempéré, de l’homme océanique. Inversement, ce sud hyper-civilisé, a quelque chose, pour moi, de mortifère. De trop français. De trop raisonnable. De trop pudique. De trop « plane ». Nietzschéen, Sollers ? Pas au point de goûter cet « africanisme de végétation » dont Nietzsche s’enivre sur la Côte d’azur. C’est trop, pour un Bordelais voltairien, je suppose ? Cela va du reste très loin puisque dans son livre pourtant consacré à Nietzsche — Nietzsche, l’apôtre du mistral et de sa danse dionysiaque ! —, Sollers se livre à un véritable réquisitoire contre le vent, assimilé à une puissance mortifère. Cherchez l’erreur. On est loin, très loin, de la gaya scienza. Alors voilà : nous sommes, Sollers et moi, sur deux conceptions du sud violemment opposées, deux méridiens physiques irréconciliables. Je suppose que cette divergence a nui d’emblée à nos rapports. Ah, les messes basses de Sollers, dans son café de prédilection ou dans son bureau, portant sur le dernier avatar du petit monde éditorialo-médiatico-sociétal... Le tout comme s’il s’agissait de secrets d’états explosifs ! Le côté intrigueur de cour... Comme s’il y avait encore une cour ! Ces attitudes d’espion éclairé arpentant les couloirs de Gallimard comme ceux de Versailles... L’infatigable professeur de bonheur que rien ne décontenance... Je sais bien que ces numéros font le bonheur des Sollersiens. Ce n’est pas mon cas, je dois l’avouer. Ce que j’aime dans la présence de Sollers, c’est sa grande concentration des années 70-90, qu’on découvre dans les vidéos. Sa capacité d’improvisation extraordinaire, celle à l’œuvre dans ses interventions pour Artpress. A contrario, nos rendez-vous éditoriaux, à la longue, ont plutôt déclenché chez moi une sorte de perplexité, d’impression-limite. L’impression d’être très précisément dans une scène de Femmes. Face à Fals (c’est-à-dire Lacan), ou Werth (c’est-à-dire Barthes), ces deux derniers ayant en commun d’avoir, malgré leur génie respectif, fini par payer le traitement intensif des forces négatives. Des héros du langage attaqués par le poison social et contraints de donner le change, chacun à sa manière, progressivement absorbés par le double que leur fabrique la société. Contraints, pour citer Femmes, de faire semblant, toujours plus semblant : « Tout pour ne pas avouer que là où ils sont arrivés, à cette place tellement désirée par les autres, il n’y a rien. Rien ». Comme si Sollers avait été quelque peu avalé par sa propre découverte, celle de l’inanité intégrale du monde. Mais comment résister à une révélation aussi noire, digne d’Hamlet ?
5/ Vous faites depuis le début de cet entretien référence a un effondrement littéraire de Sollers. Il serait peut- être utile de développer une telle pensée, laquelle peut surprendre, venue d’un admirateur avoué ?
Si effondrement il y a, c’est au sens strictement nietzschéen du terme. C’est la prise de conscience foudroyante du « héros » qui bute tout à coup devant l’importance objective — un Heideggerien vous dirait « historiale » — de ce qu’il vient d’accomplir. Autant dire que je suis loin de vous faire « le cas Sollers », n’est-ce pas. J’espère que c’est clair ? Pas de confusion. Sollers n’est pas le Schopenhauer a l’envers de ma jeunesse. Ce serait amusant, mais non. Loin de là. Néanmoins... S’il ne s’était agi que du mode mineur de ses derniers romans, d’un certain affaiblissement largement excusable compte tenu de son âge... Passé quatre-vingts ans, on ne va pas attendre de Sollers qu’il écrive Paradis 3 ! Si j’insiste, donc, c’est que cette régression romanesque de Sollers arrive selon moi assez tôt. Trop tôt pour qu’on puisse évoquer une sanction d’ordre biologique, je veux dire. Il y a forcément autre chose. Pensez que Sollers publie Portrait du joueur en 1984. Il n’a alors que quarante-huit ans. Il n’écrira plus jamais un « grand » roman. Il peut prétendre avoir éprouvé un choc en lisant Trésor d’amour, Médium, Beauté, L’école du mystère ou Un vrai roman ? La gestion brillantissime de son art par un écrivain érudit et plein d’esprit, oui. Mais pas de véritable choc esthétique. Refuser de prendre en compte cette brutale « désintensification » et tenir pour importante cette dernière période de son œuvre, c’est paradoxalement relativiser, pour ne pas dire nier, l’ampleur de ce que Sollers a accompli. Certains admirateurs de Sollers voudraient faire passer le manque d’envergure de ses derniers livres pour une sorte de quintessence ou d’aboutissement mystique. Mais pour moi, Sollers est avant tout un auteur épique, un auteur baroque, doté d’une grande amplitude comique, auteur que je ne reconnais pas, à tort ou à raison, dans ces miniatures voltairiennes poético-digressives. On est aux antipodes de la trajectoire de Picasso, dont l’énergie dionysiaque ne cessera jamais de se réélaborer. Comme celle de Picasso, la pensée de Sollers est directement liée au débordement de vitalité du style. Mieux : au spectacle du style. Si la vitalité faiblit, la pensée faiblit de même. Quant au dispositif récurrent du roman sollersien depuis les années 90, il me laisse perplexe. Cette ambiance insistante de feuilleton métaphysico-policier... Ces rapports de désir purement contractuels comme tentative para-sadienne de subversion du mensonge amoureux... Contre-société, contre-histoire, contre-information, le tout en lettres clignotantes ! L’effet produit devient le contraire des intentions affichées. En d’autres mots, Sollers n’en finit pas de se démasquer. Il touche ici selon moi la limite de son propre système. Deux dates, donc : 1987, avec Le cœur absolu. 2005, avec Une vie divine. 1987 : premier signe d’un curieux essoufflement. 2005 : Effondrement. Parler d’effondrement paraît d’autant plus judicieux que Une vie divine, ce long roman assez conventionnel dans sa forme, et surtout dépourvu de l’intensité spirituelle qu’exigeait son sujet, est consacré à Nietzsche. Nietzsche, l’homme de l’effondrement turinois... Vous me suivez ? Sollers, on le sait, aime les vérités cryptées. Que veut-il signifier, faisant de Nietzsche la figure tutélaire de ce renoncement en acte ? Qu’il se serait lui-même, dans d’autres coordonnées, effondré ? Nietzsche se présente comme assez surhumain pour avoir éprouvé une vérité jamais assumée avant lui par aucun être parlant. Vérité à laquelle il est évident qu’on risque de se brûler les ailes... Prenez ses billets turinois : ils ont beau être dits « de la folie », ils sont, à l’image de la dernière partie de sa correspondance, éclairés par la prémonition du châtiment qui attend le prophète de vérité. Or il est indubitable qu’avec le triptyque « Lois/Paradis/Femmes », Sollers est, répétons-le, à l’origine d’une révélation sans précédent. C’est la citation de Joseph de Maistre introduit par le fameux « S » dans Femmes : « Je voudrais, m’en coûtât-il grand chose, découvrir une vérité faite pour choquer tout le genre humain : je la lui dirais à brûle-pourpoint » ! Mais voilà : il faut croire qu’on ne casse pas l’Histoire de l’humanité en deux impunément, qui plus est quand cette cassure, dans le cas de Sollers, correspond à celle du langage lui-même. On ne remet pas en question la religion inconsciente de l’humanité sans en payer le prix. On ne conteste pas le rythme antinaturel, le flux immémorial de l’espèce sans s’exposer à un contrecoup d’une violence inouïe. Ou pour être encore plus précis, on ne s’intronise pas comme étant le porteur d’une contre-vérité de toute une vie sur la généalogie de la morale féminine sans susciter le déchaînement de l’esprit vengeance incarnée par les Érinyes à travers les âges — les « haieriesninis », comme dirait l’auteur de Lois. On n’insistera jamais assez sur la solitude, et donc sur la puissance proprement nietzschéenne, qu’il aura fallu à Sollers pour porter ainsi la plus grande attaque jamais menée contre l’humanité et sa comédie sexuelle. Sollers peut reprendre à son compte les formules grandiloquentes de Nietzsche. Il peut prétendre défier plusieurs millénaires, plusieurs millénaires religieux. Pensez au souffle que Sollers libère avec Paradis... Gare à la déflagration ! Nietzsche parle de la folie comme du « masque d’un savoir trop funeste » ? « Dignité de la folie », ce sont les mots de Nietzsche — c’est même un titre du Gai savoir. Malgré la récupération matriarcale assez pathétique dont elle sera l’objet, la folie de Nietzsche a quelque chose de noble dans sa radicalité finale. En comparaison, la chute de Sollers prend des allures plus bourgeoises, coïncidant avec le confort d’une assise éditorialo-médiatique. Pas question d’ouvrir ici un procès moralisateur fait au personnage médiatique et à son aptitude à évoluer en parfaite intelligence avec le Spectacle. L’idée, souvent invoquée par Sollers, de se cacher dans l’excès de lumière a sa justesse théologique indéniable. Malheureusement, la frontière qui pourrait être proustienne entre le moi médiatique et celui, secret et prolifique, de l’auteur, semble, avec le succès, s’être rapidement délitée. Il faut se pincer, quand on lit sous la plume de l’auteur de Paradis les dernières lignes de L’éclaircie : « On se la joue mégalo sur plus de deux siècles. » C’est le Sollers qui, dans le dernier tome de sa correspondance avec Dominique Rolin, bombarde la vieille dame de formules sportives, du genre : « On va gagner sur tous les tableaux. » Tel est le leitmotiv étrange du dernier Sollers : la victoire sur ses contemporains. Victoire dont Sollers a décidé de ne plus abandonner l’illusion aux philosophes et aux sots qu’il côtoie inlassablement. Cette victoire est évidemment le pendant d’une défaite dans l’ombre, celle d’une écriture qui se délite en se rigidifiant. Barthes l’avait parfaitement résumé : le scandale sollersien a longtemps tenu à ce que Sollers s’attaquait à l’Image, cette image que la communauté tient pour son salut. Tant que l’image reste stable, !’écrivain est toléré, son propos fût-il problématique. À l’instar de Gide produisant « l’image stable du mouvant ». Je ne suis évidemment pas en train de dire que Sollers a fini par occuper la place de Gide. Pour autant, quelque chose s’est stabilisé dans son écriture, c’est évident. Ça « n’écrit » plus suffisamment : ça recycle. Encore une fois, la fièvre de l’expérience intérieure a cédé le pas à une gestion brillantissime de la grande culture patrimoniale investie dans le commentaire de l’actualité avec un grand « A ». D’où la question : à qui s’adresse désormais Sollers ? À « la plèbe d’en haut », pour reprendre l’expression de Nietzsche ? À tous et a tous ? Il faut imaginer comment ce Sollers du XXIe siècle aurait été considéré par le Sollers dissident de Tel Quel. « Un bourjus lettré », aurait dit sans indulgence l’auteur anarchisant de Lois. Avec sa population féminine chromo. Les femmes justement, parlons-en. Que penser de ces d’épisodes para-érotiques, de ces scènes sexuelles toujours plus schématiques dont Sollers se sent désormais obligé de parsemer ses romans ? Avec un narrateur qui doit moins à Casanova qu’à James Bond ? Alors que c’est lui, Sollers, qui a le mieux dénoncé l’hallucination religieuse et son recours imagier qui se saisit de l’espèce au moment de se représenter la chose, ce qu’il aime à nommer la « sexinite ». Alors que Sollers est le seul, en bon lecteur de Sade, a avoir démontré qu’on pouvait, grâce à l’expérience de la littérature, sortir enfin de cette foi insensée dans le sexuel, et que le mal n’est pas dans la sexualité mais dans sa croyance, au sens ou toute croyance est sexuelle. Que c’est encore lui, Sollers, qui mieux que personne a identifié l’imposture littéraire se dégonflant avec le passage à l’acte dans l’écriture de la scène coïtale, et la faiblesse de composition qui la constitue logiquement. Le problème est évidemment et avant tout romanesque. Ce qui explique le décalage chronologique entre la décadence du romancier et celle de l’essayiste, nettement plus tardive. Pensez qu’au même moment, Sollers écrit, d’une verve et d’une énergie de pensée intactes, des textes aussi essentiels, aussi profonds, aussi tourbillonnants que Physique de Genet, De Kooning, vite, Picasso le héros, L’œil de Proust, et j’en passe. On a évoqué brièvement le rôle proprement séminal du catholicisme dans l’élaboration de ses grands romans ? Or un personnage en particulier a fait les frais de cette régression romanesque. C’est le personnage du fils, lequel fils, après Femmes, n’apparaît plus guère que dans Le secret. Le personnage du fils — qu’il représente ou non une manifestation du propre fils de Sollers — est un élément clef de Femmes. Femmes s’appuie sur ce que Sollers a appelé dans Paradis « la floraison père-fils intenable ». Le problème du filioque est d’ailleurs au cœur de Paradis, de l’aveu même de Sollers. Qui expatre filioque procedit ! Ce n’est pas pour rien que Sollers a beaucoup tourné autour du célèbre passage d’Ulysses et de la formulation shakespearienne de Joyce concernant la paternité. « Stephen » ! c’est en effet le prénom que porte le fils du narrateur de Femmes, narrateur baptisé lui-même... « Will » ! Comme quoi la fiction littéraire — le plus souple instrument existant — permet de dénouer des questions sur lesquelles, malgré les apparences, l’histoire des sciences ne peut que buter. En d’autres termes : il y a plus dans la littérature que n’en a rêvé toute la théologie ! Ou toute la « scolasse tics », pour reprendre une formule hilarante de Lois. Voilà pourquoi, toucher au fils, c’est endommager cette structure théologique indispensable à ses romans. Le narrateur de Femmes a beau s’éparpiller librement au sein d’une géographie élargie, il n’en oublie jamais Stephen qui l’attend à Paris. C’est très important : le fils entre directement dans la victoire de ce père sur l’enfer féminin, c’est-à-dire, au fond, sur la mort. Mort, où est ta victoire ? Dans la suppression algébrique du fils ! Coup fatal porté au triomphe de la trinité. Faire sauter le fils, c’est de la part de l’auteur, du Créateur du récit, se faire sauter soi même, en tant que conscience vibrante de la Lettre. C ’est perpétuer le crime contre le Verbe, dans un désir de stabilisation. J’allais dire, la Société n’en demande pas tant. Pourquoi, de la part de Sollers, une telle falsification à l’intérieur de sa propre assomption romanesque ? Le lecteur est ici obligé de tenir compte du fait que le propre fils de Sollers se prénomme David. Énorme signal envoyé où il faut. Gardons également à l’esprit que la fin de Femmes est placée sous le signe du roi David. Le roi David disparaît donc des romans de Sollers au profit, pourrait-on dire, de Heidegger, lequel, après avoir longtemps été tourné en dérision par le romancier, fait une entrée en force dans son processus d’écriture. Comprenne qui pourra. Le résultat est là, Sollers aggravant son cas, depuis quelques années, avec des lectures filmées interminables, d’une voix de plus en plus caverneuse : lectures qui font penser aux descriptions qu’il a lui-même données de celles d’Aragon. C’est très curieux. Au rait-il été rattrapé par le fantôme occulte de cette France d’envoûtements funéraires institutionnalisés qu’il a si bien démasqué en le traversant dans ses grands livres ? On aimerait encourager Sollers à « replier sa vue au dedans », selon la formule de son compatriote Montaigne. C’est-à-dire au dedans de son écriture. Ce serait l’occasion de méditer sur ce qui s’est discrètement brisé dans sa langue : sur cette fêure. Ce serait un sujet passionnant. Car il y a là un mystère profond, et même excitant. D’où vient véritablement ce renoncement ? S’agit-il pour le Sollers des années 2000 de se faire pardonner son inhumanité, cette inhumanité indispensable à l’écriture de ses grands livres ? Ou au contraire du travail invisible d’un mutant du langage ayant compris la nécessité, désormais, de fabriquer sa postérité de son vivant, quitte à alléger, voire briser sa production ? Quand un écrivain est allé aussi loin dans la formulation émancipative de sa propre langue, tout doit être considéré, tout a son importance. Dès lors qu’un être parlant a su s’emparer à ce degré de toute la question du langage, et donc, en diagonale, de celle de la bibliothèque, la réussite comme l’échec de viennent deux manières faussement antagonistes de contribuer en son nom à l’accomplissement de l’écriture, non ? Je veux dire qu’il ne serait pas absurde de lire ce renoncement sollersien comme une question, peut-être la plus importante de toute son œuvre, une énigme-limite que Sollers nous adresse ? Encore une fois, rien de plus absurde que d’enfermer l’acte littéraire dans un moment isolé de sa réalisation matérielle. Dater, temporaliser la puissance d’un écrivain en fonction de telle ou telle période, tel ou tel cycle, ou même tel ou tel roman, participe d’une croyance dans l’actualité. Pour un écrivain, il n’y a pas d’actualité. En d’autres termes, Paradis, comme Femmes, comme Lois, comme tous les grands textes de Sollers, fonctionnent sur le modèle de la prophétie. Soit celui d’une parole assez singulière pour puiser son avenir dans un passé bondissant. Sollers nous devance.
Entretien réalisé avec Patrick Amine en Octobre 2022




Thomas A. Ravier et Guillaume Basquin.
Librairie Gallimard, 15 octobre 2024. ZOOM : cliquer sur l’image.

Quand la littérature remue
Romancier et essayiste français, Thomas A. Ravier publie de nombreux essais et romans et a collaboré à de nombreuses revues dont Artpress, la N.R.F., L’Infini, La revue littéraire et Les Cahiers de Tinbad. Son dernier livre est en quelque sorte un point général sur ses lectures. « Nous sommes le 1er Juillet 2023 : l’été est irrespirable, une bise brûlante est venue recouvrir le monde… et je n’en suis pas plus dépourvu. Je lis et je vais lire comme ça tout l’été. À juger de la richesse de ma bibliothèque, je ne suis pas prêt de crier famine. Inutile, donc, de me poser la question : « Que faisiez-vous au temps chaud ? », écrit l’auteur. Sa réponse : ses amours littéraires dont il faut avouer que les femmes sont ses maîtresses traitées par elle-même (Colette) ou ses amants (Sollers et bien d’autres).
Dès le début, Colette est l’héroïne de son livre sous sa propre confession : « Quand mon corps pense, alors tout le reste se tait . À ce moment là, toute ma peau a une âme. ». Cela pourrait devenir l’Histoire Littéraire afin de sauver les meubles dont Thomas-A Ravier repère les premiers émois féminins (Montaigne et Molière compris) jusqu’à via Sade et bien des auteurs contemporains.
Pour des Proust, Genet, Bernanos à fleur de peau des femmes ou dans leur profondeur, l’âme reste une gérante pour le moins capricieuse — d’autant qu’elle fut parfois gratifiée de malveillance par des bien pensants tant ils estiment parfois les femmes au bord de la crise de nerfs, voire de l’hystérie flaubertienne. Certes, souvent l’écrivain mâle se plaît à effleurer (ou caresser) leur vérité. Mais leur porosité l’entraîne en diverses vacations (farcesques ou non). Il avance à l’aveuglette dans leur jugement même s’il imagine que le spéculum de certaines est dans la tête pour sonder le fait qu’ils prennent la femme comme une victime de sa superficialité ou son erreur de jugement .
Thomas A Ravier est plus fin que cela — quitte à “bigner” que des « femmes sans sexe se reconnaîtront. » Mais craignant d’être mal vu par elles et toutes les autres, il sait autant lire qu’écrire. Bref et comme il cite Montaigne, « C’est vice de s’obliger » non seulement pour s’en repaître mais défendre la divine (ou presque) engeance. Colette pour lui est à l’empyrée tant elle sait « démasquer moins les ténèbres que la lumière ». Mais par la grâce d’une telle femme permet à l’Histoire littéraire de se vider « d’un repaire de cérébraux frileux, d’idéalistes enfermés dans une tour moins d’ivoire que de fer, jugeant le monde faute d’en jouir, sinon à travers le dispositif pervers de la fiction. »
Preuve que l’essayiste reste madré, ironique et lucide. Dans sa fresque de lecture il ne cherche pas à brûler les livres mais a repéré de facto ceux dont les femmes sont fantômes aux fleurs séchées. Son vagabondage est un moyen de mettre à jour son tri le plus intéressant : sa comédie humaine et sa recherche des temps perdus lui permettent d’écrire le plus grand livre d’amour de sa littérature fléchée à juste titre.
Il défend au passage surtout des hommes de Montaigne, Shakespeare, Bossuet, Marivaux, Proust, Morand, Bernanos, Artaud, Céline, Faulkner, Genet ou Sollers sans oublier la seule femme de son corpus (Colette) pour définir la grande valeur des romanciers. Les bons élèves surclassés, les poètes à lire au calme, l’élevage durassien, les blogueurs ne sont pas de son domaine ni du notre. D’où, par le fait, ce livre « moral » et des femmes. Sollers en demeure un élément capital puisqu’il est la clef des Femmes et leur « Paradis » que Ravier rappelle à juste titre car il s’agit d’un livre majeur même s’il « a beaucoup tourné autour du célèbre passage d’Ulysses » de Joyce.
L’essayiste a l’immense mérite de de dénouer des questions sur lesquelles les apparences butent. Ignorant les fictions de stuc, au sein de sa géographie littéraire élargie, il tord le coup à l’enfer féminin et aussi à la victoire sur la mort dont un Daniel Rops n’offrait qu’un aimable divertissement. Ravier fait sauter bien des re-pères et des fils possiblement disjonctifs de la littérature. Son filtrage permet en tant que lecteur une assomption romanesque. Même s’il ose parfois des éclairs d’approximations discutables mais brillantes : « Le lecteur est ici obligé de tenir compte du fait que le propre fils de Sollers se prénomme David. Gardons également à l’esprit que la fin de « Femmes » est placée sous le signe du roi David. Le roi David disparaît donc des romans de Sollers au profit, pourrait-on dire, de Heidegger ». C’est un vertige de la pensée. Il nous oblige forcément, nous qui devenons les lecteurs du lecteur le plus séduisant.
Ravier a su replier son regard autant par ce que nécessitent ses lectures mais que son écriture dont le travail invisible fait muter la langue. Après tout, l’auteur est l’héritier de Sollers dont, rappelle-t-il, son œuvre fonctionna « sur le modèle de la prophétie. Soit celui d’une parole assez singulière pour puiser son avenir dans un passé bondissant. ». Preuve que tout fiston n’est pas maux dits.
[1] Entre parenthèse, je me demande ce qu’en pense Yannick Haenel, fasciné, on le sait, par la figure du voyeur Actéon, Haenel qui, par ailleurs, dans un texte récent demandait qu’on s’interrogeât sur « la position pulsionnelle de Picasso [...] lourdement figée [sic] dans le choix phallique de l’ogre, du Minotaure ravisseur de femmes » et qui nous invitait, lui préférant Bonnard, « à penser les variations de l’hubris qui gît dans la vérité de l’acte de peindre, et ce qu’il en est des intentions d’un regard. »
[2] L’Île de la raison, Marivaux, acte III, scène 4.
[3] Les Femmes savantes, acte III, scène 2.
[4] Ibid.
[5] Je renvoie à :
Index entretiens & émissions radiophoniques de Sollers (1965-2011)
Diderot, Céline, Vailland, Beauvoir, Sollers à la télévision : c’est possible ! (enfin : ça le fut)
La vie est textuelle, par Philippe Forest.
[6] Lire aussi, entre autres :
L’Éclaircie : le regard des dieux grecs
Sur les dieux grecs.
[7] Ravier voit dans Une vie divine (2005) un roman assez conventionnel. Il ne voit pas que Sollers, loin d’accompagner Nietzsche dans son effondrement au point de s’effondrer lui-même, le relève.
[8] Fantasque, Thomas A. Ravier, éditions Michel de Maule, 2012. À reparaître dans une édition revue et corrigée.
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1 Messages
J’ai dit au début de cet article la perplexité dans laquelle m’avait laissé l’approche de l’histoire de l’art, essentiellement occidental, à la lumière du "procès de Mazan". France Culture poursuit ce 29 novembre ses interrogations. J’ai écouté avec attention. Les propos des deux invitées, notamment ceux, pointus, non moralisateurs, d’Hélène Frappat, m’ont paru du plus grand intérêt. L’analyse du film Vertigo d’Alfred Hitchcock est lumineuse.
peinte par Giorgione vers 1510,
achevé et repeint par Le Titien
A l’occasion d’une journée spéciale consacrée au procès des viols de Mazan, comment interroger les images de la culture populaire et comprendre en quoi les productions artistiques ont pu participer d’une construction de ce qu’on appelle la "culture du viol" ?
Avec
Hélène Frappat Romancière et essayiste
Virginie Leroux Directrice d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Études (EPHE), chaire langue et littérature néo-latines
Comment les représentations culturelles ont-elles contribué à construire ce qu’on appelle une "culture du viol" ? C’est la question qui mérite d’être posée alors que France Culture consacre une journée spéciale au procès des viols de Mazan. L’écrivaine, traductrice et critique de cinéma Hélène Frappat et la directrice d’études à l’EHPE Virginie Leroux, qui a notamment travaillé sur la représentation du sommeil et des rêves de l’Antiquité à la Renaissance discutent autour de ces questions.
Extraits sonores :
Comptine pour enfant Jeanneton prend sa faucille de Marc Robine
Extrait de Vertigo (1958) d’Alfred Hitchcock
Chanson de fin : Cancion sin miedo de Vivi