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Le temps de Rimbaud

Sollers, le 3 août 1997

D 21 août 2024     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cette archive de 1997 que je viens de retrouver est contemporaine de la publication du roman de Sollers Studio. Extraite d’un journal dont je n’ai pas noté le nom (la typographie me fait pencher pour le JDD), elle n’a, sauf erreur, jamais été reprise dans aucun des volumes qui font suite à La Guerre du Goût. Elle anticipe sur les textes que j’ai réunis dans Pourquoi lire Rimbaud aujourd’hui ?, notamment Salut de Rimbaud qui porte également sur Une saison en enfer.


3 août 1997.
ZOOM : cliquer sur l’image.

II possède ce don précieux : donner envie de lire. Roman­cier (Studio, Gallimard) et éditeur (il publie à la rentrée Amour noir de Dominique Noguez, L’infini) Philippe Sollers parle merveilleuse­ment bien de ses éblouisse­ments. De Pascal à Sade, on salue sa liberté d’esprit qui est une inlassable reconnais­sance du talent des autres. Dans sa liste, la plus poétique de toutes, il a choisi de privi­légier Rimbaud.

IL Y A DES LIVRES à lire dans l’urgence, quand le monde semble se dérober sous vos pieds, dans les grands états de crise personnelle ou sociale, dans les époques de mutation, quand tout est vidé de sens, plat, ennuyeux, absurde. Ce sont des livres essentiels, ramassés, brûlants ; ils résu­ment un temps, il en annoncent d’autres. Ils sont en avance sur nous. Ils n’ont pas d’âge, ou alors il s’agit d’un âge vertical, traversant les événements et l’histoire. On dirait des livres religieux, et pourtant non, ils sont libres de toute attache, ils démasquent la folie humaine, en éclair. Voilà Une saison en enfer.

Rimbaud, quand il publie ce petit volume de vingt-quatre pages, à l’automne de 1873, a dix-neuf ans. Il sort d’une série d’expériences destructrices et bouleversantes, l’exil, l’er­rance, la pauvreté, l’alcool, la drogue, la liaison violente avec Verlaine (qui vient de lui tirer dessus un coup de revolver à Bruxelles). La Commune de Paris, et sa répression san­glante sont encore dans tous les esprits. Il vient d’écrire ces pages entre avril et août, il les fait éditer à Bruxelles, par l’Alliance Typographique Universelle, 37 rue aux Choux. Ce livre mince, à compte d’auteur, imprimé par des sympathisants révolutionnaires, coûte un franc. On croit rêver. Rim­baud, surveillé par la police, va chercher ses exemplaires d’auteur en octobre, abandonne le tirage complet (il n’a probable­ment pas pu extorquer à sa mère la somme pour payer la suite) et se désintéresse pres­qu’aussitôt du sort d’Une sai­son. Pourquoi ? On ne sait pas. Ce qui est clair, c’est qu’il renonce immédiatement à toute carrière « littéraire ». La poésie, telle qu’il l’entend, passe avec lui dans une clan­destinité radicale. De là la légende, de là la mythologie.
Tout le monde connaît Rim­baud, son visage « d’ange en exil », « l’homme aux semelles de vent », « le passant considé­rable », mais qui prend la peine de le lire attentivement ? On commémore, on republie des photos, on fait des films, on se presse, en touriste, à Aden, où il est devenu trafi­quant d’armes, tout jeune poète se prend pour Rimbaud, mais de quoi s’agit-il exacte­ment dans cette « prose de dia­mant » (dixit Verlaine) ? Pour­quoi Claudel (qui a bien vu que Rimbaud et Pascal étaient probablement au sommet de ce que peut créer la langue fran­çaise) se retrouve-t-il foudroyé à Notre-Dame de Paris, en attribuant sa conversion à Rim­baud ? Pourquoi Breton et Aragon, et, avec eux, les sur­réalistes, font-ils au contraire de Rimbaud, avec Lautréa­mont, l’image de la subversion­ qu’ils souhaitent ? Autant de questions qui courent jusqu’à aujourd’hui, à la fin du vingtième Siècle.
Le début d’Une saison en enfer est magistral, enchanté :
« Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ou­vraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. » A partir de là, de cet âge d’or perdu, la confession va prendre un tour haletant saccadé, où chaque phrase mérite d’être sue par cœur. C’est ce qui arrive avec Rimbaud : on le lit, on croit l’avoir lu, on l’oublie, et, sans prévenir, dans telle ou telle cir­constance de l’existence, ses fulgurations reviennent et s’imposent. Exemples : « J’ai joué de bons tours à la folie. » Ou : « Apprécions sans vertige l’étendue de mon innocence. » Ou encore : « La vie est la farce à mener par tous. » Ou encore : « La morale est la fai­blesse de la cervelle ». Et ceci, qui définit la France étouffante de la fin du dix-neuvième siè­cle (mais en sommes-nous sor­tis ?) : « Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Le plus malin est de quitter ce continent où la folie rôde pour pourvoir d’otages ces miséra­bles. »
Les titres des chapitres parlent d’eux-mêmes : « mauvais sang », « nuit de l’enfer », « vierge folle ». La partie la plus justement célèbre (mais on peut la relire, et la relire encore, sans l’épuiser) s’ap­pelle Alchimie du verbe. Rim­baud y raconte en quelques pages comment il a inventé la couleur des voyelles, comment il a réglé la forme et les mou­vement des consonnes, bref, comment il en est arrivé à manier des « rythmes instinc­tifs ». Ecoutons-le : « Je me flattai d’inventer un verbe poé­tique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens ». Son entreprise, on la voit, on l’en­tend, on la sent, est une preuve de résurrection physique. L’enfer, au lieu d’être éternel, comme la mort, est vécu expé­rimentalement pendant une saison.
Enorme nouvelle ! La poé­sie fondamentale, est une chance de salut : « Je veux la liberté dans le salut : comment la poursuivre ? » Rien de plus émouvant que le choix corrigé que Rimbaud fait de ses poè­mes antérieurs dans Une sai­son. Les vers sont inoubliables de simplicité et de fraîcheur, comme ceux de Villon. Exem­ples : « A quatre heures du matin, l’été, / Le sommeil d’amour dure encore ». Ou bien : « Qu’il vienne, qu’il vienne / Le temps dont on s’éprenne. » Ou encore : « Si j’ai du goût, ce n’est guère / Que pour la terre et les pier­res ». Rimbaud est un formida­ble musicien, chaque syllabe est d’une sûreté nette, mysté­rieuse : « Elle est retrouvée ! Quoi ? L’éternité, / C’est la mer mêlée / Au soleil ». Et aussi : « J’ai fait la magique étude / Du bonheur qu’aucun n’élude ». Un livre de magie pour qui sait le vivre ? Oui, c’est l’ambition explicite d’Une saison. Vous gardez ces mots dans la poche, vous les déclenchez de temps en temps, et la réalité se transforme. Même chose avec les llluminations que je place, personnelle­ment, au-dessus de tout ce qui a pu s’écrire.

Sortir d’enfer est, dit Rim­baud, un « combat spirituel » qui, par sa brutalité, n’a rien à envier à la guerre réelle. Pour cela, dit-il, « il faut être abso­lument moderne ». On peut « rire », alors, des « vieilles amours mensongères », des « couples menteurs ». On croi­rait entendre s’effondrer les neuf-dixièmes de la littérature universelle. « Cependant c’est la veille », dit-il encore. Et il souligne, avant de partir : « Il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps ». Qui dit mieux ?