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de la jeunesse / de l’Italie / de Dieu et du divin…

"Dominique suivi de Epectases de Sollers" par S. Barsacq

D 28 août 2024     A par Viktor Kirtov - C 4 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


FRAGMENTS DE DIALOGUE

Ces fragments de dialogue entre Stéphane Barsacq et Philippe Sollers sont extraits du dernier livre de Stéphane Barsacq : « Dominique suivi de Epectases de Sollers », paru dans la collection sprezzatura aux éditions le clos jouve, le 21 août 2024.

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Stéphane Barsacq et Philippe Sollers
@Paul Delort

de la jeunesse

...Picasso disait qu’on met longtemps à devenir jeune. Que pensez-vous de la jeunesse ?

Je suis réfractaire au terme de jeunesse. J’aime l’enfance, la liberté. Ce qu’on appelle la jeunesse ressortit davantage à une utilisation commerciale, politique ou démagogique qu’à une façon d’être ou de sentir. Souvenez-vous des jeunesses hitlériennes. Toute détermination biologique me paraît douteuse. Je connais des jeunes plus vieux que s’ils avaient mille ans, et des vieux qui en remontreraient aux culs-de plombs de vingt ans. Vivre au sens fort n’est le privilège d’aucun âge, mais de ceux qui créent leur existence jour après jour. Titien bouleversant la peinture à quatre-vingt-dix ans finit jeune, quand Rimbaud, écrivant en latin à dix ans, commence vieux.

Quelle a été votre propre jeunesse ?

J’ai été précoce. D’abord à cause de la maladie. Puis, à peine adolescent, j’ai vécu avec des femmes qui avaient parfois le double de mon âge. Des moments exquis ! J’étais par ailleurs un garçon assez solitaire. Je ne m’en remettais pas à un groupe quelconque pour rêver ma vie : j’avais à cœur de vivre mes rêves par moi-même. Renvoyé de tous les lycées, collé à l’oral d’HEC, puis réformé lors de la guerre d’Algérie, je n’ai eu de cesse de cultiver ma raison d’être : la littérature. J’ai lu, lu et lu. J’aimais entre tous Baudelaire. J’aimais aussi les bordels, mon université parallèle. Mes premiers textes ont été publiés assez vite, avant que j’atteigne la majorité. Ma famille y était farouchement opposée. Imaginez que mon père m’envoyait de l’argent en cachette de ma mère. Mais j’ai tenu bon, j’ai tenu ferme.

D’où vous est venue cette passion ?

De l’enfance. Je ne suis peut-être plus jeune, mais mon enfance ne m’a jamais quitté. C’est-à-dire le jeu, qui est une occupation plus sérieuse que le faux sérieux. La jeunesse n’est qu’une faiblesse transitoire entre deux choix : soit perdre son enfance pour s’adapter au monde adulte, soit la conserver à volonté, en dépit de tout. L’exaltation de la jeunesse, je l’interprète même comme l’alibi de la répression de l’enfance.

Qu ’est-ce à dire ?

Flaubert a raison : « Si la jeunesse est un défaut, on en guérit très vite. » Or, on ne guérit jamais de l’enfance. Elle constitue notre mémoire. Comment la société qui se veut actuelle pourrait-elle tolérer sa négation ? Ecoutez son discours, fabriqué par les pires vieux dans leurs têtes : si vous êtes jeunes, suivez le mouvement, consommez, soyez ceci ou cela, dépensez, mais ne soyez surtout pas vous-même. Pour cette raison aussi, j’aime l’esprit d’enfance : le contraire de l’infantilisme, où on clinche à maintenir la jeunesse. Un rire, une grâce, une joie renouvelée.

Comment jugez-vous la jeunesse aujourd’hui ?

Je ne la trouve pas assez affranchie, ni subversive. Autrefois les jeunes critiquaient la société. Aujourd’hui, ils veulent l’intégrer coûte que coûte. Je concède que la conjoncture que j’ai connue était plus favorable : plein emploi, apparition de la pilule, éradication des maladies vénériennes. La police était moins bien organisée, la guerre venait de se terminer. On pouvait aussi vivre sans rien, ce que j’ai fait. Mais on créait ! On réfléchissait ! Le contraire de la servitude volontaire !

Voulez-vous dire que les jeunes sont des idiots ?

Non. Mais ils ne pensent peut-être pas assez. Leurs propos relèvent plus souvent de la déception que de la critique. À croire que la seule alternative soit celle proposée par le système : être un pion qui demande à être manipulé, ou devenir un exclu.

« Que faire ? » - pour reprendre la question de Lénine.

Je ne connais que les ressorts de l’enfance pour déjouer le chantage des adultes. Il faut persévérer dans notre être qui nous vient d’ailleurs - de cette autre époque de notre vie, plus présente que celle dont nous sommes les contemporains.

La création serait-elle alors une continuation de l’enfance ?

L’artiste est l’enfant de la vie pour jouer avec elle. Créer prolonge la vie ; elle la donne et elle l’augmente. Sans cette ressource, les dangers sont grands. Jeune, mon ami, réveille-toi !

de l’Italie

... Quelle image donneriez-vous de la vitalité italienne ?

Celle du Titien. Imaginez un peintre qui, dans la même journée, est capable de peindre une vierge en assomption et une courtisane sensuellissime, avec, dans les deux cas, la boulangère du coin pour modèle. Quoi de plus formidable ? Quand il en assez de la voir nue, il la renvoie au ciel !

Casanova résume-t-il l’Italie selon vous ?

Voilà un vénitien de la fin du XVIIIe siècle. Il est par¬tout chez lui : à Londres, à Madrid ou Saint-Pétersbourg. Sa marque ? La mobilité. Ajoutez qu’il écrit en français, à la même hauteur que Rousseau, Voltaire ou Laclos. Vous avez tout compris : Casanova est un européen d’Italie, non un italien d’Europe.

Précisez votre pensée.

On fait croire qu’un homme se ramène à son appartenance géographique, alors que celle-ci ne européen avant celui des nations. Ce sont les brutes du XIXe et du XXe siècles qui se sont acharnées à parler de pays, quand seules comptent les villes, où, par définition, tout le monde se retrouve.

Pour autant, l’Italie n’est pas un pays imaginaire.

Et comment ! Sans l’Italie, rien n’existerait de ce que nous préférons. Ni peinture, ni architecture, ni musique, ni poésie. Depuis le Quattrocento, tous les esprits, tous les artistes sont allés en Italie, c’est-à-dire à Rome, Florence et Venise, y puiser une leçon de liberté, c’est-à-dire de vie. François 1, Montaigne, Montesquieu, Stendhal ou Proust ! La liste serait longue. L’ltalie est la source la plus illuminante de notre civilisation, à condition toutefois - condition sine qua non - de savoir rester civilisés.

L’Italie n’est-elle toutefois pas devenue un musée à ciel ouvert ?

Au contraire. C’est le pays le plus avancé du monde. Disons que l’époque accuse son retard sur lui. ‘L’Italie, c’est une Grèce qui a réussi. Casanova avait raison ; comme on lui demandait : « Vous venez de là-bas ? », il répondit : « Non, de là-haut. »

Votre mot italien préféré ?

Gioa - la joie. Ou Morbidezza - la désinvolture. Ces mots résument la seule attitude à avoir devant les choses. J’aime aussi le vers parfait de Dante : « Vergine madre, figlia del tuo fglio » (Vierge, fille et mère de ton fils.) Si vous arrivez à faire en sorte que votre mère devienne votre fille, plus de problème d’Edipe : vous aurez passé un cap. Comme l’auteur du Paradis, vous serez un homme...

de Dieu et du divin

... Nous sommes en 2002. À l’heure où la question religieuse est d’une actualité brûlante, selon qu’on l’utilise à des fins politiques ou terroristes, et l’objet d’un grand débat intellectuel, en France comme dans le monde, pourquoi avez-vous choisi de composer une anthologie de textes sacrés, sous un titre déjà illustre, Illuminations ?

Hegel nous rappelle qu’il existe deux infinis. L’un bon, l’autre mauvais. Qu’est-ce que l’Histoire dans son déploiement, sinon le produit dialectique de leur rapport contrarié ? À quoi assistons-nous aujourd’hui ? Dieu, mais aussi le Diable, son corollaire, reviennent, une fois de plus, frapper à nos portes. Ces puissances, fort anciennes, sont, dans leur éternité révélée, plus actuelles que jamais. À la rigueur, il conviendrait peut-être de demander où on ne les trouve pas. Nulle part, semble-t-il, et depuis le 11 septembre 2001, il n’est pas un endroit au monde qui n’ait été frappé par ce retour aux allures souvent dramatiques, parfois cocasses. Dans ces conditions, que dire, en fait, qui situe les choses à leur vrai niveau ? Dieu, certes, est en question. Il a une longue histoire. Mais à trop le réduire à une position morale ou politique, c’est-à-dire à un fanatisme latent, on oublie souvent qu’il a d’abord été merveilleusement pluriel. Les dieux, en effet, parlent toutes les langues ; parfois même, ils vont jusqu’à ne plus s’appeler « dieux », tant le sacré est fondateur de leur nature. Il s’agit donc d’écouter Dieu, c’est-à-dire tous les dieux, au plus près - à la source même de leur parole -, en grec, en sanskrit, en chinois, en hébreu, en arabe et aussi, parfois, en poésie. Chaque texte présenté ici a pour vocation principale d’être une expérience personnelle, sans que s’y mêle la moindre intention religieuse. Ce qui m’importe ? Le rythme, la vibration, la vérité dans la beauté. D’où ce titre en hommage à l’un des plus grands poètes de tous les temps, Arthur Rimbaud.

Votre intérêt pour Dieu pourra surprendre ceux qui vous imaginent fermé à toute religion, excepté celle du libertinage.

À ceux-là je réponds d’emblée que ce serait se méprendre sur qui je suis aussi bien que sur la notion même de libertinage. Casanova est plein de Dieu, Mozart en déborde, pour ne rien dire du marquis de Sade, justement surnommé « le divin ». Cela dit, votre remarque prouve peut-être qu’on préfère être aveugle à ce que j’écris. Je pourrais montrer à qui le désire, dans chacun de mes ouvrages, depuis mon texte sur Dante, daté de 1965, jusqu’à La Divine Comédie ou Passion fixe, de multiples ouvertures sur les différents horizons de Dieu. Je m’étonne toujours qu’on parle de Sollers, jamais de ce qu’il écrit... Mais le problème pot des bien-croyants tient sans doute à ce que je ne réduis pas la question du sacré à sa seule expression occidentale, incarnée dans la tradition catholique, quel que soit, par d’ailleurs, mon rapport avec elle. Impossible, par exemple, de parler vraiment du sacré si on veut faire l’économie de Lao Tseu ou du Mahabarata.

Vous êtes l’auteur d’un livre qui fit date, Paradis. Votre ouvrage est-il la continuation d’une même expérience ?

Oui. À l’image du choix que cette anthologie propose, mes livres, en général, sont nourris d’une lecture constante de la Bible, des Évangiles, mais aussi, à certain moment clef, des hymnes spéculatifs du Veda ou des Upanishad. Si on veut questionner Dieu, si on tient à être déniaisé en matière de sacré, il est nécessaire d’en passer par les textes canoniques de toutes les grandes traditions encore vivantes. Ceux-ci sont à chaque fois autant de nuances précises et possibles d’un élan à un sentiment universel.

Ne craignez-vous de composer un choix qui, par définition, exclut certains textes fondateurs ?

Il s’agit d’un choix d’écrivain. Il correspond à une expérience personnelle. Je maintiens, coûte que coûte, la revendication d’une recherche privée, dans l’effrayant bavardage ambiant. Illuminations se veut avant tout une nette affirmation de ce qu’il y a de plus intime dans l’être. L’occasion de pointer ce qu’Arthur Rimbaud appelait de ses vœux à la fin d’ Une saison en enfer « Et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps ».

Extrait de :

VOIR AUSSI

Stéphane Barsacq, Dominique, suivi de Épectases de Sollers
éditions le clos jouve
Illuminations à travers les textes sacrés

A propos de Stéphane Barsacq

Né en 1972, Stéphane Barsacq, grandit à Moscou, dans une famille aux ramifications russes et françaises. ( il est le fils du sculpteur Goudji et petit-fils du dramaturge, André Barsacq). Après ses études secondaires au Lycée Condorcet à Paris, puis à l’Université Paris-IV, il travaille comme Grand reporter pour la presse écrite (Figaro Magazine) et publie dans de nombreuses revues (Europe, L’Infini, Commentaire...). Devenu directeur littéraire à partir de 2001, il édite, entre autres, des classiques du XVIIIe siècle, en particulier dans la collection « Bouquins » chez Robert Laffont, puis, à partir de 2009, des romans et des essais chez Albin Michel. Son roman Le piano dans l’éducation des jeunes filles (Albin Michel) a reçu le prix Roland de Jouvenel décerné par l’Académie française en 2016. Il a publié Johannes Brahms (Actes Sud), François d’Assise, La joie parfaite (Seuil), Simone Weil, Le ravissement de la raison (Seuil), Cioran, Ejaculations mystiques (Seuil) ainsi que de nombreuses études sur la poésie (Charles Baudelaire, Edmond Jabès, Yves Bonnefoy, etc.) « Rimbaud, Celui-là qui créera Dieu », Editions Points Seuil.

La poésie comme langage spirituel

« Les Racines du Ciel » (France Culture) du 04.05.2014 avec Frédéric Lenoir et Leïli Anvar. Invité : Stéphane Barsacq, éditeur et auteur.
Il y évoque. « Rimbaud, Celui-là qui créera Dieu », Editions Points Seuil.

Stéphane Barsacq, Josyane Savigneau et Philippe Lévy dans Essentiel (RCJ)

Diffusée en direct le 7 févr. 2023

ESSENTIEL (Radio RCJ), le rendez-vous culture - Laurence Goldmann Spécial Stefan Zweig - A l’occasion de la publication de « Lettres à Lotte, 1934-1945 » chez Albin Michel. Avec Stéphane Barsacq, éditeur chez Albin Michel des œuvres de Zweig , Josyane Savigneau, secrétaire de rédaction à l’Arche - journaliste littéraire sur RCJ et Philippe Lévy, Directeur du département Jeunesse du FSJU, grand lecteur de Zweig qui lira des extraits de cette correspondance.


GIF ENTRETIEN avec Stéphane BARSACQ à propos de son livre « Le piano dans l’éducation des jeunes filles »

Par Daniel Salvatore Schiffer

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Stéphane Barsacq avec Daniel Salavatore Schiffer

Stéphane Barsacq, auteur d’importants essais sur la musique, la philosophie et la poésie, est un écrivain dont la beauté du style n’a d’égale que la profondeur de la pensée. Preuve en est son dernier livre, qui est aussi son premier roman : « Le piano dans l’éducation des jeunes filles » [1]. Une merveille !

ENTRETIEN AVEC STEPHANE BARSACQ : VERTIGE DE L’AMOUR AU TEMPS PRESENT

Daniel Salvatore Schiffer : Votre dernier livre, qui est aussi votre premier roman, a pour très joli titre « Le piano dans l’éducation des jeunes filles ». Serait-ce donc là, transposé au vingt-et-unième siècle, une sorte de nouvelle « Éducation sentimentale » pour reprendre l’intitulé du célèbre roman, écrit au dix-neuvième siècle, de Gustave Flaubert ?

Stéphane Barsacq : Le titre de mon roman, « Le piano dans l’éducation des jeunes filles », revêt un caractère polysémique, dont la thématique renvoie à trois de mes livres et écrivains préférés, qui sont aussi, au sein de l’histoire de la littérature française, des auteurs majeurs : « L’Éducation sentimentale » de Flaubert, en effet, mais aussi « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » de Proust et « Les jeunes filles » de Montherlant. Mais, surtout, ce titre s’avère être, en réalité, la première partie d’une phrase écrite par Max Jacob dans une lettre adressée à Jean Cocteau : « Le piano dans l’éducation des jeunes filles est la cause de tous les adultères ». Une phrase éminemment poétique, voire énigmatique !

UNE NOUVELLE ET MODERNE « EDUCATION SENTIMENTALE »

D.S.S. : Cette phrase indique aussi, et peut-être surtout, un certain rapport à la modernité, ainsi que l’atteste, par ailleurs, un roman comme « L’Éducation sentimentale » de Flaubert justement !

S.B. : En effet ! Frédéric Moreau, son héros littéraire, se révèle être, dans sa manière d’aimer, souvent désastreuse, une sorte de contre-modèle. Flaubert, d’un point de vue moral, y fait voir ce que l’on appelle communément le « mal » pour mieux en dégager ce que l’on nomme tout aussi généralement le « bien ». C’est cela précisément, comme le donnaient à voir Baudelaire ou Rimbaud, Oscar Wilde ou James Joyce, l’essence de la modernité, du moins en matière de littérature !

D.S.S. < D’autres grands écrivains français se profilent également à travers les pages de votre roman, dont le thème central est donc ce que l’on pourrait aisément qualifier ici, vous inscrivant ainsi vous-même en ce courant littéraire, d’ « éducation sentimentale à la française » !

S.B. : C’est vrai ! Musset et sa « Confession d’un enfant du siècle », mais aussi Benjamin Constant avec « Adolphe » ou Stendhal avec « Le Rouge et le Noir » et « La Chartreuse de Parme », constituent pour moi, sur le plan narratif, expressif et esthétique, autant de sources d’inspiration, dont je me réclame ouvertement et avec lesquels je tente, pour mon humble part, de renouer. C’est là un extraordinaire patrimoine culturel, quasiment unique dans le panorama de la littérature mondiale, à l’exception, peut-être, des grands auteurs russes (Dostoïevski, Pouchkine, Lermontov, Gogol, Tourgueniev, Tchekhov, Tolstoï, Boulgakov...), que j’apprécie, peut-être à cause d’une partie de mes origines ancestrales aussi, énormément !

D.S.S. : Flaubert, Stendhal, Proust, Montherlant, Musset, Benjamin Constant, Max Jacob, Jean Cocteau : la filiation avec la grande tradition littéraire française semble effectivement évidente sur le plan thématique, mais aussi, à vous lire, au niveau de l’écriture, dont la beauté formelle se teinte souvent d’indéniables audaces stylistiques : un adroit et savant mélange, en somme, de classicisme et de modernité !

S.B. : C’est en effet là, modestement, l’ambition, à un triple niveau, de ce livre : mettre en lumière l’intime, mais aussi le romanesque, d’une relation amoureuse ; raconter, avec en arrière-fond l’histoire d’un amour, la réalité de la société contemporaine ; dialoguer avec les grands maîtres de la littérature française.

QUESTIONNER, A TRAVERS UNE HISTOIRE D’AMOUR, LA SOCIETE CONTEMPORAINE

D.S.S. : Pourriez-vous résumer, en quelques mots, la trame de cet important roman, par ailleurs nommé, et parfois déjà récompensé, par plusieurs prix littéraires, dont le « Prix Roland de Jouvenel », décerné par l’Académie Française ?

S.B. : Volodia, jeune maître de conférence en histoire, tue son ennui existentiel en donnant ses leçons à la Sorbonne, tandis qu’il consacre son ambition littéraire à un essai, précisément, sur l’éducation des jeunes filles. Il a, principalement, trois amis - Anténor, son directeur de thèse ; Julien, journaliste dans une revue branchée ; Alexeï, russe à l’âme enflammée et quelque peu mystique - avec lesquels il discute volontiers, sans tabous ni préjugés, d’art et de littérature, des joies comme des vicissitudes de la vie, de l’absurdité de l’existence, mais aussi de la beauté des femmes. Se pose alors, pour Volodia, idéaliste épris d’absolu et fervent amateur de musique, une question fondamentale à ses yeux : « Peut-on trouver le vrai et grand amour dans une société aussi cynique et matérialiste que la nôtre, vouée, comme telle, à la jouissance immédiate et à l’individualisme forcené ? ».

D.S.S. : Quelle est sa réponse ?

S.B. : La réponse, pour Volodia, est positive, bien sûr ! Reste alors à savoir qui, des trois femmes qu’il fréquente le plus assidûment, fera son éducation sentimentale : Sonia, jeune mais ambitieuse et talentueuse pianiste ? Asma, férue de mysticisme et d’érotisme oriental ? Sophie, artiste adulée et au troublant pouvoir de séduction ? Il s’agit donc là, pour Volodia, d’une sorte de voyage initiatique en amour, où les situations s’avèrent tantôt tragi-comiques, cruelles et déjantées, tantôt émouvantes, souvent passionnées, parfois tendres mais toujours singulières. C’est là, ainsi que je l’évoquais précédemment, le reflet, tel un miroir à plusieurs faces, du monde contemporain, dans toute sa diversité et dans toutes ses contradictions, nanti de sa richesse comme de sa complexité, et, surtout, traversé d’un désenchantement, sinon d’un nihilisme, frisant quelquefois le désespoir. J’avais d’ailleurs déjà abordé ce propos, sur un plan plus strictement philosophique, dans un de mes précédents essais, consacré à Cioran : « Éjaculations mystiques », publié, en 2011, aux Éditions du Seuil. La psychanalyse appellerait la manière dont j’ai analysé cette thématique une « mise en abîme » du monde actuel !

L’ART SOUS TOUTES SES FORMES : LITTERATURE, POESIE ET MUSIQUE

D.S.S. : Votre roman, où la musique joue donc, à travers le piano, un rôle essentiel, est par ailleurs dédié à Hélène Grimaud, pianiste dont le génie musical est allié à une extrême sensibilité, et même profondeur d’âme, sur le plan humain !

S.B. : Je nourris effectivement une vive admiration pour cette remarquable musicienne, au talent, aujourd’hui, incomparable. La musique, d’autre part, est un autre, à côté de la poésie (j’ai également consacré une étude à Rimbaud, intitulée, d’après une réflexion de Verlaine, « Celui-là qui créera Dieu », et parue, en 2014, aux Éditions du Seuil), des mes grands centres d’intérêt. C’est là une des plus resplendissantes formes d’art. J’aime, en particulier, Brahms, auquel j’ai consacré un ouvrage paru,en 2008, chez Actes Sud.

D.S.S. : Ce roman, « Le piano dans l’éducation des jeunes filles », recèlerait-il donc secrètement, chez vous, une grande part d’autobiographie ?

S.B. : Il est évident que ce roman est aussi comme le miroir de mes propres passions : la structure romanesque n’exclut certes pas, a priori, la biographie intellectuelle. Flaubert lui-même, encore une fois, ne disait-il pas, sans que je veuille me comparer en quoi que ce soit à lui, que « Madame Bovary, c’est moi » ? Mais j’insiste : cette proposition romanesque qui est la mienne, avec ce livre, est aussi, plus substantiellement, de manière plus originale peut-être et de façon moins narcissique très certainement, un questionnement critique, au sens noble, du réel. Je me suis efforcé d’y dépasser mon cas particulier pour y atteindre, j’espère, une dimension universelle : ce qui est le propre, précisément, de la grande littérature, celle qui compte, qui passe à la postérité et qui, comme telle, demeure dans les annales de l’Histoire !

D.S.S. : Cet aspect « réaliste » de votre roman se marque également, au sein de cette écriture pourtant très ciselée et de facture plutôt classique, par des mots parfois très crus et même, pour tout dire, par des scènes, souvent, d’un érotisme assez osé.

S.B. : C’est exact ! J’établis cependant une nette et même radicale distinction conceptuelle, tant philosophique que psychologique, entre l’érotisme, que j’aime, et la pornographie, que j’exècre : la pornographie, c’est le désir d’un objet, au sens fort du terme, sans cause ni sens, gratuit et indistinct, interchangeable, tandis que l’érotisme est le désir d’un sujet, là aussi au sens fort du terme, aimé et estimé pour sa juste valeur humaine, dans un rapport harmonieux et fait de respect, quasi sacré, sinon transcendant. L’élan charnel se mue là en quête spirituelle. Ainsi l’érotisme peut-il être aussi - le paradoxe n’est qu’apparent - une forme, souvent sublimée, d’humanisme !

A PROPOS DE DANIEL SALVATORE SCHIFFER

Philosophe, auteur, notamment, de « Philosophie du dandysme - Une esthétique de l’âme et du corps » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde - Splendeur et misère d’un dandy »(Éditions de La Martinière), « Petit éloge de David Bowie - Le dandy absolu (Éditions François Bourin), ainsi que de « Oscar Wilde » et « Lord Byron », publiés tous deux chez Gallimard (coll. Folio Biographies).

Portfolio


[1] *Publié chez Albin Michel (Paris).

4 Messages

  • Viktor Kirtov | 28 octobre 2024 - 10:00 1

    Par Jean-Pierre Léonardini
    L’Humanité, le 27 octobre 2024

    De Stéphane Barsacq paraît, aux éditions le Clos Jouve, une étude monographique d’un vif intérêt, consacrée à deux figures importantes de la littérature française, la romancière Dominique Rolin et Philippe Sollers. Sous le titre Dominique, suivi de Epectases de Sollers, le livre se place d’emblée sous le triple signe du respect, de l’admiration, de l’amitié [1]. L’auteur, d’abord journaliste au groupe Figaro, a été directeur de collection chez Tallandier, directeur littéraire chez Robert Laffont avant de rejoindre Albin Michel.

    On lui doit, entre autres, des ouvrages sur Cioran, Rimbaud, Yves Bonnefoy, Johannes Brahms, la pianiste Hélène Grimaud, ainsi que sur le célèbre décorateur des Ballets russes de Diaghilev, Léon Bakst, qui était son aïeul. Né du sculpteur-orfèvre Goudji, Stéphane Barsacq est le petit-fils d’André Barsacq (1909-1973), homme de théâtre complet qui, succédant à Charles Dullin à l’Atelier, y mit en scène notamment Claudel, Anouilh, Audiberti, Félicien Marceau et la pièce l’Épouvantail de la jeune Dominique Rolin, dont Cocteau, Max Jacob et Jean Paulhan saluaient, en 1942, la parution, chez Denoël, du premier roman, les Marais.

    L’art épistolaire passionnel y est porté au plus haut.

    Dominique Rolin, fière femme de talent, belle jusqu’en son grand âge, s’est éteinte en 2012, à 99 ans. Sollers est mort l’an dernier. Il avait 86 ans. Ils s’étaient rencontrés en 1958. Leur amour absolu a duré jusqu’à leurs fins respectives. En témoignent, chez Gallimard, deux ouvrages croisés ; d’elle, Lettres à Philippe Sollers 1981-2000 et, de lui, Lettres à Dominique Rolin (1958-1980). L’art épistolaire passionnel y est porté au plus haut. Le texte de Stéphane Barsacq se présente sous la forme d’un journal, daté au gré de ses échanges avec l’une ou l’autre. Chez Dominique Rolin priment l’affection joueuse et la coquetterie de l’aînée, sa quête incessante du bonheur, face à un Stéphane Barsacq déférent et ému.

    Le chapitre sur Sollers et ses « épectases » (le mot, très fort, désigne l’orgasme à sa plus grande intensité) rend compte de l’intelligence sans pareille de celui qui a écrit Portrait du joueur et tant d’ouvrages (80, au bas mot). Le dialogue avec ce jongleur de stimulants paradoxes porte sur une infinité de thèmes : la musique, Mozart, Shakespeare, l’amour, les femmes, la jeunesse actuelle, Dieu, Venise, la France « moisie » – définition qui lui valut tant de diatribes –, la poésie indispensable… L’hommage est de grand style, beau sans être béat, à l’échelle du sujet humain d’exception que fut Sollers.


  • Viktor Kirtov | 7 septembre 2024 - 10:08 2

    06 septembre 2024

    Je viens de mettre un point (presque) final à ma recension du livre de mon ami, l’écrivain Stéphane Barsacq. Essai littéraire, témoignage, document, texte essentiel, ce livre est un médicament contre la morosité ambiante, contre les dégoûts de la vie, et de la postmodernité. Un livre contre l’air du temps. Je vous donne un extrait de ma chronique (que je viens d’envoyer à l’auteur de ce très beau livre) : « Au fil des pages, Barsacq nous raconte ainsi des promenades de grands promeneurs, qui traversent la vie en esthètes et en dandys, qui cherchent des contre-poisons au monde moderne et ses valeurs de décadence. Ce livre en est un ! Prenez-le d’ailleurs comme une tentative de guérison, contre le désespoir, la bien-pensance, l’air du temps... Pour cela, Barsacq utilise de petites pilules : l’admiration, la poésie, l’amour fou, l’amitié, le désir, la fidélité, l’infini. De quoi être à l’image de ses deux amis : subversif. » Bientôt dans Livr’Arbitres


  • Viktor Kirtov | 4 septembre 2024 - 18:48 3

    SUR FACEBOOK :


    30 sept 2024

    Vient donc de paraître ce livre. Je remercie Eliette Abécassis et Irène Jacob de m’avoir envoyé des photos ! "Dominique" suivi de "Epectases de Sollers" est un diptyque écrit d’une main amicale à l’usage de mes amis, où qu’ils soient. J’ai voulu dresser dans cet ouvrage dense et léger, composé sur un mode affectueux, un portrait de mes deux amis, en rapport avec leur gaieté profonde. Au gré de croquis rapides - loin de moi les révélations scabreuses -, j’ai pris plaisir à me souvenir de ce couple étonnant et fusionnel. L’idée était aussi de montrer comment l’amitié qui me liait à eux venait de loin dans le temps, à travers des filiations secrètes et vivantes : Baudelaire, Rodin, Maillol, Jean Paulhan, Robert Denoël, Max Jacob, Jean Cocteau, Maurice Blanchot, Julien Gracq, Paul Morand, Jean Anouilh, Marcel Aymé, Roger Nimier, Antoine Blondin.

    J’aime l’amour. J’admire mes amis. Ceux qui détestent Philippe Sollers n’y verront aucun intérêt, - ils me l’ont écrit ; ceux qui le revendiquent pour eux seuls ne m’en feront pas grâce. Dans un cas comme dans l’autre, j’y suis préparé. Que ceux qui ignorent Dominique Rolin puissent, sinon la critiquer, déjà la découvrir. Un jour, Sollers m’avait demandé pourquoi tel critique ne cessait de le dénigrer. Je lui avais répondu : "C’est parce qu’il se veut le disciple de Renaud Matignon, qui n’a jamais manqué de vous attaquer." Je n’oublierai jamais la réponse de Sollers : "Mais Untel ignore tout décidément, Renaud Matignon était mon ami !" De même, ce livre a été écrit par fidélité à l’amitié donnée, - une amitié jamais reprise. Et aussi en souvenir de grands fous rires.

    VOIR AUSSI


    4 septembre 2024

    Sorti il y a quelques jours, ce livre passionnant de Stéphane Barsacq publié aux remarquables Éditions Le Clos Jouve.
    Tout est beau dans ce livre, l’écriture, directe, émouvante, amoureuse et sans concession, les photos, rares, presque secrètes. Dominique Rollin et Philippe Sollers sont là, vivants, souriants, plus libres que jamais, Stéphane Barsacq envoie valser la mort au coin et c’est la vie qui l’emporte comme dans cette phrase concluant une conversation téléphonique où l’auteur affirme « On les aura. » et Dominique Rollin de lui répondre en éclatant de rire : « C’est aussi ma formule. L’important est de ne pas savoir qui est ce « on » mais on les aura ! »

    Pour qui connait un peu Sollers, le terme « épectase » lui va comme un gant.
    Et appeler cet ouvrage « Dominique » qui est aussi le titre d’un des plus beaux livres de la littérature française écrit par Eugène Fromentin est très à propos d’autant que Dominique Rollin appréciait particulièrement ce texte qu’elle avait superbement préfacé en 1978 où elle écrivait : « On pourrait croire que Fromentin l’a écrit dans un but indirect : se délivrer de lui-même et de son époque, de la société qui le tenait enchaîné ; effacer surtout derrière lui la moindre trace de ce qu’il est convenu de nommer « biographie » pour lui substituer la seule réalité souhaitable, celle de l’écriture. » Et c’est bien d’écriture et de sa magie subversive dont il est question avec Stéphane Barsacq.

    J’en parlerai plus longuement dans la revue littéraire Phusis : c’est un livre superbe, alors, achetez-le, lisez-le, parlez-en.


  • Viktor Kirtov | 29 août 2024 - 11:41 4

    Par Luc-Olivier d’Algange
    05/08/2024

    Dominique, suivi de Epectases de Sollers, éditions Le Clos Jouve, 2024 :

    Ce livre, composé de feuilles d’un journal, de lettres, d’aperçus, de brefs récits, d’entretiens et de pensées, échappe avec bonheur aux devoirs parfois forcés des genres littéraires, pour donner, par éclats, ce dont nous nous souviendrons avec gratitude. Nous y sommes invités, non comme des thésards, mais comme des amis, à fréquenter Dominique Rolin et Philippe Sollers, qui, pour le moins, ne sont pas des gens ennuyeux. Entre Dominique Rolin, trop peu connue sans doute, mais si vive et illustre dans la mémoire de ses lecteurs, et Philippe Sollers, très connu, mais sans doute méconnu et souvent mal compris, les affinités apparaissent comme autant de preuves. Cocteau parlait de la « preuve par neuf des neuf Muses ». A chacune revient une forme d’amour, distincte de la suivante.

    A nos temps autistiques et abstraits, Stéphane Barsacq oppose le génie de la rencontre. Dominique Rolin d’emblée nous advient, aérienne, ailée, attentive, heureuse : « Je chante en moi-même et c’est le bonheur », et ceci « Il faut écrire tous les jours . On a tous un noyau d’horreur dont il faut se défaire ». « Le bonheur, écrit Stéphane Barsacq, fut l’héroïsme de sa vie ». Cocteau encore à propos de son livre Les Marais : « Ce livre est une grande merveille, une joie profonde. Car les racines qu’il enfonce dans la nuit du corps humain, la nuit du sommeil et toutes les nuits inconnues, n’empêchent pas l’intelligence parfaite d’éclater dans le moindre mécanisme de sa fleur. » Toute une civilisation nous revient ainsi dans son enfance « retrouvée à volonté » selon le mot de Baudelaire, avec ses vivants et ceux dont on se souvient, souvent plus grands vivants que les vivants-morts qui nous gouvernent. Une civilisation non d’un bloc, mais en essaims , une « guerre du goût », - en faveur des abeilles d’Aristée.

    Sans doute est-ce lorsque nous la voyons en danger, ou sur le point de disparaître, que la civilisation, la nôtre, nous apparaît dans sa nudité glorieuse, anadyomène, comme surgie des flots à ses premières heures, et désirable. Stéphane Barsacq laisse tomber les écorces mortes, les stratégies, les opportunismes subalternes, pour ne garder de Philippe Sollers que l’effort vers Mozart, les Illuminations rimbaldiennes, la conversion du regard dans et par la poésie : « Ce qui m’importe ? Le rythme la vibration, la vérité dans la beauté. » Nul n’en pouvait mieux dire que l’auteur de Mystica, de Météores et de Solstices, - qui vont, par grands chemins, vers la musique et vers Dieu.

    S’il cite à Dominique Rolin, lors d’une de leurs rencontres, la phrase de Heidegger « Le poète ne vient pas du passé, mais de l’avenir », il nous donne à comprendre que le tradere est chose vive. Ecrire, alors, c’est demeurer fidèle à des dieux ou des Muses oubliés qui attendent dans l’étymologie, le blason secret, ensommeillé, nocturne, des mots eux-mêmes. Lorsque « cela chante en nous », le temps entre en réverbération, et le mirage, sur la route asphaltée de l’été torride, ou dans le désert, devient une préfiguration de ce qui nous devance ou nous attend . Stéphane Barsacq, s’adressant à Dominique Rolin : « Vous même, Dominique, toute votre vie, cette vie que nous avez mise dans vos livres, elle va revenir, et, avec elle, votre jeunesse. Chaque année supplémentaire aura été vécue, en fait, comme une année de jeunesse à venir. »

    Ecrire, déjà, encore, à jamais, ce sera toujours subvertir le temps, n’être ni régressif, ni progressif, mais digressif, - trouver la transversale ou temps, ou sa ronde, la danse, sans laquelle, savait Nietzsche, les philosophes ne sont que de fastidieux balourds. La question que ne cesse de poser Dominique Rolin « Etes-vous heureux » trouve sa réponse claire chaque fois que, par héroïsme ou désinvolture, nous avons vaincu l’esprit de pesanteur, le ressentiment, les théologies parodiques, les idéologies grégaires et vindicatives, pour être, avec Angélus Silésius « Un éclair dans l’Eclair », avec Rimbaud, « la mer allée avec le soleil », - faisant corps, dans notre profonde nuit, avec la soudaine épiphanie.

    Qu’est-ce qu’écrire ? A cette question, à laquelle, par exemple, les œuvres de Maurice Blanchot tentent de répondre par la solitude radicale, Stéphane Barscq ajoute une autre question : que sont les écrivains ? Quels soient leurs masques, leurs jeux, voire la représentation publicitaire que, parfois, ils se donnent d’eux-mêmes, sans doute sont-ils moins dissimulés que quiconque, puisque tout s’est déjà donné dans le phrasé, dans la grammaire et la mélodie des mots écrits que ne recouvrent plus les mensonges de circonstance du « langage du corps » si trompeur, ni les apprêts de la voix.

    Demeurent, cependant, d’une rencontre, les propos sur le vif, que Stéphane Barsacq ne laisse pas échapper. « Il y a, lui disait Dominique Rolin, tant de jours en une minute ». Dire cela, le noter, sera un acte d’être. Nous ne connaissons pas nos semblables par leurs plus évidentes particularités, celles que tout le monde remarque, ni par leurs généralités, où s’avachit la pensée des « sociologues », mais par leurs intuitions, leur métaphysique expérimentale, qui ne relève plus de la psychologie, mais d’une connaissance, en soi de la « montagne vide » des taoïstes.
    Que recevons-nous ? Que donnons-nous ? « L’art du roman, disait Dominique Rolin, est l’art de l’entre-deux ». Parfaite définition, si l’on voit qu’il est entre la nuit et le jour, entre la bouche qui dit et l’oreille qui entend, ni ici, ni là, toujours ailleurs, - pas n’importe où, mais juste là, entre la chose dite, ou vue, et celle entendue ou imaginée. Ce n’est pas le nulle part, mais bien l’exactitude même, une science exacte au possible, un exercice de fine pointe.

    Ainsi nous comprenons, touches par touches, sur les noires et les blanches, le dessein de ce livre, de cette fugue, et celui de ceux qu’il nous invite amicalement à connaître, autrement dit « le lieu et la formule ». Dominique Rolin, « sculpte avec le vent », elle est d’une lignée de femmes, Christine de Pisan, Madame du Deffand, Anna de Noailles, entre autres, lesquelles, écrit Stéphane Barsacq, « font mieux que de se mettre à nu comme les nymphes de Diane qu’on voit fleurir, d’ailleurs à raison pour soutenir le combat contre l’obscurantisme. Mieux ? Elles mettent à nu le monde »

    Cahiers de la Délie