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Pierre Guyotat, (1940-2020), sculpteur de langue

D 18 novembre 2024     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Pierre Guyotat, le 6 novembre 2018

« Je crois qu’écrire, c’est maîtriser la situation.
Si je n’écrivais pas, je serais peut-être un assassin. Ou un saint. »

Pierre Guyotat, (1940-2020), sculpteur de langue

France Culture
Toute une vie. Dimanche 17 novembre 2024

Un documentaire de Bruno Baradat, réalisé par Cécile Laffon.
Prise de son, Pierre Henry et Nadège Antonioni. Mixage, Eric Boisset.
Documentaliste INA, Vincent Samuel. Coordination, Emmanuel Lurentin et Christine Bernard. Chargée de programme et édition web : Sandrine Chapron.

Par sa langue et par ses thèmes, Pierre Guyotat demeure l’une des aventures les plus radicales de la littérature française. En un demi-siècle, il n’a cessé d’interroger les culpabilités et les traumatismes de notre histoire.

Avec Marianne Alphant, Catherine Brun, Donatien Grau, Jacques Henric, Gérard Nguyen Van Khan et Guillaume Fau

Lorsque Pierre Guyotat publie « Tombeau pour cinq cent mille soldats » en 1967, il a déjà écrit deux livres remarqués, mais c’est « Tombeau... » qui précipite l’œuvre de Pierre Guyotat dans le scandale et la transgression.

Montrer la guerre d’Algérie

Avec ce livre, Pierre Guyotat force la France à regarder la langue et les corps dans une boucherie de désir et de guerre. Interdit dans les casernes militaires, le livre défie le pouvoir gaulliste et l’image que la France a d’elle-même. Déployé en Algérie à l’âge de 20 ans en 1960, Pierre Guyotat avait vite été repéré pour insoumission et passe trois mois au cachot avant de terminer la guerre dans un bataillon disciplinaire. A son retour en France, P. Guyotat décrit l’impunité, les viols, les meurtres perpétrés par un pays qui les avaient subis lors de la Seconde Guerre Mondiale. Il dédie, d’ailleurs, son livre à son oncle déporté et mort à Ravensbrück.

Le lien entre Guyotat et l’Algérie reste profond. Son autopsie de la violence et de l’oppression continue en 1970 avec « Eden, Eden, Eden » qui aurait pu mettre fin à la carrière de l’auteur. Il y aborde avec violence et prescience la question des rapports de pouvoir jusque dans la chair, mais ces questionnements sont rejetés et les relations sexuelles de toute nature décrites par Pierre Guyotat finissent de l’encager dans les bordels interlopes qui sont le théâtre de son inspiration.

Bien que défendu par Foucault, Barthes, entres autres, le livre est interdit jusqu’en 1981. Cette interdiction pour pornographie reste une blessure pour l’auteur, elle lui a « glacé l’encre  ».

En marge

Car bien qu’il soit reconnu, il se tient à distance des intellectuels et c’est dans ces marges qu’il s’épanouit. Il le fait en s’affranchissant de la langue normative pour en mêler tous les français, tous les accents, dans une somme nouvelle et totale qui doit être lue à haute voix. Ses œuvres suivantes radicalisent ce geste linguistique et deviennent des expériences de lecture âpres mais inoubliables. C’est avec cette langue corporelle faite de sexe et de misère qu’il porte ses engagements pour les prostituées de Lyon en 1975, pour les immigrés ou contre les crimes racistes des années 1970-80.

Également dessinateur et metteur en scène avec « Bond en Avant », Pierre Guyotat approfondit et complète son projet artistique dans ce même élan de dépouillement qui devient un combat politique en soi. Mais un mal le ronge. Plusieurs dépressions et un coma manquent de l’emporter en 1981. Cette expérience proche de la mort, Pierre Guyotat la raconte en 2006 dans « Coma ». Il y aborde crûment les affres de la dépression liées à la crise artistique qu’il traverse. Cet ébranlement éclaire tout ce que Guyotat eût à sacrifier pour une œuvre inflexible et licencieuse.

Pour en parler

Marianne Alphant, journaliste et critique, autrice de « Explications. Entretiens avec Marianne Alphant ».
Catherine Brun, professeure de littérature et biographe de Pierre Guyotat.
Donatien Grau, Conseiller pour les programmes contemporains du Musée du Louvre, Président de l’association des Amis de Pierre Guyotat et éditeur de Pierre Guyotat.
Guillaume Fau, Chef du service des manuscrits modernes et contemporains à la Bibliothèque de France et exécuteur testamentaire de Pierre Guyotat.
Jacques Henric, écrivain et ami de Pierre Guyotat.
Gérard Nguyen Van Khan, ami et spécialiste de l’œuvre de Pierre Guyotat, travaille à la prochaine édition de « Histoires de Samora Mâchel ».

Merci à Marianne Alphant, Catherine Brun, Donatien Grau, Jacques Henric, Gérard Nguyen Van Khan, et un merci particulier à Guillaume Fau et à la Bibliothèque Nationale de France.

Bibliographie

Pierre Guyotat sur le site de Gallimard
Tombeau pour Cinq cent mille soldats, Pierre Guyotat, Gallimard (1967).
Eden, Eden, Eden, Pierre Guyotat, Gallimard (1970).
Prostitution, Pierre Guyotat, Gallimard (1975).
Cassette 33 longue durée (1977), repris dans Vivre, Pierre Guyotat, Denoël (1984).
Progénitures, Gallimard (2000).
Coma, Pierre Guyotat, Mercure de France (2006).
Formation, Pierre Guyotat, Gallimard (2007).
Idiotie, Pierre Guyotat, Grasset et Fasquelle (2018) (sur PILEFACE).
Pierre Guyotat, essai biographique, Catherine Brun, éditions Léo Scheer (2005).

À écouter : Pierre Guyotat lit "Progénitures"

À écouter sur Pileface : Détruire la langue

PIERRE GUYOTAT SUR PILEFACE