
Venise, La place Saint-Marc.
Photo A.G., 20 juin 2014. ZOOM : cliquer sur l’image.



Marcelin Pleynet
JOURNAL DE L’ANNÉE 2000
Jeudi 2 novembre
Venise. J’accompagne Gérald Piltzer et sa famille, logés au Gabrielli. Je me suis installé à la pension Seguso, où je retrouve ce qui me facilite le passage dans ce monde qui ne ressemble à aucun autre : chaque soir, chaque matin, l’étendue du canal de la Giudecca, le face à face avec le Redentore et les frontons classiques de Palladio. Curieuse, l’attitude (sans doute, en son fond, essentiellement anti-papiste) de Heidegger à Venise ; Hölderlin découvre la Grèce à Bordeaux, mais il n’en est rien, rien qu’un éblouissement souhaité. C’est à Venise que l’Europe peut comprendre la Grèce. C’est à Venise que, manifestement, du XVe au XVIIIe siècle, la Grèce est le mieux réfractée… et sans doute aussi parce qu’une pensée pensante de la Grèce est indissociable de l’Orient. C’est à partir de Venise que Marco Polo découvre la Chine. C’est à l’Orient comme au Moyen-Orient que Venise doit sa fortune. Byzance sans doute à Torcello, à Murano, mais régnant sur Venise et la place Saint-Marc. La basilique de San Marco est une église grecque, aussi byzantine qu’il est possible, et malgré cela, avec cela, le monument vénitien par excellence. Venise est l’accès privilégié, unique, à cette possible grandeur de l’Europe des nations qu’évoque Nietzsche et qu’il identifie à quelques très vieux livres que personne ne lit plus. Venise envahie par des foules hagardes, qui ne peuvent y voir qu’une sorte de Disneyland, une bande dessinée de science-fiction. Venise qui pourtant ne cesse de parler de ce qu’elle est de fait, et de proposer, ici, maintenant, la mesure dynamique, vivante, de ce qu’elle fut pour l’être encore. Je peux éprouver ce qui a frappé la rétine et engagé le génie de Monteverdi, de Tiepolo, de Vivaldi, du jeune Casanova. Quoi ? Dans ses Mémoires pour servir à l’histoire de ma vie et à celle de mon théâtre, Goldoni écrit :
« Le fond du caractère de la nation est la gaîté et le fond du langage vénitien est la plaisanterie… On chante sur la place, dans les rues et sur les canaux, les marchands chantent en débitant leurs marchandises, les ouvriers chantent en quittant leurs travaux, les gondoliers chantent en attendant leurs maîtres. »
Si la population n’est plus la même aujourd’hui, c’est sans doute parce qu’elle est noyée dans la barbarie des envahisseurs morts-vivants. Mais il n’empêche, chaque soir, les campos bruissent des colloques vénitiens et des rencontres de voisinage… et monumentalement la ville, « la nation », témoigne toujours d’une culture, d’une civilité jouée en quelque sorte vocalement dont le caractère est d’un enlèvement aérien, coloré et joyeux.



Venise, La basilique Saint-Marc.
Le Jugement dernier par Lattanzio Querena.
Photo A.G., 20 juin 2014. ZOOM : cliquer sur l’image.

Venise, vendredi 3 novembre
La basilique de Saint-Marc… Ce qui, à Venise, est le plus central est sans doute le moins bien connu. Les informations nécessaires les plus primaires manquent, et les conditions dans lesquelles on visite le plus souvent ce haut lieu de la civilisation européenne sont désastreuses. Comme bien souvent dans les églises, j’en ai fait plusieurs fois l’expérience, ici même et à Chartres, une foule errante envahit les lieux, encombrée, encombrante et… perdue ; ne pouvant pas comprendre qu’il suffirait en somme à chacun d’être là et d’être à soi-même sa propre prière, s’il y était vraiment.
Mais comment imaginer que le luxe de ce monument d’or et de pierreries, c’est d’abord et essentiellement d’être l’élévation d’un livre ? Ruskin l’a écrit :
« Aucune ville n’a jamais eu de Bible plus glorieuse. Le livre-temple brille au loin comme l’étoile des Rois Mages. »
Ce qui est on ne peut plus juste, si l’on retient que cet « au loin » est la plus grande proximité. Cet « au loin » est là. Les visiteurs l’habitent, le traversent sans la moindre chance de s’en rapprocher. On sait qu’il n’en va pas autrement des foules qui traversent les musées, mais l’on peut toujours supposer que dans ce flot, dans ce passage, quelque chose est perçu, qu’une sensation optique marque l’événement. Rien ne permet de l’affirmer ou de l’infirmer. Dans une église, et notamment dans celle-ci, les corps parlent et signalent l’encombrante paralysie des âmes… qui ne sont pourtant pas tout à fait mortes puisqu’ils se meuvent… et restent là ne sachant que faire d’eux-mêmes, comment se placer dans la richesse du surcroît, la richesse folle du surcroît qui s’offre à eux.



Le buste de Dante et les lions à la porte de l’Arsenal [1].
Photo A.G., 21 juin 2014. ZOOM : cliquer sur l’image.

Dante a visité Venise… il évoque l’Arsenal dans La Divine Comédie. Comment ne pas supposer que la basilique de Saint-Marc, qui était alors pour l’essentiel ce qu’elle est aujourd’hui, a inspiré la composition de son poème ? Sur le modèle des livres saints, l’église s’élève, se construit et déploie dans l’espace la pensée et le chant d’un monde qui ne nous est en rien étranger. Que nous entrions, que nous nous y attardions, ou que nous en sortions… comment pourrions-nous le quitter, il constitue le meilleur et le pire de ce que nous sommes et de ce que nous vivons. Nous sommes venus en train, en avion… mais y aurait-il des trains et des avions si ce qui élève cette église n’avait pas eu lieu et, ayant eu lieu, reste, que nous le voulions ou non, le lieu qui est indissociable de l’intelligence que nous avons, ou non, des liens qui nous occupent.
VOIR SUR PILEFACE
Le Père, le Fils, le Saint-Esprit, les prophètes et tous les saints vivent ici dans l’infinie et paradisiaque diffusion des murs et des coupoles d’or – l’espace infini que Giotto fait apparaître sur le haut du mur du Jugement dernier de la chapelle des Scrovegni à Padoue, en confiant à deux anges le soin de rouler le bleu du ciel derrière lequel se révèle l’or du paradis. C’est bien cette entrée au paradis que propose la basilique Saint-Marc. Ce surcroît qui embarrasse les visiteurs, c’est bien le paradis ouvert de toutes parts, se déployant à l’infini, un espace de jouissance infinie, généreusement mis à disposition – avec art. Mais en va-t-il différemment de toute manifestation artistique qui mérite ce nom ? L’art troue l’espace social et l’ouvre sur l’infini d’une promesse qu’une simple présence réalise. Elle est ici magnifiée dans une lumière d’or, que coiffent onze coupoles, et centralement la coupole de l’Ascension. Est-ce assez dire ?

Les mosaïques de l’Abside de la Basilique Saint-Marc.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Le petit livret destiné à faciliter l’accès de l’ensemble biblique est assez bien fait… À propos du passage entre les mosaïques de l’Atrium et les mosaïques de l’intérieur, je note :
« Après s’être préparé intérieurement et avoir vu les mosaïques de l’Atrium, on peut enfin pénétrer dans l’église, ce qui signifie entrer symboliquement dans “la terre promise” à Abraham et aux anciens patriarches. »
Les auteurs font remarquer que, dans l’Atrium, la lunette au-dessus de la porte centrale présente le Christ tenant un livre ouvert sur le chapitre 10 de l’Évangile selon saint Jean, où l’on peut lire :
« Ego sum ostium per me si quis introierit salvabitur et pasqua inveniet. » – « Je suis la porte ; celui qui la franchit sera sauvé et trouvera les pâturages du salut. »
Des millions de touristes passent chaque année par cette porte pour ressortir bientôt par une autre, comme autant d’oreilles « aveugles », c’est-à-dire sourdes. De ce livre où je pénètre ébloui, je ne suis pas moins ignorant qu’un autre, mais de cette pensée enluminée, tout ce qui se livre à moi m’entraîne lyriquement à accompagner avec joie la danse des vertus et des béatitudes qui font une couronne au bas de la coupole de l’Ascension.
Marcelin Pleynet, « Journal de l’année 2000 (extraits inédits) »,
Faire Part, n°30-31, printemps 2012, p. 69-71. Ironie n°164.


Vita Nova
Du 6 au 10 avril 2010, le MK2 Beaubourg permit de découvrir Vita Nova, le film de Florence D. Lambert et David Grinberg sur Marcelin Pleynet. Je l’ai vu plusieurs fois. S’ensuivirent des échanges avec Florence et Pleynet dont vous trouverez la trace, entre autres, dans Vita Nova - Écrit en dansant et dans Hommage à Marcelin Pleynet. Le film suit l’écrivain chez lui à Paris, à Rome et à Venise, Venise où il se rendit pour la première fois en 1956 alors qu’il avait vingt-trois ans et où il séjourna pendant de nombreuses années. Les textes sont choisis et lus par Pleynet. Voici la séquence finale. La dernière citation est de Rimbaud : « Je suis réellement d’outre-tombe, et pas de commissions. » (« Vies III », Illuminations).

SUR MARCELIN PLEYNET ET VENISE :
Chroniques vénitiennes
Pourquoi Venise ?
La Fête de tous les saints
Marcelin Pleynet vu d’Italie
L’étendue musicale
Le retour et La Dogana
L’Amour vénitien — L’Amore veneziano
Vittore Carpaccio (vers 1460-1525)
[1] Goethe, que Venise a ébloui (cf. Ph. Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise, Plon, 2004, p. 246-254), écrit dans ses Mémoires (1786) :
« En parlant de l’arsenal, j’ai oublié de mentionner les deux lions en marbre blanc qui décorent le portail, et qui m’ont causé autant de surprise que d’admiration.
Ils sont si grands que tout parait petit autour d’eux.
On prétend qu’ils datent de la plus glorieuse époque de l’art grec. »
Extrait de Vita Nova
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