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L’iconographie de l’abbé Pierre, par Roland Barthes

Mythologies

D 17 septembre 2024     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Il ne cesse de faire du bien à ses citoyens. »

Bossuet, Discours sur l’Histoire universelle.

« On ne trompe point en bien, et la fourberie ajoute la malice au mensonge. »

La Bruyère, Les Caractères.

« La femme est à mes pieds ! »

Isidore Ducasse, Poésies II.

SPECTACLE. On parle beaucoup ces temps-ci des turpitudes de celui qui fut une icône nationale : l’abbé Pierre. Alors que certains de ses défenseurs, plutôt rares désormais, le comparent à Jésus-Christ (je l’ai lu. Cf. Claire Fourier), d’autres, peu charitables, enfoncent le clou (si j’ose dire). Ainsi le veut l’époque en sa déliquescence. Le 13 septembre, dans l’avion qui le ramenait d’un voyage en Asie et Océanie, le pape François répond aux questions. Le Vatican savait, mais depuis quand ? Mediapart, à son habitude, fait le point. Décidément, il faut se méfier des « hommes de bien ». Et relire, entre autres, ce que Barthes écrivait dès 1957.

« En 1957, un auteur à peine connu publie un petit livre drôle et froid, insolite, insolent, corrosif, Mythologies. Son but est de décrire à distance, pour mieux la neutraliser, la comédie sociale. La méthode n’est pas très différente d’un voyage de Gulliver, sauf que les Lilliputiens, ici, sont prisonniers de croyances spontanées et de superstitions qui sont, peut-être, toujours les nôtres. Quoi, pensera-t-on, tout cela est loin, nous avons vécu tant de transformations et de mutations, il est impossible que nous n’ayons pas changé ! Voyons donc quelques exemples concrets. »

Philippe Sollers, Vérité de Barthes, Le Monde du 16 juillet 1993.

« Le portrait de l’abbé Pierre est un chef-d’œuvre. »

Philippe Sollers, L’antifascisme de Barthes,
Le Monde Hors-série Roland Barthes, juillet-août 2015.

L’iconographie de l’abbé Pierre, par Roland Barthes

Le mythe de l’abbé Pierre dispose d’un atout précieux : la tête de l’abbé. C’est une belle tête, qui présente clairement tous les signes de l’apostolat : le regard bon, la coupe franciscaine, la barbe missionnaire, tout cela complété par la canadienne du prêtre-ouvrier et la canne du pèlerin. Ainsi sont réunis les chiffres de la légende et ceux de la modernité.

La coupe de cheveux, par exemple, à moitié rase, sans apprêt et surtout sans forme, prétend certainement accomplir une coiffure entièrement abstraite de l’art et même de la technique, une sorte d’état zéro de la coupe ; il faut bien se faire couper les cheveux, mais que cette opération nécessaire n’implique au moins aucun mode particulier d’existence : qu’elle soit, sans pourtant être quelque chose. La coupe de l’abbé Pierre, conçue visiblement pour atteindre un équilibre neutre entre le cheveu court (convention indispensable pour ne pas se faire remarquer) et le cheveu négligé (état propre à manifester le mépris des autres conventions) rejoint ainsi l’archétype capillaire de la sainteté : le saint est avant tout un être sans contexte formel ; l’idée de mode est antipathique à l’idée de sainteté.

Mais où les choses se compliquent — à l’insu de l’abbé, il faut le souhaiter — c’est qu’ici comme ailleurs, la neutralité finit par fonctionner comme signe de la neutralité, et si l’on voulait vraiment passer inaperçu, tout serait, à recommencer.

La coupe zéro, elle, affiche tout simplement le franciscanisme ; conçue d’abord négativement pour ne pas contrarier l’apparence de la sainteté, bien vite elle passe à un mode superlatif de signification, elle déguise l’abbé en saint François. D’où la foisonnante fortune iconographique de cette coupe dans les illustrés et au cinéma (où il suffira à l’acteur Reybaz de la porter pour se confondre absolument avec l’abbé).

Même circuit mythologique pour la barbe : sans doute peut-elle être simplement l’attribut d’un homme libre, détaché des conventions quotidiennes de notre monde et qui répugne à perdre le temps de se raser : la fascination de la charité peut avoir raisonnablement ces sortes de mépris ; mais il faut bien constater que la barbe ecclésiastique a elle aussi sa petite mythologie. On n’est point barbu au hasard, parmi les prêtres ; la barbe y est surtout attribut missionnaire ou capucin, elle ne peut faire autrement que de signifier apostolat et pauvreté ; elle abstrait un peu son porteur du clergé séculier : les prêtres glabres sont censés plus temporels, les barbus plus évangéliques : l’horrible Frolo était rasé, le bon Père de Foucauld barbu ; derrière la barbe, on appartient un peu moins à son évêque, à la hiérarchie, à l’Église politique ; on semble plus libre, un peu franc-tireur, en un mot plus primitif, bénéficiant du prestige des premiers solitaires, disposant de la rude franchise des fondateurs du monachisme, dépositaires de l’esprit contre la lettre : porter la barbe, c’est explorer d’un même cœur la Zone, la Britonnie ou le Nyassaland.

Évidemment, le problème n’est pas de savoir comment cette forêt de signes a pu couvrir l’abbé Pierre (encore qu’il soit à vrai dire assez surprenant que les attributs de la bonté soient des sortes de pièces transportables, objets d’un échange facile entre la réalité, l’abbé Pierre de Match, et la fiction, l’abbé Pierre du film, et qu’en un mot l’apostolat se présente dès la première minute tout prêt, tout équipé pour le grand voyage des reconstitutions et des légendes). Je m’interroge seulement sur l’énorme consommation que le public fait de ces signes. Je le vois rassuré par l’identité spectaculaire d’une morphologie et d’une vocation ; ne doutant pas de l’une parce qu’il connaît l’autre ; n’ayant plus accès à l’expérience même de l’apostolat que par son bric-à-brac et s’habituant à prendre bonne conscience devant le seul magasin de la sainteté ; et je m’inquiète d’une société qui consomme si avidement l’affiche de la charité, qu’elle en oublie de s’interroger sur ses conséquences, ses emplois et ses limites. J’en viens alors à me demander si la belle et touchante iconographie de l’abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice.

Roland Barthes évoque l’iconographie de l’abbé Pierre

Interviewé par Pierre Desgraupes sur son livre "Mythologies", Roland Barthes s’exprime sur les mythes de la vie quotidienne, tels que la justice du catch, le steak frites, l’iconographie "travaillée" de l’abbé Pierre — "Tout un ensemble de signes du franciscanisme... La coupe de cheveux, la barbe, la canne, la canadienne... Les images extérieures d’une légende..."—, Einstein, le plastique ou la nouvelle Citroën.

Lectures pour tous. Date de diffusion : 29 mai 1957.

L’Abbé Pierre et la nébuleuse

24 avril 1996

Marcelin Pleynet, L’Infini 55, automne 1996, p.159-160.
Le plus court chemin, Gallimard, coll. L’infini, 1997, p. 69-70.

« Lettre de Sollers qui travaille dans son île : "Que dire du couple abbé Pierre-Garaudy, après abbé Pierre-Bourdieu ?" Il faudrait ajouter abbé Pierre-Tapie, abbé Pierre Bernard Kouchner, etc., et se demander quelle est la fonction de cet abbé et ce que, bon sentiment spectaculaire aidant, il garantit (Debord : "Dans le monde réellement renversé le vrai est un moment du faux"). L’abbé Pierre garantit ce point essentiel pour le bon fonctionnement du spectacle.
Roland Barthes, en 1954-1956, dans ses Mythologies :
Évidemment le problème n’est pas de savoir comment cette forêt de signes a pu couvrir l’abbé Pierre [...]. Je m’interroge seulement sur l’énorme consommation que le public fait de ces signes. Je le vois rassuré par l’identité spectaculaire d’une morphologie et d’une vocation, ne dou¬tant pas de l’une parce qu’il connaît l’autre ; n’ayant plus accès à l’expérience même de l’apostolat que par son bric¬à-brac et s’habituant à prendre bonne conscience devant le seul magasin de la sainteté, je m’inquiète d’une société qui consomme si avidement l’affiche de la charité...
Les politiciens ne se sont pas fait faute d’en profiter sans plus de scrupules. Dans Le Monde du 30 avril, je lis une lettre de Bernard Kouchner (ancien ministre et coauteur avec l’abbé Pierre de Dieu et les hommes [sic], 1994). A propos des récentes déclarations à tendance révisionniste de l’abbé, Bernard Kouchner écrit, je cite et ce n’est pas une blague : "Mon père, je t’écris en mots parce que j’ai un devoir d’affection." En ouverture : "Tu m’as fait de la peine, mon père..." Encore une affaire de "famille" ! »

La France moisie

Philippe Sollers, Le Monde, 28 janvier 1999.

[...] Le moisi, en euro, ne vaut déjà plus un kopeck. Tout est foutu, c’est la fin de l’Histoire, on va nous piller, nous éliminer, nous pousser dans un asservissement effroyable. Et ce rouquin rouge devenu vert vient nous narguer depuis Berlin ? C’est un comble, la famille en tremble. Non, nous ne dialoguerons pas avec lui, ce serait lui faire trop d’honneur. Quand on est un penseur sérieux, responsable, un Bourdieu par exemple, on rejette avec hauteur une telle proposition. Le bateleur sans diplômes n’aura droit qu’à quelques aboiements de chiens de garde. C’est tout ce qu’il mérite en tant que manipulateur médiatique et agent dissimulé des marchés financiers. Un entretien télévisé, autrefois, avec l’abbé Pierre, soit. Avec Cohn-Bendit, non, cela ferait blasphème dans les sacristies et les salles feutrées du Collège de France [8]. A la limite, on peut dîner avec lui si on porte le lourd poids du passé stalinien, ça fera diversion et moderne. Nous sommes pluriels, ne l’oublions pas. [...]

LIRE : Mythologies de Barthes
Benoît Peeters, Penser avec Roland Barthes

2 Messages

  • Albert Gauvin | 24 juillet 2024 - 13:52 1

    L’abbé et la bête

    par Philippe Lançon

    Je n’ai pas sous les yeux les dessins que Charlie a pu consacrer à l’abbé Pierre ; mais je me rappelle que Cabu, en 1995, l’avait mis au centre d’un album d’une férocité assez tendre, À votre bon cœur ! Sa cible, dans mon souvenir, était moins le curé des pauvres que les hommes politiques qui lui tournaient autour, ça rime avec vautour. Sur un dessin, l’abbé s’écrie : « Je lègue le PS aux chiffonniers d’Emmaüs ! » Il en ferait autant aujourd’hui avec le Nouveau Front populaire, les macronistes, Les Républicains : la vie politique, quel vide-greniers ! Mais, depuis qu’on a ouvert le cercueil du saint bonhomme, qui oserait en rire ? Nous, bien sûr. Ou Polanski, peut-être. Il a fait ce film, jadis, qui a réjoui mon adolescence : Le Bal des vampires. Sa femme Sharon Tate y resplendissait de blond vénitien et de fausse ingénuité. Quelque temps plus tard, elle était massacrée, enceinte, par une bande de timbrés. Mais Polanski, n’est-ce pas… On dirait que les grands mâles, une fois vieux ou morts, sont traités comme les vampires : on ouvre la boîte et on plante un pieu, non pas au cœur, mais entre les jambes. Il s’agit d’émasculer Dracula.

    À LIRE AUSSI : Billet. L’abbé Pierre, un curé comme les autres

    Instrumentaliser l’abbé n’était pas facile : à l’hiver 1954 comme à l’hiver 1986, dates où il surgit et ressurgit spectaculairement comme un diable monté sur ressort, le fondateur d’Emmaüs ne se laissait pas faire. Si l’on apprend aujourd’hui qu’il a touché les seins des femmes ou mis sa langue dans la bouche de l’une d’elles, horreur et damnation, il ne faudrait pas oublier que, lorsqu’un grand fauve électoral l’approchait, il ne lui aurait touché les bourses que pour mieux les vider au profit des pauvres ou les lui tordre. Il y avait pas mal de colère sociale et de générosité en lui, mais notre société en est arrivée à un point tel de léninisme sexuel que, face au vice qu’on découvre, tout ce qu’il y a de vertu en l’homme semble avoir disparu. Nous aimons ne penser qu’au mal que nous condamnons, comme si nous en étions préservés. On me dit que c’est sain. C’est peut-être nécessaire, mais je trouve que c’est triste. Réducteur. On tanne la peau de chagrin. Pour le dire autrement : je préférerai toujours revoir Rosemary’s Baby, Chinatown, Tess ou Le Pianiste plutôt que de lire le énième texte me sommant de condamner Polanski.

    Du Frolo dans l’abbé Pierre

    Que penser de la convoitise de l’abbé, cet humain trop humain ? L’un des textes les plus plaisants de Roland Barthes, publié en 1957 dans ses Mythologies, s’intitule : Iconographie de l’abbé Pierre. Il commence par ces mots : «  Le mythe de l’abbé Pierre dispose d’un atout précieux : la tête de l’abbé. C’est une belle tête, qui présente clairement tous les signes de l’apostolat : le regard bon, la coupe franciscaine, la barbe missionnaire, tout cela complété par la canadienne du prêtre-ouvrier et la canne du pèlerin. Ainsi sont réunis les chiffres de la légende et ceux de la modernité.  » Quand il est à son meilleur, comme ici, il est risqué de citer Barthes : comment prendre le relais ? Je vais continuer à le citer tout en le résumant.

    Barthes analyse la « coupe zéro  » du héros. Elle « affiche tout simplement le franciscanisme ; conçue d’abord négativement pour ne pas contrarier l’apparence de la sainteté, bien vite elle passe à un mode superlatif de signification, elle déguise l’abbé en saint François  ». D’où sa gloire iconographique. « Même circuit mythologique pour la barbe.  » Ici, ceux qui ont lu Les Provinciales, de Pascal, qui se foutait des jésuites, apprécieront le pastiche sur le postiche : « On n’est point barbu au hasard, parmi les prêtres ; la barbe y est surtout attribut missionnaire ou capucin, elle ne peut faire autrement que de signifier apostolat et pauvreté ; elle abstrait un peu son porteur du clergé séculier ; les prêtres glabres sont censés plus temporels, les barbus plus évangéliques.  » Les défunts barbus socialistes, également. Barthes donne un exemple de prêtre glabre, donc temporel : « L’horrible Frolo était rasé. » Frolo, celui qui convoitait Esmeralda. Il y avait donc du Frolo en l’abbé Pierre, et la barbe nous l’aurait caché ?

    La conclusion de Barthes est célèbre. La « forêt de signes » qui recouvre l’homme (Barthes n’a pas décortiqué le béret, dommage) permet aux gens de « prendre bonne conscience devant le seul magasin de la sainteté », et de « substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice  ». Aujourd’hui, on substitue les signes de la luxure à ceux de la charité.

    Charlie hebdo, 24 juillet 2024.


  • Albert Gauvin | 18 juillet 2024 - 17:29 2

    Lu sur la page facebook de Claire Fourier, auteur de Tout est solitude :

    Jésus et l’abbé Pierre. – Bientôt les belles âmes vont re-crucifier Jésus parce qu’il a apprécié le geste de Marie de Magdala qui lui essuyait les pieds avec sa chevelure après y avoir versé de l’huile parfumée.
    Dans la salle du banquet les hommes discutaient, se moquaient. (C’est Kierkegaard qui imagine.) Marie-Madeleine ne voit ni la salle, ni le festin. Elle essuie lentement les pieds de son seigneur avec sa longue chevelure. Jésus parle avec les invités. Il dit du bien de la femme accroupie devant lui.
    Mais ces honnêtes gens veulent écarter Marie-Madeleine. C’est eux que Jésus écarte. Il se laisse faire par la femme accroupie devant lui, il s’intéresse à elle plus qu’aux discours des belles âmes.
    " - Des comportements inadaptés d’ordre personnel
    - Une proposition sexuelle
    - Des propos répétés à connotation sexuelle
    - Des tentatives de contacts physiques non sollicités
    - Des contacts non sollicités sur les seins
    Une des personnes entendues fait état de difficultés psychologiques qui ont duré toute sa vie."
    Tel est le rapport de la société privée Églaë fondé par Caroline de Haas et... mandaté par Emmaüs.
    Des "victimes présumées" qui parlent 60 ans plus tard et ont certaines près de 80 ans aujourd’hui.
    Les femmes deviennent folles.
    Un baise volé, une main sur la poitrine, est-ce mal ? Est-ce la honte ? Est-ce un crime, même de la part d’un prêtre ?
    Ce que je trouve le plus navrant, c’est de voir l’Église, via la Conférence des évêques, et la Fondation Emmaüs emboiter piteusement le pas à ces femmes, parler de "choc", de "déflagration" (!!!!), crier leur "honte"... et reprendre les lamentables éléments de langage qui font florès en évoquant " la parole qui se libère", "le travail de mémoire à faire en interne" suite à des "comportements inacceptables" car "pouvant s’apparenter à des agressions sexuelles"... "Nous saluons le courage des femmes qui, après tant d’années, ont trouvé la force de témoigner et le courage de dénoncer une icône... Nous les croyons... Nous allons poursuivre sans relâche notre travail d’écoute et notre combat auprès d’elles.”
    Ce n’est pas l’abbé Pierre, humain trop humain, ce sont les évêques et Emmaüs qui baissent leur culotte, pris de trouille face à des féministes acharnées.
    "Quand Margot dégrafait son corsage
    Pour donner la gougoutte à son chat, tous les gars,
    tous les gars du village étaient là, lalala la la la,
    étaient là, lalala la la la
    Mais les autres femmes de la commune privées d’leurs époux, d’leurs galants
    Accumulèrent la rancune, patiemment
    Puis un jour, ivres de colère, elles s’armèrent de bâtons
    Et, farouches, elles immolèrent le chaton »
    Georges Brasssens, avec ta Margot, Jacques Brel avec tes Fla, tes flamandes qui dansent sans mollir et se plaisent à fréquenter le bedeau et son Éminence, revenez !