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14 Juillet

D 14 juillet 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook




En 1989, la revue Le débat consacre un numéro à la Révolution française dont on célèbre le bicentenaire [1]. Tout un chapitre porte sur le 14 juillet. Article de Philippe Sollers, repris en 1994 dans La guerre du goût, Sollers qui, parallèlement, publie un petit opuscule Pour célébrer la vraie révolution française.

14 juillet

Saint-Just a dit, paraît-il : « La Révolution s’arrête à la perfection du bonheur. » Corrigeons-le : elle s’achève avec la perfection du Spectacle.
Non qu’on ne puisse aller beaucoup plus loin : mais juillet 1989 représente, à n’en pas douter, un tournant. Terminée, la révolution ? Plus que terminée, mise en Thermes. Therminée. On pourra s’agiter davantage, mais guère chauffer plus. Jamais les feux d’artifice n’auront été aussi beaux, magiques. Les Tuileries sous une mer blanche, la foule rêvant, le soir d’été, les amoureux et les enfants ravis, la grosse Jessye noire tricolore chantant à pleins poumons La Marseillaise adossée à l’obélisque égyptien, la planète présente et stupéfaite, bravo, c’est fini, l’humanité a trouvé son point d’orgue, elle n’ira pas plus loin, sauf dans les étoiles, le reste, sur terre, est rattrapage douloureux parfaitement superflu. Le Liban à l’agonie ? La répression en Chine ? La Pologne problématique ? La Russie au bord du chaos ? Les Irlandais toujours là ? Le trafic des otages ? Les Palestiniens tués au jour le jour ? Les carmélites d’Auschwitz ? Le type du commando-suicide contre Israël qui voulait tuer l’auteur des Versets sataniques ? Les prochaines convulsions de l’islam ? Les intégristes débiles du 15 août ? Les pèlerins de Saint-Jacques­ de-Compostelle ? Les aboiements de Le Pen ? Le chômage ? Les bulldozers contre les mosquées en province ? Les rabbins voulant interdire Penthouse ? Les incendies et les pyromanes ? Les viols de petites filles ? Les opérations en Bourse ? La progression du sida ? Epiphénomènes. En réalité, plus rien ne se passe, et il était bon que cela fût dit.

La France l’a dit. On n’écoute pas assez la France. La preuve : deux siècles pour s’apercevoir qu’elle a tout pensé, prévu, calculé. Qui a dépassé les Droits de l’homme ? Personne. Mal interprétés, forcés, détournés, ils n’ont entraîné que des catastrophes, mais le moment est enfin venu où chacun y revient comme à une source intarissable et pure. Oui, malgré le dépit anglais, il faut le répéter haut et fort : les tables de la nouvelle loi sont françaises, il est bon que l’univers s’en souvienne à chaque instant. Deux siècles, ce n’est rien, à peine une histoire de chemin de fer, voilà ce que la locomotive de Goude nous disait sur les Champs-Élysées, éclipsant et exorcisant, par sa seule présence, tous les défilés militaires (y compris ceux de la place Rouge). Tant pis pour les réalistes frileux : la Révolution française était surréaliste dès le départ, jamais Breton et ses amis n’auraient osé imaginer une telle apothéose au cœur de la capitale. Pauvre Léon Bloy qui attendait l’arrivée des cosaques et du Saint-Esprit ! Pauvre Céline avec ses Chinois à Cognac ! Les voici, Russes, Chinois, place de la Concorde, tambour, patinoire, neige simulée, danseurs sous fausse pluie, éléphants, ours, tigres, crocodiles, danseuses indiennes, carnaval à Rio-sur-Seine ! Paris centre surréel mondial ! Afrique fantôme ! Retour imprévu du Congo ! Triomphe de Raymond Roussel et de ses Nouvelles Impressions ! Apocalypse ? Déluge ? Mais non, grand écran radieux harmonieux ! Fontaines, pyramide, pyramidions, Arche ! Quelle injustice dans certaines réactions, quelle mesquinerie, quelle étroitesse d’esprit ! Quelle petitesse dans les critiques de la réalisation télévisée, comme si la réalité n’était pas déjà télévisée en elle­ même ! Et comme s’il pouvait en être autrement !

« Les Français n’aiment pas leur Révolution », me dit une Américaine enthousiaste des human rights et qui, parfois, me chante d’une voix fraîche à l’accent troublant le « ah, ça ira ! » (il faut entendre le charme que prend « à la lanterne » dans sa voix). Ce n’est, hélas, que trop vrai. Mais à partir de 1989, tout change. La réconciliation nationale dans des idéaux indubitables progresse. Une atmosphère de fête nouvelle et permanente envahit le pays (à l’exception peut-être, cela est troublant, des gendarmes) et, de proche en proche, la terre entière. Dès que l’aurore a paru, les jeunes filles vont cueillir des roses. Un courant d’innocence parcourt les vallons, les capitales, secourt l’intelligence des poètes les plus enthousiastes, laisse tomber des protections pour les berceaux et les embryons surnuméraires, des couronnes pour la jeunesse, des croyances à l’immortalité pour les vieillards. Le 14 juillet est éternel. J’ai donc décidé de faire un effort particulier en son honneur. Un couplet de La Marseillaise chanté par la forte personnalité de Jessye Norman m’en a donné l’idée.
« Amour sacré de la patrie » ? Non, cela ne convient plus. « Conduis, soutiens nos bras vengeurs » ? Non, non, assez. « Le sang impur » (enfant, à cause de la liaison, j’imaginais je ne sais quelle guimpe ou guipure, guimpure souillée et sanguinolente) est déjà difficilement supportable. Je revendique sèchement mon sang que je sens impur. « Liberté, liberté chérie », oui, cent mille fois. Il fallait donc réécrire ce quatrain. Oh, comme il sera beau, l’année prochaine, d’écouter une de nos grandes cantatrices (je la verrais bien japonaise) s’avancer tout contre le déchiffrable phallus de Louxor ! Elle entonnera dans la nuit chaude, après les fusées multicolores, ce pur morceau de poésie, enseignement secret de la prise de la Bastille, célébration sourdement postfreudienne des Thermes révolutionnaires, quintessence de l’acte radical français votant la liberté du monde :

Amours profanes, folles orgies,
Nous n’oublierons pas vos douceurs ! Volupté, volupté chérie,
Décompose tes agresseurs !
(bis)

Rideau.

1989



Portrait de Mozart le 17 avril 1789 à Dresde.
Zoom : cliquez l’image.

JUILLET 1789. Mozart compose sa 18ème et dernière sonate, la sonate pour piano en ré majeur, K. 576, destinée à la princesse Frederika de Prusse. La voici interprétée par Martha Argerich. Allegro. Adagio. Allegretto. 4’42//4’04//4’42//=13’48.


Sonate n°18, p. 1.
Zoom : cliquez l’image.

Et pourtant Mozart est malade ; sa femme Constance, enceinte pour la cinquième fois, « dans un état misérable ». Il n’a pas le sou (dettes de jeu ?). Il est « malheureux », « sans cesse entre l’angoisse et l’espoir ». Il écrit à un Frère franc-maçon.

Lettres à Puchberg

A Johann Michael Puchberg, à Vienne, le 12 Juillet 1789

Très cher excellent ami et très honorable FR. !

Dieu, je suis dans une situation que je ne souhaite pas à mon pire ennemi et si vous, mon meilleur ami et Frère m’abandonnez, je suis perdu, hélas, et sans rien y pouvoir, ainsi que ma pauvre femme malade et mon enfant.
Déjà, lors de ma dernière visite, je voulais épancher mon coeur, mais je n’en ai pas eu le courage ! Et ne l’aurais toujours pas, ce n’est qu’en tremblant que j’ose le faire par écrit, car je sais que vous me connaissez, que vous êtes au courant de ma situation et tout à fait convaincu de mon innocence en ce qui concerne ma malheureuse et extrêmement triste situation.
Mon Dieu ! Au lieu de vous remercier, je viens à vous avec de nouvelles prières ! Au lieu de vous rembourser, avec une nouvelle requête !
Si vous connaissez à fond mon coeur, il est certain que vous ressentez ma douleur...
Et je n’ai pas besoin de vous rappeler comme cette malheureuse maladie m’a freiné dans tous mes bénéfices.
Mais je dois vous dire que malgré ma situation misérable, je me suis tout de même décidé à donner des académies par souscription mais cela non plus ne me réussit pas.
Le destin m’est malheureusement si néfaste, mais seulement à Vienne, que je ne peux rien gagner même si je le veux. J’ai fait circule une liste pendant 15 jours et il ne se trouve que le nom de van Swieten.
Il me semble maintenant (le 13) que ma petite femme se remet, je pourrais au moins travailler à nouveau si ce nouveau coup du sort ne venait s’y ajouter. Hier soir, elle m’a à nouveau affolé et désespéré, tant elle souffrait, et moi avec elle...
Dans quelques mois, mon sort doit être également fixé dans l’affaire que vous savez ; Vous ne risquez donc rien avec moi en me prêtant 500 FL.
Si vous voulez ou vous le pouvez, je vous propose de vous rembourser 10 Fl par mois, jusqu’à conclusion de mon affaire. Ensuite, de vous rendre l’intégralité de la somme avec les intérêts que vous voudrez et de me déclarer mon débiteur tout au long de ma vie. Jamais je ne serais en mesure de vous remercier suffisamment de votre amitié.
Dieu merci, c’est fait, vous savez tout, maintenant. Ne m’en veuillez pas pour ma confiance et songez que sans votre aide, l’honneur, la paix et peut-être la vie de votre Frère et ami sont anéantis.

*

A la maison, le 14 juillet 1789

Ah Dieu ! Je n’arrive pas à me décider à expédier cette lettre. Et pourtant, cela doit être !
Si je n’avais pas été atteint par ce mal, je n’aurais pas été si impudent avec mon meilleur ami ! Et pourtant, j’espère que vous me pardonnez, puisque vous connaissez le bon et le mauvais côté de ma situation...
Adieu ! Pardonnez-moi, pour l’amour de Dieu. Pardonnez-moi seulement... et — Adieu ! ....

*

Vienne, le 17 Juillet 1789

Vous êtes sûrement fâché contre moi, puisque vous ne me donnez pas de réponse. Si je mets en regard mes requêtes, je reconnais que vous avez raison. Mais si je considère mes malheurs (dont je ne suis pas responsable) et votre amitié à mon égard, j’estime aussi mériter des excuses...
Comme je vous ai écrit dans ma dernière lettre, mon cher ami, tout ce que j’avais sur le coeur avec grande franchise, je ne pourrais que me répéter aujourd’hui...
Je vous implore, s’il vous est absolument impossible de me prêter une telle somme de me soutenir bien vite par tout ce que vous pourrez vous démunir.
Vous ne pouvez douter de ma loyauté, vous me connaissez trop bien. Vous ne pouvez douter de mes paroles, de ma conduite, car vous connaissez ma manière de vivre et mes agissements...
Si vous pouvez et voulez m’aider, je vous en remercierais comme mon sauveur même au-delà de la tombe, sinon, au nom de Dieu, je vous implore de m’accorder un recours immédiat selon votre bon vouloir, ou encore un conseil ou une consolation...
A jamais votre serviteur très obligé.

PS :
Ma femme était hier à nouveau dans un état misérable. Aujourd’hui, Dieu merci, elle va un peu mieux, après la pose de sangsues. Que je suis malheureux ! Sans cesse entre l’angoisse et l’espoir.

Note de Puchberg :

Le 17 juillet 1789, le même jour, répondu et envoyé 150 F.

Commentaire de Sollers dans Mystérieux Mozart : « Le méticuleux Puchberg note qu’il a répondu le jour même en envoyant cent cinquante florins, c’est-à-dire pas grand-chose. Ce Mozart, décidément, ne vaut pas cher. » (Folio 3845, p. 258)


La leçon de musique


Fragonard, La Leçon de musique, 1769.
En 1769, Mozart a treize ans.
Il compose La Finta Semplice (La Fausse Ingénue) d’après Goldoni.

Le Louvre. Photo A.G., 25 janvier 2017. Zoom : cliquez l’image.

Mozart vous écrit

Vous venez de revoir, à la télévision, le célèbre film de Forman, Amadeus, et vous êtes à nouveau sous le choc de la mort dramatique du génial compositeur. A-t-il été assassiné ? Ce n’est pas exclu, l’affaire reste très obscure. Mais ce n’est pas un seul film qui peut suffire à cerner le mystère de Mozart. Il en faudrait vingt, trente, cinquante, et c’est pourquoi sa Correspondance complète est indispensable. Gloire, donc, aux Editions Flammarion de l’avoir rééditée en un seul volume (au lieu des sept précédents). Comme vous entrez dans la crise, il vous faut du sûr, du solide. Inutile de vous disperser ; le vrai roman passionnant est là.

C’est un monument extraordinaire de 1900 pages, qui permet de corriger les clichés et les idées reçues, notamment romantiques. Le père de Mozart, d’abord, Leopold. Quel type fabuleux, quelle activité inlassable comme imprésario de son fils prodige ! Ce Wolfgang est un trésor envoyé par Dieu, et on tremble pour sa santé à travers les voyages. A 9 ans, à La Haye, « il est dans un état si misérable qu’il n’a plus que la peau sur les os ». A Munich, « il n’a pu mettre un pied par terre ni remuer le moindre orteil ni les genoux, personne ne pouvait le toucher et il a passé quatre nuits sans dormir ». Va-t-il pouvoir jouer au clavier et attirer la curiosité et l’admiration unanimes ? On meurt beaucoup, en ce temps-là, la variole décime les enfants. Mais Leopold veille, s’occupe de tout, accumule des notes d’une précision étonnante. C’est un musicien, un violoniste expérimenté, et surtout un organisateur de premier ordre. Le divin « Wofgangerl » stupéfie l’Europe, il joue sans arrêt et n’en finit pas de composer. À 12 ans, il a déjà un catalogue de plusieurs pages, sonates, symphonies, trios, messes, petit opéra. Bien entendu, cette irruption d’enfance inspirée déclenche des jalousies et des cabales multiples. On accuse le père de prostituer son fils. Toute la vie de Mozart sera une guerre incessante.

Le voici en Italie, il a 14 ans, et c’est l’éblouissement. Il écrit beaucoup à Nannerl, sa sœur aînée, sa « petite sœur chérie ». Décidément, ce garçon est étrange. Voyez cette lettre de Vérone, en 1770 : « Quand on parle du diable, on en voit la queue. Je vais bien, Dieu merci, et brûle d’impatience de recevoir une réponse. Je baise la main de maman, envoie à ma sœur un baiser grassouillet, et demeure le même... mais qui ? Le même guignol, Wolfgang en Allemagne, Amadeo De Mozartini en Italie. » Ou de Rome : « Je suis en bonne santé, Dieu soit loué, et baise la main de maman comme le visage de ma sœur, le nez, la bouche, le cou, ma mauvaise plume, et le cul s’il est propre. »

On a beaucoup glosé sur les fantaisies scatologiques de Mozart avec sa « petite cousine », sa « très chère petite cousine lapine », qu’il appelle, d’une façon clairement incestueuse (elle a le même prénom, Maria-Anna, que sa mère et sa sœur), « ma très chère nièce, cousine, fille, mère, sœur, épouse ». Il faut croire que les corps de cette époque, très peu XIXe siècle, étaient moins embarrassés par la crudité organique : « Je te chie sur le nez, et ça te coule jusqu’au menton. » Mozart est fou, il écrit n’importe quoi, il s’en fout, il invente l’écriture automatique. C’est un surréaliste débridé, dont on peut augurer qu’il ne respectera rien ni personne. Musique ! Musique ! La communication suivra !

Le petit Mozart, à 6 ans, avait épaté Versailles. Le revoici à Paris, à 22 ans, mais il trouve les Français très changés, devenus grossiers, et incapables de sentir la musique. « Je suis entouré de bêtes et d’animaux. » « Donnez-moi le meilleur piano d’Europe, mais comme public un audi­toire de gens ne comprenant rien, ne voulant rien com­prendre, ou qui ne ressentent pas avec moi ce que je joue, et je perds toute joie. »

À partir de 1780, le grand Mozart commence. Voici ce qu’il dit de son opéra « Idoménée » : « J’ai la tête et les mains si pleines du troisième acte qu’il ne serait pas impossible que je me transforme moi-même en troisième acte. » Sa vie est un opéra fabuleux. Il se libère de Salzbourg et de Leopold, devient le premier musicien libre, établi à son compte. Il se marie avec Constanze Weber, « deux petits yeux noirs et une belle taille  ». Contrairement à la légende romantique, il est très heureux avec sa femme qu’il appelle « Stanzi Marini ». Et c’est le succès des Noces de Figaro, surtout à Prague : « On ne parle que de "Figaro", on ne joue, ne sonne, ne chante, ne siffle que "Figaro". » Même succès, dans la même ville avec « Don Giovanni », en 1787, l’année de la mort de Leopold (sa mère, elle, est morte à Paris, en 1778, et ses restes doivent se trouver quelque part du côté de l’église Saint-Eustache). Autre film à faire : la rencontre, à Prague, pour la première repré­sentation de « Don Giovanni  », de Da Ponte (le librettiste), Mozart et Casanova, venu en voisin de son petit château d’exil en Bohême. Ce trio d’enfer fait rêver, d’autant plus que Casanova a mis la main au fameux « Air du catalo­gue ». Aucun doute, la révolution est là.

Les Viennois ne sont pas d’accord, la bonne société le boude. Plus Mozart travaille, moins il gagne d’argent. Ici apparaît un personnage étonnant, Puchberg, frère de loge du franc-maçon Mozart. Il a de l’argent, lui, il fait commerce de soieries, rubans, mouchoirs, gants. Mozart n’arrête pas de lui demander des prêts de façon urgente. Pourquoi à ce point ? Pour régler des dettes de jeu ? C’est probable. Ces lettres sont des appels au secours. Mozart est malade, sa femme est malade, il se dit « écrasé de tourmente et de soucis ». « Je n’ai pu, de douleur, fermer l’œil de la nuit. » Le brave Puchberg envoie de l’argent, la somme empruntée par Mozart en quatre ans est astronomique. On se demande, dans ces conditions, comment il a pu composer ce chef-d’œuvre de lumière qu’est Cosi fan tutte. « Venez à 10 heures demain chez moi pour la répétition », écrit Mozart à Puchberg, il n’y aura que Haydn et vous. Autre film à faire : l’admiration réciproque et l’amitié entre Joseph Haydn et Mozart.

L’histoire du Requiem, bien sûr, dont il ne parle jamais, mais surtout La Flûte enchantée, un grand suc­cès populaire, le 30 septembre 1791 (simultanément La Clémence de Titus triomphe à Prague). Deux mois avant sa mort, Mozart va très bien, et il est impossible de ne pas être ému en le voyant manger de si bon appétit, boire un café « en fumant une merveilleuse pipe de tabac ». Il aime plus que jamais sa « trésorette », à qui il écrit : « Très chère petite femme de mon cœur ! » Tout indique qu’elle aime et comprend sa musique. Il lui écrit encore : « Dieu te bénisse, Stanzerl, coquine, petit pétard, nez pointu, charmante petite bagatelle. » Et aussi : « Je me réjouis comme un enfant de te retrouver, si les gens pouvaient voir dans mon cœur, je devrais presque avoir honte. »

« Je peux faire un opéra par an », écrivait Mozart à son père. Et ceci à propos des « cabales » : « Ma maxime est que ce qui ne m’atteint pas ne vaut pas la peine que j’en parle. Je n’y peux rien, je suis ainsi. J’ai honte au plus haut point de me défendre lorsque je suis accusé à tort, je pense toujours que la vérité finira par éclater au grand jour. »

Mozart est ce grand jour.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 19 janvier 2012

***

Wolfgang Amadeus Mozart
Correspondance complète

La correspondance de Mozart est sans conteste la plus célèbre des correspondances de musiciens. Couvrant toute sa vie, depuis la missive de son père annonçant sa naissance à l’ultime lettre de Mozart à sa femme, elle servit d’assise aux premières biographies du compositeur. On y découvre la figure imposante du père, Leopold, très tôt conscient du remarquable talent de son fils et instigateur du grand voyage des enfants prodiges, Wolfgang et Nannerl, à travers l’Europe. On y voit s’émanciper l’adolescent génial puis l’adulte extravagant : Mozart prend d’abord la plume en de petits post-scriptum pleins d’esprit, puis conte, au fil des lettres, le quotidien et l’exceptionnel, son amour vain pour la chanteuse Aloisia Weber, la rupture avec son protecteur le prince Colloredo, son mariage avec Constanze, ses ennuis de santé ou d’argent, ses joies et ses deuils… Commentateur critique de la musique de son temps et de ses contemporains, il se plaît à donner des descriptions truculentes de son entourage. Le style vif, pétillant, le ton parfois trivial de Mozart épistolier font la saveur de cette correspondance, dont les premières éditions censurèrent nombre de passages. Cette nouvelle édition révisée et augmentée d’une préface comprend l’intégralité de la correspondance familiale ainsi qu’une chronologie complète et plusieurs index.

Grandes correspondances
Paru le 09/11/2011


Le quatorze juillet

AVANT-PROPOS

Le parti pris de ce livre ? Évoquer la journée du 14 juillet 1789, telle qu’elle a été vécue, non par les émeutiers qui s’emparèrent de la Bastille, mais par les trois plus grands artistes de l’époque.

***

Pourquoi cela ? Parce que nous commençons à être lassés, il faut bien l’avouer, de tout ce qui a déferlé à propos du bicentenaire de la Révolution française, et dont nous sortons à peine. Images d’Épinal, laborieuses reconstitutions scolaires, spectacles kitsch, discours creux, versions bien­ pensantes de l’événement, mythologies en tous genres, — rien ne nous aura été épargné.
Un effet de saturation. Venu, sans doute, de ce que les positions étaient connues d’avance, les rôles déjà distribués, les discours déjà écrits, — et, pour l’essentiel, sans prise directe sur notre présent. Tout cela, en bref, semblait correspondre trop bien au programme.
Or il y a aussi, dans l’Histoire, dans la vie, à chaque instant, là-bas comme ici, hier comme aujourd’hui, d’autres forces, d’autres effervescences, dérobées, souterraines, inattendues, — non prévues au programme.
Celles de l’art, de la création.

***

Il fallait faire sentir, donc, à contre-courant, qu’il y avait aussi, à la fin du XVIIIe siècle, une autre révolution, essentielle, à la fois plus trouble et plus irréfutable, et qui n’a pas fini, elle, de nous bouleverser, — une révolution, autrement dit, qui peut se vivre « au présent », — celle de la création, celle que désignent les noms de Sade, de Goya, de Mozart.
Une révolution, d’ailleurs, qui entretient avec « la » révolution qui vient d’être commémorée des rapports pour le moins ambigus, contradictoires.

***

Je voulais vérifier cette hypothèse : que l’art n’est ni le reflet ni l’anticipation des événements historiques, mais d’une certaine façon leur envers, leur négatif révélateur.
J’ai toujours pensé, en fait, que l’art et la littérature étaient susceptibles de produire un effet de vérité sur ce que les communautés s’acharnent à dénier ou à masquer, sur ce que les grands systèmes d’interprétation (philosophiques, idéologiques) ne cessent d’exclure. Qu’un artiste authentique, en somme, touche toujours, de façon brûlante, au non-dit de ce qui constitue le lien social. Et cela, même dans une période réputée « révolutionnaire », — celle où ce lien social, radicalement, convulsivement, se transforme.
Très vite, s’est imposée à moi l’idée que seul un récit, un texte de fiction, pouvait me permettre d’explorer cela de l’intérieur.

***

Donc : Sade, Goya, Mozart. Tous les trois, en l’occurrence, plus ou moins liés aux Lumières : Sade, par son athéisme affiché, exaspéré, Goya, par la relation qu’il entretenait avec les illustrados, les intellectuels espagnols « éclairés » de son époque ; Mozart, par son appartenance à la franc-maçonnerie viennoise. Mais tous les trois, aussi, et simultanément, au-delà : capables de dire ou de faire percevoir le refoulé des Lumières...
Ou encore : ils ont été, tous les trois, à des degrés divers, des victimes de l’Ancien Régime, de la subordination des artistes à un ordre féodal, arbitraire : cela ne pouvait que contrarier l’exigence de souveraineté impliquée par leur création même. Mais ils n’en manifestent pas moins un attachement à certaines valeurs de l’Ancien Régime : celles du baroque (Goya) ou du libertinage (Sade, Mozart), — celles précisément que la Révolution française, au nom de la Vertu, va très vite condamner, anéantir.
Si l’on veut : ils ne sont pas exactement contemporains de l’événement historique qui se produit ce jour-là.

***

Pourquoi cette distance ? Pourquoi peuvent-ils apparaître à ce point étrangers au mouvement qui, en cette journée du 14 juillet 1789, commence à ébranler le monde ? Il y a d’abord, bien entendu, des raisons proprement matérielles : ce jour-là, Sade est enfermé, à Charenton, dans une maison de fous, les bruits du monde extérieur ne peuvent lui parvenir que considérablement assourdis. Quant à Goya et Mozart, l’un est à Madrid, l’autre à Vienne, — les informations sur ce qui se passe à Paris ne les atteignent qu’avec un long retard, et passablement déformées.
Mais il y a, surtout, des raisons plus profondes, plus intimes, liées à leur art lui-même : « l’autre révolution » dont ils sont les acteurs (et qui implique aussi, à sa façon, un combat, une insurrection) ne saurait être directement en phase avec l’événement purement historique, ni se reconnaître dans les conceptions du monde qui y sont engagées. Le divorce, ici, est manifeste, irrémédiable, — aucun des trois ne se sent tenu d’adhérer aux valeurs ou aux idéaux de la communauté, et encore moins de les justifier.
Parce qu’ils se situent, en tant que créateurs, justement, c’est-à-dire en tant que singularités irréductibles, « non prévues au programme », sur une tout autre longueur d’onde.
C’est cette longueur d’onde que j’ai tenté, ici, de restituer.

***

La technique de base de ce récit en trois volets a été celle, classique, du roman historique : strict respect des documents disponibles, revendication des droits et des pouvoirs de l’imagination pour tout ce que ces documents laissent dans l’ombre.
Autant dire que la « vérité », ici, n’est pas exactement celle des historiens : ce qui se passe dans les têtes, dans les corps singuliers, a autant d’importance que les anecdotes attestées...
Quant à la composition d’un tel livre, elle correspond (et cela peut aussi se lire comme un hommage latent à Mozart, qui écrivait en juillet 1789 sa dernière sonate pour piano) à une transposition littéraire délibérée de la forme sonate.

G.S.

Une brève esquisse de ce texte, d’une quinzaine de feuillets, est parue dans le numéro spécial (fin 1988) de la revue Art Press consacré à la « Révolution culturelle française ».

I
14 juillet 1789 Charenton
Sade

« Il faut toujours en revenir à De Sade, c’est-à-dire
à l’homme naturel, pour expliquer le mal. »
BAUDELAIRE.

Les cris ont recommencé, de l’autre côté de la paroi. Des hurlements, comme ceux d’un animal blessé, régulièrement répétés, lancinants. Parfois, cela s’apaisait un instant, semblait se calmer, avant de reprendre de plus belle. Un fou.

Il a plaqué ses mains sur ses oreilles, pour ne plus l’entendre beugler.

Là. Il était là, enfermé. A Charenton, parmi les fous, les idiots, les épileptiques. Il ne décolérait pas. Enfermé là, comme un forcené, depuis ce matin du 4 juillet où il avait été expulsé de la Bastille, nu comme un ver, un pistolet sur la tempe. Il revoyait la scène, les cris, la brutalité, la berline aux rideaux tirés, qui l’emmenait, pas même l’occasion de voir la ville, à peine avait-il pu percevoir quelques rumeurs, quelques bruits de foule, du côté du village de Bercy, et puis, plus rien. Passé directement d’une cellule à une autre. Pas d’autre vêtement que cette robe de chambre qu’il avait pu saisir, au vol, tandis qu’on s’emparait de lui, et qui commençait à empester, depuis dix jours qu’il la revêtait. Lui, enfermé là, parmi les déments, après ce long cauchemar, toutes ces années perdues. ces années de poursuites, de fuites, d’injustices, d’emprisonnements. Tout cela, du simple fait de la Montreuil. Sa persécutrice . Son ennemie acharnée. Du simple fait de sa volonté obstinée de l’écarter, de l’enterrer vivant, de le faire oublier.

Derrière le mur, le fou continuait à crier, à s’égosiller. Insupportablement. Et personne pour le faire cesser.

Lui, Sade, enfermé là, dans ce couvent des Fols de la Charité.

Dix jours, déjà, dans cette pièce minuscule, à peine longue de plus de huit pieds, où la lumière ne parvenait, faiblement, que par une étroite lucarne, hors d’atteinte, derrière les barreaux de fer. Il a regardé autour de lui. Une paillasse, une vieille table, une chaise branlante, un broc, une cuvette, un vase de nuit. Et ces anneaux, scellés aux murailles, par où l’on passait les chaînes qui immobilisaient les fous, lorsqu’ils devenaient trop agités. Il s’est levé, il a commencé à tourner en rond. C’était à des bêtes sauvages, non à des hommes, que de telles cages auraient dû être réservées. Tout basculait, comme si l’espace qui l’enveloppait se contractait, chavirait. La faim et la soif le tenaillaient. Il a frappé du plat de la main, longuement, sur le bois de la porte verrouillée. Qu’on vienne au moins lui apporter à boire. En vain. Rien.

Le régime, ici, à Charenton, le pire qu’il ait jamais subi, de toutes ses années de détention. Un dîner à onze heures du matin, le plus souvent des œufs ou du bouilli, un souper à cinq heures du soir, de la viande rôtie, des fruits, et c’était tout. Un vague potage, parfois, délayé, nauséabond. Du pain rassis, une livre par jour. Jamais de vin. Comme si cela avait pu suffire à un homme de sa corpulence. La plupart des plats, d’une saleté indicible. Et, pire, pas la moindre promenade, pas le moindre exercice. Lui qui avait besoin de cela, plus que de nourriture, encore. Impossible de respirer l’air du dehors. Les forcenés, ici, étaient condamnés à rester enfermés. Encore devait-il s’estimer heureux que l’on n’ait pas cru bon de l’enchaîner. Rien d’autre à faire que de tourner en rond, entre ces quatre murs, en s’échauffant, en ruminant les idées les plus sombres. Quiconque entrait ici sain d’esprit ne pouvait, au bout d’un certain temps, que devenir fou pour de bon.


Francisco de Goya, Autoportrait, 1815.
Real Academia del Arte, Madrid. Photo A.G., 3 mai 2018.
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1ère mise en ligne le 14 juillet 2017. Ajout du texte de Sollers 14 juillet.