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Hommage au camarade Staline (18 décembre 1878 - 4 mars 1953)

Le scandale du « Portrait de Staline » de Picasso

D 5 mars 2026     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Poutine avait cinq mois. Ce furent ses premières larmes.


Staline est mort il y a soixante-treize ans, le 4 mars 1953, officiellement le 5 mars. Il faut toujours se réjouir de la mort d’un dictateur. Surtout quand, ici ou là, son fantôme est plus que présent. Hommage au mage donc. Mais avec Picasso et Breton d’abord.
Flash back.


Le scandale du « Portrait de Staline » de Picasso


Picasso, Staline à ta santé, encre de Chine et lavis, novembre 1949 [1].
«  Le "Portrait de Staline" a quand même été un épisode des plus comiques de la vie de Picasso » [2].

« Ce que nous devons à Staline », Les Lettres françaises, 12 mars 1953.
Picasso, Portrait de Staline, fusain, 8 mars 1953.

A la mort de Staline, Aragon demande à Picasso de faire un dessin pour Les Lettres françaises dont il est, depuis une semaine, le directeur. Picasso demande qu’on lui envoie à Vallauris un jeu de photos de Staline. Il s’inspire d’un Staline jeune, de 1903. Le « Portrait de Staline » est publié dans le numéro des Lettres françaises du 12 mars 1953. Dans ce numéro, Aragon écrit dans son article Staline et la France :

« La France doit à Staline tout ce que, depuis qu’il est à la tête du parti bolchevik, il a fait pour rendre invincible le peuple soviétique, et dans son armée rouge, et dans sa confiance en Staline, l’homme qui disait que gouverner c’est prévoir, et qui a toujours prévu juste... La France doit à Staline son existence de nation pour toutes les raisons que Staline a données aux hommes soviétiques d’aimer la paix, de haïr le fascisme, et particulièrement pour la constitution stalinienne, qui est une de ces raisons, pour lesquelles un grand peuple peut également vivre et mourir. [...]
Merci à Staline pour ces hommes qui se sont forgés à son exemple, selon sa pensée, la théorie et la pratique stalinienne ! Merci à Staline qui a rendu possible la formation de ces hommes, garants de l’indépendance française, de la volonté de paix de notre peuple, de l’avenir d’une classe ouvrière, la première dans le monde montée à l’assaut du ciel et que l’on ne détournera pas de sa destinée en lui faisant voir trente-six étoiles étrangères, quand elle a de tels hommes à sa tête ! »

Le « Portrait de Staline » (celui de Picasso) fait scandale. Le 18 mars, L’Humanité, publie le communiqué suivant :

« Le Secrétariat du Parti communiste français désapprouve catégoriquement la publication dans Les Lettres françaises du 12 mars du portrait du grand Staline par le camarade Picasso. Sans mettre en doute les sentiments du grand artiste Picasso dont chacun connaît l’attachement à la classe ouvrière, le Secrétariat du Parti communiste français regrette que le camarade Aragon, membre du Comité central et directeur des Lettres françaises, qui, par ailleurs, lutte courageusement pour le développement de l’art réaliste, ait permis cette publication. Le Secrétariat du Parti communiste français remercie et félicite les nombreux camarades qui ont immédiatement fait connaître au Comité central leur désapprobation. Une copie des lettres reçues sera immédiatement adressée aux camarades Aragon et Picasso. Le Secrétariat du Parti communiste français demande au camarade Aragon d’assurer la publication des passages essentiels de ces lettres qui apporteront une contribution à une critique positive [3]. »

Pierre Daix écrit à ce propos :

« C’était pire qu’une démolition. Picasso, qui avait confié à Tériade, trente ans plus tôt : « Une des choses les plus laides en art, c’est le je vous prie d’agréer, monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée qui a sali de tout temps les meilleures œuvres, par ce qu’il exprime d’obéissance à tout le monde recevait de son parti un semblable coup bas. Ce fut évidemment à la jubilation de tous ceux qui ne lui pardonnaient pas son adhésion au communisme. Il évita la presse qui s’était ruée à Vallauris, refusant de parler de ce qu’il considérait comme une affaire de famille. Son bouquet n’avait pas plu. Ça arrive... »

Aragon, tout en faisant savoir à Picasso qu’il reste solidaire de lui, applique les directives du Parti et s’exécute dans le numéro des Lettres françaises du 19 mars 1953 :


Pierre Daix et Picasso dans l’arène improvisée
pour la corrida de Vallauris en juillet 1953.
(photo André Villers).
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

« Pour ce qui est de l’objet du litige, il me semble que j’ai compris ce que tu as voulu faire. Seulement, tu comprends Pablo, on peut inventer des fleurs, des chèvres, des taureaux, et même des hommes, des femmes — mais notre Staline, on ne peut pas l’inventer. Parce que, pour Staline, l’invention — même si Picasso est l’inventeur — est forcément inférieure à la réalité. Incomplète et par conséquent infidèle. Et alors ceux qui l’aiment le plus, les ouvriers, ne le retrouvent pas. Et ce n’est pas juste, ni pour Staline, ni pour les ouvriers. Tu ne sais pas ce qui serait bien, ce qui serait une éclatante réponse à la fois au Parti et à nos ennemis, ce serait que tu fasses maintenant un Staline, un vrai ! »

Elsa Triolet s’en mêle et écrit :

« Cher Picasso, c’est si clair que vous l’avez fait du fond du cœur ; Louis n’y a vu que votre sentiment — d’autres pourtant, une foule, se plaint : "C’est mal à vous de nous faire si mal !" Cela n’a été ni votre intention, ni celle de Louis, mais c’est une sorte de vérité, inextricable. Homicide par imprudence. Pas drôle ces derniers jours, malgré la gentillesse des camarades. Je vous embrasse tous les deux. »

Homicide ? Par imprudence ?

Aragon, le 9 avril, dans un article intitulé À haute voix, fait son autocritique :

« Des camarades m’ont dit : "Evidemment, tu as publié ce dessin parce que tu ne t’es pas senti le coeur de refuser un dessin à Picasso" [...] Le grave est justement, qu’habitué de toute une vie à regarder un dessin de Picasso, par exemple, en fonction de l’oeuvre de Picasso, j’ai perdu de vue le lecteur qui regarderait cela sans se préoccuper du trait, de la technique. C’est là mon erreur. Je l’ai payé très chèrement. Je l’ai reconnue, je la reconnais encore... Si j’avais eu l’idée de ce que portrait serait pour tant de gens, je ne l’aurais pas publié. » [4]

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Picasso, Aragon et Maurice Thorez.

Maurice Thorez rentre de Moscou le 10 avril et fait savoir qu’il désapprouve la condamnation du Portrait de Staline, mais taira ce désavoeu jusqu’en septembre 1953 [5].

Picasso n’a jamais manifesté aucun regret d’avoir réalisé ce portrait. « J’ai apporté des fleurs à l’enterrement. Mon bouquet n’a pas plu. C’est toujours comme ça avec les familles. » [6]

A Pierre Daix, rédacteur en chef des Lettres françaises, il confiera :

« J’ai pensé à un héros tout nu... Oui, mais et sa virilité ? Tu lui fais un zizi grec, on se fâche : "Ça, pour le père des peuples ? Allons donc ! Si petit !" Alors tu le traites avec les attributs du Minotaure : "Mais vous le voyez en obsédé, en satyre ! Cachez-moi ça, c’est répugnant !" Et si tu calcules le juste milieu, comme toi et moi, qu’est-ce que tu prends ! Dis-moi, le réalisme socialiste, ce devrait être Staline qui bande, non ? Alors là, tu les entends hurler : "Mais camarade, qu’est-ce que tu fais de la morale et de la pudeur communistes ! Tu as vu des gens s’embrasser dans une peinture soviétique ?" » [7]

*


Picasso, le PCF et le « Portrait de Staline »

Les raisons de l’adhésion au PCF
L’affaire du « Portrait » racontée par Pierre Daix
Extrait de 13 journées dans la vie de Pablo Picasso
un film de Pierre Daix, Pierre Philippe et Pierre-André Boutang.

*


André Breton sur le « Portrait de Staline »

Le 19 mars 1953, André Breton, brouillé avec Picasso depuis 1946 [8], écrit :


ZOOM : Manuscrit autographe signé, 19 mars 1953.
1 page in-4°, manuscrite, datée et signée par Breton à l’encre.

ZOOM : cliquer sur l’image.

Je transcris la partie non raturée :

« Je suis de ceux auxquels la découverte du "Staline" de Picasso, en première page des "Lettres françaises", le jour de la mi-carême, a fait passer un bon moment. Ce portrait, il y a quelques quinze ans qu’on l’attendait, qu’on savait qu’il ne lui en serait pas fait grâce : toute la question était de savoir comment il s’en tirerait. Eh bien voilà ! Il est vrai que l’intention reste ambigüe : s’il avait voulu "se foutre du monde" — au moins de ceux qui le lui demandaient — je doute qu’il eût pu faire mieux. Dans ce portrait, certains ont plutôt cru reconnaître l’acteur de "burlesques", Ben Turpin, dit en France Dudule, d’heureuse mémoire, mais l’interprétation du "Daily mail" (la femme moustachue) avant même d’être formulée, avait ici ses partisans. Vous rappelez-vous que lorsque un jour on demanda à Picasso ce qu’il pensait de Braque, il répondit : "Braque ? C’est ma femme." [9] De mauvais esprits soutiennent qu’ici c’est encore elle (un jour de carnaval). La psychanalyse aurait, à pareille occasion, son mot à dire. Ce n’est pas non plus par hasard qu’Aragon, dans son article "Staline et la France", identifie effectivement sa propre mère avec Staline. La mère, la femme : cela rend assez bien compte de leurs deux complexions. Chacun sait que l’œuvre de Picasso de ses origines à ce jour est la négation effrénée du prétendu réalisme socialiste. Le scandale du "portrait" n’a d’autre intérêt que de faire éclater à tous les yeux l’incompatibilité de l’art avec les consignes de la brigade policière qui a la prétention de régir. »

Le texte de Breton est publié dans Paris-Presse-L’intransigeant le 22 mars 1953 [10].

Breton voit juste (comme l’inconscient d’Aragon) : Staline, « le petit père des peuples » est en fait une mère (une « mère phallique »), et le Parti, un parti-mère et pas un parti-père. Mais Picasso n’est pas le peintre de « la » femme (fût-elle travestie en homme), mais des femmes. En quoi sa « complexion » (sublimation) n’a rien à voir avec celle d’Aragon (idéalisation). Breton, qui ne résistera pas toujours à l’idéalisation, le sait : dès 1921, il reconnaît l’importance de Picasso (« bien au-delà de ceux qui l’entourent ») et, notamment, des Demoiselles d’Avignon dont il publiera la reproduction dans le n° 4 de La Révolution surréaliste (15 juillet 1925) en insistant sur « la prédestination exceptionnelle de Picasso » dans un texte-manifeste, Le Surréalisme et la peinture [11].

Dans les années 70, Andy Wahrol a peint des portraits de Mao, a dessiné des Faucilles et des Marteaux, puis, à la fin de sa vie, une série de « Lénine » ; à ma connaissance, il n’a pas fait de portrait de Staline : Picasso s’en était chargé.

*


Pour un ultime coup de pied au culte du camarade Staline

Jean-Jacques Marie publie « Staline 1878-1953, mensonges et mirages » (Autrement, 284 p., 21 €). Le livre a servi de « fil rouge » pour la vidéo ci-dessous publiée sur le site « hitléro-trotskyste » Médiapart. Montage un rien iconoclaste réalisé par Antoine Perraud, à l’occasion des 60 ans du trépas de Joseph Staline...

*


Staline, L’homme que nous aimons le plus

En contrepoint, et pour savoir d’où l’"on" vient, regardez L’homme que nous aimons le plus, film réalisé, en 1949, par le PCF.

Générique : « En hommage au maréchal Staline, les intellectuels, techniciens, travailleurs du cinéma français ont réalisé ce film qu’ils lui offrent à l’occasion de son 70ème anniversaire. »
Texte écrit et lu par Paul Eluard.

Crédit : cinearchives

Paul Eluard écrira en 1950 cette ode reprise dans Hommages :

Ode à Staline

« Staline dans le coeur des hommes
Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris
Brûlant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes
Staline récompense les meilleurs des hommes
Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir
Car travailler pour vivre est agir sur la vie
Car la vie et les hommes ont élu Staline
Pour figurer sur terre leurs espoirs sans bornes.

Et Staline pour nous est présent pour demain
Et Staline dissipe aujourd’hui le malheur
La confiance est le fruit de son cerveau d’amour
La grappe raisonnable tant elle est parfaite. »

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Publié en 1949.
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Publié en 1950.

Ô mage ! Ô morale ! Ô Poésie ! Ô Liberté !

*


Staline Russie 2013

Lev Goudkov, directeur du centre sociologique Levada :

« L’image de Staline a commencé à s’améliorer et cela s’est nettement accentué avec l’arrivée de Poutine au pouvoir : certains ont pris ouvertement la défense de Staline et cette réhabilitation discrète a atteint son apogée en 2004-2005 avec le 60e anniversaire de la victoire, quand il a été qualifié de "dirigeant efficace" », dans un livre d’histoire approuvé par le ministère de l’Education.

En 2012, un sondage du centre Levada indiquait que 37% des Russes estimaient ne savoir rien ou très peu de choses sur les répressions staliniennes. Pour 47%, Staline était « un dirigeant avisé qui a fait de l’URSS un pays puissant et prospère », contre seulement 38% de l’avis opposé.

La même année, Staline est arrivé en tête d’un sondage concernant les plus grandes personnalités russes. (La Tribune de Genève, 5 mars 2013)

LIRE AUSSI :

Russie : Staline hante toujours les esprits.



Dans son roman Le Messie (2021), François Meyronnis s’intéresse au personnage tristement célèbre de Staline. Il en raconte les derniers fantasmes (déporter les Juifs d’URSS), sa mort et imagine l’agitation autour de cette mort, le 4 mars 1953, le jour de la fête juive de Pourim. Le fantôme de Staline rôde-t-il encore ? Et celui d’Hitler ? A suivre l’actualité mouvementée de la planète à l’heure du « spectaculaire intégré » (Debord) où « l’axe Vichy-Moscou » — souvent dénoncé par Sollers — semble rapidement dépassé par l’axe Washington-Moscou, on peut se poser la question. Première publication dans L’Infini 144, printemps 2019.

LA MORT DE STALINE

Le texte dit : le camarade Staline est en train de crever. Vient d’ouvrir les yeux dans sa datcha de Koumsevo, non loin de Moscou. Ses vieux complices se tiennent à son chevet, alignés peureusement devant le sofa de la grande salle à manger. Il identifie à peu près Khrouchtchev, Molotov, et cette crapule de Lazare Kaganovitch. Celui-là, à gauche, ce doit être Mikoïan ; et juste à côté, avec son allure de gouape un peu blême, comment ne pas reconnaître Beria, le pourvoyeur des fosses ? « Notre Himmler », Staline aime quelquefois le présenter ainsi aux visiteurs occidentaux, avec un étrange rire sous cape. Ah, comme cet humour agaçait Roosevelt : sa stupeur pincée à Yalta !
Le dictateur met un nom sur chacune des silhouettes, mais il ne discerne qu’à peine leur visage ; celui de Beria pas plus que les autres. Les contours de leur figure s’estompent, absorbés par des dentelles de lumière ; des cascades qui semblent provenir du dedans de la tête et leur collent sur la face un masque scintillant, avec des reflets jaunes. Oui, on dirait que chacun des truands arbore un masque répulsif, aux teintes ambrées. Et leur maître, cloué sur le sofa tel un papillon épinglé sur du liège, observe cette mascarade comme un homme traqué, avec une frayeur proportionnée à sa faiblesse.
Vous êtes le 4 mars 1953, et les guérites de contrôle, à l’extérieur de Kountsevo, demeurent impuissantes face à la mort ; de même que les barrières concentriques , et les troupes de la Sécurité d’État. Le Géorgien sent qu’une faille profonde s’approche lentement pour l’avaler d’une seule bouchée.
Le 1er mars, une attaque cérébrale a fondu sur lui alors qu’il se reposait dans le petit salon du manoir. Il était étendu sur un divan, et le vautour a plongé sur l’écorce atrophiée de son cerveau. Staline s’est levé pour fuir, pieds nus, en pantalon de pyjama et maillot de corps, mais il n’a pu faire que trois pas, comme si le vautour s’emparait soudain de sa masse nerveuse. Il est tombé d’un coup sur le parquet, énucléé de sa force.
Une heure auparavant, il avait lu à sa table de travail des procès verbaux d’interrogatoire, sans se lasser de découvrir les sempiternels aveux de ses victimes. Toucher au but, il avait ce sentiment. Celui d’atteindre, enfin, le cœur battant des machinations de ses adversaires. Sous le masque de professeurs de médecine, comme le disait la Pravda en gros titre le 13 janvier de cette année, un nid de « saboteurs » et d’ « assassins » préparait un terrible bouillon de onze heures. Selon les amis de la Loubianka, ces lutins sinistres administraient des traitements nocifs à des hauts responsables du régime. Et d’abord à lui, Joseph Vissarionovitch ; même si on ne mentionnait son nom ni dans les articles ni dans les communiqués . Ces « blouses blanches », comme on les appelait, étaient presque tous juifs ; et à propos de ceux qui ne l’étaient pas, on prétendait qu’ils travaillaient pour des « cercles sionistes » et, derrière, pour une centrale de sabotage capitaliste.
Le guide du peuple soviétique avait dépouillé scrupuleusement les comptes rendus des enquêteurs de la Sécurité d’État, comme il l’avait fait la veille et l’avant­ veille ; mais, cette nuit-là, des nappes nébuleuses lui avaient enfoncé les synapses. Une fatigue en éventail, lancinante. Une sorte d’embrouillamini mental. Il s’était donc installé sur le divan du petit salon, persuadé que quelques heures de sommeil dissiperaient les volutes. Là, il combinait les mêmes idées qui le hantaient depuis des mois, les brassant comme on remue la glaise : il songeait aux convois nécessaires pour déporter les juifs de Moscou au Birobidjan ; et aux baraquements à construire pour entasser les autres en Sibérie orientale, sur une terre glacée qu’ils grifferaient de leur désespoir, puis sur laquelle ils se traîneraient jusqu’à la mort.
Rien ne lui plaisait davantage que l’idée d’un vaste gibet dressé sur la place Rouge, même s’il la trouvait trop éclatante pour qu’on la réalise. Trop parfaite. On suspendrait à une corde les principaux accusés, ces fameuses « blouses blanches » qui empoisonnent le peuple, lui inoculant des miasmes et des bacilles. Alors il imaginait délicieusement les soubresauts des pendus au-dessus du vide, avec une langue grotesque sortant de leur bouche. Ah ! Cela le faisait bien rire, qu’on s’agite ainsi dans l’agonie.
La tête secouée de tressaillements, il s’esclaffait. En fixant, malgré l’obscurité, les revêtements du plafond, Staline se tenait les côtes. Dehors, le vent soufflait sur les bois de pins enneigés. Que l’on transforme la place Rouge en gibet, vraiment, une telle pensée enchantait le guide. Au milieu de cette forêt de potences, suspendus eux aussi, il voyait Beria, Molotov, Kaganovitch et d’autres huiles du Parti avec les yeux de l’imagination : toute cette clique, il l’apercevait en train de gigoter au bout des fourches patibulaires en même temps que les juifs. En somme, une énorme purge, après de nouveaux procès publics. Le coup des années trente, quoi. Mais en mieux.
En fait, non. Une opération démoniaque d’une plus grande ampleur ! Hitler, son ennemi, l’avait enseigné... Si sa santé ne se détériorait pas trop vite, il allait peut-être, lui, le Géorgien, finir le travail commencé par l’Allemand ; mais de manière plus rusée, moins convulsive. Tiens, après l’ébruitement des complots, pourquoi ne pas proposer, l’air de rien, comme ça, la déportation des juifs soviétiques vers l’Est, et cela uniquement pour les mettre à couvert de la fureur de nos Russes ? Cette grosse couleuvre, on la fourrerait aux « compagnons de route » occidentaux ! Sans doute ces imbéciles goberaient-ils un tel bobard humanitaire ; et en se pourléchant, même ! On les entortillerait dans des fables, comme d’habitude. Nos bonnes vieilles méthodes...
Quant au transfert des juifs vers la Sibérie orientale, méditait le guide, on publie­ rait dans la Pravda une lettre ouverte d’intellectuels juifs qui l’exigerait de nous ; et, cette fois, même Ilya Ehrenbourg signerait : on ne lui permettrait pas de se défiler, comme en janvier. Il apposera sa foutue signature sur le document ; un autre choix signifierait la mort pour lui. Et surtout qu’il ne fasse pas état de ses scrupules : plus question qu’on nous amuse avec ce genre de balivernes... Les scrupules d’Ehrenbourg !
Le guide flaira, derrière les fenêtres vitragées, l’aube livide. Et le désir le prit d’écouter le concerto pour piano n° 23 de Mozart. En effet, seul ce disque lui permettait de tenir la tête au-dessus de la turbulence des complots ; de s’extraire du cercle restreint, de plus en plus serré, dans lequel le claustrait sa nouvelle manie. Laquelle était un peuple .
Haman, dans le Rouleau d’Esther, un des livres de la Bible, décrivait celui-ci, pour nuire à son étoile, comme « dispersé et à part parmi les peuples », ayant des lois différentes et n’observant point celles des autres — le calomniateur finissant bien vite par ordonner en des lettres scellées avec l’anneau du Roi, «  qu’on détruise, qu’on tue et qu’on fasse périr tous les juifs » — dit la Bible — jeunes et vieux, femmes et enfants, « en un seul jour » — précise la Bible — le treizième du mois d’Adâr.
« En un seul jour » — cette expression captivait le guide, ainsi qu’elle avait captivé Hitler — l’autre guide.
Descendu en eux, comment l’esprit de Haman n’aurait-il pas enfermé leurs pensées en un roulement perpétuel, les exténuant, les happant comme dans un cylindre concasseur ? Et le guide percevait, sous une houle de rancune, le grignotement de ses nerfs crâniens ; avec la panique d’être, lui, Staline, séquestré dans un circuit exigu, et toujours plus enfiellé par l’impossibilité d’en sortir. Cherchant, tel Haman, le « seul jour » ; celui qui effacerait à jamais le peuple de la délivrance.
Et il se rappelait, étendu sur le dos, les yeux immobiles, tout grands ouverts, le subterfuge de son lointain prédécesseur : tirer au sort, en jetant les dés, la meilleure date pour détruire Israël par les fondations. Identifier ainsi le quantième du mois et de l’année où son étoile serait la plus faible ; où, donc, la conjonction astrale serait la plus favorable pour noircir le visage des juifs comme le fond d’une marmite.
Haman : deux syllabes qui l’habitaient, obsédant même ses rêves.
Un après-midi, il y a des lustres, le guide avait su par un rapport des services secrets de l’armée que Hitler disposait d’un compte bien garni dans une banque helvétique, et que ce compte sur lequel il plaçait les droits d’auteur engrangés par Mein Kampf, était ouvert au nom d’un certain Max Haman. Se fiant à une intuition, il avait alors demandé : -Cet homme de paille, à quoi rime-t-il ? Pourquoi Hitler vire-t-il chaque mois une grosse somme précisément à quelqu’un répondant à ce nom ?
Le soir même, un officier supérieur d’origine juive, depuis exécuté par la Sécurité d’État, lui avait appris que la réponse à sa question se trouvait dans le Rouleau d’Esther (en hébreu : la Meguilat Esther), Haman y figurant l’incarnation d’Amaleq, le principe inverse d’Israël ; quelque chose comme l’antimatière du peuple élu.

Nous sommes bien longtemps après ; quinze ans, peut-être. Et pourtant le guide se rappelait encore que, ce soir-là, un nuage était passé sur ses yeux. Exterminer Israël : on lui avait dit que c’était cela, le but d’Amaleq. Rien d’autre.
Trouver le « seul jour » : celui du coup de gomme.
Mais au moment précis où le souvenir du nuage le rattrapait sur le divan, il avait ressenti une violente secousse dans ses pédoncules cérébraux. Pour commencer, une arrière-douleur, telle une angoisse en écharpe ; puis une poussée fulgurante entre les lobes, mettant ses idées en pièces, les égaillant dans des brèches, d’abord étroites et bientôt se dépliant à l’infini ; brèches d’où des filaments de phrase étaient balancés à toute vitesse au fond du vide. Sautant à bas du divan, il s’était écroulé aussitôt par terre, le nez sur les lattes. Son bras et sa jambe gauches trémulaient, saccades irrépressibles empoignant sa mœlle épinière. Son côté droit semblait pris dans une mer glacée ; loin, très loin, sur une autre planète . Dans sa bouche, tordue, une paille de fer nettoyait les mots, les pulvérisait.
Quand les gardes de Kountsevo l’ont retrouvé le lendemain soir, n’ayant pas osé le chercher plus tôt, son pantalon de pyjama était trempé d’urine. Conscient, il ne pouvait plus former aucun son articulé ; ni même faire claquer sa langue contre son palais. À trois, ils ont installé son corps, lourd comme du plomb, sur le sofa de la grande salle à manger. Et c’est sur ce sofa qu’il se tient maintenant, guettant ses complices debout face à lui, tels des courtisans au pied du lit d’un monarque.
Bon, il va mourir. Il le sait, et eux aussi. De même qu’aucun de ces fumiers n’ignore que, grâce à cette hémorragie cérébrale, il s’en tire de justesse ; car tout était prêt pour eux. Le loup se disposait à les croquer à leur tour, comme il avait croqué les autres. Tous les camarades de Lénine...
Et puis, bien placé, un caillot de sang. Embolie opportune qui les mettait hors de danger . ..
Avec son visage taillé à la serpe, Molotov s’avance vers le guide, et éclate en sanglots ; imité aussitôt par Kaganovitch, jamais avare de gémissements. Est-ce sur eux qu’ils pleurent ? Quelqu’un, en retrait, débite des âneries. Solennelle, la voix de Vorochilov, ce ne pouvait être que la sienne, déverse comme à l’accoutumée un torrent de fadaises, parlant avec un ton doucereux d’« amitié fidèle » , ce qui allume un volcan chez le guide. Salopards ! rugit-il en lui-même ; flambant du désir d’étriper ces damnés.
Les yeux dilatés et fixes, il les regarde l’un après l’autre, avec le jaune de l’iris formant pour eux comme un cercle de l’enfer. Que leurs cartes soient truquées, qui en doute ? Tout de même, impossible pour le maître de les retourner à sa guise, ces cartes ; ni de prononcer la mise à mort des joueurs, afin de les faire danser avec lui dans le cortège du Mauvais. Ça, être une future dépouille, et vouloir encore se venger !
Frémissante d’effroi, une infirmière s’approche de Staline, et lui pose des sangsues derrière les oreilles ; tandis qu’une autre, avec des mains capricantes, lui fait au bras une piqûre de camphre ; chacune sentant sur elle la vigilance attentive de Beria.
Blonde avec les cheveux arrangés en tresses, une troisième apporte un potage, et entreprend de nourrir le guide à la cuillère, comme un enfant. Celui-ci, le regard dans le vide, absorbe une cuillerée, puis une autre, avant de reculer sur le sofa. Un sourire très léger lui monte aux lèvres, un sourire pensif, comme en train de s’éteindre. Bougeant légèrement la tête, il désigne de la main gauche, qui tremble, une photographie suspendue au mur, sur laquelle une petite fille blonde alimente un agneau ; puis, toujours avec cette curieuse ironie sur les lèvres, il tourne l’index vers lui comme pour établir d’un seul geste une formule d’égalité ; insinuant entre l’innocence de l’agneau et l’impureté du loup une paradoxale adéquation.
Apaisé, voilà qu’il lève vers ses complices une face où une énigme jette des feux sombres, mais non sans douceur. Khrouchtchev croit que le guide s’amuse, donnant cours à un humour retors. Ce vieux Joseph Vissarionovitch ! se dit quant à lui Molotov. Comme il apprécie la raillerie ! Voilà ce qui s’appelle mourir en bolchévique... Émus, Mikoïan et Kaganovitch ont, eux, du mal à retenir leurs larmes : que le guide se compare avant de partir à un agneau, ça les attendrit franchement, même si la moutonnerie n’est pas leur fort ; comme les touche aussi qu’à son dernier moment on nourrisse le « tsar de la faim », dispensateur de famine, de la même façon qu’on ravitaille la plus candide des bêtes.
Mais Beria, lui, fixe hardiment le guide, et il a soudain la révélation de ce qui se passe sous ses yeux : Staline vient de pénétrer un mystère. En tout cas, de l’entrevoir.
Pas encore de l’autre côté, mais déjà plus avec eux...
Qu’il y ait, de lui à l’agneau, reflet et symétrie, ça fait un drôle de signal, n’est-ce pas ?
Après, quant à déterminer de quoi, allez savoir. Beria s’en fout, d’ailleurs. S’il en était autrement, il ne serait pas là. Comment pourrait-il soupçonner ce que le guide est en train de découvrir ? — Quelle trouvaille ? — Eh bien, celle-ci : le moindre moment de sa vie, comprend-il, a été gouverné par une aversion profonde à l’endroit de l’agneau. Pas celui de la photographie, bien sûr. Non. Celui qui prend sur lui l’abîme du mal, et l’accueille en soi, pour lui retirer à jamais son pouvoir.
Logique, donc, que cette vie s’achève dans une aversion tout aussi profonde pour Israël en tant que Présence divine : Shekhinah, disent les juifs. Autre découverte, corrélative : la vie de Hitler, son grand rival, a été elle aussi entièrement mangée par cette haine, sauf que chez lui les deux haines ont toujours été indissociables. Mêlées, depuis le début.
Et, à cet égard, pense Staline, il voyait plus loin que moi. Il y a bien équivalence, à pousser les choses jusqu ’au bout, entre les deux exécrations : celle de l’agneau et celle d’Israël. Celui qui déteste, de manière conséquente et de toute son âme, un des termes, comment ne détesterait-il pas l’autre simultanément  ?
Ancien séminariste, il se souvient que l’Antéchrist a deux cornes ; et même que
l’Apocalypse précise « comme un agneau ».
Hitler et moi, pense alors Staline, nous avons été les deux cornes de l’Antéchrist.
Cette idée le soulève jusqu’au délire ; le dégoûte aussi, comme s’il pelletait les asticots dans son propre cadavre.
Très tôt, il a détruit en lui la part vivante ; la massacrant, gonflé de colère, pour devenir ce reptile aux yeux de glace. Mais pourquoi un tel ravage ?
La Bible dit — Devant toi la vie et la mort, choisis la vie !
Et lui avait opté — pas même pour la mort, non — pour l’exaltation de la mort.
Bien sûr, l’amour on l’avait passé au blutoir en lui. Et la haine de soi était la mesure de celle qu’il adressait aux autres... Mais pourquoi les puissances de fumée l’avaient-elles élu, lui, Joseph Vissarionovitch ?
Ma vie, pense-t-il, ressemble à celle du scorpion et de la tarentule. Fallait sortir du monde pour le comprendre, se dit-il.
Là, les situations changent : il ne sait plus où il est. Tout s’embrouille. On dirait qu’un quadrille de démons, avec des visages comme un éclair de feu, vient de l’enfer pour l’accueillir : au bout des bras, les membres du quadrille portent, semble-t-il, des palmes. Staline jurerait que l’un des diables a l’apparence de Beria, et qu’une exhalaison malodorante s’échappe de ses naseaux, étalée en vastes couches de puanteur. A côté de lui, un autre a une figure de poisson, avec la lèvre supérieure munie de ventouses. Préférable pour toi, murmure ce dernier, penché vers le guide, préférable de n’avoir jamais eu de chair ni de sang, et de n’avoir disposé d’aucune vie parmi les hommes ; car ton sort est pire que celui des bêtes fauves.
Craintivement, Staline s’enquiert de la sentence. Finira-t-il dans un étang de feu et de soufre, comme le faux prophète de l’Apocalypse ?
D’un air chagrin, le démon à tête de poisson répond par l’affirmative ; en effet, le Géorgien a craché à la face du monde les esprits de la famine. Et, dans son royaume, les humains se sont mordu la langue de douleur.
— Comment peux-tu affirmer cela ? demande Staline, soudain peureux comme un lièvre.
— Comment ? répond le démon en riant. Mais à cause de ceci ! dit-il en montrant du doigt une tiare de lin, comme poussée sur le front du guide, avec écrit dessus : Antéchrist.
Cette fois, Staline présente des traits communs avec Ivan le Terrible : à son instar, il a sur lui l’habit noir des moines et serre dans la main le bâton du pasteur. D’autres moines , aussi faux que lui, l’entourent en chantant , et tous portent des masques de carnaval.
Changeant continuellement de forme sans cesser d’être reconnaissable, le démon qui tient de Beria se lance alors dans une curieuse louange.
« Quel lépreux ! crie-t-il au guide. — Quel bouffon ! Regarde, dit-il : voici tes Saintes Écritures. Les seules qui te conviennent... »
Il montre une énorme boîte aux allures de livre, avec des fermoirs dorés ; et contenant, à la place des Évangiles, une grande bouteille de vodka.
Les faux moines psalmodient encore, et le guide saisit de mieux en mieux le sens de leurs paroles, chantées pourtant en slavon : « Le loup, disent-ils, habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau, veau et lion paîtront ensemble et un jeune garçon les conduira. »
Alors Staline rouvre de nouveau les yeux et revoit la petite bande. Deux fois par an, tout le pays défilait devant elle : interminables processions, formant leurs rangs en larges flots. Ensemble, rengorgés et dressant la tête, lui et sa camarilla, se mettaient sur le toit du mausolée de Lénine. Sous leurs pieds, la momie du fondateur ; cadavre empaillé auquel on exhibait le peuple.
Mais, pour le guide, finies les parades !
L’ange de la mort va bientôt le prendre. Dans un état comateux, la nuit du 4 au 5 mars est passée. Son teint a pris une nuance plombée, avec une pâleur crayeuse. Quel salaud ! pense le vrai Beria. Une heure, deux, peut-être, et nous serons débarrassés de lui...
Et, comme en écho à ce vœu, gargouillements étouffés : un grand jet, et deux autres à la suite, plus faibles. Du sang. Le guide en vomit des giclées.
C’est la fin ! se réjouit Beria. Oh, comme ça lui fuse de la gargoulette ! Pouah !
Allons donc, un vampire !
Une bolée d’air, arrêtée trop tôt ; et puis, bien vite, resserrement. Le guide respire avec difficulté. Spasme de la poitrine.
Kaputt ! s’enivre Beria...
D’un mouvement brusque, il s’avance vers la tête du lit, s’agenouille et baise la main de son seigneur, comme s’il n’avait pour lui qu’amour et déférence.
« Camarade Staline, dit-il à voix basse, sais-tu quel jour nous sommes ? »
Approchant sa bouche de l’oreille du dictateur, il chuchote, avec un sourire en coin : « Non, tu ne sais pas ? Eh, vieille bourrique, le jour de Pourim, figure-toi. »
Ce mot, le guide l’a entendu. Pourim. Il contracte ses mâchoires, et semble perdu dans une hallucination.
« Oui, confirme Beria, la fête juive qui commémore le renversement du plus grand péril en délivrance. » Il continue : « Et cette fête, dit-il, tu es en train de la vivre en mourant. »
Entendant cela, le guide se rejette en arrière, comme devant une menace. Les dés se retournant sur leur face opposée, on dirait tout à coup qu’il les voit, et que cette vision le panique.
« Confiant dans les dés, dit Beria, Haman, le chef d’Amaleq, se figurait déjà détruire, égorger et massacrer ses ennemis héréditaires ; mais c’est lui, vieille bourrique, qui est mort ; suspendu au bois, le misérable ; accroché à la potence dressée sur son ordre pour Mardochée, le chef des juifs. Et c’est cela, vieux croûton, qui t’arrive AUJOURD’HUI, exactement comme dans le Rouleau d’Esther. »
Une drôle d’expression perce dans les yeux de Staline, donnant à son visage l’aspect d’un loup furieux, rendu tel par la peur. Écroulement : on l’envoyait au gibet, comme dans la Bible, avec les dix fils de Haman, et pire même : au bout d’une corde, avec les dix pendus de Nuremberg. Mais n’était-ce pas la même chose ? L’un d’entre eux, Julius Streicher, le plus virulent des meneurs nazis, n’avait-il pas, avant que la trappe ne s’ouvrît sous ses pieds, gueulé ce mot et cette date, Pourim 1946 ! hurlé littéralement de toutes ses forces, comme si les barrières de son aveuglement cédaient dans cette lueur foudroyante ? Quand on lui avait rapporté ce fait, à l’époque, le guide avait senti une drôle d’électricité en lui. A croire que la vitesse de chute du corps de Streicher l’engouffrait à son tour dans la gueule du Dragon.
Pourim 1953 — Le cri du chef nazi, par l’entremise de Beria, l’a pris dans sa descente ; ensuite, perte de connaissance. Dégringolade.
Juste cette précision : sa fille, Svetlana, présente à son agonie, raconte qu’avant de passer de vie à trépas, il a ouvert une dernière fois les yeux, avec, dit-elle, un « regard horrible, entre démence et courroux » -où se trahissait une découverte brutale de l’insoutenable.
Le destin de Staline, comment ne pas le relier avec une circonstance survenue sur un chemin poudreux d’Ukraine, le 19 juillet 1806 ? Rabbi Nahman, au mépris de la poussière, faisait route en calèche vers la ville de Medvedevka. En face de lui, un disciple, Rabbi Nathan ; un autre à ses flancs, Rabbi Naphtali. Deux autres disciples, chacun d’un côté, se tenaient debout sur les marches de la voiture à cheval, tandis que le cocher bombait le dos en laissant flotter les rênes.
À un moment, sous le coup d’une inspiration subite, le Rabbi fit descendre dans sa bouche des paroles aussi brûlantes que des charbons ardents. Comme il s’exprimait à voix très faible, les disciples sur les marches ne retinrent rien de ce feu, sauf qu’il était question d’un « arbre avec des feuilles d’or ». Mais ceux qui étaient sur les sièges de la calèche recueillirent du maître une étrange prophétie, qu’ensuite ils notèrent à la volée sur une feuille, d’où le manuscrit Meguilat Starim — le Rouleau des secrets — ce qui peut encore se traduire, comme la Meguilat Esther de la Bible : « Dévoilement du caché ».
Griffonné à la hâte, avec un système de symboles improvisé, le texte fut transmis tel quel dans la communauté de Braslav — mais à une seule personne par génération. À sa mort, Rabbi Naphtali, qui avait survécu à Rabbi Nathan, le légua à Rabbi Aharon Lipevesker ; et celui-ci, à Rabbi Avraham, lequel perdit la parole, puis mourut dans le mois qui suivit la révolution d’Octobre 1917, sans qu’on sache ce qu’est devenu après lui le dépôt.
Ce secret, qu’on fait passer de un à un, sur quoi portait­ il ? — On n’en sait rien, sinon qu’il concernait la Russie ; et qu’il évoquait le rapport de cette terre de sang avec le dévoilement messianique. À partir des plaines russes, disait Rabbi Nahman, une vague d’athéisme engloutira le monde, comme un nouveau déluge ; et cette absence de Dieu se retournera contre le peuple de la délivrance, vouant par ailleurs tous les êtres humains à la famine.
Mais le Messie vaincra, ajoutait le Rabbi. Sans un coup de feu !

François Meyronnis. Le Messie, p. 90-102.
Première publication dans L’Infini 144, printemps 2019.



L’Impossible enterrement de Staline

Les débats de Débatdoc, 4 février 2025.

Un documentaire de Denis van Waerebeke
Écrit par Denis van Waerebeke, Olivia Gomolinski
France, 2022

Le 5 mars 1953, Staline vient de rendre son dernier souffle. Le monde est sous le choc. Mais l’Union Soviétique n’en a pas, pour autant, fini avec lui et son cortège de victimes, tout comme l’actuelle Russie. L’histoire sans fin de la déstalinisation.

Note : l’accès à la vidéo est à nouveau possible ICI et le dimanche 8 mars 2026 à 20h sur LCP. A.G.

Le documentaire de Denis Van Waerebeke montre qu’après la déstalinisation voulue par Khrouchtchev, le dictateur soviétique n’a jamais cessé de hanter son peuple, au point d’être plus populaire que jamais sous le règne de poutine.

Staline, un dictateur sanguinaire responsable de la mort de millions de ses concitoyens ? Si ce jugement terrible qui s’appuie notamment sur les archives soviétiques ouvertes aux historiens à partir de la chute de l’URSS, est logiquement admis en Occident et à peu près partout dans le monde, qu’en est-il dans la Russie de Vladimir Poutine ? Selon un sondage effectué en 2019, 70 % des Russes considèrent que le tsar rouge a eu un impact «  globalement positif » sur son pays. Comment expliquer une telle appréciation ? Le riche documentaire de Denis Van Waerbeke permet de mieux comprendre cette popularité posthume. Pour éclairer le téléspectateur, le film retrace, commentaires d’historiens et images d’archives à la clé, l’histoire de l’empire soviétique puis de la Russie depuis la mort de Staline en mars 1953.

Expulsé du mausolée de Lénine

Après la disparition du tsar rouge, son successeur Nikita Khrouchtchev lance la déstalinisation lors du 20e congrès du parti communiste d’URSS (PCUS). C’est lors d’une session supplémentaire et secrète que le nouveau dirigeant prononce un discours qui lève un coin du voile sur les répressions staliniennes. «  L’un des éléments les plus surprenants de cette prise de parole est la citation du testament de Lénine, une lettre de 1923 dans laquelle son auteur est défavorable à ce que Staline lui succède à la tête du parti. Dans ce texte, Lénine accuse son collaborateur d’être brutal, assoiffé de pouvoir et vulgaire. Puis Khrouchtchev poursuit son discours en attribuant à son prédécesseur la responsabilité des purges », confie l’historienne d’Oxford Polly Jones.

Khrouchtchev va jusqu’à préciser que parmi les 139 membres du Comité central du PCUS élus en 1934, 98, soit 70 % d’entre eux, ont été arrêtés et exécutés. Le nouvel homme fort du pays s’attaque même au statut de héros de la Grande Guerre patriotique reconnu jusque-là au grand ennemi de Hitler. Khrouchtchev parle d’impréparation du conflit et d’incompétence militaire… Dans la foulée, les films officiels effacent le plus possible Staline de l’histoire du pays. En 1962, le 22e congrès du parti décide carrément, toujours sous l’autorité de Khrouchtchev, de voter l’expulsion du «  Vojd » du mausolée où il reposait jusque-là au côté de Lénine.
Mais cela ne suffit pas à faire oublier le «  petit père des peuples ». D’autant plus qu’en 1964, Léonid Brejnev, particulièrement fier de son statut d’ancien combattant, prend la tête du parti. Et à l’occasion du discours qu’il prononce pour les 20 ans de la victoire de 1945, il cite Staline. Sans aller jusqu’à réhabiliter le dictateur, Brejnev fait passer, dans la hiérarchie des commémorations, la Seconde Guerre mondiale devant la révolution d’Octobre.

La mémoire des victimes du pouvoir soviétique

Même la disparition de l’URSS en 1992 ne fait pas sortir la Russie de l’ombre de Staline. Celle-ci plane aujourd’hui sur le pays dirigé par Vladimir Poutine. C’est même en s’appuyant sur le héros de la Grande Guerre patriotique que l’actuel maître du Kremlin a justifié son agression contre l’Ukraine. Ceci en se rangeant du côté de l’idéologie centralisatrice de Staline, une vision en opposition frontale avec celle, fédéraliste, de Lénine. Quant aux crimes du stalinisme, Poutine ne leur accorde que peu d’importance. Au point d’avoir fait dissoudre par la justice russe, en 2021, l’association Mémorial créée par Andreï Sakharov pendant la perestroïka. Une organisation attachée à la préservation de la mémoire des victimes du pouvoir soviétique en général, et de celles de Staline en particulier. — Blaise de Chabalier [12].

Russie : Staline, une histoire sans fin

Pour en apprendre plus, Jean-Pierre Gratien est accompagné en plateau des historiens Andreï Kozovoï, Emilia Koustova et Stéphane Courtois.

Portfolio


[1] Pour les 70 ans de Staline.

[3] Parmi ces lettres, celle d’André Fougeron, le chantre du réalisme socialiste en peinture, disant qu’il aurait refusé « ce soi-disant Portrait de Staline dans l’exposition en l’honneur de Karl Marx dont il avait la charge. » (Pierre Daix, Picasso créateur, Seuil, 1987, p. 320).

[4] Aragon, Ecrits sur l’art moderne.

[5] Pierre Daix, op. cit., p. 321.

[6] Pierre Daix, Le nouveau dictionnaire Picasso, Robert Laffont, 2012.

[7] Cité par Harry Bellet, Picasso, le démon du Midi, Le Monde du 05 juin 2006.

[8] Breton, de retour des Amériques, rencontre Picasso à Golfe-Juan. Il n’a jamais compris son adhésion au PCF et le lui dit. Picasso : « tu n’a pas vécu les événements comme nous les avons vécus ici », et d’ajouter que ses opinions étaient le résultat de son expérience. Breton refuse de serrer la main de Picasso, mettant ses « principes » au dessus de l’« amitié » et ne le reverra jamais. (d’après Françoise Gilot).

[9] Braque ? « la femme qui m’a le mieux aimé », aurait dit un jour Picasso, cité par Jean Paulhan dans Braque, le patron. A.G.

[10] André Breton, Oeuvres complètes, La Pléiade, Tome III, Alentours II, p. 1096-1097.

[11] CF. Pierre Daix, Le nouveau dictionnaire Picasso, op. cit., p. 136. Ce que sera la peinture surréaliste, c’est autre chose.
Tout le monde se souvient, par ailleurs, de cet extrait de Femmes à propos des Demoiselles d’Avignon :

«  Elles sont là... Formidables, catégoriques, flambantes... Les femmes... Les vraies... Les enfin vraies... Les enfin prises à bras-le-corps dans la vérité d’une déclaration d’évidence et de guerre... Les destructrices grandioses de l’éternel féminin... Les terribles... Les merveilleusement inexpressives... Les gardiennes de l’énigme qui est bien entendu : RIEN... Les portes du néant nouveau... De la mort vivante, supervivante, indéfiniment vivante, c’est son masque, c’est sa nature, dans la toile sans figure cachée du tissu... Pas derrière, ni ailleurs, ni au-delà... Simplement là, en apparence... jouies, traversées, accrochées, écorchées, saluantes et saluées, posantes, saisies par un professionnel de la chose... Un des rares qui ait eu les moyens d’oser... Le seul au XXe siècle à ce point ? Il me semble... À pic sur le sujet... Exorcisme majeur. »

Cf. Picasso et les femmes et, sur Aragon, S’engager contre soi-même.

[12] Crédit le figaro.

2 Messages

  • Albert Gauvin | 5 mars 2022 - 12:40 1

    Staline est mort le 5 mars 1953. Poutine avait cinq mois et tomba en larmes quand il apprit la terrible nouvelle.
    Lors du 60ème anniversaire de la mort de Staline, Lev Goudkov, directeur du centre sociologique Levada remarquait dans un livre d’histoire approuvé par le ministère de l’Education russe :
    « L’image de Staline a commencé à s’améliorer et cela s’est nettement accentué avec l’arrivée de Poutine au pouvoir : certains ont pris ouvertement la défense de Staline et cette réhabilitation discrète a atteint son apogée en 2004-2005 avec le 60e anniversaire de la victoire, quand il a été qualifié de "dirigeant efficace" ».
    Récemment, en décembre 2021, une journaliste notait :
    « Depuis 2014 et l’annexion de la Crimée par la Russie, les statues et les bustes du dictateur soviétique se multiplient à travers le pays. Certains redoutent le renouveau de son culte sur fond d’archives qui demeurent en grande partie fermées et d’une lumière loin d’être faite sur les exactions commises par son régime. Ex-agent du KGB, ex-patron du FSB - les services secrets soviétiques puis russes -, Vladimir Poutine ne cache pas sa nostalgie pour l’époque soviétique. Mais alors qu’il est lui-même accusé d’user des mêmes méthodes contre ses opposants, son régime entretient un rapport ambigu à Staline. »
    Trois ans avant la mort de Staline, le poète Paul Eluard célébrait le "petit père des peuples" dans une célèbre "Ode à Staline". Staline étant en enfer, j’ai contacté Eluard dans son purgatoire. Peu pressé d’en sortir, il a actualisé son poème dans son inimitable style prophétique. Le média russe Spoutnik, victime d’une odieuse censure, n’a pas pu le diffuser. "Charlie Hebdo" s’est montré réservé. Même la revue d’avant-garde "Kidbad", pourtant ouverte à la poésie révolutionnaire, n’a pas voulu le publier. Il me fallait corriger cette injustice.

    Ode à Poutine

    « Poutine dans le coeur des hommes
    Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris
    Brûlant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes
    Poutine récompense les meilleurs des hommes
    Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir
    Car travailler pour vivre est agir sur la vie
    Car la vie et les hommes ont élu Poutine
    Pour figurer sur terre leurs espoirs sans bornes.

    Et Poutine pour nous est présent pour demain
    Et Poutine dissipe aujourd’hui le malheur
    La confiance est le fruit de son cerveau d’amour
    La grappe raisonnable tant elle est parfaite. »


  • A.G. | 9 mars 2013 - 00:26 2

    Joseph Staline exécuté par Picasso

    Le peintre a réalisé un portrait équivoque du leader soviétique au lendemain de sa mort. "Jamais l’expression tête de noeud n’a été aussi réjouissante !", sourit Paul Fuks, psychanalyste. Son analyse de l’oeuvre, 60 ans plus tard. L’Express du 7 mars.

    Moins drôle : "La Grande Terreur" sous Staline : des archives inédites exhumées dans un livre. Les 750 000 morts et les 800 000 déportés avaient un visage.