
BRETON. LA MAUVAISE REPUTATION

André Breton est la pierre angulaire du surréalisme, et d’une communauté d’artistes. Que de compagnons a-t-il pourtant exclus du mouvement ! Aragon, Artaud, Desnos, Ernst...
Son image de tyran est-elle méritée ? Des voix prônent sa réhabilitation.


Portrait d’André Breton,
Victor Brauner, 1934
Le peintre roumain est « excommunié » en 1948 par Breton,
tout comme son ami chilien Roberto Matta.
Ils seront « absous » en 1959.

L’historien Henri Béhar s’attriste de l’injustice d’une postérité faisant de Breton un petit Staline : « En lisant sa correspondance, j’ai découvert un autre Breton, qui avait une réelle volonté de démocratie. »
Admiré Breton (1896-1966) fut un pèlerin perpétuel. Jus¬qu’au bout : « Je cherche l’or du temps », lit-on sur sa tombe. La quête de lumière passe par quelques ombres, qui nourrissent la légende noire du chef de file surréaliste : celle d’un curé dogmatique, qui bannit les infidèles. Sa plume elle-même transpire parfois l’acidité. À l’énergie poétique du Manifeste de 1924 s’ajoute en 1929 un Second Manifeste du surréalisme, saturé de règlements de comptes. En si peu d’années, les temps ont changé. La fidélité de Louis Aragon au parti communiste suscite une rupture fracassante, qui s’accompagne de tant d’autres - les poètes Antonin Artaud, Robert Desnos, Georges Bataille, Philippe Soupault...
Breton accuse. Ceux qui ont vu dans le surréalisme « un passe-temps intellectuel comme un autre », ceux qui s’en sont servis, ceux qui ont trahi. En politique comme en esthétique. Ainsi, le sculpteur Alberto Giacometti sera évincé pour son envie de créer d’après nature. « Une tête ? Tout le monde sait ce que c’est ! » s’étouffe Breton. Qui déclare en 1922 : « Une vérité gagnera toujours à prendre, pour s’exprimer, un tour outrageant. » L’outrage, les surréalistes l’ont érigé en méthode. Dès l’époque dada, en 1921, les futurs cadres du mouvement organisent le procès de l’écrivain nationaliste Maurice Barrès (1862- 1923) pour « attentat à la sûreté de l’esprit ». Trois ans après, c’est la gloire littéraire du début du siècle qui est ciblée : Anatole France (1844-1924), académicien orné du prix Nobel de littérature, dont le décès inspire un pamphlet intitulé Un cadavre..
Six ans plus tard, le « Cadavre » s’appelle André Breton. Sous ce titre revanchard et une photo le montrant ceint d’une christique couronne d’épines, douze ex-surréalistes mitraillent leur ancien maître. Mêlant le procès et la nécrologie, Prévert, Leiris, Queneau, Desnos et d’autres s’en donnent à cœur joie, affublant « l’inspecteur Breton » de toutes les tares. Curé, flic, hypocrite, « larve plus pourrie que le dernier des petits bourgeois », moustique... Bataille l’achève : « Ci-git le bœuf Breton, le vieil esthète, faux révolutionnaire à tête de Christ. » Ce tract fixe sa réputation d’homme ombrageux. Le prophète ne serait qu’un vieux pape, esseulé dans sa foi.

André Breton chez lui à Paris en 1965
Le chef de file du mouvement surréaliste photographié un an avant sa mort par Gisèle Freund devant la toile "Guillaume Tell" de Salvador Dali

Autorité, autoritarisme ?

« Hélas ! C’est un peu trop l’image qu’on a eue de lui », soupire Henri Béhar. Ce grand spécialiste du surréalisme s’attriste de l’injustice d’une postérité faisant de lui un petit Staline. « En lisant sa correspondance, j’ai découvert un autre Breton, qui avait une réelle volonté de démocratie », justifie cet historien. Ce dernier en veut pour preuve le lent éloignement avec Salvador Dali, lequel ne sera exclu qu’en 1939, « après une longue délibération ».
Cette mécompréhension à l’égard de l’inventeur du surréalisme, Henri Béhar la résume dans le titre de la biographie qu’il lui a consacrée : André Breton. Le grand indésirable (éd. Fayard, 2005). « Breton tenait aux valeurs : n’importe quelle crapule ne pouvait pas devenir surréaliste », plaide Didier Ottinger. Exit toute marchandisation de l’art ou compromission avec un autoritarisme. Le commissaire de l’exposition « Surréalisme » au Centre Pompidou loue d’abord une « éthique du comportement », au nom de laquelle le peintre Max Ernst, par exemple, fut exclu pour avoir accepté une distinction lors de la Biennale de Venise, en 1954. « La grandeur du surréalisme tient au fait qu’il s’est toujours frotté au réel, ce qui lui a offert une impureté salvatrice. » Cette caractéristique l’empêche, aux yeux de Didier Ottinger, d’être affilié à une forme d’autoritarisme.
Dans L’Honneur des funambules (éd. L’Échoppe, 2003), le philosophe Régis Debray s’élevait ainsi contre un livre de l’historien d’art Jean Clair établissant une filiation entre les surréalistes et le terrorisme d’al-Qaida : « À côté du merveilleux objet, Breton cherchait des êtres et des frères. De Tenerife à Prague, de Vienne à Mexico, ou de Londres à Fort-de-France, l’associatif-né s’adressait à des pairs, non à des étrangers ou à des comparses. » Fuyant la solitude, Breton ne vivait qu’entouré par le monde, lui qui confiait dans <L’Amour fou sa « soif d’errer à la rencontre de tout ». À rebours de sa réputation d’écrivain dogmatique, la plupart des écrits de ceux qui l’ont côtoyé racontent avant tout une personnalité généreuse.
Toute sa vie, il a aidé de jeunes in¬connus, accueilli des exilés, ouvert sa porte à l’autre. Par amour des êtres, sûrement aussi par répulsion pour la solitude. Dans un superbe témoignage, André Breton a-t-il dit passe (éd. Denoël, 1969), l’artiste Charles Duits en parle comme d’une « personnalité "magnétique" [ ... ] Sculptée dans un bloc de radium ». Quant au poète Radovan Ivsié (1921-2009), il décrit tout au long du posthume Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout (éd. Gallimard, 2015) la générosité de Breton, qui accueillit le jeune émigré croate qu’il était dans les années 1950. Le récit s’achève une décennie plus tard, en septembre 1966. lvié sera, avec l’artiste tchèque Toyen (1902-1980), l’un des rares à accompa-gner l’agonie de l’écrivain. Il en rapporte les ultimes mots, lâchés dans une ambulance, dans un état de demi-conscience : « Quelles sont les véritables dimensions de Lautréamont ? » Même moribond, André Breton gardait l’intransigeance de ses premières passions.
Par Youness Bouse
Télérama


André Breton 42, rue Fontaine, Paris 9e
En 1955, le poète pose dans son ateler-musée
face à l’objectif de Sabine Weiss
dans le cadre d’un reportage pour la revue L’œil

SOLLERS COMME BRETON A BEAUCOUP PRATIQUE LES EXCLUSIONS
Ce fut au sein du comité de rédaction de la revue d’avant-garde Tel Quel, dans les années 1960. [Les pratiques au sein du parti communiste russe de l’époque donnaient le la. Son influence sur l’intelligentia française était alors à son zenith. Malheur à celui qui déviait de la ligne du « parti » : exclusion ou élimination physique, et c’est toujours le cas dans les régimes totalitaires comme la Russie de Poutine.]
Mais, disons-le, si l’élimination physique ne se pratiquait pas chez nos jeunes écrivains, les luttes d’influence, combats esthétiques et d’ego au sein du comité de rédaction de Tel Quel se concluaient allègrement par avertissements et exclusions, avec les mises en scène et méthodes dignes des régimes totalitaires.
Naissance de Tel Quel

Pour planter le décor, rappelons le contexte tiré de Histoire de Tel Quel (1960-1982) par Philippe Forest :
Deux clans sont à l’origine de la création de la revue au sein des éditions du Seuil : le clan Hallier (Jean-Edern Hallier, Jean-René Huguenin, Renaud Matignon – qui composent la bande du lycée Claude-Bernard, tous trois dans l’orbite du Seuil au sein de la revue Ecrire dirigée par Jean Cayrol [1]) et le clan Sollers (Philippe Sollers, Fernand du Boisrouvray et Jacques Coudol – condisciples du Bordelais à Sainte-Geneviève, en classes préparatoires à HEC et grandes écoles de commerce : le clan des commerciaux.)

Le 15 janvier 1960, un contrat est signé qui lie les éditions du Seuil représentées par son directeur Paul Flamand, et six jeunes écrivains représentés par Jean-Edern Hallier. Au bas du document manque la signature de Boisrouvray [il effectuait son service militaire en Algérie – c’était la guerre d’Algérie - et il avait fait parvenir une procuration à Sollers.
La désignation de Jean-Edern Hallier pour les représenter et comme « secrétaire » de la revue, n’était pas dû à sa notoriété, alors inexistante, alors que celle de Sollers était déjà notoire avec la publication de Le Défi et Une curieuse solitude, mais Hallier qui avait perdu un œil dans son enfance, était le seul - dispensé du service militaire – à pouvoir exercer de manière quelque peu suivie, les fonctions de « secrétaire ».
Le nom de cette revue est emprunté à un aphorisme de Nietzsche : « Je veux le monde et le veux TEL QUEL, et le veux encore… le veux éternellement, et je crie insatiablement : bis ! et non seulement pour moi seul, mais pour toute la pièce et pour tout le spectacle ; et non pour tout le spectacle seul, mais au fond pour moi, parce que le spectacle m’est nécessaire parce que je lui suis nécessaire et parce que je le rends nécessaire. » Le premier numéro sera publié en mars 1960, et cette citation est placée en tête du numéro un puis, pendant les dix années suivantes, chaque numéro débute par une citation contenant l’expression « tel quel »>/small>

LA DEMOCRATIE IMPOSSIBLE DU COMITE
Dans le sinistre et étouffant contexte politique de la guerre d’Algérie, la revue s’engage dans une série de conflits internes qui vont constituer un versant important de son histoire et mobiliser une part trop grande de ses énergies.
Telles qu’elles sont fixées dans le contrat de janvier 1960, les règles de fonctionnement de Tel Quel sont simples et inapplicables. Elles imposent que toute décision regardant l’orientation littéraire de la revue soit prise par le comité de rédaction dont on peut supposer que, selon les principes d’une saine démocratie, il se décidera à la majorité de ses membres. Une telle « constitution » découle directement du rapport de force existant lors de la fondation où s’unissent deux groupes d’écrivains d’égale importance numérique : les trois membres du « clan Sollers » et les trois membres du « clan Hallier ». Rien ne peut se faire sans leur accord ou sans le ralliement de l’un aux positions des trois autres. Dans la pratique, tout cela reste trop vague pour permettre la gestion effective de la revue. C’est pourquoi se dote d’une charte qui vient préciser les procédures en vigueur relativement à toutes les questions litigieuses.
La composition du comité de rédaction constitue bien entendu l’enjeu essentiel. Et, à cet égard, tout semble avoir été prévu d’entrée, comme si les fondateurs de Tel Quel n’avaient eu guère d’illusions sur la longévité de l’équipe formée et qu’ils avaient pris bien soin de ne pas se priver des moyens de se débarrasser les uns des autres. L’accueil d’un nouvel écrivain est une décision qui doit être prise à l’unanimité. De même, en ce qui concerne l’exclusion d’un membre. Mais ici, le comité, ne craignant pas de se perdre dans de véritables subtilités , envisage toute une gamme de moyens pour rétablir et faire respecter la discipline interne : le récalcitrant pourra faire l’objet d’un simple avertissement ou voir son nom figurer, après exclusion, sur une « liste noire ». On verra l’usage qui bientôt sera fait de telles armes.
La composition des numéros est l’autre question essentielle. Chacun des membres de Tel Quel cherche bien naturellement à y publier ses propres textes ou ceux qu’il défend et à faire figurer ceux-ci en quelque endroit prestigieux du sommaire. Il doit pour cela obtenir l’assentiment des autres et toutes les conditions sont ainsi réunies pour un prévisible jeu d’alliances avec ses mécaniques échanges de bons procédés. Le système suivant est fixé par la charte : chaque texte présenté est soumis à deux membres du comité qui opèrent une première sélection ; si cette première étape est franchie, c’est l’ensemble du comité qui, à la majorité, prononce l’acceptation ou le refus du texte concerné. En cas de partage des voix, Cayrol [le directeur de la revue Ecrire, des éditions du Seuil, d’où est issu le clan Hallier]
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et Ponge [qui sympathise avec le groupe, via Sollers et fait figure de grand aîné, de sage] sont saisis et font office d’arbitres.
Fatalement, les comités vont rapidement devenir l’occasion systématique d’affrontements personnels et de palabres interminables sur la qualité de telle ou telle contribution. Il semble que, dès le mois de mai 1960, les choses se gâtent. On devrait être tout entier à l’euphorie du premier numéro ; on s’affronte déjà pour définir ce que sera le deuxième. Le texte soumis par Jean-Edern Hallier- très probablement cette « Variation sur le don d’écrivain » qui figurera au sommaire du numéro 3 - suscite une empoignade violente au sein du comité. Renaud Matignon soutient le texte auquel s’opposent Sollers et Huguenin. Ce dernier note avec lucidité à quel point les querelles littéraires, parmi les jeunes gens de Tel Quel, sont quelquefois affrontements narcissiques où les convictions esthétiques ont peu de part : « [Jean-Edern Hallier] ne défend pas son texte, mais sa main qui l’a écrit ; il ne défend pas les mots qu’il emploie mais les intentions qu’il y met. Inutile de discuter : c’est toujours à lui qu’il répond". » Quant à Renaud Matignon, « la façon dont il a défendu le texte de Jean-Edern, note Huguenin, était vis-à-vis de moi une sorte de coup de poing en contre ». Tirant les leçons de l’affrontement, Huguenin écrit, dans une lettre adressée à Philippe Sollers : « Il y a trop d’enfantillages dans cette revue. Je suis tout à fait d’accord avec vous pour redoubler de sévérité et prendre, dans Tel Quel la littérature "d’un peu plus haut". »

JEAN-RENE HUGUENIN EST EXCLU
Quelques jours plus tard, parce qu’il est parti dans sa maison de Chailles pour travailler à son roman et n’a pu donc assister à la réunion suivante du comité, Jean-René Huguenin reçoit, sur papier à en-tête de la revue, un très officiel « avertissement », daté du 11 mai et signé de Jean-Edern Hallier, Renaud Matignon et Philippe Sollers. Le texte en est ainsi rédigé : « Chacun des membres du comité de Tel Quel a de son côté un travail important à effectuer. Vos absences répétées et imparfaitement justifiées à des réunions importantes de ce comité nous mettent dans l’obligation, pour la bonne marche de la revue, de vous adresser un avertissement qui, s’il devait se répéter, conduirait à votre exclusion", » (sic)
Dans une lettre du 13 mai adressée à Philippe Sollers, Huguenin s’emploie à justifier son absence :
Le comité ne pouvait-il pas faire le sacrifice de ma présence, sachant que je travaille trois fois plus vire à Chailles qu’à Paris, que je suis aux dernières pages de mon livre - le sprint, l’assaut final -, que ce livre, j’en suis persuadé, apportera beaucoup de poids à la revue en lui donnant un écrivain de plus, puisqu’il faut avouer qu’elle n’en a qu’un - vous - pour le moment ?
Huguenin reconnaît à Sollers et à Matignon le droit de l’avoir sanctionné, puisque ceux-ci l’avaient prévenu des conséquences que son absence risquait d’entraîner. Mais, avec un peu d’énervement, il dénonce le double jeu du secrétaire général qui ne l’a incité à s’absenter de Paris que pour mieux avoir un prétexte de le menacer d’exclusion. Évoquant l’avertissement, Huguenin remarque :
Un certain J.-Ed. Hallier, qui y appose en premier son insolent paraphe, m’a donné son approbation expresse quand je lui ai posé la question de mon départ pour Chailles. Il a notamment déclaré : « J’en réponds devant le Comité. » Curieuse façon d’en répondre, avouez. Faut-il considérer cela comme un piège ? Faut-il tolérer que le secrétaire général tende successivement à chacun des membres [...] des embûches capables de le faire exclure ?
Lors de la séance du 11 mai 1960, un autre des membres du comité manquait à l’appel : Jacques Coudol. Pour cette raison et du fait de son manque de « travail et d’efficacité », il se voit exclu pour une durée de cinq mois. Visiblement excédé, il remet à Sollers, deux jours après, une « communication » dans laquelle il oppose à cette décision une « fin de non-recevoir ». Mobilisant ses connaissances juridiques, Coudol ne manque pas de souligner que, pour de simples raisons formelles, l’acte qui lui a été transmis est sans valeur : Sollers a oublié de préciser qu’il faisait usage de la procuration de Boisrouvray ; les membres du comité n’ont pas fait précéder leur signature de la mention « lu et approuvé ». Mais Coudol dénonce avant tout la manœuvre dont il est la victime. Il accuse Hallier, furieux du refus de son texte par le comité, de régler ses comptes personnels sous quelques futiles prétextes de discipline interne, procédant à son exclusion et préparant celle de Huguenin. Son principal tort, poursuit Coudol, fut d’avoir signifié clairement à Hallier l’opinion du comité relativement à la valeur littéraire de son texte. Ayant essayé en vain de l’« injure », de la « diffamation » et des « menaces d’ordre physique », le secrétaire général de Tel Quel a recours à des procédés moins contraires au droit pour se débarrasser de certains de ceux que ne convainc pas son génie d’écrivain.
A peine constitué, le comité menace de se défaire. Les rivalités personnelles en sont la cause mais également les servitudes concrètes qui pèsent sur les uns et les autres et ne leur laissent pas toute liberté de consacrer leur énergie à Tel Quel. Pour remédier à cette situation, la solution évidente consiste à y apporter un sang neuf.
Le 18 mai, à l’unanimité, Jean Thibaudeau se voit admis dans le comité de la revue. A peine dans la place, l’auteur d’ Une cérémonie royale prend activement part au règlement de comptes général dans lequel Tel Quel se débat depuis le début du mois. Il signe avec Sollers, puis avec Sollers et Hallier les lettres qui, à l’issue du comité du 27 mai, sont envoyées à Huguenin et à Matignon. Le premier est exclu pour une durée d’un mois.
Il faut croire que ni Huguenin ni Matignon ne furent intimidés par de telles menaces et qu’à la fin du mois de juin ils ne s’étaient nullement amendés. En conséquence, par deux lettres datées du 29 juin, Matignon et Huguenin se voient exclus, le premier pour une durée de six mois, le second de manière définitive. La décision signifiée à Huguenin n’est signée que de trois noms : ceux de Philippe Sollers, Jean Thibaudeau et Jean-Edern Hallier, mais Sollers représentant Boisrouvray et Coudol, Matignon ayant été exclu, ces trois noms suffisent à constituer l’unanimité du comité. La lettre est ainsi rédigée :
Vous aurez constaté comme nous, depuis longtemps déjà, une divergence de vue de plus en plus marquée au sujet de Tel Quel II nous semble que cette incompatibilité n’a jamais été si manifeste et qu’il y aurait de votre part comme de la nôtre une sorte de complaisance à feindre de l’ignorer. II ne s’agit pas, vous le pensez bien, de jouer à l’intérieur de cette revue à des « prises de pouvoir » personnelles. Votre personnalité n’est d’ailleurs pas en cause, mais le choix qui vous est propre et qui vous éloigne de nous. Comme il est de votre droit de l’affirmer, il est aussi du nôtre de ne pas vous y suivre (et réciproquement). Aussi, vous ne serez pas étonné que, soucieux de donner à une séparation déjà prononcée dans les faits le moins d’éclat, de conséquences et d’amertume possible, nous vous demandions votre démission en l’acceptant sur-le-champ. C’est, nous le croyons du moins, la seule manière, sur un désaccord qui ne juge ni vous ni nous, d’instaurer des rapports plus libres et d’ailleurs plus sincères ".

Mort de Jean-René Huguenin
La première crise traversée par le comité de Tel Quel se solde donc, trois mois après la parution du numéro 1, par le départ de Jean-René Huguenin. Il y a indiscutablement, dans cette exclusion, du règlement de compte : à cet égard, Hugucnin porte les accusations les plus claires à l’encontre de Jean-Edern Hallier, rejetant sur lui la responsabilité de son éviction. Il faut reconnaître également que, dans les conditions évoquées plus haut, la revue menaçait de devenir ingérable, ses membres désertant systématiquement chaque comité et se déchargeant largement de leurs responsabilités sur Hallier et Sollers. Les considérations proprement littéraires, enfin, ne sont pas étrangères à ce premier affrontement et c’est sur celles-ci que la lettre d’exclusion fait porter l’accent. Au début du mois de juin, Sollers et Hallier lisent le manuscrit de La Côte sauvage et portent sur celui-ci un jugement sans com-plaisance. Le fossé qui sépare le « nouveau romantisme » de Huguenin des thèses défendues par Tel Quel apparaît dans toute son ampleur - Le fossé est donc réel qui sépare le « nouveau romantisme que prône Huguenin, du nouveau roman que défendent alors Hallier et Sollers. Sollers, Hallier et Thibaudeau tiennent à ce que la revue ne puisse cautionner le premier roman de Huguenin dont ils pressentent le compromettant succès qu’il ne manquera pas de rencontrer. Huguenin accueille sans états d’âme excessifs la nouvelle de son éviction.
En ces jours où Tel Quel se sépare de lui, il est tout entier au souci d’une autre bataille, pour lui bien plus décisive. Il travaille entre quatorze et quinze heures par jour au texte de son roman, corrigeant, allégeant celui-ci, le remaniant profondément. Paul Flamand a lu avec beaucoup d’intérêt le manuscrit et il croit au succès du livre. Le texte part le 9 juillet à la composition. Le roman paraitra à la rentrée littéraire de l’automne 1960"7.
VOIR AUSSI
SUR JEAN-RENE HUGUENIN
- Le retour de l’astéroïde Huguenin
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- Raskar Kaspac ressuscite Jean-René Huguenin
- Jean-René Huguenin : Un jeune mort d’autrefois (I)
- L’aveu... de Jean-Edern Hallier
- Je t’aime, moi non plus : Huguenin-Sollers
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La Côte sauvage connaît un succès exceptionnel. Mauriac et Aragon, décidément fort attentifs aux mêmes écrivains, louent de concert ce roman comme ils avaient loué deux ans plus tôt Une curieuse solitude. La presse multiplie les portraits de Jean-René Huguenin : de quotidien en quotidien se répète son profil de jeune premier romantique et Paris-Presse, photos à l’appui, analyse la manière dont joue au tennis cet « étudiant sportif ». Lecteurs et lectrices découvrent ainsi que Jean¬René Huguenin « a 24 ans, des yeux bleus et un long corps musclé » "%. Sur un registre plus sérieux, la critique littéraire salue la sensibilité qu’exprime La Côte sauvage et les dons d’écriture qui y sont révélés. Le livre fait sensation à un point tel que sa parution semble un instant bouleverser tous les calculs en vue des prix. On en parle très sérieusement pour le Goncourt.
Une fois apaisé le tourbillon de la célébrité, Huguenin, consacré écrivain, se remet au travail. Il renonce à se présenter à nouveau au concours d’entrée à l’École nationale d’administration et, porte-parole d’une jeunesse révoltée contre la médiocrité du temps, signe dans la presse de nombreux articles. Il met en chantier un deuxième roman et effectue, à partir de novembre 1961, son service militaire. Affecté à Paris au service cinématographique des armées, il trouve la mort au cours d’une permission. Le samedi 22 septembre 1962, il se tue, perdant le contrôle de sa voiture sur la route qui mène de Paris à Chartres.
Deux grands écrivains rendront un émouvant hommage à l’auteur de La Côte sauvage. En tête du numéro 13 de Tel Quel, Julien Gracq évoquera celui que, quelques années auparavant, il avait connu au lycée Claude-Bernard : « Il avait été mon élève. Mais, d’un élève, on ne sait rien [...]. Il y avait quelque chose en lui qui rappelait obstinément le plein vent : ce mouvement de tête fougueux de cheval sans bride, cette voix un peu coupante qui défendait assez agressivement son quant-à-soi. Il paraissait plutôt de la race qui brûle ses cahiers et ne s’inscrit pas aux associations d’anciens élèves ?. » Dans la très belle préface qu’il compose, en 1964, pour le journal, François Mauriac dessine l’image frappante de « ce jeune homme ensanglanté qui surgit devant [Dieu] des débris de sa voiture et qui, d’avance, avait tout payé" ». La mort de Jean-René Huguenin a fait entrer celui-ci dans une certaine légende. L’auteur de La Côte sauvage pourra compter sur la fidélité des amis qui l’avaient aimé et des lecteurs qui avaient admiré son œuvre. En 1964, le journal est publié à titre posthume. En 1965, paraissent certains des articles du jeune écrivain, réunis sous le titre d’ Une autre jeunesse. En 1987, journaliste à Libération, Michka Assayas rassemble lettres, textes brefs et fragments de roman dans Le Feu à sa vie. Dès 1963 avait été décidée la création d’un prix Jean-René Huguenin d’une valeur de 3 000 francs destiné à être décerné le 1" mars de chaque année à « l’auteur d’un ouvrage édité témoignant d’une sensibilité et d’un romantisme proches de l’œuvre de Jean-René Huguenin ». Un temps, François-Régis Bastide s’essayera à convaincre François Truffaut de porter à l’écran La Côte sauvage.
Au moment où il disparaît tragiquement, Huguenin a quitté Tel Quel depuis plus de deux ans. Sa mort, pourtant, n’est pas sans effet sur l’histoire d’une revue que cette nouvelle funèbre endeuille et boule-verse. Elle contribuera à éloigner Renaud Matignon d’une entreprise qui, désormais, perd encore davantage de son sens. Elle affectera profondément Jean-Edern Hallier et peut-être sera-t-elle à l’origine de la stratégie proprement suicidaire que celui-ci adoptera. L’un de ses membres disparu, le clan du lycée Claude-Bernard se défait inéluctablement et avec lui le groupe composite des fondateurs de Tel Quel La mort de Huguenin est pour Hallier l’événement qui éclaire de sa lumière tragique toute l’histoire de la revue. On ne s’aventurera pas ici dans la psychologie des différents protagonistes mais, pour comprendre le drame qui dans l’esprit du secrétaire général de Tel Quel s’ est joué, il faut lire ces passages de je rends heureux ou de La Cause des peuples où celui-ci évoque la mort de son ami d’enfance. Là, de manière répétée, se souvenant de son passé, le romancier abandonne tout souci de la vérité, se perd dans l’univers endeuillé de son propre imaginaire et s’attache à composer un mythe à l’étrange cohérence.
Dans toutes les versions rapportées de ce drame s’exprime un curieux sentiment de culpabilité qui lie indissolublement deux événements pourtant totalement indépendants : l’exclusion de Huguenin du comité en juin 1960 et sa mort accidentelle deux ans plus tard. Ayant contribué à l’éviction de son ami d’enfance, Hallier a la certitude de l’avoir déjà condamné à mort et exécuté. Dans je rends heureux, il se compare étrangement à Caïn et déclare : « C’était Caïn qui venait de tuer Abel. Désormais, le remords était dans ma chambre, et me regardait avec l’œil de Jean-René• » Dans cette perspective, l’accident d’automobile n’est plus le produit absurde d’une fatalité ; il est la conséquence logique d’un reniement monstrueux. Et parce que la culpabilité qui en découle est impossible à supporter, Hallier reconstruit toute l’histoire de Tel Quel pour s’exonérer de ce crime. C’est ainsi qu’il présente Sollers comme le mauvais génie qui, manipulateur sournois, aurait fait de lui l’outil inconscient d’un sanglant règlement de comptes. C’est Sollers qui, par arrivisme, aurait incité Hallier à évincer Huguenin. C’est donc Sollers qui porterait la responsabilité de la mort de ce dernier.
Jean-René et Jean-Edern en promenade au Jardin d’Acclimatation
Photo Raskar Kapac
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Il suffit de lire Huguenin - son Journal ou ses lettres - pour comprendre que l’amitié passionnée que chante aujourd’hui je rends heureux est une tardive fiction. L’auteur de La Côte sauvage éprouvait la plus grande méfiance pour le secrétaire général de Tel Quel et c’est ce dernier - et non Sollers - qu’il accuse sans ménagement d’avoir manigancé son exclusion. Seule la mort de Huguenin peut renverser toutes les perspectives et fausser toute vérité. Elle transforme le rival d’hier en un être de légende : le « petit prince du lycée Claude-Bernard ». Elle semble précipiter Hallier vers un désastre qui seul le rachètera aux yeux du disparu. Et Hallier n’est pas sans pressentir cette course au désastre dans laquelle le deuil l’a engagé. Dans son délire, il arrive qu’il fasse preuve d’une belle lucidité de romancier, écrivant : « J’ai envie de quitter la revue, mais je ne le sais pas encore. Je n’ai plus rien à faire ici, je ne m.’ amuse plus.J’ai cassé mon jouet chéri, il ne me reste plus qu’à me casser. Sollers est devenu l’expression physique du reproche vivant que je me fais à moi-même. Plus rien n’est comme avant. »
En ce sens, la mort de Jean-René Huguenin - consacrant de manière funèbre le départ de celui-ci - crée comme une profonde fêlure au sein de Tel Quel Le récit qu’en fait Hallier est une fable dont la consistance n’existe nulle part sinon dans l’esprit de son auteur où elle a pris force de vérité. Mais cette fable ne restera pas longtemps sans effet sur le destin de Hallier et, par voie de conséquence, sur celui de la revue elle-même.

Michel Maxence et Michel Deguy entrent à Tel/h2 Quel
Dès l’exclusion de Jean-René Huguenin, Tel Quel entre dans une zone de fortes turbulences. Le bel équilibre originel de la revue est irrémédiablement brisé. Pour tenter de retrouver une forme satisfaisante de stabilité, la solution la plus simple consiste à ouvrir le comité à de nouveaux écrivains. C’est ainsi que, venus des Éditions de Minuit et du nouveau roman, feront leur entrée Jean Thibaudeau puis Jean Ricardou qui appartiendront à Tel Quel une décennie durant. En 1961-1962, deux noms apparaîtront de manière plus éphémère sur la liste des membres du comité : celui d’un écrivain aujourd’hui totalement oublié, Michel Maxence ; celui d’un poète et essayiste de premier plan, Michel Deguy.
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La Côte sauvage, éd. du Seuil, coll. Points, roman
Journal, éd. du Seuil, coll. Points, Journal intime

LE GOUVERNEMENT HALLIER EN QUESTION ET SON EXCLUSION


Collection D. Brouttelande

Fin 1962, date de référence du tract publicitaire ci-dessus, quelle est la situation de Tel Quel ? Philippe Forest nous le dit dans son « Histoire de Tel Quel » (1960-1982), Seuil, 1995 :

Comme Philippe Sollers, mais pour des raisons fort différentes, Jean-Edern Hallier semble, en 1962, traverser une passe très difficile. Menant une vie peu réglée, il met à rude épreuve un équilibre physique et nerveux déjà précaire. Faisant preuve de peu de discipline dans sa propre existence, il en met moins encore dans la gestion d’une revue à l’intérieur de laquelle, en l’absence de Sollers, il exerce bientôt tous les pouvoirs.
Dès décembre 1960, dans une lettre adressée à Boisrouvray, Sollers exprimait son impatience devant la désorganisation du comité. Seule la perspective de son départ prochain pour l’armée le dissuadait de demander à Paul Flamand d’assurer en son nom propre la direction de Tel Quel
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Le témoignage de Hallier, dans Je rends heureux, rejoint celui de Sollers : « Nos conflits intellectuels étaient d’autant plus violents qu’ils n’étaient que les déguisements de nos ambitions nues — cette avidité insatiable, dont tout nous servait de prétexte. Les comités duraient des heures, se prolongeaient tard dans la nuit, s’achevaient même parfois à l’aube en des compromis de lassitude au Pied de Cochon sagesse de l’épuisement ... Nous votions le sommaire — et son ordre hiérarchique s’établissait en des négociations au couteau. Le hit-parade de nos engouements, c’était le résultat d’âpres calculs — selon l’équilibre des forces de l’édition parisienne, et la montée de notre influence dans la presse. »
Lorsque, remis de ses épreuves militaires, il revient à Paris, Sollers peut constater que, malgré les renouvellements opérés, la situation au sein du comité n’a fait qu’empirer. L’auteur de « Background » a, on s’en doute, des raisons personnelles de souhaiter le départ de Hallier mais il peut également constater que ce dernier est parvenu progressivement à faire presque l’unanimité contre lui. Fin 1962, la fiction d’une « démocratie littéraire » régnant à Tel Quel a depuis longtemps volé en éclats. Pour faire « tourner » la revue, en l’absence de Sollers, au sein d’un comité privé de toute consistance par la défection des uns et l’exclusion des autres, Hallier a pris en main le destin de Tel Quel La qualité des numéros offerts aux lecteurs prouve qu’il a su s’acquitter de cette tâche. Il n’en reste pas moins que la plupart de ceux qui participent à l’entreprise ont le sentiment que la revue va à vau-l’eau. La manière à la fois désinvolte et tyrannique dont Hallier mène Tel Quel suscite un mécontentement général. Au lieu d’exécuter les décisions prises par le groupe et de représenter celui-ci, le secrétaire dissimule des textes envoyés au comité, il refuse de révéler l’identité véritable de certains auteurs, a tendance à composer maintenant les sommaires à sa guise et se montre incapable de la rigueur minimale que nécessite une entreprise éditoriale. Tout se passe comme si, multipliant les extravagances, les mouvements d’humeur et les provocations, Hallier cherchait à voir jusqu’où il était possible pour lui d’aller trop loin. Une « reprise en main » de la revue semble ainsi nécessaire dont certains membres du comité — Sollers, Ricardou et Thibaudeau, notamment — imaginent mal qu’elle puisse avoir lieu sans l’éviction de l’actuel secrétaire général. Le 19 décembre 1962 doit se tenir une réunion où se décidera sur quelles bases saines doit repartir Tel Quel
A la demande de Philippe Sollers, qui tient à ce que la réunion ne dégénère pas et qu’elle débouche sur des décisions concrètes, Paul flamand, usant d’un droit prévu dans le contrat, assiste au comité. Le compte rendu établi à l’issue de celui-ci n’est guère plus qu’une reprise des principes contenus dans la charte intérieure de Tel Quel . En une proclamation quelque peu solennelle, le comité commence par réaffirmer sa souveraineté, puis il précise à nouveau les règles qui doivent présider au fonctionnement interne de la revue et à l’établissement de ses sommaires. Que ces règles doivent ainsi être rappelées indique assez à quel point elles étaient devenues « lettre morte ». Depuis la préparation du quatrième numéro, au mépris de toutes les conventions et en raison des circonstances évoquées plus haut, Jean-Edern Hallier exerce un pouvoir de fait sur Tel Quel Aux yeux des membres du comité, l’heure semble être venue de corriger cette « dérive » vers un « présidentialisme autoritaire », d’en revenir à un « régime d’assemblée », bref de rétablir, au sein de la revue, un certain fonctionnement démocratique. Les choses paraissent un moment reprendre leur cours normal. En présence de Paul Flamand qui « souhaite à Tel Quel une année de bonne harmonie et de travail », une réunion du comité se tient paisiblement le 9 janvier 1963. Il semble cependant que Jean-Edern Hallier ne se soit pas résolu à la perte effective de l’essentiel de son pouvoir. Contre tous les autres membres de la revue, le secrétaire général entend conserver la direction de Tel Quel. Visiblement affecté par cette affaire, il est nerveusement à bout et ne supporte pas que la préparation du prochain numéro lui échappe. Les choses prennent rapidement un tour ubuesque. Pour se prémunir contre toute éventuelle manipulation opérée par le secrétaire général et tout retrait subreptice d’un texte, les membres du comité font circuler entre eux un troisième jeu d’épreuves dont ils dissimulent l’existence à Hallier.
Le 31 janvier, la mesure étant amplement dépassée, la décision est prise de « renverser » Hallier. Une lettre lui est adressée signée par tous les membres du comité, à l’exception de Renaud Matignon, qui, fort éloigné de toutes ces intrigues et assez indifférent au sort de Tel Quel, a conservé sa confiance à son ancien camarade d’école. Jointe à la lettre, la note suivante relève Hallier de ses fonctions :
Les membres soussignés constatent que les décisions prises par le comité souverain ont été régulièrement contestées par le secrétaire général actuel qui pourtant avait la fonction définie de représenter cette souveraineté. Le travail commun s’en trouve perturbé, l’avenir de la revue compromis. Ils estiment donc qu’il est nécessaire de procéder à l’élection d’un nouveau représentant dès le comité du 6 février. Ils proposeront quant à eux Marcelin Pleynet comme secrétaire de rédaction.
C’est alors que va se dérouler l’épisode du « voyage en Suisse, » où une délégation de Tel Quel se rendra pour expliquer la situation à l’intéressé et au Général Hallier son père, venu à la rescousse. La rencontre Sollers-Général Hallier fera des étincelles...

Le rocambolesque « voyage en Suisse »
Où il est question d’une nouvelle intervention du général Hallier pour soutenir son fils Jean-Edern, en perdition au sein du groupe Tel Quel. C’est alors que va se dérouler l’épisode du « voyage en Suisse », où une délégation de Tel Quel se rendra pour expliquer « avec ménagements » , ( à la demande du général ), la situation à l’intéressé, (son éviction du groupe Tel Quel). Le Général Hallier son père, venu à la rescousse, est aussi arrivé en Suisse...

Extrait de Histoire de Tel Quel de Philippe Forest :
Le 31 janvier[1963] - jour où une lettre avait été rédigée par les membres du comité Tel Quel, pour informer Jean-Edern Hallier que Marcelin Pleynet serait proposé comme nouveau secrétaire général, dès la prochaine réunion du comité du 6 février - Jean-Edern Hallier est absent de Paris, parti se reposer en Suisse. En accord avec le comité, Je-an-Louis Baudry décide d’avertir la famille Hallier de la décision qui vient d’être prise. Dès le lendemain matin, vendredi 1er février, il reçoit dans le cabinet dentaire où il exerce, la visite inattendue du général Hallier qui, visiblement, a décidé de prendre en main les intérêts de son fils. Sans discuter le bien-fondé d la décision, le général, soulignant la fragilité psychologique de son enfant, sollicite de Baudry une faveur. Il souhaiterait que la nouvelle de son éviction soit annoncée à son fils avec ménagements et, à cette fin, il suggère que le comité constitue une délégation qui se rende en Suisse.
Un peu plus tard dans la matinée, le général Hallier fait porter à Paul Flamand un mot dans lequel il soumet au directeur des Editions du Seuil la même requête. Après s’être longuement entretenu avec lui, Paul Flamand, au cours de l’après-midi, réunit dans son bureau les membres du comité. Il insiste pour que ceux-ci acceptent l’invitation, précisant que le général s’est engagé à payer tous les frais du voyage et du séjour. Du côté des jeunes écrivains de Tel Quel, les réticences sont assez nombreuses tant parait grotesque l’idée même d’une délégation se rendant dans le décor suisse d’une station de sports d’hiver pour apprendre au secrétaire général de Tel Quel la nouvelle de son éviction qu’une lettre devait suffire à lui notifier. L’insistance de Paul Flamand et la prise en compte des considérations médicales avancées par le général Hallier décident Baudry, Pleynet, Thibaudeau et Maxence à entreprendre le voyage.
Le samedi soir, ceux-ci se retrouvent sur le quai de la gare de Lyon.
Peu avant le départ du train, Sollers les rejoint. Fermement opposé à cette expédition et ayant tout fait pour la décourager, il décide au dernier moment d’y participer. Visiblement, il entend s’assurer que ses camarades, une fois sur place, ne céderont pas aux pressions de Hallier et ne le rétabliront pas dans ses fonctions. A dire vrai, personne n’en a la moindre intention. La conduite de l ’ex-secrétaire général a tellement excédé les membres du comité que chacun ne souhaite qu’une chose : régler au plus vite la question. Les cinq écrivains passent la nuit du samedi au dimanche à l’hôtel Terminus à Lausanne. Le lendemain, ayant averti par téléphone de leur arrivée prochaine, ils prennent le train jusqu’à Sierre puis, en début d’après-midi, un taxi qui les mène à Crans jusqu’au chalet des Hallier.
Dans Je rends heureux, Jean-Edern Hallier évoque l’épisode :
« Quand la bande de Tel Quel débarqua à Croans-sur-Sierre, absurdes Pieds Nickelés à semelles de crêpe crissant sur la neige tassée, à manteaux avec martingale et le col relevé comme celui des flics sur des mentons barbouillés d’acné, le hasard voulut que ce soit mon général de père, venu passer deux jours, qui les accueillit sur le pas de porte du chalet et s’adressa à Sollers qu’il connaissait bien - il était si souvent venu dîner à la maison qu’on l’appelait le ramasse-miettes dans la famille… -avec autant de bonne volonté que de maladresse. La reconnaissance a la mémoire courte. Son nerf et celui de la vengeance sont le même.- Souvenez-vous, cher Philippe - c’est mon père chéri qui parlait, s’inquiétant de mes délires et de mes crises de larmes -, que je vous ai aidé à ne pas faire la guerre d’Algérie. Mon fils est très fatigué, aidez-le à votre tour...
Comme mon père tendait la main à Sollers, ce dernier blêmit, éructa de colère :
- Je ne vous serrerai pas la pince, vieux crabe, bougonna-t-il vilainement.Sautant sur l’occasion pour prétendre qu’on l’avait insulté, il en profita pour rompre les négociations avant même qu’elles aient commencé... »
La version rapportée par Sollers et par les autres membres de la « délégation » - notamment Jean-Louis Baudry - diffère sensiblement. Sur certains points, elle est d’ailleurs corroborée par une lettre adressée aux membres du comité par Jean-Edern Hallier lui-même quelques jours après le voyage en Suisse. Moins elliptique, cette version permet de mieux suivre et de mieux comprendre toute l’affaire.
Était-ce à l’initiative de Sollers comme le prétend Hallier ou bien, comme cela est plus probable, à la demande expresse du général, toujours est-il qu’à peine la délégation arrivée, Sollers et Hallier père se retrouvent dans une pièce à l’écart, pour un entretien privé. Pour savoir ce qui s’est dit alors, on ne peut, bien entendu, que s’en remettre aux témoignages des deux acteurs - dont l’un est aujourd’hui disparu. Cherchant à se justifier aux yeux du comité, dans la lettre évoquée plus haut, Jean-Edern Hallier, rapportant la version de son père, relatera ainsi la scène à ses amis : « Philippe Sollers voit mes parents. Il leur apprend que a) je ne suis pas normal ; b) qu’il est impossible de travailler avec moi, ce dont il aurait pu s’apercevoir depuis plus de trois ans que nous travaillons ensemble presque quotidiennement. D’abord cette manière d’agir a choqué mes parents qui lui ont répondu, m’ont-ils dit, qu’il s’agirait de savoir, en l’occurrence, lequel est le moins fou de nous deux et qu’ayant eu, enfin, l’occasion de l’aider à l’hôpital Villemin, avant son service militaire, ils étaient plus renseignés sur son psychisme que lui sur le mien. »
Dans le souvenir de Sollers, la conversation porta bien sur son état mental mais, d’entrée, elle prit un tour fort peu courtois. Évoquant les éléments d’un dossier militaire qu’étrangement il semblait très bien connaître, le général Hallier formula quelque menace quant à l’utilisation éventuelle qui pourrait être faite de ces informations. Cette menace aurait-elle pu être mise à exécution ? Le père de Jean-Edern Hallier avait-il les moyens d’amener les instances de l’armée à réexaminer le dossier médical de Sollers ? S’agissait-il seulement d’une manoeuvre d’intimidation ? Toujours est-il que, pour obtenir que son fils conserve son poste de secrétaire général de Tel Quel, le général Hallier met dans la balance le récent passé militaire de Sollers. Marchandage d’autant plus insupportable que ce dernier, comme on l’a vu, nourrit des soupçons fort précis quant au rôle joué par la famille Hallier dans l’histoire de ses démêlés avec l’armée.
Sollers claque aussitôt la porte et déclare à ses amis qu’il entend quitter le chalet sur-le-champ. Entre-temps ceux-ci ont retrouvé Hallier dans sa chambre. Il semble en pleine forme et, contrairement aux déclarations alarmistes de son père, est en pleine possession de ses moyens. Visiblement, il a décidé de tenir pour nulle et non avenue la décision de son éviction. Sur ce point, il est inutile d’entreprendre de le raisonner ou même de discuter avec lui. Hallier prétend agir avec le total soutien de Paul Flamand alors que celui-ci, tout au contraire, dans un esprit d’apaisement et pour dénouer la crise, l’a invité à remettre sa démission au plus vite. Rien n’y fait. Les bagages de Hallier sont bouclés et celui-ci est prêt à faire avec les autres membres du comité le voyage de Crans à Paris.
Refusant de serrer la main du général, Sollers prend brutalement congé, entraînant avec lui les autres membres de la délégation. Dans le taxi qui les ramène à la gare, il leur confie la manœuvre d’intimidation dont il a été l’objet. Jean-Edern Hallier, cependant, n’a pas lâché prise. Il suit ses camarades jusque sur le quai de la gare. Assez remontés et indignés, ceux-ci refusent qu’il se joigne à eux pour le voyage du retour. Thibaudeau vient parler un instant à Hallier qui lui confirme alors que son père a bien tenté de faire chanter Sollers.
A-t-on accordé trop d’importance au récit de cette rocambolesque équipée dans les neiges suisses ? Face au récit offert par Je rends heureux, sans doute n’était-il pas inutile de faire entendre la voix des autres protagonistes. On a confronté ici ces versions contradictoires d’un même événement. Celle de Hallier voudrait que Sollers ait profité de son absence momentanée pour liguer le comité contre lui et, par pur arrivisme, se débarrasser ainsi de son principal rival. Celle de Sollers, reprise d’ailleurs ultérieurement dans plusieurs romans dont Femmes, porte les accusations les plus précises contre Hallier et son père qui, jouant de complicités militaires, auraient tenté de l’écarter physiquement de Tel Quel. Interrogés sur ce point- et tout particulièrement sur le voyage en Suisse —, Baudry, Pleynet et Thibaudeau - dans les moins contradictoires de ses déclarations - ont toujours affirmé qu’à leurs yeux, il ne faisait aucun doute qu’en cette affaire Sollers avait dit la vérité. Ici, on laissera le lecteur juge.
La comédie va se poursuivre. En témoigne ce tableau récapitulatif des « Entrants/Sortants » au sein du Comité de Tel Quel :

- Comité Tel Quel 1960-1982
- Source : Jean Thibaudeau, Mes années Tel Quel
VOIR AUSSI :
Tel Quel à l’index
Jean-Edern Hallier, une sacrée canaille par Yann Moix
L’aveu... de Jean-Edern Hallier
Sur la rivalité Philippe Sollers - Jean-Edern Hallier
[1] Revue Ecrire fondée en octobre 1956 par Jean Cayrol, avec comme vocation singulière, la publication exclusive de premiers textes, la découverte d’auteurs encore inconnus.
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Le manifeste propose une avancée dans le sens supposé de l’histoire, d’où la notion d’avant-garde accompagnant un projet politique dont la ligne implique des déviations possibles et delà des exclusions. La question se pose du pourquoi et du comment en art est apparue la notion de manifeste.
Voir en ligne : http://theoriedelapratique.hautetfo...