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Houellebecq. L’hommage ému de l’écrivain à Benoît Dutertre

suivi de « Entre mille dons, musique, littérature, Benoît Duteurtre avait celui de l’amitié » par Étienne de Montety

D 22 juillet 2024     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Houellebecq. L’hommage à son ami Benoît Dutertre

« Je ne pourrai jamais plus commander un œuf mayonnaise sans penser à lui » : l’hommage émouvant de Michel Houellebecq à Benoît Duteurtre
Par Michel Houellebecq
Publié le 19/07/2024

TRIBUNE - Dans un texte très personnel et émouvant, l’écrivain rend hommage à son ami, décédé mardi 16 juillet des suites d’une crise cardiaque. Benoît Duteurtre, ce nostalgique, faisait partie de ceux qui savaient si bien parler des petites joies sensibles, raconte-t-il.

_ Mort du romancier et journaliste Benoît Duteurtre à l’âge de 64 ans© Vim / Vim/ABACA

La mort de Benoît ne m’a pas seulement plongé dans une tristesse longue, affreuse, qui mettra longtemps à se dissiper, et qui probablement ne se dissipera pas, j’ai peu d’amis ; elle m’a stupéfait. Comment ça, une crise cardiaque ? Il y a plusieurs personnes dont je crains souvent en me levant d’apprendre la mort, mais lui non, je n’avais absolument pas anticipé, et au fond je n’arrive pas tout à fait à y croire. C’est sans doute pour ça que je n’arrive décidément pas à écrire cet hommage à Benoît Duteurtre que j’avais projeté. J’avais posé sur mon bureau mes préférés parmi ses livres, et d’un seul coup je me suis rendu compte que je ne pouvais pas les lire, que je n’arrivais même pas, physiquement, à les ouvrir, j’avais peur de le faire, je sentais bien que ces mots que j’allais lire signeraient sa mort, parce qu’il n’en écrirait plus d’autres, ces mots allaient acquérir quelque chose de définitif, et je ne voulais pas qu’il y ait, avec lui, quoi que ce soit de définitif, de toute façon nous allions nous revoir.

Je ne sais pas quand je parviendrai à relire ses livres, ce sera de toute façon brutal. Il y aura des choses plus douces, par exemple je ne pourrai jamais plus, au restaurant, commander un œuf mayonnaise sans penser à lui - la littérature peut faire ça, quand la description est parfaite. Et lorsque je rencontrerai une race de vaches qui m’était inconnue, lorsque je prendrai un train disposant d’un véritable wagon-restaurant, c’est encore à lui que je penserai, il parlait si bien de ces petites joies sensibles. Il y aura des regrets aussi, je ne lui aurai pas fait découvrir ce chef-d’œuvre qu’est la gare de Limoges, il l’aurait tellement aimée, c’était exactement sa période de prédilection, sur le plan architectural ; mais je garde un souvenir merveilleux de ces quelques journées où il m’a fait visiter le New York qu’il aimait. En ce qui concerne le gibier le bilan est mitigé, nous nous sommes découvert trop tard cette passion culinaire commune, et je vais avoir moins envie maintenant qu’il n’est plus là ; il y eut un magnifique lièvre à la royale, mais nous avons échoué pour la grouse, la saison du gibier est brève. La vie aussi.

La nostalgie a quelque chose de pas totalement triste, et je ne vois personne d’autre qui aurait pu avoir ce ton d’incrédulité souriante pour me dire, une trentaine d’années après notre première rencontre : « C’est curieux, nous sommes devenus vieux. » Michel Houellebecq

Curieusement, notre premier contact s’est fait à distance, et par une controverse. Jean Ristat m’avait demandé pour Les Lettres françaises un article sur Prévert, qui venait d’être publié en « Pléiade ». J’avais commis cet article, franchement négatif (et de fait je n’aime toujours pas Prévert), et je lui avais soumis, non sans crainte ; il avait ri à gorge déployée, et l’avait publié sans la moindre hésitation, sans la moindre coupure ; mais dans le numéro suivant il avait publié un article de Benoît, où celui-ci prenait la défense de Prévert. Jean Ristat était quand même un communiste très spécial ; il est mort l’an dernier. Je n’ai rencontré Benoît que deux ans plus tard, en 1994, aux réunions de L’Atelier du roman, où j’ai aussi fait la connaissance de Philippe Murayet de Sempé - il y a de plus en plus de morts dans cet article, je n’y peux rien.

Le mot de « nostalgie » est certainement l’un de ceux qui viennent en premier, lorsqu’on évoque son œuvre, et c’est vrai que c’est un des sentiments que j’aimais le mieux retrouver chez lui, d’autant que j’en suis moi-même absolument incapable. La nostalgie a quelque chose de pas totalement triste, et je ne vois personne d’autre qui aurait pu avoir ce ton d’incrédulité souriante pour me dire, une trentaine d’années après notre première rencontre : « C’est curieux, nous sommes devenus vieux. » Et c’est dommage, vraiment dommage qu’il ne puisse pas me dire, sur le même ton : « C’est curieux, nous sommes devenus morts. » Parce qu’il va bien falloir que j’évoque quand même, à la fin, ce qu’il y a de tragique, d’insupportable dans cette perte. Benoît parsème beaucoup de ses livres d’éléments autobiographiques, mais il n’a pas écrit de véritable autobiographie, alors que nul écrivain n’était davantage doué que lui pour le faire, il avait cette acuité de la mémoire sensorielle, dont je suis pour ma part absolument privé, qui lui permettait de rendre présent, de rendre vivant un instant du passé avec ses couleurs, ses vibrations lumineuses, ses bruits familiers. Tout cela, ses lecteurs l’ont perdu.

Il y a pire encore. Benoît réunissait idéalement en lui ces qualités de bonté souriante, de tolérance, d’ironie malicieuse et finalement de sagesse qui auraient fait de lui un de ces vieillards en quelque sorte « à l’ancienne » qui parvenaient à vous rendre la vieillesse aimable, au point de vous donner presque envie de vieillir. Là, maintenant, ça va être difficile.


Étienne de Montety : « Entre mille dons, musique, littérature, Benoît Duteurtre avait celui de l’amitié »

Par Etienne de Montety
Publié le 18/07/2024

HOMMAGE - Comment écrire sur Duteurtre à l’imparfait sans que les larmes nous viennent ? Comment croire que ce cœur fidèle qui a tant donné à l’amitié ait cessé de battre brutalement, s’interroge le directeur du Figaro Littéraire.

Sempé ne manquait jamais de dessiner la couverture de son nouveau roman. Outre les liens personnels qui unissaient ces deux-là, entre eux, il y avait un commun regard sur le monde et ceux qui le peuplent. Drôle, bien vu, affectueux. Duteurtre pouvait avoir l’œil acéré, la plume vive, mais il ne se départait jamais d’une tendresse héritée de sa fréquentation de Marcel Aymé : tout était sérieux, rien n’était grave. Avec ses dents du bonheur qui égayaient son sourire et son air d’éternel adolescent ébouriffé, Benoît Duteurtre était doué pour la gaîté, cet art de rire sans ricaner, de tendre à la vraie joie. Sa mort brutale vient assombrir le ciel de la littérature et des idées où il tenait une place singulière : indépendante.

Ses livres, romans, soties, portaient tous la marque d’un esprit sarcastique qui n’épargnait pas notre époque : téléphones portables, éoliennes ou ronds-points, univers numérique, campagne antitabac, les sujets ne manquaient pas. C’était d’ailleurs moins l’évolution d’une société qu’il raillait que le discours qui l’accompagne invariablement, disqualifiant les opposants, fussent-ils de bon sens et modérés, au nom d’une évidence : le progressisme est irréfutable.

Cet état d’esprit réfractaire était solidement enraciné en lui. Avec Requiem pour une avant-garde, il s’était attaqué tout jeune à Pierre Boulez et à son magistère sur la musique française. Cet essai audacieux lui avait valu d’être remarqué par Milan Kundera qui était devenu son ami. Jusqu’à la fin de la vie de l’auteur de La Plaisanterie, qui cultivait l’anonymat et le retrait, il fut un des rares à avoir eu le privilège de tenir avec lui une conversation sur le siècle.

Amitié et critique littéraire

Entre mille dons, musique, littérature, Benoît Duteurtre avait celui de l’amitié. Sempé, donc, Kundera. Mais aussi Houellebecq, qu’il avait tôt repéré et admiré. Mais avec une discrétion louable. Il jugeait les thuriféraires de l’écrivain trop nombreux et souvent trop démonstratifs. Lui entretenait leur relation par des dîners réguliers mais refusait d’écrire sur son ami pour ne pas être tenté de l’entraîner dans une de ses querelles, ou de mêler amitié et critique littéraire.

Benoît jugeait les thuriféraires de l’écrivain trop nombreux et souvent trop démonstratifs. Lui entretenait leur relation par des dîners réguliers mais refusait d’écrire sur son ami pour ne pas être tenté de l’entraîner dans une de ses querelles, ou de mêler amitié et critique littéraire

Benoît pouvait aussi parler art contemporain avec Jean Clair et son épouse, Laura Bossi. Ou littérature avec Frédéric Vitoux, son voisin de l’île Saint-Louis. Avec ce dernier, il partageait l’amour d’un Paris sinon disparu du moins enfoui  ; et déplorant travaux interminables, embouteillages ou autre initiative festive plus ou moins bienvenue, cet ami de Muray pouvait à son tour enfourcher la cavale de la polémique et décocher aux édiles parisiens (et à la première d’entre eux) des flèches qui faisaient mouche.

Plusieurs mois par an, le piéton de Paris prenait la clé des champs. Se soustrayant aux obligations de la ville et de la cour, il partait pour écrire. Il trouvait alors refuge dans les Vosges, au Valtin (où il est mort, ce mardi 16 juillet). Là-bas, dans une grande maison confortable cernée par la neige, il travaillait bien. Nombre de ses romans sont nés de ce séjour. Et des essais impertinents. Dans cette province rude et laborieuse, il vérifiait aussi le décalage entre les préoccupations de ses voisins et les marottes des élus des villes. Ce séjour annuel le prémunissait contre l’air du temps, ses absurdités et ses tyrannies minuscules qui nourriraient des livres à venir. Il disait qu’il y était heureux, comme nulle part.

Filiation avec René Coty

L’autre villégiature qu’il appréciait, c’était Étretat, où le ramenaient ses attaches. Lui qui avait passé sa jeunesse au Havre a écrit sur la station balnéaire normande des pages drôles et affectueuses. Il y retrouvait un air de cette belle époque qu’il aimait tant. Est-ce à sa prestigieuse filiation avec René Coty (il était son arrière-petit-fils) qu’il devait cette dilection pour les temps enfuis ? On la retrouvait dans l’émission qu’il animait depuis des années sur France Musique : «  Étonnez-moi Benoît ».
À rebours des modes et des convenances, il invitait de vieilles gloires musicales ou théâtrales des années 1950 et 1960, négligées par les radios et les plateaux de télévision trop occupés par l’éphémère. Suzy Delair, Danielle Darrieux, ou plus près de nous Daniel Guichard, il connaissait des gens de toutes sortes et en parlait avec bienveillance. Son émission constitue dès à présent un patrimoine sonore où les chercheurs puisent déjà.

L’automne ramenait Cadet Rousselle à Paris. Jury du prix des Deux-Magots et du prix Pelléas et Mélisande, Benoît faisait profiter chacun de son ample culture, de ses goûts sûrs et audacieux. Il repérait dans la littérature contemporaine ses pairs, de jeunes auteurs qui comme lui savaient débusquer les travers contemporains. Les plus récents : Patrice Jean, Abel Quentin. Il faisait aussi profiter les lecteurs du Figaro littéraire de ses découvertes ou de ses combats. Récemment en faveur d’Anatole France, dont il possédait les œuvres complètes et déplorait la constante mise à l’écart.

Comment écrire sur Duteurtre à l’imparfait sans que les larmes nous viennent ? Comment croire que ce cœur fidèle qui a tant donné à l’amitié ait cessé de battre brutalement, nous privant de sa présence et de ses livres à venir qui auraient été, à n’en pas douter, placés comme les précédents sous le signe de la fraternité ?
Le Figaro

L’œil de l’INA : Benoît Duteurtre, un maître de la musique des mots

Par Jacques Pessis
Publié 20/07/2024

En mémoire du romancier et critique musical décédé le 16 juillet 2024, Madelen vous propose de découvrir le passage dans Un livre, un jour, où, en 2018, il évoque Fernand Ochsé, un auteur-compositeur juif, mort en 1944, à Auschwitz. Il s’agit de l’un des 40 romans, essais et récits publiés au cours de sa trop courte vie.
Benoit Duteurtre avait deux ans quand sa photo a été publiée dans plusieurs journaux. On le découvre le 20 mars 1962, au Havre, en train de souffler les bougies de son gâteau d’anniversaire aux côtés de son arrière-grand-père, René Coty, né le même jour que lui, 78 ans plus tôt. Il avait hérité de cet illustre aïeul, le goût d’une vie simple et discrète et l’amour d’une certaine France, présente au cœur de ses romans. Leur publication lui a valu d’être régulièrement invité à la télévision, dans les émissions littéraires.

En sa mémoire, Madelen vous propose de découvrir l’une d’entre elles, Un livre, un jour, où, en 2018, il évoque Fernand Ochsé, un auteur-compositeur juif, mort en 1944, à Auschwitz. Il s’agit de l’un des 40 romans, essais et récits publiés au cours de sa trop courte vie.

En Normandie, où il a grandi, ses parents souhaitent qu’ils deviennent médecins, mais l’enfant n’envisage rien d’autre qu’une carrière d’écrivain. La lecture a été la passion de son adolescence jusqu’au jour où, en terminale, il découvre Stravinsky, Debussy, Bartok et Ravel. Le coup de foudre est tel qu’il entreprend des études de musicologie qui vont se conclure par une licence. Il commence à gagner très modestement sa vie en accompagnant des spectacles et des cours de danse au piano. Il participe également à des séances de studios et tient en particulier le clavier pendant l’enregistrement de Paris Latino, une chanson de Bandolero, devenue un succès de l’été. Il multiplie des stages qui lui font adorer Xenakis et détester Pierre Boulez.
Considérant son œuvre comme une imposture liée à une forme de snobisme mondain, il l’écrit en 1995, dans un roman Requiem pour une avant-garde, à l’origine de nombreuses polémiques. Entre le déchiffrage de deux partitions, il n’a jamais cessé d’écrire, encouragé, en particulier, par Samuel Beckett, dont il est un admirateur inconditionnel. Il ose un jour lui envoyer quelques pages et reçoit, en réponse, des encouragements à développer son talent en herbe et à proposer ces feuillets, de sa part, aux Éditions de Minuit. C’est ainsi que son premier texte est publié dans une revue aujourd’hui disparue. C’est à cette époque qu’il fait la connaissance d’Armand Salacrou, alors Président de l’Académie Goncourt. Il lit avec attention les textes en prose et en vers que le jeune homme lui a confié et lui conseille vivement d’écrire un roman.

C’est ainsi qu’en 1985, il publie Sommeil perdu, chez Grasset, sous la direction littéraire de Jérôme Garcin. Il continue dans cette voie, mais de façon assez confidentielle jusqu’en 2001 où Le voyage en France est récompensé par le Prix Médicis. Ce récit d’un américain nostalgique du Paris du XIXe siècle, bouleverse sa vie. Il devient le chantre d’un nouvel esprit qui, bien avant son ami Michel Houellebecq, trempe sa plume dans le vitriol pour ironiser, avec légèreté, sur la modernité. Ce point commun avec Jean-Jacques Sempé est à l’origine d’une telle complicité que le dessinateur va assurer l’illustration des couvertures de ses livres en format poche. Petit à petit, les traductions se multiplient. On en recense aujourd’hui plus d’une vingtaine.
Son plus gros succès international demeure La petite fille et la cigarette, l’histoire d’un homme surpris à fumer dans les toilettes d’un bâtiment non-fumeur. Ce petit livre est devenu un best-seller aux États-Unis avant d’être adapté dans les pays de l’Est sous la forme d’une pièce de théâtre. Enfin, en 2020, dans Les dents de la maire : jamais d’actualité. Si le destin le lui avait permis, il n’aurait sans doute pas manqué, dans les mois à venir, d’en écrire la suite

Cinq livres de Benoît Duteurtre qu’il faut avoir lus

Des mots de ceux qui l’avaient connu, Benoît Duteurtre avait « l’une des plumes les plus acides » de notre paysage littéraire. Il s’agaçait contre l’automobile, s’inquiétait de l’évolution des villages, il détestait le téléphone portable dans les trains... Il était un esprit réfractaire, un admirateur de Marcel Proust et de Houellebecq, un ami de Sempé et de Milan Kundera. Cet arrière-petit-fils de René Coty, licencié en musicologie et grand spécialiste de l’opérette, critique littéraire et musical est décédé mardi 16 juillet à l’âge de 64 ans. Il laisse derrière lui une œuvre riche d’une quarantaine de livres, dont cinq livres que nous vous proposons de redécouvrir.

Drôle de temps

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Michel Déon avait dit de ce roman qu’il était le « portrait d’une société en décomposition », ajoutant, « malheureusement d’une justesse implacable ». Dans Drôle de temps, un recueil de nouvelles primé par l’Académie française en 1997, l’auteur décrit l’époque dans laquelle il vit. Il a la plume vive, acérée, mais au fond, tendre. Drôle de temps n’est pas son premier roman - il faut remonter à 1985 avec Sommeil perdu - et déjà, on flaire la pâte de l’écrivain, son esprit sarcastique, qui n’épargne rien ni personne. En l’occurrence, ici, ses contemporains.

Dans une critique du Figaro littéraire, l’écrivain Michel Déon racontait : « On peut regarder ce recueil de nouvelles impressionnistes comme le tableau ingénu d’une société qui a perdu les pédales. La solitude écrase les personnages de ces six saynètes, mais loin de comprendre qu’ils barbotent dans le néant, ils croient que la vraie vie est là. Et tout concourt à les aveugler : le bruit. Un langage de convention, une sexualité totalement dépourvue de sentiments et l’image qui, autant que le bruit, les traque partout où ils vont, leur interdisant le moindre retour sur soi.
Benoît Duteurtre peint le cruel tableau d’une signature de livres en province. L’écrivain descend dans l’arène, découvre son lecteur, mais ce n’est pas la rencontre du gladiateur et de la bête sauvage, c’est la rencontre de deux inconnus dont l’un seul, le lecteur, croit connaître l’autre. Ce face-à-face peut tourner à l’absurde. Débordé par les vedettes de télévision et les politiques qui signent leurs livres à la chaîne, l’écrivain prend la mesure de son isolement. Il lui reste la fierté de ne pas appartenir à l’économie de marché. L’écriture et l’art sont devenus objets de commerce. Il n’avait, au départ, pas vocation de calicot ou de cabotin. Entraîné dans la spirale, le créateur se révèle un toton dans les mains de son marchand. »

En 2001, la réédition en Folio de Drôle de temps, avait été préfacée par son ami Milan Kundera qui soulignait « le comique de l’insignifiant » de l’auteur. Sur la couverture du livre, on pouvait apercevoir un dessin d’un autre de ses amis, Sempé, représentant une jeune femme assise devant un café, portable sur la table, le visage comme vérolé par le piercing. Un clin d’œil à l’œuvre déjà bien entamée de Duteurtre : drôle, sensible et impertinent.

<h2Le Voyage en France

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Benoît Duteurtre, on l’a compris, était souvent d’humeur moqueuse dans ses livres. Le Voyage en France, sacré par le prix Médicis en 2001, ne faisait pas exception. Le livre raconte l’aventure d’un jeune Américain parti à la découverte de la Frace. Le francophile à des images d’Epinal en tête : la baguette de pain sur l’épaule, le béret, la tour Eiffel, Claude Monet, Voltaire... Il pense que notre bonne vieille France est toujours « le pays des artistes et des poètes ». Voilà Candide au XXIe siècle ! On s’en doute, à peine débarqué, le jeune Américain est plein de désillusions. Il rencontrera un Français qui, lui, rêve de l’Amérique. Visions croisées des cultures et lendemains qui déchantent.

Le critique et auteur Sébastien Lapaque analysait dans le numéro du 11 décembre 2001 du Figaro littéraire : « Le style de Benoît Duteurtre est volontairement froid. L’auteur se met toujours à la bonne distance pour observer les ridicules de notre modernité. Rien n’échappe à son regard. Ne comptez pas sur lui pour changer quelque chose à notre société. Il a l’air de tellement s’y amuser. Benoît Duteurtre est un homme de goût, ce qui est malgré tout assez rare. Il aime naturellement Milan Kundera et Guy Debord, Samuel Beckett et Michel Houellebecq, The New Yorker et Jean-Jacques Sempé. Rien n’est forcé chez lui. La pose ne fait pas partie de sa panoplie d’écrivain. C’est reposant. »

En 2001, Duteurtre avait déjà écrit une dizaine de livres : parmi eux des romans, un recueil de nouvelles, et deux essais. Il n’en était donc pas à son coup d’essai. L’auteur Antony Palou relevait : « Ses héros sont des gens ordinaires qui n’arrivent pas à passer la barre de l’insertion sociale. Ce sont de doux névrosés. Ils passent de déception en déception sans s’en formaliser. Ils ont le sourire en bandoulière et le rictus facile. Ils méprisent la société qui le leur rend bien. Benoît Duteurtre est un esprit raffiné. »

De son côté, à la lecture de ce roman, Patrick Besson avait noté le 20 septembre de la même année : « Benoit Duteurtre se présente comme un nouvel observateur. Ses livres sont des calepins bien tenus. Il est le spécialiste du roman picaresque intellectuel. C’est Jacques et son maître Kundera. Il se balade en sifflotant des airs d’opérette dans une société qui l’intimide et qu’il méprise. [...] C’est un Delerm citadin et donc un peu enroué, à cause de la pollution. Il a également fait sienne la devise de Jules Verne, déjà adoptée par Perec : « Regarde, regarde de tous tes yeux. » Il déteste les urbanistes et les voitures qui s’appellent Picasso. Il a écrit un roman agréable et utile, ce qui vaut mieux qu’un roman désagréable et inutile. Encore que. Il faut lire ce jeune homme en colère avant qu’il ne vieillisse et ne décolère. C’est un artiste sérieux et sincère, qui écrit en bon français moderne. »

A nous deux, Paris !

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En 2012, Benoît Duteurtre avait quelque chose en lui d’un Rastignac. Marc Fumaroli ne disait pas autre chose dans sa critique du 30 août. Ce sont les « grandes espérances et illusions perdues d’un Rastignac des années 1980. » Dans ce roman, il entrecroise la fiction d’une éducation et d’une vocation hésitantes, celles de Jérôme, un antihéros tout jeune. Monté à la capitale en 1979, l’homme découvre un Paris de tous les espoirs, certes oui, mais qui « commence à osciller sans boussole entre son passé magnifique, mais devenu intimidant, et une « vie culturelle » tantôt de commande officielle. »
« L’arrière-pays du gentil Normand des années 1980 est encore moins capable que celui du Frédéric de Flaubert, exposé à la révolution de 1848, de faire contrepoids à la fascination artificielle et aux nausées inédites de l’underground parisien. Son initiation musicienne et sexuelle dans le Paris nocturne du rock et du crack, pseudo-Soho, pseudo-Nashville, est entièrement étrangère aux voix et aux genres lyriques de la tradition populaire française, qui n’ont plus droit au label de « culture ».
« Le charme doux-amer de ce roman essai fort intelligent tient sans doute à l’élégante drôlerie de la prose du narrateur, à son art à la fois cruel et poignant du portrait, du tableau, du dialogue, de l’aperçu, du petit fait vrai. Il tient aussi, autre piquant paradoxe, à la saveur attendrie que le temps (et le talent du romancier) sait donner même à ces éphémères nocturnes parisiens d’importation, musique d’ambiance certes, mais véhicule, pour une jeunesse, pour ses grandes espérances, pour ses illusions perdues, chaque fois nouvelles, et chaque fois semblables. »

En Marche !

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En 2018, un lecteur au fait des actualités politiques de son pays n’aura pas manqué de relever le clin d’œil fait au président jupitérien avec ce titre. Il ne s’agissait pas directement d’une satire grinçante - on l’a compris, Benoît Duteurtre avait la plume facilement sarcastique - mais d’un « conte philosophique » ainsi que le livre était sous-titré. Dans ce livre, a écrit Christian Authier, l’écrivain « serait de « drauche ». Avec la gauche, du moins celle d’avant 1983, il partage le souci de la justice sociale ou l’attachement aux services publics. Avec la droite, celle qui va de René Coty (son arrière-grand-père) à de Gaulle, il cultive une méfiance envers le culte du progrès et un penchant pour la nostalgie. Tout cela s’est brouillé et Duteurtre se fait l’observateur amusé de ces mouvements à fronts renversés.

Plutôt que défier des tyrannies éteintes, l’écrivain décrit sans indulgence les temps où nous sommes. A une époque façonnée par l’obsession du changement, il oppose les seules questions qui vaillent. Qu’a-t-on perdu ? Que perd-on ? Qu’est-ce qui est beau et qui est en train de disparaître pour toujours ? Interrogations dérangeantes pour un présent qui demande d’abord à être jugé sur des promesses d’avenir plutôt que sur ses résultats concrets. »

Dans En marche !, le lecteur suit Thomas, jeune député français du parti En Avant, alors en pleine découverte d’un petit pays imaginaire d’Europe centrale : la Rugénie. La nation se dit écolo, protectrice des diversités, probusiness, ouverte... Certes, il y a les paroles mais il y a aussi les faits. Et la réalité est très éloignée des discours officiels... « A l’instar d’un Michel Houellebecq, d’un François Taillandier ou d’un Philippe Muray, écrivains qu’il a côtoyés dans la revue L’Atelier du roman, Benoît Duteurtre, par le subtil balancement d’attraction et de répulsion que lui inspirent les temps modernes, est l’un de nos mécontemporains capitaux. »

Dictionnaire amoureux de la Belle Époque et des Années folles

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« C’était il y a un siècle et Paris rayonnait - Anne Hidalgo n’était pas née. » Jean-Christophe Buisson poursuit : « Pendant trois décennies qu’on baptiserait « Belle Époque » et « Années folles », entrecoupées d’une Grande Guerre effroyable, musiciens, peintres, poètes, romanciers, chanteurs, compositeurs, créateurs de mode vinrent à Paris pour travailler en s’amusant et s’amuser en travaillant. Et accessoirement écrire les plus belles pages de l’histoire culturelle de la capitale française. Personne mieux que Benoît Duteurtre ne pouvait dépeindre, montrer et célébrer la richesse, la beauté et la fantaisie de cette période dont la maire de Paris s’escrime à effacer une à une les dernières traces architecturales (mobilier urbain, façades, etc.). »

C’est le propre de cette collection chez Plon : donner à l’écrivain carte blanche pour parler d’un sujet qui le passionne. Or, la capitale et son histoire n’avaient aucun secret pour le romancier et musicologue. On croise les noms d’Apollinaire, Jules Renard, Guitry, Courteline et puis parfois on sort de Paris, en route pour la Provence, Vichy ou bien la Normandie.

Sébastien Lapaque analysait dans le numéro du 28 septembre 2022 du Figaro littéraire : « Flâneur des deux rives dans les pas de Guillaume Apollinaire, Benoît Duteurtre retient les édicules du métro parisien dans l’œuvre du maître de l’Art nouveau. Son Dictionnaire amoureux de la Belle Époque et des Années folles faisant à la fois l’inventaire des continuités et celui des ruptures entre les années 1889-1914 et les années 1920, il explique, dans un article intitulé « Art nouveau/Art déco », de quelle manière les formes géométriques et le dépouillement décoratif du Théâtre des Champs-Élysées ont inauguré, en 1913, un mouvement de réaction contre l’Art nouveau qui a culminé en 1925 avec l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes organisée aux abords des Grand et Petit Palais, ouvrages emblématiques de la période précédente. Cherchant à comprendre d’où lui vient sa fascination pour le confluent des XIXe et XXe siècles, le romancier évoque sa naissance, au Havre, en Normandie, sa découverte des livres de Maurice Leblanc, l’architecture balnéaire de la côte, son goût pour les mélodies légères et les parodies loufoques. Littérature, peinture, couture, musique, architecture, dessins de presse : tout l’intéresse. »

Son dernier livre publié le 1er fév 2024

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Benoît Duteurtre sur Pileface
Michel Houellebecq sur Pileface

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