

N’y voir que du blanc avec Pierre Michon
À propos de Le rêve d’Homère

- Pâris et Hélène
420-400
Comment ne pas faire le parallèle entre Le rêve d’Homère qu’a livré Pierre Michon à la revue Aventures (numéro du printemps, paru en avril 2024) et le dernier chapitre de l’ouvrage Les deux Beune (paru en 2023) ? Entre Yvonne et Hélène ? Hélène « aux bras blancs, aux cuisses de lait », Yvonne « aux bras blancs de la poésie ancienne » dont le sens vrai est : « cuisses blanches » ? À la fin du premier texte, aussi, alors que se précise la promesse de l’extase, une truite saute ; dans le second, un vol de mouettes passe : chaque fois, l’histoire se fait hyperesthésie, établit des correspondances entre frémissements, quelque chose d’intemporel.
Le blanc est donc couleur commune aux deux fragments. On la trouvait déjà dans Le roi du bois où le narrateur constatait que « nous sommes ainsi faits que des cuisses nues là-dessous nous semblent plus vastes ». Dans La petite Beune, elle imprègne l’état d’esprit du narrateur de retour du bureau de tabac où il est tombé sous le charme de la buraliste. Il voit alors l’amour tout autour de lui :« L’amour [...] émouvait les étoiles là-derrière [...] les dénudait pour que toutes blanches elles se montrent [...] des rayons caressaient le poil roux du renard . »
D’ailleurs, dans La grande Beune, même s’il écrit le faire « absurdement », le narrateur pense à Hélène de Troie quand il se penche au-dessus d’un puits, dans un pré, à la recherche de la scierie où il sait qu’Yvonne a rendez-vous. Il cite un vers d’Homère :« nul repli n’est plus profond que le sien. »
Ainsi, alors que Pierre Michon ne répond pas directement à la question de la revue Aventures de savoir s’il écrit des scènes de sexe, il le fait en livrant ce texte à la fois crépusculaire et éclairant : Homère, aveugle, empoigne Hélène, la manipule ; elle est sa chose, sa création. Il en a le droit, il rêve, nous précise le narrateur du XXIe siècle.
Dans ces deux textes, la phrase est courte, le récit implacable. Pierre Michon a dit, comme le rapporte le numéro des « Cahiers de L’Herne » qui lui est consacré, son « ivresse du minimal : c’est sur celle-ci que fonctionnent mes derniers textes », avec une phrase « plus épurée, simple, nominale » à l’opposé de ceux (Vies minuscules, Rimbaud, Les Onze) où « la phrase déroule ses longues enjambées ». Dans ce type de phrase, circule-t-il, le « feu de l’indemne » dont parle Yannick Haenel, en introduction de la revue Aventures ? Oui, au sens propre, si l’on se réfère à Abbés où Êble « regarde la plaie de feu mouillé dans son étoupe à elle » puis y plonge et elle « crie comme une mouette ».
D’où vient Yvonne ? On le sait, c’est une apparition. « Je ne crois guère aux beautés qui peu à peu se révèlent, pour peu qu’on les invente ; seules m’emportent les apparitions », « [...] c’était la reine. Ce visage royal était nu comme un ventre ».
D’où vient Hélène ? Homère l’a inventée mais elle apparaît dans ses rêves, revient le visiter derrière ses paupières de vieil aveugle. Elle revient se donner à « son maître », l’auteur des seize mille vers, le faire jouir, lui too, comme il lui a permis de jouir encore plus que sa mère à elle « qui a joui du cygne à membre d’homme, qui était Zeus ».
Des apparitions, des images rêvées. « La peinture est plus efficace : elle expose une rêverie en clair, ce que ne peuvent pas faire les mots », dit Michon à propos des motifs historiques. Il cite, à cet égard, La Liberté guidant le peuple, de Delacroix. Il décrit des physionomies, mais choisit des détails pour cela, façon Flaubert, tels les fameux « sequins d’or » qu’Yvonne avait aux oreilles et « qui touchaient sa joue ». Ou alors en vient vite à « cette blondeur secrète sous le poil corbeau, cette énigme de rien » pour Yvonne ou, pour Hélène, aux « cuisses de lait ».
Pour dire le sexe, il y a bien sûr le lexique et la place importante du verbe trousser dans le travail de Pierre Michon. Dans Le rêve, Homère « trousse, les jarrets, un peu, les fesses davantage ». C’est le côté authentique de l’auteur. De trosser, charger une bête de somme au XXIIe, le mot, peu élégant, est devenu signification de posséder une femme dont on replie les jupes vers le haut. Dans Les deux Beune, au dernier paragraphe, le narrateur dit « je troussai haut ».
Trousser renvoie encore au monde rural, un univers dont Marie Hélène Lafon a fait sa matière et, si ce n’est pas pour se faire trousser, parce que chez elle « les corps encaissent plus qu’ils n’exultent », elle écrit de La grande Beune dans les « Cahiers de L’Herne » « ça me colle au mur », « il ne serait question que de ça, du corps et du désir, et du désir des corps » alors que pour elle, elle l’a dit à Aventures : « L’intimité des corps accordés [...] leurs manœuvres [...] ne relèvent que rarement de mon registre d’écriture [...] Le corps de bois de la Félicité d’Un cœur simple m’émeut bien davantage que tous les [...] frémissements et délices des prévisibles liaisons bovariennes. »
Une autre écrivaine majeure, Maylis de Kerangal, s’attache, elle, à l’évocation, sinon des corps, de la tension sexuelle, en parlant, dans les « Cahiers de L’Herne », du « moment du renard » dans La grande Beune, « qui déplie une longue métamorphose au terme de laquelle une femme s’incarne », et de rappeler la phrase de Michon : « J’y crus voir garrotté sous des nylons froids que la posture troussait, au lieu des poils roux celui, tout noir et cru, celui moussant aux cuisses épaisses de cette garce. »
Le sexe semble en réalité pour Pierre Michon le prétexte à dérouler la phrase. « L’accouplement est un cérémonial, dit-il. La jouissance est une phrase. Longue, contournée, obéissant à des rites, des formes. » Et il s’agit d’un besoin de connaître l’origine.
Michon a choisi d’évoquer sa vision à lui de l’origine du monde — en référence au tableau de Courbet, dans des vallées des origines, celles des Beune ou de la Vézère. Lorsque dans Les deux Beune, le jeune narrateur s’arrête au-dessus de ce puits au milieu d’un champ, « c’est là qu’il gît, le secret du monde », dans le trou. Dans le fond de celui au dessus duquel il se trouve, il imagine « le règne douloureux des salamandres, des tritons à crête rouge, sidérés, superbes, répugnants ». Il allie ainsi dégoût et plaisir sexuel et on pense, en dépit de la différence entre les deux auteurs, à la charogne de Baudelaire qui, au détour d’un sentier, a « les jambes en l’air, comme une femme lubrique ». Le jeune narrateur du bord de Beune a saisi, lui, les fesses d’Yvonne « à plein béton ». Après cet épisode loufoque et désopilant d’immaturité, il se défend néanmoins d’être un chien.
« Il semble bien s’y passer quelque chose, comme dans les grands dessins des cavernes. Mais quoi ? » Le trou de l’origine, voilà qui semble une obsession de l’auteur, un axe majeur de son écriture. Pour certains, le désir de l’homme est bien de ressortir tout neuf du ventre maternel, d’être possédé autant que de posséder.
Comme l’a souligné Jean-Pierre Richard, le style de Pierre Michon est scansion, le rythme toujours à l’œuvre, le récit, donc implacable. En témoigne la fin du texte sur Homère, ces deux phrases, toute honte bue, tout calice écarté, avec retour à la ligne, comme une ode testamentaire :
« C’est lui seul qu’elle va prendre.
Elle dénoue pour le vieux sa ceinture. »
François Burbaud, Aventures n°2, octobre 2024, p. 107-110.



La jouissance est une phrase
Yannick Haenel
Charlie Hebdo. Paru dans l’édition 1602 du 5 avril 2023.
C’est une rêverie où se confondent les grottes, l’eau des rivières et le sexe des femmes. C’est la jouissance qui se formule entière, nocturne, absolue. C’est la littérature lorsqu’elle s’écrit en sacralisant son propre amour. C’est le nouveau livre de Pierre Michon, Les Deux Beune (éd. Verdier), dont la première partie, La Grande Beune, était sortie en 1996 – livre culte, roman fulgurant de 75 pages saturé de désir –, et dont la deuxième partie, La Petite Beune, attendue depuis vingt-sept ans, inédite, quasi inespérée, paraît donc enfin, accompagnée de la première.
Autant le premier volet de ce roman racontait les frustrations passionnées d’un jeune instituteur qui débarquait pour son premier poste dans un village perdu où il n’en finissait pas de fantasmer sur Yvonne, la belle et inatteignable buraliste, autant la suite retourne le scénario libidinal, qui se livre sous le signe victorieux de l’assouvissement.
Oui, c’est l’histoire d’une victoire : Les Deux Beune racontent comment le désir masculin, en ne cessant de se faire des films – car le réel n’est jamais qu’une hallucination onaniste –, accède pourtant, en un instant miraculeux, à la souveraineté d’une femme : c’est elle qui, en un seul regard, fait passer le phallus de son ancien amant au jeune instituteur, lequel n’aura plus, de son côté, qu’à passer à l’acte.

Les romans sont des clairières où converge une lumière délurée. Écrire, c’est écouter les « imaginations lubriques », suivre son désir au cœur des bois et chercher le secret du monde dans les fentes : Lascaux et les nymphes flottent ici ensemble. L’obsession sexuelle est l’origine de la narration masculine (c’est aussi en cela qu’il est bon de la censurer, sinon elle se change en domination et dégénère en violation).
Tout ici brûle précisément d’une telle censure – de l’interdit qui enflamme les désirs. Chacun ne pense qu’à ça. Le texte lui-même n’est qu’un rite en surchauffe qui accueille la mise à nu. « La jouissance est une phrase », écrit Michon. Les romans construisent une éclaircie du désir. Et depuis sa magnificence tourmentée, divagante et lascive, celui-ci nous gratifie d’un rêve éveillé, entre Freud et Bataille, où les jarretelles, les hameçons, les petits renards et la sombre transparence des bas Nylon composent une scène primitive qui nous renvoie aux vertiges de la division sexuelle.
Si le coït ne fait pas remonter en vous la mémoire des grottes, il n’est rien. C’est pourquoi les mythes, les fétiches et les polarités sexuelles se condensent ici en une matière charnelle qui fait ruisseler le monde.
Lisez ces phrases ardentes, lyriques, dévissées jusqu’au sublime. Des hommes ivres de profanation y kärchérisent des peintures pariétales pour en faire un garage, un jeune type y bande sans fin dans sa nuit, et c’est une femme qui mène cette comédie pour toujours.


« Les Deux Beune » : Pierre Michon, à nouveau sidéré par le désir


- Pierre Michon, à Guéret, en 2007.
JEAN-LUC BERTINI/PASCO
Les lecteurs de Pierre Michon le savent : » « Le roi vient quand il veut
. Ainsi s’intitule un recueil d’entretiens donnés par l’écrivain (Albin Michel, 2007). Il signifie, pour le dire vite, que la littérature – l’inspiration, la grâce, appelez-la comme vous le voulez – advient à sa guise. Elle surgit quand elle le juge bon, peu importent les attentes et les efforts de ceux qui consacrent leur vie à la guetter. C’est notamment à cette loi quasi divine qu’il attribue la minceur de sa bibliographie (autrement dit : des textes qu’il a jugés dignes d’être publiés), inversement proportionnelle à sa renommée de classique contemporain.
Au fil des décennies, Pierre Michon avait dit son espoir de donner une suite à La Grande Beune (Verdier, 1996), cet ahurissant roman du désir qui est sans doute celui de ses livres qu’il préfère. Le roi se manifestant décidément quand il le souhaite, « La Petite Beune » est arrivée quelque trois décennies après « La Grande », avec laquelle il est aujourd’hui publié sous le titre Les Deux Beune. Et ce qui frappe d’emblée est un miracle : alors que tant d’années se sont écoulées, il parvient immédiatement à relancer la tension érotique presque hallucinée qui porte le premier texte. La Grande Beune, pourtant, s’achève dans une forme d’apaisement : « Et enfin nous dormions tous, la Beune continuait. »
Sur cette phrase se referme ce texte de quatre-vingts pages dont le narrateur est un instituteur envoyé à 20 ans enseigner dans une école de Dordogne, toute proche de la grotte de Lascaux – encore ouverte au public en cette année 1961. Le plonge dans une forme de fiévreuse sidération la buraliste du village, Yvonne, qu’il introduit en des phrases devenues fameuses : « Je ne crois guère aux beautés qui peu à peu se révèlent (…) ; seules m’emportent les apparitions. Celle-ci me mit à l’instant d’abominables pensées dans le sang. »
Et c’est à peu près tout. Sur les bords de la Beune, ce modeste cours d’eau auquel l’auteur donne les dimensions d’un fleuve mythologique, le récit s’enroule autour d’échanges de regards, de scènes de vie rurale teintées d’une sauvage menace, de découvertes du patrimoine paléontologique de la région. Longtemps, Pierre Michon a pensé intituler son livre L’Origine du monde, référence tout autant au tableau de Courbet représentant un sexe féminin (1866) qu’à la préhistoire et à la naissance de l’art.

Paraissant à une époque où les rapports entre hommes et femmes ne s’envisagent plus tout à fait comme il y a trente ans, et s’en moquant, « La Petite Beune » noue les mêmes symboles au cœur de phrases à la densité extraordinaire, amatrices de points-virgules, tentées par l’alexandrin qui leur donne parfois une scansion hugolienne. De « La Grande » à « La Petite Beune », tandis que le dénouement est toujours repoussé, des symboles sexuels sont brandis, des totems animaliers se relaient, des scènes se rejouent – une procession d’enfants portant la dépouille d’un renard dans le premier trouve un écho dans un rituel de mardi gras du second. Les regards ne cessent de s’échanger, de circuler et de faire monter la pression.
Dans le premier volet, on s’étonnait des grottes aux parois intactes, dépourvues de dessins, des environs de la Beune. La nouvelle partie donne à leur blancheur une explication où la modernité vient prêter main-forte aux desseins de « petits paysans bravaches » – des hommes dont Pierre Michon livre des portraits qui ne sont pas sans rappeler ceux de ses Vies minuscules (Gallimard, 1984). L’une de leurs activités principales est la pêche, qui vient nourrir nombre d’images, quand la chasse était omniprésente dans le texte de 1996. Voyez Jean, présenté comme « un rigolo qui dormait peu et à la place de dormir regardait l’eau couler, suivait l’eau qui coulait, et dans tout cela qui coulait jetait le petit morceau de civilisation, le bouchon qu’un rien emporte, l’hameçon informe qui déchire, et qui pour cette raison-là est de la civilisation toute pure que la truite vérifie, à pleine mâchoire ».
Cet affrontement entre « civilisation » et animalité est au cœur du livre, comme il est au cœur du désir de « monsieur Pierre » (on finit par connaître le nom du narrateur) pour Yvonne. Les dernières pages apportent une forme de résolution à ce que l’on pourrait appeler l’intrigue. Mais ce second volet se garde bien de dissiper tous les mystères et les brouillards qui planent sur la Beune. Pierre Michon veille sur les secrets du sexe et du texte, et prend au sérieux leur parenté. Le roi a mis le temps, mais, pas de doute, il est venu.
Lire un extrait sur le site des éditions Verdier.
Raphaëlle Leyris, Le Monde.


Pierre Michon est à l’honneur dans les « Cahiers de L’Herne »
La grande librairie, 2017.
Pierre Michon est l’auteur du livre devenu culte « Vies minuscules » qui a inspiré tant d’écrivains, tant de lecteurs. Les « Cahiers de L’Herne » aux Éditions de L’Herne lui consacrent un remarquable dossier dans lequel les romanciers mais aussi les historiens viennent saluer l’absolue singularité d’une écriture.
Marie-Hélène Lafon et François-Henri Désérable sont présents autour de l’écrivain.
Jeanne Balibar lit un extrait de La grande Beune, puis des Vies minuscules.

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