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L’infini de Michaux

Images du monde visionnaire

D 7 octobre 2019     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Sollers lit Michaux

Printemps 1998 : le numéro 61 de L’Infini publie deux textes de Henri Michaux : 14 h 07 (du 11 avril 1959) et 2 heures 20 (du 16.IX.62). Sollers en parle avec Pierre-André Boutang dans l’émission ci-dessous. Les précédentes publications de Henri Michaux remontaient au printemps 1962 (Bras cassé, Tel Quel 9) et à l’hiver 1966 (En difficulté, Tel Quel 24). L’Infini publiera également les Lettres à Franz Hellens (de 1922 à 1952) dans son n°68 (hiver 1999).

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L’infini de Michaux

Les écrits et les dessins sur la drogue au centre du deuxième volume des « Oeuvres complètes » en « Pléiade » : enfer, extase, folie. Un explorateur dans le « stellaire intérieur »

L’oeuvre d’Henri Michaux est encore sous-évaluée, ou plutôt interprétée à côté de son centre. Poète, oui, si l’on veut, et peintre, en effet, auteur de récits multiples, voyages imaginaires, Grande Garabagne et Pays de la magie. On admet généralement qu’il s’agit d’un écrivain à tendance fantastique, mal classé quelque part entre Swift, Kafka et Borges. On s’étonne de le voir aussi indépendant, autonome, pas du tout idéologue dans une époque qui en regorge ; absolument pas militant, naturaliste, réaliste social, populiste, humaniste, moraliste ou immoraliste. « J’écris pour me parcourir », dit-il. « Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. » N’empêche qu’en se parcourant il rencontre de drôles d’humanoïdes comme les Hacs ou les Emanglons, dont les coutumes et les rituels ne visent à rien moins qu’à une barbarie de spectacles absurdes. On lâche le soir une panthère dans les rues, c’est le spectacle n 72. Vers les 4 heures, c’est un lâcher d’ours et de loups, spectacle n 76. Des hommes s’écrasent la tête à coups de sabot, spectacle n 24. On allume des incendies pour rien, l’insécurité règne, la violence est gratuite et, si quelqu’un respire mal, on l’étouffe dans les plus brefs délais. Les célibataires sont poursuivis et froidement abattus : ils font désordre. Il y a même une Société pour la persécution des artistes. On se demande où Michaux est allé chercher tout ça en 1936 ou 1938. Mais là, justement, tout près, en plein effondrement de l’Europe.

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Sans titre, 1960.

Il est négatif et noué, Michaux, il n’a pas bon caractère. « Dès qu’on oublie ce que sont les hommes, on se laisse aller à leur vouloir du bien. » Il invente « la mitrailleuse à gifles », ce n’est pas civil de sa part. Il dit : « Le noir est ma boule de cristal. Du noir seul, je vois de la vie sortir. » Ce n’est pas bien non plus. Au lieu de s’engager vers des lendemains qui chantent, de participer à la création d’un monde et d’un homme nouveau, il avoue « vouloir dessiner des effluves qui passent entre les personnes ». Des masses enthousiastes se rassemblent, lui ne voit que des lignes, des rêves de lignes, une poudre de points. Il rentre d’une exposition de Paul Klee « voûté d’un grand silence ». Il veut « dessiner la conscience d’exister et l’écoulement du temps ».

Tous ces textes, avant la grande rencontre de sa vie, sont ingénieux, inégaux, parfois drôles, parfois ennuyeux ou statiques. Ce n’est pas ça. C’est du réactif. Il y a un verrou à faire sauter, au-dehors et en soi. Il faudrait une bombe, une vraie, pas celle du champignon nucléaire massacrante, une qui révèle de l’intérieur pourquoi on en est arrivé là. Eh bien, la voici, et de là datent des textes merveilleux et d’une actualité prodigieuse : la mescaline. Ces livres essentiels, de la seconde moitié des années 1950 du dernier siècle s’appellent Misérable miracle et L’Infini turbulent.

Le mot classique de « défonce » est faible pour décrire les effets de la mescaline. C’est un tremblement de terre, un séisme, une tempête de tous les instants. Il fallait un objet irréfutable à combattre et à intégrer au flottant Michaux, plutôt sobre de nature, méfiant, incapable de recourir à « l’affreux alcool ». Il prend sa dose, il entre en attente. Et voici un frisson, puis le « grouillement du possible ». Beaucoup de blanc, un océan de blanc, des contradictions à n’en plus finir, un envahissement, un ruissellement. De la couleur, enfin ? Oui, du vert. « Je suis composé d’alvéoles de vert. » Ou bien : « Je bourgeonne rose. » La mescaline est un continent de spectacles, tantôt grotesques, tantôt majestueux, dilatés, comprimés. « Une montagne, malgré son inintelligence, une montagne avec ses cascades, ses ravins, ses pentes de ruissellement, serait, dans l’état où je me trouve, plus capable de me comprendre qu’un homme. »

Et puis viennent les hallucinations. Que fait ce foetus, là, dans la baignoire de la salle de bains ? Cette femme qui est passée l’autre jour, plutôt discrète, est certes restée un peu longtemps aux toilettes, mais quand même. Une reproduction en couleurs tombe d’un livre : elle était là, on en est sûr. On la recherche ensuite : rien, pas de traces. On est maintenant dans une houle incessante, un tapis roulant, mais toujours avec l’impression d’être parcouru par un « sillon », une fracture, une fente dans le rocher de l’être. Il y a un « style mescaline ». Un style de mauvais goût, surtout, du genre bazar, kitsch, exactement comme dans la réalité sociale spectaculaire actuelle (comme si la mescaline était administrée désormais par la publicité ou la virtualisation imagée). « Faute de dieux : Pullulation et Temps. » La mescaline est « ennemie de la poésie, de la méditation, et surtout du mystère ». Elle cogne, elle déconstruit, elle détruit, elle est fondamentalement abstraite, toujours plus abstraite, dans une accélération fantastique des images et des idées. Tout s’émiette, tout devient fatras. « On n’en sort pas fier », dit Paulhan, qui participe à une des séances. Ça se répète sans arrêt, ça radote, ça relativise de tous côtés. Le langage est atteint : « Adieu, rédaction ! » Michaux, cependant, reste réveillé, il note, il veut se souvenir, témoigner, raconter. Et il y arrive. Et c’est cela la surprise. Un explorateur nouveau est là (après Baudelaire, De Quincey, Artaud — ce dernier, étrangement, Michaux ne cite jamais son nom). Ledit explorateur est entré dans le « stellaire intérieur ». Il griffonne, il dessine, il frotte, il sombre, il revient. « Au sortir de la mescaline, on sait mieux qu’aucun bouddhiste que tout n’est qu’apparence. Ce qui était avant n’était qu’illusion de la santé. Ce qui a été pendant n’était qu’illusion de la drogue. On est converti. »

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Mouvement.

Ces récits, très concrets, sont éblouissants de précision et de vérité, et on finit par oublier ce qu’il a fallu de courage et de ténacité (d’héroïsme) pour les rapporter des gouffres. Voici les tourbillons, les ondes, les saccades du chanvre indien, plus connu sous le nom de haschisch, son « rire sans sujet », son « comique métaphysique », son « doigté optique ». Le monde est infiniment absurde, on entre dans toutes les photos, on y vit des romans instantanés avec les personnages et les visages. « Que c’est merveilleux de regarder ! Comme c’est félin ! » Attention, les identifications sont redoutables et peuvent tourner à la possession dans certains états de transes érotiques. Michaux devient ainsi une jolie fille, ça le charme, mais ne lui convient pas vraiment. Une erreur dans le dosage mescalinien, et c’est l’expérience de la folie, la dure, la meurtrière, celle qu’on enferme. Bref, l’infini est là, partout en expansion, et « on est secoué, fou de dégagement et de rébellion contre toute obstruction et limitation ». Michaux finit par distinguer une expérience « pure » (« milliers de dieux », « félicité d’ange »), une démoniaque (grimaces, haine, épouvante), une autre enfin qui confine à la démence. Vous ne croyez pas au Diable ? Vous avez raison, il ne faut rien croire et se méfier de toute foi. Cependant, il se présente, l’Autre, l’Adversaire, « celui qui rabaisse, raille, refuse », le « ridiculisateur de l’âme chantante et ravie », « l’incessant inverse de tout courage, comme de tout idéal, incessant dénigrateur des grands élans et même du désir de survie ». Mieux vaut en avoir l’expérience que le découvrir trop tard. C’est un des avertissements de Michaux, lui qui a été navigateur en plein typhon, « ratissé », disloqué, broyé par la schizo mescalinienne. Lui qui raconte aussi des enchantements inouïs (« Le nu n’est plus le nu mais un éclairage de l’être »). Il y a la circulation de la communication et des apparences, et puis, en dessous, sans arrêt, l’enfer, l’extase, la folie. « Sous l’homme qui pense, et bien plus profond, l’homme qui manie, qui se manie. » Qui sommes-nous vraiment si « le corps est une traduction de l’esprit et le caractère un aménagement de courants » ? Voilà presque un demi-siècle que Michaux a posé la question. On ne la trouvera pas dépassée, au contraire.

Philippe Sollers, Le Monde du 03.08.01.

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Images du monde visionnaire

Henri Michaux et Eric Duvivier (1964, 34’16)

Images du monde visionnaire, un film éducatif par Henri Michaux et Eric Duvivier qui fut "produit en 1963 par le département film de la compagnie pharmaceutique suisse Sandoz (bien connu pour sa synthèse du LSD en 1938) dans le but de démontrer les effets hallucinogènes de la mescaline et du haschich."

Ce film se propose de montrer les types d’images, et leurs façons spéciales d’apparaître et de disparaître, qu’un sujet quelconque, soumis à l’action de certaines substances psychotropes, voit défiler en son imagination avec une clarté extrême et sans l’intervention de sa volonté. Deux genres de visions, dont on a ici accusé les différences plutôt que les ressemblances, correspondent donc à deux hallucinogènes.

Henri Michaux présente le film (2’13) :

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Henri Michaux 1899-1984

par Alain Jaubert

« Un siècle d’écrivains », numéro 95, diffusé sur France 3 le 31 mai 1995.

[...] De Namur, où il naquit, jusqu’à Paris, en passant par quelques-unes des innombrables étapes de ce grand voyageur qui fut un temps marin, la caméra retrouve les lieux et les visages familiers, croisant au passage les noms de Franz Hellens ou Supervielle, qui encouragèrent ses débuts en littérature, tandis qu’un texte écrit en 1959 pour servir d’autobiographie sur le mode dérisoire sert de commentaire, admirablement mis en valeur par la voix de Claude Piéplu, à qui est également confiée la lecture des passages de ses livres. S’appuyant sur une documentation d’une richesse remarquable, dont les sources citées au générique composent une véritable anthologie des mouvements artistiques du XXe siècle dans les domaines littéraire, pictural et même musical, [...] le réalisateur utilise des moyens proprement cinématographiques pour créer un équivalent visuel à l’univers du poète. [...] Monique Laroze.

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Dessins

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Dessin mescalinien

D’autres dessins : ICI.

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Voir en ligne : Le site de référence Henri Michaux

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2 Messages

  • Pierre Vermeersch | 11 octobre 2019 - 17:44 1

    Des séquences de brèves oscillations sont inscrites à la fine pointe de la plume. Elles se répètent en l’orientation d’un vecteur discontinu. L’interférence de ces séquences oscillatoires produit la consistance linéaire en segments à leur tour répétés en une discontinuité à une échelle supérieure. C’est alors que s’engage le frayage d’une géométrie fractale de type attracteur étrange prenant place dans le plan complexe, mais qui se trouve transversalement perturbé par l’effet spéculaire qui dévie son parcours : l’apparition de petites entités, comme autant de petits dieux.
    Ce procès est dû à l’oscillation entre les deux point-sujet, en rebroussement du second au premier, dans le retour par l’infini actuel du plan projectif (Cf. notre message du 23/12/2015 ‘’Les Ménines, un savoir qui ne se sait pas’’, dans la note de Pile Face du 15/12/2015, ‘’Les Ménines ou l’art conceptuel de Diego Velasquez).
    La mescaline dénude la disjonction entre la jouissance et le corps.

    Voir en ligne : Note du 29/6/2015 de notre blog


  • Albert Gauvin | 8 octobre 2019 - 23:58 2

    Poésie sous influence

    "La mescaline diminue l’imagination. Elle châtre l’image, la désensualise. Elle fait des images cent pour cent pures. Elle fait du laboratoire." (Henri Michaux, Misérable miracle, 1956)

    Poison noire, fée grise, enfer ou paradis, d’opium en mescaline, de morphine en ecstasy, de Quincey en Michaux, quand les stupéfiants travaillent l’écriture et vice-versa.

    Avec Cécile Guilbert, pour Ecrits stupéfiants (Robert Laffont, 2019), une histoire parallèle de la littérature mondiale (à travers celle des substances psychotropes et de leur imaginaire) tous genres confondus puisqu’on y trouve des poèmes, des récits, des romans, des nouvelles, du théâtre, des lettres, des journaux intimes, des essais, des comptes rendus d’expériences, des textes médicaux et anthropologiques et l’écrivain Raymond Bellour, grand spécialiste de l’oeuvre d’Henri Michaux, auquel on doit notamment Lire Michaux (Gallimard, 2011) et l’édition du Cahier Michaux (L’Herne, 1966) et de ses Oeuvres complètes dans la Pléiade (avec la collaboration d’Ysé Tran).

    VOIR AUSSI :
    Raymond Bellour, Michaux l’intermédiaire
    Henri Michaux, un écrivain pour le XXIe siècle
    La drogue, héroïne de la littérature (avec Cécile Guilbert)
    Cécile Guilbert : « Cette anthologie revisite l’histoire littéraire à travers un prisme spécifique : la prise de substances »
    Cécile Guilbert, festival de cames