Dante, dans sa Divine Comédie, place Mahomet en Enfer. Vérifiez, c’est au chant XXVIII, dans le huitième cercle et la neuvième fosse qui accueillent, dans leurs supplices affreux, les semeurs de scandale et de schisme. Le pauvre Mahomet (Maometto) se présente comme un tonneau crevé, ombre éventrée « du menton jusqu’au trou qui pète » (c’est Dante qui parle, pas moi). Ses boyaux lui pendent entre les jambes, et on voit ses poumons et même « le sac qui fait la merde avec ce qu’on avale ». Il s’ouvre sans cesse la poitrine, il se plaint d’être déchiré. Même sort pour Ali, gendre de Mahomet et quatrième calife. Ce Dante, impudemment célébré à Rome, est d’un sadisme effrayant et, compte tenu de l’œcuménisme officiel, il serait peut-être temps de le mettre à l’Index, voire d’expurger son livre. Une immense manifestation pour exiger qu’on le brûle solennellement me paraît même inévitable.
Philippe Sollers, « Mahomet », le JDD, 26 février 2006.
Le Chant XXVIII illustré par Botticelli
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Dans la neuvième bolge [1], Mahomet, éventré de la gorge jusqu’au reins, les entrailles sorties, regarde les pèlerins sur le pont, s’ouvre la poitrine des deux mains et décrit le châtiment des fauteurs de scandale et de discorde, qu’un diable mutile et fend de son épée comme eux-mêmes divisèrent autrefois les religions par le schisme, les peuples et les familles par leurs provocations et leurs intrigues. Leurs blessures guérissent à mesure qu’ils parcourent la bolge jusqu’à ce qu’ils repassent près du diable qui leur inflige alors éternellement la même peine. Devant Mahomet marche son gendre Ali, fondateur de la secte chiite, le visage fendu. On reconnaît Pier da Medicina et Caius Curio près du pont devant les poètes [Dante et Virgile, à droite] ; le premier a le gosier fendu, le nez tranché jusqu’à la racine et une oreille coupé ; il empoigne Curio à la mâchoire pour lui ouvrir grand la bouche et montrer l’absence de cette langue qui poussa César à franchir le Rubicon.
On voit trois fois Mosca dei Lamberti, levant ses moignons de bras et, plus à gauche, le troubadour Bertrand de Born, qui, pour adresser la parole aux poètes, doit tenir à bout de bras sa propre tête, séparée de son corps tout comme lui-même avait divisé la tête de la maison royale d’Angleterre en opposant le père et le fils [2].
L’ Enfer, Chant XXVIII
Huitième cercle
Neuvième bolge : Fauteurs de schismes et de discorde, transpercés par l’épée d’un diable.
Vision de la neuvième bolge — Rencontre avec Mahomet — Pier della Medicina —
Bertrand de Born.
Samedi saint 9 avril 1300, 1heure de l’après-midi
Chi poria mai pur con parole sciolte |
Qui pourrait jamais, même sans rimes, |
Dante en ligne
Dante, L’Enfer. Texte original — Traduction et notes de Jacqueline Risset. Éditions Flammarion, 1985.
Dante, La Divine Comédie illustrée par Botticelli, Éditions Diane de Selliers, 2008.
Audio : Traduction : Antoine de Rivarol (1753-1801) MP3
Le commentaire du Chant XXVIII par Cristoforo Landino (1497). Traduction : M. Lantheaume (2004).

- Mahomet. Miniature du XIVe siècle.
Ce dessin médiéval (celui qui se trouve au centre) représente Mahomet (à droite) montrant ses entrailles à Dante et Virgile (à gauche). Il provient des tout premiers manuscrits illustrés de l’Enfer, datant du troisième quart du XIVe siècle (1350-1375), et conservé à la Bodleian Library d’Oxford. L’artiste est inconnu ; le manuscrit est connu comme « MS. Holkham misc. 48 », partie de la collection des manuscrits Holkham.
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- W. Blake, The Schismatics and Sowers of Discord : Mahomet, 1824-27.
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Inferno XXVIII, 19-42. « The poets are in the ninth chasm of the eighth circle, that of the Sowers of Discord, whose punishment is to be mutilated. Mahomet shows his entrails to Dante and Virgil while on the left stands his son Ali, his head cleft from chin to forelock. A winged devil with a sword stands on the right. In the distance, behind Mahomet, can be seen Bertrand de Born carrying his head in his hand. »
(c)1999 National Gallery of Victoria. Voir : Blake et La Divine Comédie.
[1] Une bolge est, dans la Divine Comédie de Dante Alighieri, l’une des dix fosses concentriques encerclées de murs et surplombées de ponts rocheux semblables aux fortifications externes d’un château et qui constituent le malebolge, le huitième cercle de l’Enfer décrit aux chants XVIII à XXX. Cf. wikipedia.
[2] Éditions Diane de Selliers, 2008, p. 155.
[3] Cette locution désigne ici l’ensemble du royaume de Naples.
[4] les Troyens : les Romains, parce que les Romains sont descendants d’Énée.
la longue guerre : la deuxième guerre punique, qui culmina dans la bataille de Cannes, où les morts romains furent si nombreux que les Cathaginois, entassant les anneaux d’or pris aux doigts des cadavres, en firent un tas immense.
[5] Il conquit le royaume de Naples au XIe siècle.
[6] Lieu stratégique au coeur du Royaume, qui fut abandonné sans aucune bataille. Dante le confond sans doute avec Bénévent, où mourut le roi Manfred avec beaucoup des siens.
[7] Victoire remportée sur Corradin, fils de Manfred.
[8] Alard de Valery, conseiller de Charles Ier d’Anjou.
[9] Ali ibn Ali Talib, gendre de Mahomet et l’un de ses premiers fidèles ; il fonda ensuite une secte distincte.
[10] Il prêchait la communauté de toutes choses, y compris des femmes. Le pape Clément V organisa contre lui une croisade. En 1305, Fra Dolcino prit le mont Zabello au Piémont, mais il manqua de vivres pendant les grandes chutes de neige, et fut contraint de se rendre au pape.
[11] On ne sait presque rien de ce personnage ; il vécut entre Bologne et la Romagne ; il aurait passer sa vie à dresser les Bolognais les uns contre les autres.
[12] La Lombardie.
[13] Guido del Cassero et Angiolello da Carignano ; ils furent jetés à la mer dans des sacs sur l’ordre de Malatestino, le tyran félon (cf. Enfer, XXVII, 46-48).
[14] Entre Pesaro et Rimini, sur l’Adriatique.
[15] Les Grecs, et les pirates grecs.
[16] Curion, tribun du peuple qui, banni de Rome, poussa César à franchir le Rubicon.
[17] Mosca dei Lamberti, Florentin ; à la suite de ses conseils, les Amidei et les leurs décidèrent de tuer Buondelmonte, qui avait abandonné une jeune fille de leur famille. La mort de Buondelmonte, à Pâques 1215, fut considérée comme l’origine des discordes de Florence.
[18] Célèbre troubadour, seigneur du château de Hautefort, dans le Périgord ; il vécut dans la deuxième moitié du XIIe siècle ; Dante le loue comme poète des armes dans le De Vulgairi eloquentia, et pour sa libéralité dans le Convivio. Feudataire du roi d’Angleterre Henri II, il sema la discorde entre le roi et son fils Henri III.
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Une traduction de L’Enfer de Dante, amputée de son allusion à Mahomet, fait polémique
Cette version du texte en néerlandais a été pensée pour « ne pas blesser inutilement ». Le style a été adapté pour être plus accessible, notamment auprès des jeunes et quelques coupes ont été faites.
La nouvelle traduction néerlandaise de L’Enfer de Dante ne passe pas. Le texte, pensé pour être plus accessible aux jeunes lecteurs, a été amputé de sa référence au prophète Mahomet afin de « ne pas blesser inutilement », comme le raconte Courrier International. Cette décision prise à titre préventif est décriée depuis la diffusion d’une émission sur la station belge Radio 1. L’une de ses invités était Lies Lavrijsen, la traductrice signant De Hel, la nouvelle mouture néerlandaise du texte de Dante éditée par la maison Blossom Books. Le texte datant du XIVe a été traduit « comme si Dante était un slameur des XIIIe et XIVe siècles », indique Radio 1 sur son site.
Plus que cette réécriture assez audacieuse du texte, c’est un passage bien précis qui suscite la polémique. Lies Lavrijsen l’a résumé sur Radio 1 : lorsque Dante pénètre dans l’Enfer, il en visite les neuf cercles concentriques. Il rencontre alors les nombreuses personnes — dont certaines sont des figures historiques — qui y sont châtiées en raison de leurs péchés. Arrivé au huitième cercle, le poète rencontre le prophète Mahomet, puni « parce qu’en diffusant sa religion il aurait semé la discorde sur la Terre » rapporte le quotidien belge De Standaard. Ce passage a ainsi été partiellement amputé dans la nouvelle traduction.
« De tous les pécheurs qui figurent dans L’Enfer, il est décrit de la façon la plus atroce et dénigrante, justifie la traductrice au micro de Radio 1. Le but de l’éditeur était de rendre L’Enfer accessible à un public le plus large possible, et notamment le public jeune, et on savait que si on laissait ce passage tel quel on aurait blessé inutilement une grande partie des lecteurs. » Le passage a été conservé, mais le nom de Mahomet en a été supprimé. La traductrice ajoute que ce retrait a été décidé de concert avec l’éditeur, dans un contexte crispé par l’assassinat de Samuel Paty.
Mais la décision est décriée tant auprès des auditeurs de l’émission que de ceux qui y ont réagi les jours suivants, observe De Standaard. « Beaucoup jugent qu’il s’agit d’une intervention dénigrante à la fois vis-à-vis des musulmans, mais aussi des jeunes lecteurs, dont on suppose qu’ils ne sont pas capables de remettre un livre du XIVe siècle dans son contexte », écrit le quotidien belge De Standaard.
« Un drôle de choix »
« C’est un drôle de choix », réagit une traductrice là encore dans De Standaard. « Pour moi, c’est de la censure, ajoute Peter Vestegen, auteur d’une précédente traduction de Dante. « La Divine Comédie » est un chef-d’œuvre sacro-saint, on ne peut pas le découper comme ça. Aux Pays-Bas, on ne me l’a jamais demandé. C’est vrai que, dans le cas d’une adaptation, on a plus de liberté, mais alors il faut indiquer sur le livre qu’il s’agit d’une adaptation et pas d’une traduction. En tout cas, personne n’a demandé cette capitulation. »
Ce geste revient à « s’incliner pour éviter des problèmes qui ne seraient très probablement jamais survenus », déplore quant à lui l’écrivain Abdelkader Benali. L’auteur de nationalités marocaine et néerlandaise explique avoir étudié des traductions modernes du texte en arabe. Résultat, les traducteurs ont conservé le passage en l’état, « souvent avec des notes de bas de page expliquant qu’il s’agit d’un auteur littéraire et d’une scène qu’il faut replacer dans son époque et son contexte politique ».
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